Attention, crocodiles

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Disclaimers : toutes les bestioles cheloues de cette histoire m'appartiennent.

Notes de l'auteur : aujourd'hui, j'ai le plaisir de mettre à l'honneur un personnage secondaire qui est né assez récemment dans les lignes de « Space Garou ». En conséquence, je ne saurais trop conseiller que d'avoir lu cette histoire avant de commencer, ne serait-ce que pour avoir une petite idée des particularités amusantes du personnage en question. On notera par ailleurs que j'ai mes petites marottes en termes de bestiaire, et que j'ai réutilisé un charmant animal qui était apparu il y a près de quinze ans lors d'une aventure de Bob, le barman plein de bras. Tout ceci ne nous rajeunit pas, ma foi…

Notes chronologiques : à positionner un peu plus de deux moins après « Space Garou ».

Ce n'était pas la bonne semaine du mois. Au matin, il s'était réveillé avec la migraine, les articulations d'un vieillard cacochyme, et des démangeaisons sur le dos de ses mains jusqu'au bas de sa nuque. Sa température jouait au yoyo depuis lors, ce qui ne contribuait pas à adoucir son humeur.

— Randy ! Oh, Randy ! Traîne pas, garçon ! C'est un vrai labyrinthe ici, s'agirait pas qu'on te perde dans le noir !

Enguerrand sourit malgré lui. Dickinson l'avait à la bonne depuis le premier jour de son embarquement et il le maternait plus qu'il n'en fallait. Difficile d'en être certain (le vieux briscard n'était pas du genre disert), mais Enguerrand soupçonnait que Dick ne s'était porté volontaire pour cette mission que parce que lui-même était présent.

— T'inquiète pas pour moi, Dick.

Il s'entendit répondre sur un ton beaucoup trop cassant et il s'en voulut pour ça. Dick ne pouvait pas savoir. Il n'avait pas parlé et ne parlerait pas des « bouleversements corporels » par lesquels il passait mensuellement. S'il voulait rester sur l'Arcadia, il devait gérer ses cycles sans se faire remarquer, s'était-il juré – et sans se plaindre, donc.

Il se mordit la lèvre inférieure pour retenir le grognement qui montait dans sa gorge. C'était le deuxième cycle depuis son embarquement. Il avait passé le premier enfermé dans sa cabine en prétextant une gastro-entérite carabinée. Au début du deuxième, il s'était dit qu'un alibi identique ne tiendrait pas et il n'avait pas osé refuser de partir sur le terrain lorsque le professeur Oyama le lui avait proposé. Rétrospectivement, peut-être aurait-il dû. Il aurait été considéré comme un lâche mais au moins ne serait-il pas en train de se débattre avec ses hormones dans un égout.

Dick semblait toutefois considérer que son comportement ne relevait que de l'appréhension normale du débutant qu'on emmenait pour la première fois en opération.

— Allez garçon, du courage. D'après le plan du prof', on est presque arrivés… et sans faire de mauvaises rencontres, on a vraiment du bol !

Enguerrand ravala de justesse un reniflement sarcastique. Du bol, du bol… Très franchement, il n'aurait pas été aussi optimiste. Mais il était vrai que, cette semaine-ci, il avait un avantage sur Dick du côté de la vision nocturne.

— Il y a des tas de bestioles pas très catholiques dans le coin, dit-il.
— Quelques rats peut-être, mon garçon, mais on ne va pas se formaliser pour si peu ! Ha ! J'suis persuadé que le panneau « attention, crocodiles » qu'on a vu à l'entrée a été placé là uniquement pour dissuader les expéditions comme la nôtre !

Alors comment dire… Enguerrand suivit Dick sur la margelle qui courait le long du conduit d'égout. Leurs lampes torches jetaient des halos blafards sur les murs suintant d'humidité et ne parvenaient guère à repousser les ombres, lesquelles grouillaient de mouvements.

Enguerrand ralentit le pas, les sens aux aguets. Il les voyait, il les entendait, et il… bon d'accord il ne les sentait pas aussi nettement que s'il s'était trouvé à l'air libre, mais certaines effluves animales qu'il percevait ne provenaient sûrement pas du torrent de déchets nauséabonds que l'égout charriait à quelques centimètres de ses semelles.

— Randy, bordel ! râla Dick.

Enguerrand trottina pour revenir au niveau de son coéquipier.

— Ça schlingue, Dick, s'excusa-t-il.

La puanteur le faisait larmoyer. Relents chimiques, matières fécales, dégagements gazeux, musc âcre, charognes… Son nez martyrisé pulsait douloureusement, au point qu'il avait l'impression d'avoir une tomate rougeoyante au milieu du visage.

— Fais pas ta chochotte, garçon. Les filles se plaignent pas, elles.

Enguerrand roula des yeux. « Les filles » ne devaient pas supporter une hypersensibilité visuelle, auditive et olfactive à chaque pleine lune, rumina-t-il. Il hésita (la morphologie féminine lui restait largement étrangère)… Ou peut-être si, corrigea-t-il de mauvaise grâce, mais en tout cas elles ne se voyaient pas infliger une repousse mensuelle de fourrure !
Il se frotta rageusement les avant-bras, rabattit sa capuche sur son visage et remonta son écharpe sur son nez. Le tissu ne filtrait pas du tout la pestilence.

Devant, Dick avait repris sa progression. À ses pieds, les ombres étaient habitées et se tapissaient dans les anfractuosités. Enguerrand stoppa, se retourna, foudroya chaque recoin du regard. « Quelques rats », vraiment ? Des milliers, oui ! Il y en avait partout, dans chaque fissure des murs, massés dans les rigoles et dans les gouttières les surplombant. Des petites bêtes horribles aux yeux globuleux et au museau pointu, à peu près de la taille d'un poing, caparaçonnées de plaques osseuses et la queue recourbée d'un crochet. Cela ressemblait au croisement bizarre entre une musaraigne obèse et un tatou avec un dard de scorpion.

Un rat plus téméraire que ses congénères s'avança sur la margelle. Enguerrand feula. La bestiole recula. Ces saletés étaient tout en bas de la chaîne alimentaire et l'avaient bien identifié comme prédateur. Elles ne l'attaqueraient pas… tant qu'il ne baissait pas sa garde. Il feula encore pour faire bonne mesure.

— Randy !

Ah, merde. Heureusement, l'ouïe de Dick était aussi mauvaise que sa vue.

— Qu'est-ce que tu fous, bon sang !
— Je vomissais.

Dick fit « hmpf ». Peut-être le sermonnerait-il plus tard sur la nécessité de s'endurcir, mais bon… c'était un moindre mal.

— On a atteint l'objectif, garçon. C'est toi qui as les charges dans ton sac, dépêche-toi !

Les… ah oui. Enguerrand tendit sa musette à Dick, qui la tendit au professeur Oyama, qui en étala le contenu face à lui.

— Deux, quatre, huit… Le compte est bon ! Randy, aide-moi à assembler les foreuses, Dick, Afar, allez positionner les mines sur les piliers de soutènement. Kei, vérification de la répartition massique et du bon fonctionnement des retardateurs. Cody, surveillance.

Le professeur Tochiro Oyama, inventeur de génie et concepteur de l'Arcadia, affichait une expression inhabituellement sérieuse, bien loin de la désinvolture enjouée qu'il arborait au quotidien. Enguerrand en comprenait sans peine la raison : le petit ingénieur à lunettes assumait des responsabilités qui n'étaient pas les siennes et qu'il aurait dédaignées en temps normal. Il ne pouvait hélas s'y soustraire : l'ordre hiérarchique n'était pas formellement édicté à bord de l'Arcadia, mais il était, de fait, le numéro deux. En l'absence du capitaine, c'était à lui que revenait le commandement.

Enguerrand pinça les lèvres. En l'absence du capitaine, hein…

— Vous pensez qu'il sera toujours là, professeur ?
— Fais pas de chichis, appelle-moi Tochiro, corrigea celui-ci distraitement.

Tochiro prit le temps de fixer une charge sur un drone autoporté qui lévitait à un mètre du sol, vérifia la connectique, testa la vrille qui surmontait l'appareil comme un chapeau pointu entortillé sur son axe, claqua enfin la langue sur son palais d'un air satisfait. Il fait taire ses propres doutes, devina Enguerrand. Il s'efforça de faire de même, sans grand succès.

Le capitaine avait été arrêté trois jours auparavant. À bord de l'Arcadia, l'équipage avait suivi avec un effarement croissant les annonces tonitruantes, les « débats d'experts » s'autocongratulant avec une joie malsaine, les vidéos qui tournaient en boucle sur les chaînes d'informations. Ils avaient mobilisé deux bataillons contre lui. Harlock s'était défendu, bien sûr, mais son glisseur avait été acculé vers un filet magnétique et forcé au crash. Une fois à terre, ça avait été l'hallali.

— Ils doivent le transférer ce soir, répondit finalement Tochiro. C'est ce que disait le rapport qu'on a intercepté.

Le seul rapport qu'ils avaient intercepté, modula Enguerrand in petto. Et donc leur seul indice quant à la localisation précise d'Harlock. S'il s'agissait d'un leurre, ils étaient cuits. Ils ne pouvaient cependant pas se permettre de faire la fine bouche : une évasion d'une prison gouvernementale était envisageable. Une prison fédérale, ce n'était plus la même chanson.
La fenêtre d'opportunité était mince. La mission, montée hâtivement. Enguerrand ne pouvait se défaire d'un sentiment de danger imminent. Les autorités gouvernementales étaient-elles conscientes des faiblesses de leur prison ? Sûrement. Faire exploser son plancher depuis les égouts avait-il été pris en compte dans la conception des plans de sécurité ? Il fallait espérer que non, sinon cela signifiait qu'ils s'étaient jetés tête baissée dans un piège… Et si Tochiro était arrêté à la suite du capitaine, ce serait la fin de l'Arcadia.

Il jeta des regards nerveux autour de lui. Le danger rôdait, il en était persuadé.
Tochiro remarqua son trouble.

— J'ai tout prévu, ne t'inquiète pas ! Mes drones ont cartographié l'ensemble du réseau souterrain, j'ai calculé au millimètre le positionnement des charges de forage à plasma, tous ces petits joujoux, là… – il montra du doigt une caisse qui contenait, Enguerrand le savait, un escadron entier de micro-drones d'attaque – … sont parés pour une diversion musclée, et Kei pilotera la plateforme récupératrice vers le capitaine en se guidant sur sa puce de traçage.

Enguerrand se força à acquiescer. Puce de traçage qu'ils ne captaient pas, c'était important de le préciser. Fallait-il en déduire que le signal ne franchissait pas la dalle de béton ou qu'Harlock ne se trouvait déjà plus là au-dessus ?
Il n'énonça pas sa réflexion à haute voix (il ne voulait pas passer pour le rabat-joie de service). Les mines tendues de chacun des membres de cette « expédition de sauvetage de la dernière chance » étaient toutefois éloquentes : tout le monde était parfaitement conscient des risques et des probabilités qui jouaient en leur défaveur.

— Paré, prof' ! annonça Dick. C'est Afar qui a la télécommande, il déclenchera sur votre ordre.

Afar leva le pouce à leur intention. Sa peau sombre se fondait dans les jeux de lumière des lampes. À nouveau, Enguerrand fut saisi de la sensation aiguë qu'une attaque était proche. Il scruta les ombres. La police ? L'armée ? Non, les drones auraient repéré des soldats en approche (et si soldats ennemis il y avait, lui-même les entendrait, il ne fallait pas se mentir). Alors quoi ?

Il se rapprocha de Cody. La jeune artilleuse tenait son fusil d'assaut avec une moue déterminée, sa visière à intensificateur de lumière activée, et balayait méthodiquement leur position avec le faisceau laser de son arme.

— Tu as repéré des mouvements suspects ? lui demanda-t-il.

Cody secoua la tête négativement.

— Ça a bougé à fleur d'eau, tout à l'heure, et j'ai cru voir un reflet, c'était peut-être des yeux… Sûrement un rat, conclut-elle avec un haussement d'épaules.

Enguerrand grimaça tandis qu'un frisson désagréable lui parcourait l'échine. Un rat… Il tourna lentement sur lui-même. Ils avaient stoppé à une confluence au milieu de laquelle émergeait un disque de briques rongées par le courant. À gauche, le boyau qu'ils avaient suivi jusque-là poursuivait sans changer de direction. À droite, la canalisation était plus large et s'élargissait encore quelques dizaines de mètres plus loin. Enguerrand voyait nettement les colonnes de soutènement qui s'alignaient en deux rangs distincts, le large bassin entrecoupé de dispositifs de filtrage, les passerelles qui enjambaient les canaux secondaires… et pas de rat. Il ne voyait pas de rat.
Où ces sales bêtes se terraient-elles ? Et surtout, pourquoi ? Il repensa au panneau de l'entrée. « Attention, crocodiles ». Il frissonna à nouveau.

— À fleur d'eau, tu dis ?
— Oui mais c'est parti, répondit Cody sans paraître s'émouvoir outre mesure. Ça ne devait pas être bien méchant.

Enguerrand sentit les poils de sa nuque se hérisser. Son instinct lui hurlait de s'enfuir tout comme les rats-scorpions s'étaient enfuis, parce qu'il ne faisait pas le poids, parce qu'il était la proie. Son cœur s'emballa.

— Ça va ? fit Cody. Tu, euh… respires bizarrement.

Enguerrand se figea quand il s'aperçut qu'il grondait. Merde. Il se calma à grand peine.

— C'est l'odeur, se justifia-t-il maladroitement.

Cody lui lança un regard étrange. Merde, merde, merde !

— Je vais… Je vais vérifier que le tunnel de sortie est bien dégagé, bredouilla-t-il. Pour le trajet retour.

Il lui sembla que les yeux de Cody restaient posés sur ses omoplates – mais à vrai dire ce n'était pas pire que les yeux de la « Chose » qui, il en était absolument certain, étaient eux aussi posés sur ses omoplates.

— M'sieur Tochiro, on est en danger, chuchota-t-il.

Tochiro balaya l'avertissement d'un geste.

— Ils n'auront pas le temps de réagir.

Le prof' parlait de soldats, de policiers, des gardiens de la prison qu'il s'apprêtait à faire sauter. Ils n'auront pas le temps de réagir. Enguerrand sursauta lorsqu'un petit couinement s'étrangla dans les ombres. Un rat… Rien n'était visible, excepté quelques ondulations à fleur d'eau.
Le frisson se transforma en bouffée de chaleur. Fichues hormones, pesta-t-il alors que son corps réagissait frénétiquement au stress. Sur le dos de ses mains, trois ou quatre épines en corne pointaient à travers le cuir de ses gants. Raah, ça n'était pas censé arriver avant deux jours au moins !

Il fit jouer les articulations de ses épaules. Le mouvement réveilla des nerfs qui ne servaient qu'une fois par mois. Aïe.

— Tout le monde en place ! lança Tochiro. J'envoie les drones !

Enguerrand n'avait pas reçu de consignes de placement, aussi resta-t-il en retrait, à une position d'où (estimait-il) il pourrait surveiller sans se faire surprendre.

— Attention pour mise à feu dans trois… deux… un…

On ne pouvait pas dénier aux bricolages du professeur Oyama leur efficacité. Les charges à plasma explosèrent de concert, et un nuage de poussière emplit aussitôt la salle de filtrage tandis que les vagues causées par la chute des débris dans les bassins venaient lécher leurs pieds.

— Kei ! À toi !

La navigatrice était déjà à l'œuvre. Sa console de commande en bandoulière, le front plissé par la concentration, elle pilotait à distance la plateforme antigrav' « de récupération ».
Enguerrand ignorait la nature des relations qu'elle entretenait avec le capitaine (même si la nature de ses sentiments à elle laissait peu de place au doute). Il avait entendu des mécanos railler sa « promotion canapé » : elle avait, disaient-ils, été bombardée officier dès son arrivée sur l'Arcadia et sans aucune des qualifications nécessaires. Enguerrand avait été jusqu'ici enclin à croire les ragots, mais tandis qu'il observait la jeune femme rendre compte des étapes de sa progression aussi posément que si elle avait été assise derrière un bureau, il décida qu'il serait de bon ton de réviser son jugement. Définitivement, Kei Yuki n'était pas la blonde écervelée que certains vétérans de l'Arcadia décrivaient aux jeunes recrues avec un machisme autosatisfait.

— Franchissement de la brèche en cours… J'y suis. Scan multidirectionnel initié. En montée. … Tochiro, ils ont du petit calibre en défense automatique, j'ai besoin d'une couverture !
— Je te programme ça !

Les doigts de Tochiro couraient sur sa propre console. L'ingénieur surveillait ses micro-drones d'attaque, priorisait leurs actions, les reprogrammait à la demande. Enguerrand ne pouvait qu'imaginer la flotte de petits engins harceler les gardes telle une horde d'insectes en colère. Ça devait être une belle pagaille, là-haut.

— La puce de traçage ! Tu la reçois ?
— Pas encore, je… Ah, ça y est ! Acquisition des données… Cible localisée !
— Je t'envoie l'oxycoupeur !

Le dernier drone encore dans son rack de lancement démarra en vrombissant et disparut aussitôt dans le brouillard laiteux qui emplissait peu à peu le conduit. Son système de guidage interne ferait le reste. Le découpeur laser intégré à l'engin forcerait ensuite la porte de la cellule d'Harlock, puis la plateforme guidée par Kei reviendrait à bon port avec son passager.

Il ne devait pas s'être écoulé plus de trente secondes.

Enguerrand retint un soupir déçu. Si proche et pourtant si loin… Le sauvetage serait fêté comme il se doit, bien sûr, mais tout ceci manquait malgré tout d'un bon vieil affrontement « à l'ancienne » à coups de pistolasers et de « rendez-vous, vous êtes cernés ! ».

— Je l'ai ! Je redescends !

Le soulagement perçait dans la voix de Kei. Son front restait néanmoins plissé et ses yeux braqués sur sa console. Pas de relâchement si près du but, approuva Enguerrand… Il fronça les sourcils. Un conseil qu'il ferait mieux d'appliquer sur lui-même, se morigéna-t-il. Tout au suivi du bon déroulé du sauvetage, il en avait oublié de se préoccuper de « l'autre problème » – celui que personne à part lui ne voyait venir.

La poussière n'arrangeait hélas pas la visibilité. Débris flottants, eau qui glougloute, pierres qui s'éboulent… Un rat mutant se glissa soudain entre ses jambes de toute la vitesse de ses petites pattes griffues. Enguerrand se figea. Le rat venait de derrière lui – la direction par laquelle ils s'apprêtaient à repartir, donc.
Il aurait pu museler ses craintes et les mettre sur le compte de son métabolisme « un peu chamboulé cette semaine » (après tout en dehors d'un panneau d'avertissement, rien n'indiquait que cet égout abrite autre chose que des rats). Toutefois, chamboulé ou non son métabolisme ne lui avait jamais fait défaut jusqu'ici, et puis il ne s'était pas engagé sur un vaisseau pirate pour rester passif face aux coups durs, que diable !

Il se ramassa sur lui-même. Chez lui, il n'avait jamais été le meilleur en termes de réflexes (même son petit frère le battait). Mais ici…

— Randy ? Qu'est-ce que tu fous par terre ?

D'autres rats fuyaient une onde mouvante… à fleur d'eau.

— Un crocodile, répondit-il.
— Un… Quoi ? Garçon, on n'a pas le temps pour la zoologie. Lève-toi et cours, Afar va déclencher les dernières charges pour empêcher qu'on nous poursuive !

Le plan se déroulait sans anicroche, mine de rien, constata Enguerrand.

Moins de deux secondes plus tard, une quadruple explosion ébranlait les murs. Quatre colonnes de soutènement s'effondrèrent, sectionnées net à leur base, bloquant immédiatement l'accès au bassin. La prison et ses gardes se trouvaient désormais de l'autre côté d'un éboulis infranchissable, la voie vers la sortie avait l'air dégagée, le capitaine était… houlà. Le capitaine n'était clairement pas en bon état.
Enguerrand grimaça. Au moins était-il avec eux. Rien que ça c'était une victoire, non ?

— Cours garçon ! Allez, allez, allez ! l'exhortait Dick.

Il courut. Le parcours ne présentait pas de difficulté particulière. Excepté… Son instinct devina plus qu'il ne vit la forme sous-marine qui le dépassait. Je ne me fais pas doubler par un crocodile ! ragea-t-il.
Il oublia les autres. Il oublia qu'il courait trop vite pour eux. Il oublia que sa lampe n'était pas allumée. Lorsque la Chose amorça un demi-tour (il discernait très bien les vaguelettes de son virage), il bondit.
Il atterrit sur des écailles, dans l'eau jusqu'aux genoux.
Il entendit des cris, un « Randy ! », un « Woputain ! » tandis qu'il s'accroupissait pour se stabiliser sur le dos de… woputain.

Le crocodile des marécages de Weeboo, également appelé « horreur sous-marine », s'était taillé une notoriété assez conséquente au sein des Mondes Colonisés, d'abord parce qu'il adorait se faufiler dans les soutes des vaisseaux qui amerrissaient sur sa planète d'origine, ensuite parce qu'il montrait de remarquables capacités d'adaptation quel que soit l'écosystème dans lequel il échouait (en général en dévorant la totalité de la chaîne alimentaire locale). Son agressivité et ses techniques de chasse retorses lui avaient valu un classement en « nuisible de catégorie Z0+ » (un échelon créé spécialement pour lui), et avaient conduit à l'émergence d'un corps de chasseurs d'élite spécialisés dans son éradication, le plus souvent au lance-flammes.

Ce n'était pas un gros spécimen, nota Enguerrand avec un détachement clinique alors qu'il entamait un rodéo périlleux. Trois mètres du rostre jusqu'au bout de la queue à tout casser, ce à quoi il fallait tout de même ajouter deux bons mètres de tentacules. Celui-ci arborait par ailleurs une couleur blanchâtre, signe que plusieurs générations s'étaient déjà succédé dans cet égout et avaient fini par perdre leur pigmentation. Conséquence directe, la bestiole avait sûrement des parents qui l'attendaient au plus profond des boyaux étroits, ce qui n'était pas vraiment une bonne nouvelle : ça voulait dire qu'une attaque en meute était probable, et que si ces charmantes créatures planifiaient de les prendre à revers, alors ils…

— Dick ! cria-t-il. Rafale l'eau derrière toi, il y en a un autre !

Dick ne posa pas de questions.

Le fusil à impulsions en mode « boules de feu plasma » n'était pas à proprement parler une arme d'intérieur. Le résultat s'avéra en conséquence légèrement disproportionné, les impacts réverbérés décrochant du plafond des blocs suffisants pour écraser un éléphant. Point positif, la manœuvre de tenaille crocodilienne tourna court. Point négatif, il était toujours à califourchon sur l'une de ces petites bêtes, et des blocs suffisants pour écraser un éléphant tombaient du plafond.

Enguerrand eut le temps de craindre un effondrement généralisé avant que sa monture ne l'entraîne sous l'eau. Il serra les dents et sa prise sur une écaille proéminente, puis banda ses muscles. La chaleur familière du shoot d'adrénaline parcourut ses veines. « Si tu crois te débarrasser de moi, tu te trompes ma jolie », exulta-t-il. Ce machin était agressif, mais lui aussi. Et il n'était certes pas équipé de tentacules, mais cette semaine il avait des atouts… épineux dans sa manche !

Sur l'Arcadia et depuis un épisode malheureux impliquant le capitaine, l'équipage le charriait souvent à propos des « hérissons garous » que recelait sa planète natale, sans savoir que le garou n'était en réalité pas où ils le pensaient, et en fin de compte assez peu hérisson. S'il fallait comparer, Enguerrand aurait de son côté opté pour le porc-épic (ses piquants se détachaient facilement) mixé avec l'ornithorynque (pour les glandes à venin). Il se débrouillait plutôt bien sous l'eau, aussi…
Il tint bon tandis que le crocodile enchaînait les sauts de carpe et les moulinets, il dédaigna les tentacules tout juste bons à attraper des rats, il ajusta son coup… Avec les compliments de la maison ! Inutile d'être radin : d'une simple contraction des muscles, Enguerrand ficha toute une rangée de piquants entre deux écailles, sous l'œil gauche de son adversaire – et dans l'œil aussi, tant qu'à faire.
Oubliant son cavalier, le crocodile se cabra de douleur. Il fait mal mon venin, hein ? Enguerrand en profita pour rejoindre le rebord du conduit. L'héroïsme imbécile c'était sympa, mais à présent qu'il s'était bien amusé ce serait plus efficace de terminer tout ça au fusil.

Dick l'attendait, heureusement. Le déluge de plasma qui s'ensuivit aurait eu raison d'une armée entière de crocodiles.

— Alors toi, tu attaques les monstres à mains nues ? Tu m'épates, garçon !
— J'ai paniqué, répliqua Enguerrand machinalement.

Les autres avaient poursuivi vers la sortie, où une navette de l'Arcadia les attendait moteur tournant. Dick et lui les rattrapèrent alors qu'ils finissaient d'embarquer.

— Par Zébuth, tu es entier ! s'exclama Cody. J'y crois pas, comment tu as fait ?

Enguerrand s'affala sur le fauteuil le plus proche avec un soupir. Son taux d'adrénaline était en train de retomber aussi brutalement qu'il était monté, le contre-choc allait être terrible.

Cody le fixa avec trop d'intensité pour qu'il soit rassuré. Remarquerait-elle que sa crinière détrempée était plus fournie que d'habitude ?

— Si tu nous avais pas prévenus… continua-t-elle.

Il se renfonça dans son siège, gêné. Les regards posés sur lui paraissaient plus admiratifs qu'inquisiteurs – c'était une première : jusqu'à présent, ses « performances » en dehors de son cercle familial ne lui avaient valu, dans le meilleur des cas, que des reproches.

— J'ai, euh… appris à faire confiance à mon instinct.

Dick le gratifia d'une bourrade.

— Eh bien ton instinct devrait plutôt te dire qu'il ne faut pas sauter sur les crocodiles, garçon. Ça mord, ces bêtes-là !
— Ben je mords aussi, bougonna-t-il.

Sa réponse arracha des sourires à ses coéquipiers, heureux de se détendre avec ce qu'ils considéraient visiblement comme une plaisanterie. Enguerrand dévisagea chacun d'entre eux, s'attarda sur le capitaine à demi-inconscient, la tête posée sur l'épaule de Kei qui le couvait du regard. Il se demanda s'il avait sa place parmi eux. Se pouvait-il que l'Arcadia soit en mesure de l'accepter tel qu'il était ?

Il se massa la nuque, réprimant à grand peine une envie pressante de s'ébrouer.
Il tressaillit lorsque Dick, hilare, lui frictionna vigoureusement les cheveux.

— En tout cas, le bleu, t'as pas raté ton baptême du feu ! Courageux, prêt à sauter à pieds joints dans les ennuis, complètement inconscient… Félicitations, t'es un vrai pirate !