Bonjour à tous ! Si y'en a que ça intéresse, sachez que j'ai fini de reprendre la partie 3, et je vois bien clairement ce qui se dessine pour l'écriture de la fin de cette partie, ça va bien rouler, je suis très contente. Bon, j'ai pas encore tracé les plans de la partie 4, ça demeure un peu flou (j'ai tous les axes généraux, mais parfois, y'a des détails qui changent des éléments), mais ça avance ! Promis, je ne chôme pas.

Aujourd'hui, vous risquez d'être à la fois content et mécontent, parce que j'ai bien remarqué que vous n'aimiez pas trop Neil et son couple avec John, et quand elle est plus présente que Sherlock... En ce qui concerne Neil, je peux guère vous en vouloir, je n'ai pas conçu ce personnage pour l'aimer. Mais les autres amis de John, vous les aimez bien ? Parce que eux, je les aime d'amour (surtout dans les parties suivantes), et j'espère que vous apprendrez à les aimer aussi !

RaR des anonymes :

Buck, sur le chapitre 15 : Merci pour ta review, et merci également d'avoir apprécié Crabe ! La différence, c'est que Crabe, tu pouvais tout lire d'un coup alors que là, t'es condamné à attendre des semaines (mois... années *tousse*) pour que l'histoire avance ^^ Oui, y'a aucun secret à ce niveau là en tant qu'auteure, les crises de panique et de spasme de Sherlock sont liés à son autisme; je confirme ;) mais en 1996, on était moins au point sur ces questions... J'espère que la suite te plaira ! :)

Pamplea, sur le chapitre 15 : Merci pour ta review et bienvenue sur ce texte ! Je suis ravie que cela te plaise, et que tu sentes de la "noirceur". C'est voulu, enfin, peut-être pas noirceur en tant que tel, mais que les choses ne soient pas le pays des bisounours, ni trop manichéennes, parce que hé, c'est juste la vraie vue x) Pour tes deux souhaits... Bah c'est pas demain la veille. John va s'y accrocher, à sa copine et à faire semblant de rien concernant ses sentiments pour Sherlock xD Il fait bien que je remplisse les quelques 900 pages que fait cette fic, ce sera trop facile sinon xD Et merci d'aimer mon Mycroft, je suis bien d'accord, il est né déjà vieux dans sa tête xD Mais il a des bonnes intentions, et c'est important :) J'espère que la suite te plaira ! :)

Eris, sur le chapitre 15 : Pars du principe que si Sherlock avait la possibilité de faire une connerie et de se mettre dans les ennuis, il A FAIT une connerie et s'est mis dans les ennuis. C'est son mode de vie xD Merci pour la review, et j'espère que la suite te plaira :)


Résumé : John est inscrit en 1ere année de médecine à l'Imperial College of London, fac très réputée. Il y est boursier, et vit dans un petit appartement off campus, contrairement à ses amis, Judith, Peter, Mike, Caitlin et Alec. De manière improbable, il est également devenu le meilleur ami de Sherlock, génie autoproclamé qui rend John plus vivant que jamais. Le couple de John avec Neil, une étudiante en médecine de 4e année, connaît des difficultés car John a tendance à toujours préférer Sherlock en toutes circonstances. Il cloisonne toujours beaucoup ses relations, et a tendance à mentir/ne pas tout dire à ses amis (par exemple à propos de sa famille peu reluisante et son père violent) et sa relation avec Sherlock gagne beaucoup en profondeur, dernièrement.

Bonne lecture !


Chapitre 16

— Hey ! Qu'est-ce que tu fais là ? Je croyais qu'on devait pas se voir, aujourd'hui ?

La voix de Neil fit sursauter John, alors qu'il était entre deux rayonnages de la bibliothèque universitaire, à lire un épais bouquin de psychiatrie. Il releva les yeux vers elle, un peu surpris d'avoir été interrompu, et totalement abasourdi par sa question. Ils n'avaient en effet pas de rencard le soir-même, mais la présence de John dans la bibliothèque n'avait absolument rien à voir avec sa copine, et qu'elle puisse penser l'inverse ne lui semblait avoir aucun sens.

— Salut... Bah... je bosse en fait, quoi.

Il n'était pas rare qu'il révise dans le sanctuaire du calme et des esprits échauffés qu'était la BU de l'Imperial, mais il était vrai qu'il n'y croisait jamais sa copine. Ils n'avaient pas les mêmes horaires, mais John avait eu exceptionnellement un cours annulé. Comme il était à jour de tout le reste de ses cours, il en avait profité pour fausser compagnie à ses amis et venir ici. Il repoussait le moment de faire ces recherches depuis des jours.

Sherlock n'avait pas eu de nouvelles crises, et il était retourné au lycée, du moins suffisamment pour que Mycroft lance un « merci, John », au détour de l'escalier. Quant à son père, il n'avait pas eu de nouvelles et c'était très bien comme ça. De Harriet non plus, du reste.

— Mais c'est pas tes matières ? remarqua Neil en fronçant les sourcils. T'as pris une sacrée avance, là, non ?

Elle essayait d'avoir l'air de le féliciter, mais son ton sonnait plus acide que nécessaire. John haussa les épaules.

— Ça m'intéresse. Je voulais juste me cultiver.

Sa bouche se plissa en une moue que John ne parvint pas vraiment à analyser. Dédaigneuse ? Méprisante ? Surprise ? Il savait lire par cœur chaque micro-expression du visage de Sherlock et n'était pas capable de comprendre sa propre copine, alors même qu'ils étaient ensemble depuis des mois.

— T'as le temps pour ça ? Tu devrais pas réviser, plutôt ?

— Ça va, répondit John spontanément et avec honnêteté. J'suis à jour partout, j'ai même un peu d'avance dans certaines manières. Franchement, ça va !

Il était fier de lui, et s'attendait naturellement à ce que Neil soit fière de lui en retour, mais son visage se crispa un peu plus.

— Bah tu pourrais quand même consolider tes acquis au lieu d'essayer de te la jouer en prenant des semestres d'avance !

Son éclat de voix fit se retourner quelques têtes vers leurs rayons, et des « CHUT » hurlés en chuchotant (un paradoxe intéressant que toute bibliothèque universitaire était capable de résoudre) leur parvinrent. Mais John ne les écouta pas. Neil avait l'air au bord des larmes, épuisée bien plus qu'en colère.

— Hey, qu'est-ce qui ne va pas ? Viens-là !

Il reposa son gros volume qu'il compulsait sur l'étagère, et la prit dans ses bras, où elle se laissa aller, s'accrochant à lui comme à une bouée. Elle ne pleurait pas, mais sa respiration erratique et les mouvements spasmodiques de sa poitrine indiquaient qu'elle sanglotait sans bruit. Ça ne dura pas longtemps, mais John eut l'impression que ça durait des heures, à la serrer contre lui en lui frottant le dos, lui murmurant que tout irait bien.

— Désolée, renifla-t-elle en s'arrachant à son étreinte. J'dois y aller... j'suis en retard.

— C'est ma faute ? demanda John calmement.

Elle ouvrit de grands yeux surpris. Les larmes avaient rendu ses iris plus clairs que d'habitudes, et son teint avait rougi, les éclaircissant encore davantage.

— Mais quoi ? Que ?

— Tu es en retard sur tes révisions, tes cours. T'as été majore de promo une année, et même si tu l'étais plus, tu restais très classée. Sauf que là, t'en peux plus, clairement. T'es à la bourre, et tu dors plus assez. Un jour, tu m'as dit que si t'avais perdu ta place de majore, c'était parce qu'un connard de garçon t'avait brisé le cœur. Je suis pas un connard de mec... enfin, j'crois pas, j'espère pas. Mais si me voir, me fréquenter, ça te fait perdre du temps, je comprendrais tu sais.

Il vit dans ses yeux qu'elle n'avait pas réellement compris tout cela elle-même avant qu'il ne le dise. Il ignorait à quoi elle imputait son retard, sa fatigue, son épuisement (peut-être aux études elles-mêmes ?), mais elle n'avait jamais clairement envisagé que la raison de tout cela puisse être John avant qu'il ne le dise.

— Viens, lui dit doucement John. On va prendre un café. Ça ira mieux après.

Elle ouvrit la bouche pour protester, et il imagina sans peine ce qu'elle allait dire : « Non, j'ai encore du boulot, je peux pas me le permettre, je dois finir tel polycopié de 272 pages d'ici quatorze minutes pour ensuite réviser une matière de 238 pages en vingt minutes et trente-cinq centièmes » ou tout autres conneries du genre.

— Promis, ça ira, la coupa-t-il. Je vais te donner quelques trucs de mémorisation, tu verras, ça ira. Allez viens, t'as besoin d'un break, moi d'un café, et qu'on discute.

Il ramassa ses affaires, et attrapa son livre sur l'étagère pour l'emprunter. Il la raccompagna à sa table de travail, ils prirent ses affaires, et sortirent de la bibliothèque, s'installant rapidement devant un grand café brûlant dans un des points de ventes de l'Imperial. Il commençait à faire suffisamment beau pour la saison pour qu'au premier rayon de soleil, tous les étudiants s'installent sur les pelouses et autres espaces à l'extérieur pour réviser, si bien que le café était presque désert.

Le hasard voulut qu'en s'asseyant loin de tout le monde pour discuter tranquillement, ils n'étaient qu'à une table de celle où John avait pris un café avec Sherlock, ce qui lui semblait des siècles plus tôt. Pourtant, cela ne datait pas de beaucoup plus longtemps que sa rencontre avec Neil. Mais si sa relation avec la jeune femme lui semblait être très brève malgré les mois passés, n'être toujours que le début de leur histoire, il avait l'impression de connaître Sherlock depuis toujours. Un monde sans Sherlock était une anomalie, s'il y pensait. Exister sans Sherlock était une anomalie.

Alors qu'il visualisait très bien sa vie sans Neil. Ça ne lui faisait pas spécialement plaisir, mais il n'arrivait pas à en être triste pour autant.

— Ça va mieux ? interrogea-t-il doucement après qu'elle avait bu plusieurs gorgées de son café trop sucré à son goût.

— Oui... merci. Désolée pour la scène de tout à l'heure, je sais pas ce qui m'a pris, je... C'est pas mon genre !

— Il t'a pris que t'es à bout, et que t'as plus le temps de tout faire.

Elle se mordit la lèvre. Une mèche de cheveux retomba devant son visage, et dans un geste habituel que John l'avait vue exécuter mille fois, elle passa sa main dans ses cheveux pour repousser sa crinière rousse en arrière. Il adorait quand elle avait ce geste, parce qu'il avait l'impression qu'elle s'enflammait, que ses cheveux prenaient vie.

Mais cette fois, le mouvement ne fut plus que l'ombre de lui-même, et ne sembla pas allumer d'étincelle chez la jeune femme.

— Ce que je t'ai dit tout à l'heure, je le pensais. Je conçois que tes études soient plus importantes que tout le reste. Plus que moi, même, ou plus exactement plus importantes que notre relation en cet instant précis.

— Mais j'veux pas... Non, c'est pas ça, c'est pas moins important, enfin notre relation est importante, j'veux pas qu'on se sépare...

— Personne n'a parlé de ça, répondit John doucement. Sauf si c'était ce dont tu avais envie, auquel cas, faut me le dire. Mais si ça ne l'est pas, on peut faire un break si tu préfères. Ou simplement rester ensemble, mais ne plus se voir. Ou moins. Moins régulièrement.

Il baissa la voix.

— Même si tu veux qu'on se voit juste pour le sexe et se défouler, ça me va aussi.

Elle s'empourpra, et il sut qu'il avait raison. Il avait remarqué que ces derniers temps, elle s'efforçait d'avoir des conversations avec lui et des rencards, mais ce qu'elle appréciait et voulait par-dessus tout, c'était la décharge d'adrénaline que représentait le sexe. Ça lui faisait du bien à tous les deux, et John n'avait pas honte de l'avouer et de le lui proposer.

— Mais... marmonna-t-elle, gênée. T'aurais pas l'impression que je t'utilise ?

Il haussa les épaules.

— On est deux dans l'affaire à en trouver de la satisfaction. Si tu m'utilises, je t'utilise aussi, alors ça me paraît pas bien grave. T'as besoin de lâcher du lest. Et d'avoir du temps pour te reposer. Sinon, tu ne tiendras pas jusqu'aux exams.

Elle hocha lentement la tête, ses mains serrées autour de son gobelet de café. John ne savait pas trop à quelle proposition elle agréait, mais il était content de ne pas s'être trompé sur la raison de son agacement et de sa fatigue. Sherlock aurait été fier de lui et ses déductions. Il fallait qu'il le lui raconte dès que possible. Il savait déjà comment ça se passerait, combien il allait soupirer, et dire que John était un idiot. Ça voulait dire « bravo, bonne déduction », en langage Sherlockien, langue étrangère que John semblait être le seul à parler.

— Y'a pas que ça, en fait, dit soudain Neil, ramenant John dans le présent. Désolée, ça ne va peut-être pas être très sympa à entendre mais... tu m'énerves.

— Euh... quoi ?

John n'était plus très sûr de comprendre la logique. Elle avait affirmé ne pas vouloir de séparation, et elle semblait plutôt sincère là-dessus. Du coup, il ne savait pas comment prendre cet aveu. Il ne faisait pourtant rien de particulier pour l'agacer.

— Ce n'est pas de ta faute, je crois pas, pas vraiment, mais c'est hyper agaçant. T'es toujours à jour de tes cours, tu captes vite, tu apprends encore plus rapidement, t'as l'impression de te balader, comme si la première année de médecine, c'était simple ! J'veux dire, t'as encore le temps d'aller traîner dans des sections que tu bosses pas pour te cultiver, comme ça, sur ton temps libre ! C'est rageant.

John pouvait le comprendre. Mais il n'avait aucun mérite pour ça. Il n'était pas un génie. Par contre, il en avait un pour meilleur ami, et Sherlock était le prof et le répétiteur le plus exigeant de la planète. John lui devait l'intégralité de ses progrès. Mais cela, il était incapable de l'avouer à sa copine.

— Euh... J'suis désolé, dit-il d'un ton hésitant, alors même qu'il ne l'était pas vraiment.

Il comprenait sa position, mais s'excuser pour ça lui semblait aberrant. Pourtant, ça semblait être ce qu'elle voulait entendre.

— C'est pas de ta faute, je le sais bien. Enfin si, que tu sois efficace, ça l'est. Que ça m'énerve un peu, c'est juste moi, c'est rien.

Ce n'était clairement pas rien, et elle avait beau minimiser ses excuses, elle était quand même contente de les avoir entendues, clairement.

— Tu sais, j'ai pas de secret hein. Je mange pas mes leçons pour les apprendre par cœur.

— Hein ?

— C'était une histoire idiote que me racontait ma mère quand j'étais petit, d'un enfant qui pour apprendre ses poésies les mangeait... Je me souviens plus des détails. Je sais plus s'il mangeait le papier, ou s'il écrivait ses récitations avec de la confiture sur les tartines, un truc du genre. Et après, hop, magiquement, il savait tout réciter par cœur.

Neil rit et John aussi, son histoire stupide ayant dédramatisé la situation.

— La conclusion, c'était que je devais bien travailler à l'école parce que je pouvais pas manger tous mes cahiers ! Et je crois qu'en prime, c'était pour éviter de m'inciter à la gourmandise, parce que manger tant de tartines, c'était pas bon du tout !

Ils riaient de bon cœur, désormais, toute crise désamorcée. Neil se détendait enfin, et cela se voyait sur son visage épuisé. En tant que futur médecin, John lui aurait volontiers prescrit d'aller dormir pendant douze heures, et recommencer à fond demain, mais il n'y avait absolument aucune chance qu'elle suive cette recommandation.

Ainsi, quand leur hilarité fut retombée, il proposa de l'aider à réviser pendant quelques heures. Plus tard, il avait son cours annulé qui avait été décalé à 19h.

— Sur des méthodes de mémorisation, précisa-t-il quand il la vit faire la moue, s'apprêtant à lui rappeler qu'ils avaient trois classes d'écart. J'ai deux trois astuces. Rien de miraculeux, hein, mais ça aide...

Il ne voulait pas donner tous les trucs de Sherlock, mais certains étaient basiques et utiles. De toute manière, ce n'était pas avec quelques méthodes de mémorisation que ça changerait la face de l'apprentissage de la jeune femme. John était brillant grâce à Sherlock, et ça personne ne pouvait le remplacer.

— Okay, petit génie, acquiesça-t-elle. Montre-moi tout ça.


Il s'écoula encore trois semaines sans incident notable dans leur existence. Sherlock était retourné au lycée sérieusement, du moins autant que possible.

Mike avait réussi à avoir plusieurs rendez-vous successifs et réussis avec une de leurs condisciples, qui finalement s'avérait ne pas être Elisabeth, mais une étudiante en biologie, appelée Sara. Il était désormais frustré parce que la fin d'année était chargée pour eux, et elle n'avait pas le temps de lui en accorder de trop. Il n'avait pas réussi à franchir le fameux pas avec elle, et il s'en lamentait souvent, du moins quand John était seul avec lui.

Peter et Caitlin avait eu un rapprochement dont ils n'avaient clairement pas parlé aux autres du groupe. John les trouvait terriblement flagrants, et il avait soupiré quand ils les avaient vus arriver un matin, se tenant exagérément loin de l'autre, alors qu'ils n'avaient jamais eu la moindre considération pour l'espace vital de l'autre auparavant. Ils auraient pu être fâchés, ou même s'être disputés, largués, mais ils n'avaient ni colère, ni fureur en eux. Caitlin jurait encore plus que d'habitude, et son teint était d'un rouge un peu trop soutenu pour que cela soit innocent.

John, respectueux de la vie de ses amis, n'avait rien dit. Mike et Alec n'avaient rien vu. Judith, après un long moment pensive, avait croisé le regard de John, et ils avaient échangé un sourire.

John s'en était vanté auprès de Sherlock, qui l'avait même félicité, une grande première.

Neil et John ne se voyaient plus beaucoup, sans pour autant parler de séparation. En revanche, ils avaient des relations sexuelles bien plus fréquentes qu'avant. Manifestement, l'imminence des examens et le besoin de relâcher la pression avait rendu la jeune femme moins timorée. Tant que la porte de sa chambre était fermée à clé, elle ne souciait plus de savoir s'il y avait quelqu'un à la coloc. Elle n'avait plus jamais reparlé d'aller chez John, et ça lui allait bien.

Au final, John n'était donc absolument jamais chez lui. Il passait du temps chez Neil, repartait une fois leurs affaires terminées, et allait directement chez Sherlock pour la soirée. Quand ils avaient du temps, et que John avait de l'avance dans ses révisions, ils passaient davantage de temps dehors. En hiver et au début du printemps, la chambre chaude et accueillante de Sherlock les avait longtemps vu hanter ses murs, mais désormais que les températures étaient beaucoup plus clémentes, ils arpentaient la ville avec plaisir, déduisant à tout va, crochetant des serrures, et s'introduisant en haut d'immeubles abandonnés ou en construction très fréquemment. Ils y passaient la soirée, blottis l'un contre l'autre, jusqu'à ce que la fatigue ait raison de John (jamais de Sherlock, à croire qu'il était réellement un robot) et que Sherlock le ramène chez lui pour y dormir. C'était à peu près tout ce qu'il y faisait. Il ne se souvenait même pas de la dernière fois qu'il avait rempli son frigo. Presque tous ses repas étaient pris sur le campus, ou chez Sherlock. Un jour, gêné, il avait voulu aborder la question avec Mycroft, qui avait totalement balayé la problématique.

— Quand tu manges, Sherlock mange. Crois-moi, c'est un progrès. Oublie cette idée stupide de me payer, merci bien.

John n'avait plus réabordé le sujet.

Ils passaient aussi beaucoup de temps chez Leandro, quand ils le pouvaient. Le vieil italien avait définitivement perdu trop de vision pour continuer à exercer à titre professionnel. Le restaurant était officiellement fermé au public. Ça n'empêchait ni la pègre, ni les deux adolescents de venir, l'un et l'autre ignorant royalement l'autre partie. Leandro continuait de cuisiner pour eux, et pour le plaisir. C'était parfois un peu plus aléatoire, pas assez beau pour être vendu comme un plat dans un restaurant, mais le goût était toujours au rendez-vous. L'homme était doué, et John se régalait systématiquement.

Le vieil homme se plaignait fréquemment que son fils ne voulait pas reprendre la boutique défraichie. À l'écouter, il en aurait pourtant eu le talent. John et Sherlock avaient assisté une fois à une prise de bec assez impressionnante entre le patriarche et son fils. Angelo était son portrait craché avec quarante ans de moins, sans l'accent italien. Lui était né ici, en Angleterre, et s'il avait baigné toute sa vie dans la culture et la cuisine italienne, il ne se sentait pas assez italien.

Et puis de toute manière, il n'avait aucune envie de perdre la santé, du temps et de l'argent dans ce boui-boui, alors qu'il pouvait faire tellement plus de « business ».

John ne savait pas exactement ce que le terme recouvrait, parce qu'il évitait de laisser traîner des yeux et des oreilles aux tables d'à côté, principalement parce qu'il tenait à la vie. Mais Sherlock n'avait pas ses scrupules, ni sa prudence. Et puis de toute manière, les délinquants qui se réunissaient là avec Angelo étaient italiens, et John n'en parlait pas le premier mot. Sherlock en comprenait suffisamment, même s'il reconnaissait avoir du mal avec les accents siciliens et les expressions idiomatiques venus de dialectes qu'il méconnaissait.

Mais il en comprenait suffisamment pour indiquer à John qu'ils fréquentaient plusieurs types de truands. La table du fond était sans doute les pires : le trafic de drogues dures, l'absence totale de culpabilité, et la violence pour se protéger dans le milieu. Ils n'étaient pas tueurs à gages, mais avaient tous déjà pris une vie dans le cadre de leur activité, et ils n'en dormaient pas moins bien la nuit.

La table à côté était des plus petits joueurs : ils dealaient principalement du cannabis à grande échelle, trichaient au poker et au casino, arnaquaient qui ils pouvaient, soutiraient de l'argent aux gens dans la rue, quand le besoin s'en faisait sentir. Ils auraient sans doute pu tuer, s'il l'avait fallu, mais ils n'en faisaient pas une habitude.

La table d'Angelo était la moins pire. Eux préféraient les cambriolages et tous les moyens peu légaux de gagner de l'argent sans avoir à traiter avec quiconque. Angelo aimait l'argent facile, mais il n'était pas violent. Jouer les pickpockets ne lui posait aucun souci moral, tout comme voler des sacs à l'arrachée, mais il ne lui serait jamais venu à l'esprit de se poster dans une ruelle sombre pour détrousser des gens avec un cran d'arrêt. Pour autant, il fallait éviter de le chercher. Il savait se battre, et il avait un cran d'arrêt toujours sur lui.

— Leandro me fait de la peine, soupira John.

— Pourquoi ? demanda Sherlock en corrigeant en rouge vif une erreur sur un cahier de John, multitâches qu'il était.

Il aurait pu continuer à tenir la conversation à John en même temps qu'il corrigeait ses notes, tout en jouant une partie d'échec sans plateau qu'il n'aurait pas forcé son cerveau.

— Il aime son fils, ça se voit. Et Angelo l'aime aussi, mais ils sont si différents dans leur conception du travail et de l'argent ! C'est triste !

Sherlock ne répondit rien, mais pas parce qu'il n'était pas capable d'écouter John. Il n'avait simplement rien d'intelligent à dire.

— Sherlock, t'as oublié tes leçons sur l'empathie ? le taquina John.

Officiellement, leur accord où Sherlock aidait John à réviser, et où John donnait des leçons d'humanité pour comprendre les gens au jeune génie était toujours d'actualité. Dans les faits, ils se taquinaient avec ça régulièrement.

— Non, mais elles sont terriblement dures à mettre en application, marmonna Sherlock.

John haussa les épaules. Considérant son avancée rapide dans l'étude de tous les chapitres du bouquin dont il avait prolongé l'emprunt, il ne trouvait pas ça très étonnant que son ami trouve difficile de ressentir de l'empathie.

— Et puis il vieillit, poursuivit-il. Déjà, ses yeux c'était rude à perdre, mais globalement, son état de santé est quand même salement dégradé. On ne pourra plus venir ainsi quand il mourra. Ce sera triste.

— Tout le monde meurt.

— Oui, un jour. Mais les gens sont toujours tristes quand quelqu'un proche d'eux, qu'ils aimaient, les quitte définitivement. Retiens donc ça, tiens. Et puis arrête de faire genre, quand Leandro mourra, tu vas être irascible et pénible parce que tu l'adores.

Sherlock ne nia pas une seule seconde, et se replongea dans les cahiers de John.


— Mon Dieu. Les examens sont dans quinze jours.

John releva la tête pour regarder Neil, de l'autre côté du lit. Ces derniers temps, même le sexe ne parvenait pas à la détendre suffisamment longtemps pour que cela soit bénéfique à long terme. Le temps qu'ils reprennent leur souffle, John voyait déjà passer dans ses yeux ses révisions qui défilaient.

— ... Oui ? Tu viens de t'en rendre compte ? Non parce que c'est un peu tard pour le réaliser hein.

En temps normal, son ton n'aurait insufflé que de la blague et de la taquinerie, mais dernièrement, il se surprenait à être nettement plus sérieux dans les piques qu'il envoyait. Il était stressé par la fin d'année, lui aussi. Pour ses examens, bien sûr, mais pour tellement d'autres choses qu'il se refusait à discuter avec elle. Il n'arrivait même pas à aborder le sujet avec Sherlock, et pourtant il était incapable de lui cacher quoi que ce soit. Sherlock haïssait entendre parler de Neil, et s'il ne la critiquait jamais directement, il était clair qu'il méprisait cordialement la jeune femme. Dès que John parlait d'elle ou de leur relation, Sherlock lui conseillait de rompre dans les plus brefs délais. Comme il était tout sauf un expert en relation humaine, John n'en faisait pas grand cas... mais il ne pouvait nier que l'idée tournoyait régulièrement dans son esprit.

— Ça vient de me frapper. Encore plus, je veux dire, répondit-elle sans percevoir l'aigreur de son propos.

Elle roula de l'autre côté du lit, emportant le drap avec elle, sans se préoccuper de laisser John dénudé. Il ne chercha même pas à protester, se penchant pour ramasser son boxer et le remettre. De toute manière, il fallait qu'ils révisent, l'un et l'autre, et John devait s'en aller. Sherlock allait l'attendre. Il était d'une exceptionnelle bonne humeur, ces derniers temps, et Mycroft avait dit à John qu'il était allé à l'intégralité de ses heures de cours de la semaine passée, autant dire un vrai miracle de Noël en plein mois de juin.

— Attends.

John avait remis son T-shirt, et était en quête de son jean quand la voix de Neil l'interrompit. Il releva les yeux vers elle. Toujours nue, assise contre la tête du lit, elle avait remonté le drap sous ses bras, se couvrant bien comme il faut.

— J'voulais qu'on discute d'un truc, poursuivit-elle.

John ouvrit des yeux surpris. Depuis plusieurs semaines, discuter n'était plus un truc qu'ils faisaient beaucoup, sinon parler de révisions et de médecine durant les heures qu'ils passaient à la bibliothèque. Ils n'avaient plus eu vraiment de rencards dernièrement, et ils se voyaient principalement en dehors de l'Imperial pour relâcher la pression de la fin d'année dans le plaisir physique (et clairement éphémère, à voir la tête de Neil).

D'un mouvement de poignet habituel, elle rassembla ses cheveux emmêlés, et les noua rapidement dans une espèce de chignon, pour ne plus les avoir devant les yeux. John savait reconnaître le symptôme d'une conversation sérieuse quand il en voyait.

Sauf qu'il ne savait vraiment pas de quoi elle souhaitait discuter. La seule alternative un tant soit peu crédible aurait été une proposition d'emménager ensemble l'année prochaine, histoire de davantage officialiser leur histoire et les mois passés ensemble. John espérait vraiment qu'elle n'en était pas à ce stade et qu'elle n'avait pas l'ineptie de croire que leur histoire en était là, parce qu'il détesterait détruire ses attentes, mais il était hors de question qu'il accepte un truc pareil.

Déjà parce qu'il n'aimait pas la jeune femme assez pour ça, ensuite parce qu'il avait malheureusement des engagements incompatibles avec ce type de projet, enfin et surtout parce qu'il voulait rester totalement libre d'aller quand bon lui semblait chez Sherlock.

— Je t'écoute... énonça-t-il prudemment en se rasseyant sur le lit.

Consciemment ou non, il se tenait à bonne distance d'elle sur le matelas.

— Je sais qu'on pense beaucoup fin d'année et examens, en ce moment, mais je pense que ce sera bien qu'on parle un peu... de l'après.

John retint la grimace que lui inspirait ces mots. Ça partait très mal.

— La grande fête mémorable qui va finir en coma éthylique pour la moitié de la promo, tu veux dire ? tenta-t-il de plaisanter.

— Non. Encore après.

Cette fois il ne put empêcher ses lèvres de former une moue. Sa tentative de blague était tombée complètement à plat.

— C'est-à-dire ?

— Je parle des vacances. Ça va être long... Je voulais savoir si tu voulais... venir chez moi, pendant un moment ? Et après, on pourrait peut-être se prévoir un voyage ? Tous les deux ?

John faillit laisser échapper un soupir de soulagement euphorique. Elle ne voulait parler que de l'été à venir, durant lesquels ils ne seraient provisoirement plus étudiants et ne se verraient plus tous les jours sur le campus. Si ce n'était que ça, c'était une conversation nettement plus facile à avoir.

Sauf qu'il ne savait pas quoi répondre pour autant. Il n'avait pas les moyens de partir en vacances autrement qu'en auto-stop pour camper à la belle étoile, ce qui, vu le temps pluvieux de l'Angleterre, n'était pas franchement recommandé. Et ne correspondait certainement pas au standing de Neil, qui, sans être riche comme la famille de Sherlock semblait l'être, était clairement aisée.

Quant à sa proposition de venir la voir, elle parlait clairement de chez ses parents, qui vivaient au nord de Londres, dans la campagne anglaise. Ça sonnait quand même clairement comme une officialisation très officielle des choses, la rencontre avec les parents.

— Je... je ne suis pas certain... hésita-t-il. D'aller chez toi, je veux dire.

— Tu ne veux pas rencontrer mes parents ? Eux ont hâte de te voir. Janis leur casse les pieds en parlant de toi, elle leur dit que t'es le mec idéal pour sa grande sœur.

Elle rit, mais John ne partagea pas sa joie. Il aimait beaucoup Janis, petite sœur de son état, mais qui avait son âge, pas la langue dans sa poche, et un caractère qui lui rappelait Harry, à bien des égards. Mais savoir qu'elle chantait ses louanges auprès de leurs parents, ce n'était pas pareil.

— Tes parents ne voudraient pas me rencontrer aussi ? On pourrait organiser ça, non ? reprit bravement Neil.

— Non, trancha John. Ils ne savent même pas que tu existes.

— Tu ne leur as pas dit ? s'étonna Neil.

— Je ne vois pas comment j'aurais pu. Je ne leur ai pas parlé depuis Noël.

C'était faux, puisqu'il avait reçu les menaces de son père en pleine face plusieurs semaines plus tôt. Et sa mère avait appelé pour « prendre des nouvelles » plus tard, mais John avait rapidement compris qu'elle cherchait à savoir s'il avait des nouvelles de Harry. Le fait était qu'il n'en avait pas, et la conversation s'était achevée là.

— Mais... ils vivent à Londres, non ? demanda la jeune femme, éberluée.

— En banlieue nord, oui.

— Mais tu leur parles pas ? Tu vas pas les voir ?

Janis rentrait presque un week-end sur deux chez ses parents pour les voir, et Neil ne l'accompagnait pas systématiquement uniquement parce qu'elle avait trop de travail. Il était évident que la cellule familiale et les liens avec leurs parents de deux jeunes femmes n'avaient absolument rien à voir avec la situation de John.

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que tous les parents du monde ne sont pas comme les tiens ! explosa John. À ton avis ? Tu crois vraiment que si tout était parfait dans le meilleur des mondes, je les verrais pas plus souvent que trois fois l'an, et encore ? Je suis parti, c'est pas pour y retourner ! Ils savent rien de ma vie, toi non plus, et c'est bien mieux comme ça !

Les mots dépassaient sa pensée, ou plus exactement sa volonté. Il était agacé, fatigué par la fin de l'année, stressé.

Mais malheureusement, il était sincère. Neil ne savait rien de sa vie. De son passé, de son présent, de son futur. Sherlock lui-même ne savait pas tout, mais John supposait qu'il le déduirait bien assez tôt, si ce n'était pas déjà fait.

— Comment ça je sais rien ? Ben t'as qu'à me parler, aussi, au lieu de croire que je peux tout deviner et me laisser toujours parler toute seule ! Tu dis jamais rien, aussi !

L'attaque était totalement fondée, et un John rationnel se serait excusé. Mais John était en colère, et au fond de lui, il n'avait pas spécialement envie d'arrondir les angles pour éviter la dispute.

Ils s'engueulèrent un moment, sans se hurler des horreurs à la figure, mais suffisamment de piques furent lancées pour les toucher en plein cœur. John lâcha qu'il n'avait aucune envie de partir en vacances, qu'il n'en avait pas les moyens, et qu'il n'accepterait pas sa pitié et sa charité. Elle lui reprocha de rester toujours trop silencieux et mystérieux, de ne jamais se livrer, de ne pas être suffisamment impliqué dans leur couple.

La dispute les laissa épuisés, physiquement et émotionnellement. Les joues de Neil étaient rougies, son nez gonflé, et ses yeux étaient humides. Quelques larmes avaient coulé, pour sa part. John s'était senti devenir plus froid et distant à chaque instant, ce qui ne voulait pas dire pour autant qu'il n'était pas triste.

— Je vais y aller, soupira-t-il. Ça ne mène à rien, là. On a besoin d'un moment pour souffler. On se reparle dans quelques jours, au calme, d'accord ?

Ni l'un ni l'autre n'avait prononcé le mot rupture, mais il flottait clairement entre eux, comme un éléphant dans un magasin de porcelaine.

— Prends soin de toi, salua-t-il maladroitement en ramassant ses affaires et en quittant la pièce.

Quelque part au cours de la dispute, il avait remis son pantalon et le reste de ses vêtements. Elle ne daigna pas lui répondre, se renfonçant dans son matelas en lui tournant le dos. John soupira en refermant la porte derrière lui. Neil avait sans doute raison dans les reproches qu'elle lui faisait. Il n'avait pas assez de sentiments pour s'impliquer avec elle. Il l'appréciait cependant suffisamment pour lui souhaiter de réussir ses études, et espérait sincèrement qu'il ne serait pas de nouveau un « connard de garçon » qui lui briserait le cœur et l'empêcherait de bien valider ses examens terminaux.

Machinalement, John traversa l'appartement sans bruit. Ses chaussures étaient dans l'entrée. Un bruit lui fit tourner la tête. Il avait cru qu'ils étaient seuls, et il était gêné qu'il y ait eu du public pour entendre leur engueulade.

Mais, à sa grande surprise, il découvrit Janis dans le canapé du salon, et elle n'avait clairement rien suivi de leur bataille rangée, parce qu'elle était très très occupée à tout autre chose. Dans les bras d'une jolie jeune femme aux très long cheveux noirs, qu'elle embrassait à pleine bouche, les yeux clos. Les deux jeunes femmes avaient l'air très occupées, et John se garda bien de les interrompre.

Le plus silencieusement du monde, il recula pour leur laisser de l'intimité. Et bien sûr, heurta violemment le meuble à chaussures de l'entrée, traître posé là juste pour faire du bruit et se cogner des orteils dedans, évidemment.

— John ! s'exclama Janis, rougissant immédiatement, prenant une couleur tomate bien mûre.

Elle était rousse comme sa sœur, et partageait également avec elle un teint pâle constellé de taches de rousseur, ce qui rendit les rougeurs de son visage plus visibles encore. Le contraste entre sa peau pâle et celle beaucoup plus sombre de sa compagne était saisissant, et John trouvait le tableau très lumineux.

— Pardon, je m'en vais, marmonna John en bégayant, gêné de les avoir surprises et interrompues.

Il disparut de l'encadrement de la porte qui menait au salon, rejoignant la porte d'entrée. Il bondit dans ses chaussures, mais n'avait pas le choix que de faire ses lacets, lui faisait perdre du temps.

— John, c'est pas du tout ce que tu crois ! Kamala est juste... une amie.

Janis était venue le rejoindre, et elle était toujours aussi écarlate. Les mots qu'elle venait de lui lancer interpellèrent cependant John. Il n'y avait absolument aucune chance que la jeune femme, qui devait être d'origine indienne, soit juste une amie. Pourtant, c'était ce qu'elle voulait lui faire croire.

— Non, je ne crois pas, sourit-il en riant. Mais ce n'est pas grave, tu sais ? Ma sœur aussi, elle aime les filles. C'est pas un problème.

Le changement fut instantané sur le visage de la jeune femme. L'incrédulité et le soulagement se peignirent en même temps, et John eut envie de la serrer contre lui pour lui dire que tout irait bien. Mais s'il se basait sur l'expérience de Harry, toujours promise à la mort par leur père si elle remettait les pieds chez eux, partiellement à cause de son homosexualité, la réalité ne serait pas forcément aussi simple.

— Amuse-toi bien, conclut-il. Mais ta sœur est dans sa chambre, pour info. Porte-toi bien, Janis.

Il fila sans demander son reste, et sans chercher à s'appesantir sur pourquoi il avait voulu la prévenir que Neil était là. Il voulait voir Sherlock, en cet instant précis. C'était tout ce dont il avait besoin.


— John ! Regarde ! J'ai réussi !

L'air euphorique de Sherlock était absolument tout ce dont avait besoin John en cet instant précis. Il n'était pas sûr d'avoir rompu avec sa copine, mais ça en prenait clairement le chemin, et il en avait quand même le cœur lourd. Alors le visage joyeux de son meilleur ami, la pure félicité inscrite au fond de ses prunelles alors qu'il avait réussi Dieu seul savait quoi (à vrai dire, même avec la solution chimique brandie sous son nez, John était incapable de savoir ce dont il s'agissait), ça lui faisait étrangement du bien.

Il était probable que Mycroft soit également absent, car John avait remarqué que Sherlock s'abstenait d'exprimer des émotions trop importantes quand il était là. C'était absurde parce les deux frères étaient enfermés dans leur bureau et chambre respectifs en permanence, mais ça semblait être un principe sous-jacent à leur relation fraternelle, que John n'avait cherché à remettre en cause. Il était entré en utilisant sa clé, avait fait un détour dans le frigo pour prendre une bouteille d'eau et se faire un toast au fromage, avant de monter rejoindre Sherlock, qui brandissait sa solution (d'une étrange teinte bleu-violette, selon la lumière) devant le nez de John.

— Félicitations, Génie, le congratula-t-il avec sincérité. Mais quelqu'un avait-il déjà douté que tu réussirais ? Il serait temps d'ailleurs que tu te penches sur les problèmes d'eau potable dans les pays en développement, de la faim dans le monde et de résoudre les maladies les plus graves, vu que ton génie trouve toujours une solution à tout.

Il était parfaitement sincère et souriait, mais il ne dupa pas Sherlock une seule seconde. Le bécher fut brusquement reposé sur le bureau, et quelques gouttelettes giclèrent et atteignirent le bois noble. Vu l'état du meuble, ce n'était pas la première fois (ni la dernière, assurément) qu'il entrait en contact avec des substances dangereuses, mais John espérait que ce n'était pas un acide, pour une fois.

— Tu ne vas pas bien, observa Sherlock en l'analysant sous toutes les coutures. Qu'est-ce qui ne va pas ?

— Uchronies du futur ? proposa John.

— Tes examens sont dans deux semaines. D'habitude, tu ne veux que réviser, répliqua Sherlock avec un air suspicieux.

John hocha les épaules, conscient d'être peu crédible. Il évita un dictionnaire, un bécher et des rayons de ruche (vide de tout miel, mais leur présence nouvelle dans la chambre de Sherlock était totalement inexpliquée. Et probablement inexplicable, au demeurant) et alla s'installer au pied du lit, assis par terre.

Sherlock l'observa faire, lentement. John avait conscience d'être déshabillé du regard, au sens métaphorique du terme. Sherlock ne l'imaginait pas sans vêtements, mais lisait les différentes couches de sa personnalité et de ses ressentis.

— Dans une Uchronie du futur, commença Sherlock après son examen minutieux, je joue du violon dans le métro pour subvenir à mes besoins.

— Tes parents sont morts ? demanda John, soulagé que Sherlock veuille bien jouer.

— Non. Je suis parti de la maison. J'ai fait une bêtise en traînant avec des gens peu recommandables, et j'ai voulu disparaître de la circulation.

— Alors je suis médecin quand même, et je prends le métro dans le lequel tu joues tous les matins. Et je t'observe, tous les matins. Un soir, par hasard, je te croise alors que normalement, je ne te vois que les matins. Il n'y a personne et il fait froid, alors je décide de t'inviter chez moi.

Ils déroulèrent leur vie à partir de là, rajoutèrent des détails. Lentement mais sûrement, dans cette vie qui n'existait que dans leur tête, Sherlock se reconstruisit avec le soutien de John, et réussissait à corriger ses erreurs du passé pour pouvoir retrouver sa famille, par la suite. Dans toutes les versions de leurs Uchronies, Mycroft était un imbécile arrogant, et John laissait Sherlock jouer ainsi. Mycroft était clairement bien plus que ça, mais c'était la version de lui que Sherlock avait, et John respectait cela.

Quand leur vie fictive fut de nouveau un happy-ending dans lequel ils emménageaient en coloc à Londres (une conclusion ou une étape régulière dans leur jeu. John n'était pas assez stupide pour ne pas voir que Sherlock exprimait inconsciemment l'envie de vivre avec lui, envie que John partageait et à laquelle il ne pouvait absolument pas céder, pour des tas de raisons), ils reprirent les révisions, comme d'habitude, et John oublia peu à peu l'état dans lequel il était arrivé ici.

Sherlock n'oublia pas, évidemment.


Prochain chapitre le Me 05/02/2025 !

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