Bonjour à tous ! L'écriture de la suite de cette fic avance complètement dans le désordre, en ce moment... il me manque pas grand chose pour finir la partie 3, mais j'ai avancé sur des scènes de la partie 4, parce que c'est tellement plus fun de les faire souffrir et se déchirer, faut me comprendre... ^^'
Résumé : John vient de finir sa 1ere année de médecine à l'Imperial College of London, fac très réputée. Il s'y est fait des amis, Judith, Peter, Mike, Caitlin et Alec, et a rencontré Sherlock Holmes, lycéen s'introduisant illégalement sur le campus, qui est devenu son meilleur ami depuis l'automne. John a rompu avec sa petite copine, Neil, avant l'été, et s'aveugle très profondément sur ses propres sentiments... C'est l'été, et lui et Sherlock sont en vacances chez les parents de son meilleur ami pour plusieurs semaines. Sieger et Violet Holmes habitent une petite maison à St Neots, pas très loin de Cambridge.
Bonne lecture !
Chapitre 19
Quand il avait pensé à ses vacances, John avait eu quelques appréhensions. De passer toutes ses journées et ses nuits avec Sherlock, il avait craint qu'ils ne se supportent pas. Il avait eu peur de s'ennuyer à la campagne, de ne pas s'entendre avec les parents Holmes, de se sentir isolé. D'avoir envie de rentrer chez lui à un moment donné et ne pas savoir comment s'y prendre, parce que Sherlock n'avait jamais dit quand le retour était prévu, et il n'osait pas le demander.
En réalité, il n'en fut rien du tout. Très rapidement, ils trouvèrent tous un rythme de vie qui leur convenait parfaitement. John travaillait le soir au bar du village, généralement au comptoir pour servir les clients, même s'il lui arrivait de faire la plonge également. Il était plutôt bien payé, obtenait des pourboires grâce à son sourire, son patron était content de lui, et il était rapidement devenu bon copain avec Brook, l'autre serveuse. Il travaillait quatre soirs d'affilée, puis avait une journée complète de repos, avant de recommencer.
Ainsi, les soirs, John n'était presque jamais à la maison. Quant aux midis, les parents Holmes n'y étaient pas. Ils avaient tous les deux une activité professionnelle, et partaient tous les matins, ne revenant que le soir, quand John était déjà parti. Il ne les voyait donc que sur ses jours de repos. Et il adorait ces jours-là. Violet et Sieger Holmes étaient adorables. Il ne comprenait rien du tout quand la maîtresse de maison se lançait dans une conversation scientifique avec son fils, mais Sieger non plus, et c'était réjouissant.
Se sentant toujours coupable de ne pas participer aux frais de la maison, John avait pris l'habitude de cuisiner, tous les midis, suffisamment pour s'épargner la tâche d'un repas le soir même. Sherlock ne mangeait pas beaucoup, et en tout état de cause, se fichait assez éperdument de ce qu'il avalait, et les parents Holmes étaient ravis d'être déchargés de la corvée du dîner.
Violet aimait cuisiner, au demeurant, et adorait échanger avec John sur le sujet, parfois par notes interposées sur le tableau blanc, quand elle avait particulièrement apprécié un dîner préparé par lui le midi.
John faisait la vaisselle, parfois le ménage, s'occupait de son propre linge, et Violet avait commenté qu'il était nettement plus agréable à vivre que son propre fils, qui regardait l'évier plein d'eau chaude et de savon comme s'il l'avait personnellement insulté.
La fac de médecine avait appris à John à ne pas dormir de trop, et Sherlock était un insomniaque fini. Quand John rentrait de son service au bar, le génie ne dormait pas encore, et quand il se réveillait relativement tôt le lendemain matin, il était debout aussi. Ils profitaient de leur matinée ensemble, et du début de l'après-midi. Sherlock avait fait découvrir toute sa vie à John, ses souvenirs d'enfance, ses secrets. Il connaissait la forêt comme sa poche, et il avait des cachettes secrètes et le vestige d'une cabane d'enfants, dans laquelle il projetait de mener de grandes expériences scientifiques.
En découvrant son enfance, John avait eu l'impression d'être mis à égalité avec son ami, qui connaissait déjà tout de la sienne rien qu'en le regardant.
Comme Sherlock l'avait annoncé, il y avait des livres partout dans la maison, parfois à des endroits incongrus. Parfois, John n'en comprenait même pas le titre (des traités de mathématiques, par exemple), parfois il n'y trouvait aucun intérêt (les bouquins d'apiculture que Sherlock adorait, de manière incompréhensible), parfois il les dévorait (parce qu'il y avait des bouquins de médecine et des tas de romans, aussi. Sieger était amateur de polar autant que John, qui n'avait pas eu le temps de lire pour le plaisir depuis plus d'un an). Sherlock et lui ne passaient pas tout leur temps ensemble, mais en grande partie. John pouvait cependant se poser dans le jardin pour bouquiner sans que son ami ne se sente vexé, tandis qu'il vaquait à ses occupations. Pendant les heures de service de John, il n'était pas toujours présent chez lui non plus, aux dires de ses parents.
C'était le seul truc que John trouvait surprenant : Sherlock était toujours mineur, et Mycroft se lamentait régulièrement des frasques de son frère. Il essayait de le surveiller comme le lait sur le feu, mais à moins de le suivre 24h sur 24, il était impossible de l'empêcher d'aller et venir.
Les parents Holmes n'appliquaient clairement pas la même politique que leur fils aîné : ils étaient contents de voir Sherlock quand il daignait apparaître au moment des repas, mais s'ils ne le voyaient pas, ils ne le cherchaient pas et le laissaient totalement libre. John avait arrêté de chercher à comprendre. Il n'avait pas à se mêler des méthodes éducatives des parents de son ami.
Et puis, pour la première fois de sa vie, John avait l'impression d'avoir une famille, de connaître la chaleur d'un foyer. Sherlock était plus qu'un ami, plus qu'un frère. Et ses parents traitaient John comme leur fils, à force de le voir chez eux au cours des semaines.
Ce furent les plus belles vacances de sa vie.
Le retour à Londres fut brutal pour John. Il n'avait pas vu le temps passer, et réalisa que la ville ne lui avait pas spécialement manqué. Il s'était rapidement habitué à la campagne et sa tranquillité, même si partager du temps avec Sherlock était l'antithèse du calme. La capitale lui semblait si bruyante, si animée que c'en était presque douloureux.
Sherlock, à ses côtés à la sortie du train, semblait au contraire ravi de retrouver le bruissement familier de la ville.
John lui coula un regard, surpris de sa capacité d'adaptation. La plupart du temps, Sherlock n'aimait pas le changement. Il adorait la ville, son Londres bien-aimé qu'il connaissait par cœur, et si John avait dû parier, il aurait misé sur le fait qu'il s'ennuierait à mourir à la campagne. Ça n'avait pas été le cas du tout. Sherlock s'était coulé dans le moule de la petite ville sans difficulté.
Et tout aussi facilement, il revenait à ses habitudes de citadin, avec une joie non dissimulée. John n'aurait pas cru passer plusieurs semaines avec son ami et supposait qu'ils reviendraient à Londres plus tôt, mais ça n'avait pas été le cas. John avait exigé de revenir parce que les cours à l'Imperial reprenaient dans trois jours, et il devait s'installer chez lui, faire des courses, récupérer son emploi du temps, préparer ses affaires de cours, et se remettre dans le train des études. Il avait révisé tout l'été, grandement aidé par Sherlock et Violet, dont le génie n'était plus à prouver, mais ce n'était pas la même chose que se lever tous les matins avant sept heures pour être en cours à huit et ingurgiter des tonnes de prise de notes.
Durant l'été, ils n'avaient eu qu'une seule dispute majeure : John avait exprimé le besoin de rentrer à Londres pour prendre son courrier, et lire les nouvelles, tant de ses amis, parents (même s'il n'y croyait pas) ou administratives, notamment en provenance de l'Imperial. Il savait qu'il passait en deuxième année bien sûr, ils avaient pris le train juste après l'annonce des résultats des partiels. John avait conservé sa place de major de promo, et personne ne l'avait réellement félicité pour ça, parce qu'il n'avait jamais revu ses amis, et que Sherlock avait trouvé ça « tellement évident, les autres sont des idiots » qu'il n'avait pas dit bravo. Mais il n'en restait pas moins que John avait quelques paperasses à traiter, sa réinscription administrative à faire, connaître la date de rentrée et toutes ces choses qui arrivaient dans sa boîte aux lettres.
Sauf qu'au lieu de proposer une journée ou deux à la capitale, sur les jours de congés de John, et revenir ensuite poursuivre leurs vacances à St Neots, Sherlock lui avait tendu son courrier (heureusement toujours fermé) deux jours plus tard.
— Mycroft est passé le chercher, avait indiqué le jeune génie, indifférent.
Il avait eu beaucoup de mal à comprendre la fureur de John, le fait qu'il ait envoyé son frère (qui venait en visite chez ses parents épisodiquement, mais ne restait jamais longtemps) chez John pour récupérer (Dieu savait comment, au demeurant) le courrier de celui-ci était une évidence factuelle à Sherlock. Il ne comprenait pas le sentiment de violation d'intimité qui en avait résulté, ni la sensation d'être materné très désagréable. John n'avait pas quitté ses parents sans leur donner jamais de nouvelles ou presque pour qu'on s'occupe de lui.
À cette exception près, ils s'étaient très bien entendus pendant toutes les vacances. Ils arrivaient très bien à vivre ensemble, mais séparément quand ils en avaient besoin, et leur relation en était ressortie grandie.
— Tu viens à la maison ? demanda Sherlock alors qu'ils quittaient la gare de Euston.
John rit.
— Même pas en rêve, Génie. Je rentre chez moi, un peu. On se voit dans les prochains jours. Il faut qu'on passe voir Leandro, tu te souviens ? On lui avait promis de venir dès qu'on reviendrait sur Londres !
Le pauvre homme avait été désolé à l'idée de ne pas les voir pendant presque six semaines. Il était très attaché à eux, et le petit restaurant faisait partie de leurs endroits préférés de la ville, assurément.
— Demain ? proposa Sherlock.
— Après-demain, répliqua John. Demain, je vais devoir faire des courses, du ménage et des lessives. J'ai plus de fringues propres.
— Tu pouvais le faire chez mes parents.
— Et je l'ai fait, j'ai pas vécu pendant six semaines en recyclant mes caleçons, hein. Mais ça faisait dix jours que tu me disais qu'on rentrerait « bientôt », alors j'attendais, moi ! Dans le doute, j'avais pas fait de lessives, histoire de pas devoir emmener du linge mouillé, ou faire tourner une machine à vide, tu te souviens ? Je te l'avais dit, et tu avais balayé mes considérations domestiques avec fort désintérêt.
— Je ne devais probablement pas écouter, reconnut Sherlock sans émotion.
John ne s'en vexa pas pour autant, partant dans un grand éclat de rire. Il savait parfaitement que lorsque Sherlock se désintéressait d'une conversation, il cessait d'écouter, fut-ce John qui parlait. Les activités domestiques en faisaient totalement partie. Il ne s'était clairement jamais inquiété des repas, du ménage ou du linge, faisant de John l'enfant idéal quand il s'en occupait dans la petite maison familiale. Mycroft semblait plus concerné par la problématique, mais payait systématiquement quelqu'un plutôt qu'avoir à le faire lui-même. L'un dans l'autre, Violet et Sieger n'avaient jamais eu d'enfant qui passait spontanément le balai ou lavait la vaisselle. Un vrai miracle à leurs yeux, une formalité habituelle pour John.
— On se voit après-demain à midi chez Leandro alors ? demanda John.
— Ça va être bizarre, marmonna Sherlock.
— Pourquoi donc ?
Le jeune génie haussa les épaules, alors qu'ils entraient dans le métro. Dans un premier temps, ils allaient dans la même direction. John habitait à proximité de l'Imperial, et donc des beaux quartiers où Mycroft avait sa propriété et où Sherlock retournait vivre. Il était nettement moins certain qu'il retourne au lycée pour sa dernière année, cependant. Il n'en avait jamais parlé, et John n'avait pas eu le cœur à se battre avec lui pour lui faire entendre la nécessité d'obtenir ses A-level en fin d'année prochaine pour aller à l'université de son choix.
— Je me suis habitué à te voir tous les jours, répondit soudain Sherlock d'une voix maintenue basse.
Il ne regardait pas John, fixant le couloir du métro qu'ils arpentaient, droit devant lui, mais son ami lui coula un regard, ne pouvant observer que son profil. Sherlock disait les choses sans émotion, comme souvent, mais cela ne voulait pas dire qu'il en était dépourvu, au contraire.
— Oui, à moi aussi, ça va me faire bizarre, avoua-t-il doucement. Mais ça va te faire du bien, de ne plus m'avoir dans les pattes pour t'interdire de fumer !
Un drôle de sourire se dessina sur les lèvres de son ami, et John fut satisfait de l'avoir détourné de l'épineuse conversation qui aurait pu suivre. Il était cependant sincère sur la cigarette, à son grand désarroi. C'était un nouveau truc que Sherlock avait eu durant l'été. John, jusqu'alors, ne l'avait jamais vu fumer. Avec un haussement d'épaule, Sherlock avait indiqué avoir commencé à quatorze ans, mais fumer de manière très sporadique depuis.
Durant l'été, il avait eu le malheur de découvrir des secrets honteux du buraliste. Il avait mené son « enquête », comme il l'avait appelé, et s'était retrouvé à faire chanter le pauvre homme, qui le savait parfaitement mineur. Il en avait gagné un accès libre aux cigarettes, et en avait profité pour augmenter sa consommation, dans le dos de ses parents.
En bon médecin, John avait détesté cela, et quand il le pouvait, il lui faisait la leçon. Il avait cependant eu conscience que ça n'aurait aucun effet à long terme. Sherlock faisait ce qui lui chantait, et il semblait avoir pris le pli de fumer régulièrement. John ne savait pas exactement ce qu'il trouvait à la cigarette, mais il était plus serein quand il fumait. Tant que ça restait des clopes, ça ne lui paraissait pas si grave, au final[1].
Ils se séparèrent dans le métro, poursuivirent leur chemin chacun de son côté.
Une fois rentré, John découvrit son appartement gris et glacial, et il frissonna. Il avait perdu l'habitude d'être seul, et d'une maison aussi déserte et silencieuse. La petite maison familiale des Holmes était toujours pleine de bruit et de vie, c'était différent de son minuscule studio. Il avait encore du courrier, beaucoup de publicités, un peu de paperasse, quelques cartes postales de ses copains, une lettre de Judith à qui il avait écrit à plusieurs reprises durant l'été (elle lui avait répondu directement chez les Holmes, mais avait dû envoyer par sûreté la dernière en date à Londres), et une de Mike, en réponse à la sienne également.
Et puis une lettre blanche et officielle, avec un logo ministériel dans un angle, et son poing se serra dessus. Il ne savait pas encore ce qu'elle contenait, mais il était content que Sherlock n'ait pas été là pour voir ça. Il aurait sans doute déduit beaucoup trop de choses rien que de sa réaction.
Lâchant ses bagages au milieu de la pièce, John se dirigea vers le lit, et se laissa tomber dessus, faisant voltiger la poussière, bien visible avec le rayon de soleil qui entrait par la fenêtre. Il tenait toujours dans son poing fermé la lettre, et ses yeux regardaient le plafond sans le voir.
Il ne pouvait pas ne pas ouvrir la lettre, mais il aurait voulu qu'elle disparaisse. Les choses avaient changé, désormais. Pour lui. Et surtout à cause de Sherlock.
— Merde, jura-t-il à voix haute dans le silence de la pièce.
Sherlock allait très mal le prendre, il pouvait déjà le prédire.
Surtout avec ce qu'il avait appris cet été à propos de son ami. Là où toutes les recherches dans la bibliothèque universitaire s'étaient révélées infructueuses ou qu'il n'avait pas eu le temps d'approfondir ce qu'il touchait du doigt, les centaines de livres de la maison Holmes avaient répondu à ses questions. Entre deux polars lus et débattus avec Sieger, ce dernier avait aimé discuter de psychologie et de sociologie avec John. Ce n'était pas son métier, mais il était passionné par cela, et il y en avait des dizaines de volumes dans la maison. Il lui en avait conseillé certains, très intéressants pour les études de médecine du jeune homme. C'était comme ça qu'il avait appris. Ça n'avait pas été franchement compliqué, au demeurant. Rangé entre deux pages du bouquin, il y avait même le rapport d'un psychiatre pour le patient Sherlock Holmes, et le diagnostic était écrit noir sur blanc : autiste.
Ça n'avait pas été une surprise, pas franchement. John avait déjà eu plusieurs indices concordants lui indiquant que le cerveau de Sherlock ne fonctionnait pas comme le sien, comme celui des gens banals. Il avait déjà fait des recherches dans ce but, et s'était déjà posé la question. Sauf qu'il n'avait jamais pris sérieusement un tel diagnostic, car Sherlock ne correspondait pas exactement à tous les clichés.
Et puis, pour lui, autiste avait toujours été une insulte. Il avait du mal à associer le mot avec le génie brillant et merveilleux qu'était son meilleur ami. Les bouquins de la famille Holmes étaient cependant plus détaillés sur le sujet. Et surtout, il y avait eu le rapport du psychiatre de l'enfance de son ami. D'après les notes et surtout les dates, Sherlock avait été diagnostiqué par un spécialiste quand il avait cinq ou six ans, soit plus d'une décennie plus tôt. Mais manifestement, cela n'avait eu aucun impact par la suite, ce que John trouvait surprenant.
Il n'avait pas osé en parler aux parents Holmes, et encore moins à Sherlock. De manière assez incompréhensible, John avait la sensation que ce dernier ignorait son diagnostic, que cela soit conscient ou non, comme s'il le rejetait.
Mais John s'était fait surprendre par Sieger, le livre et les rapports en main, et il avait rougi. On l'avait autorisé à lire toute la bibliothèque et agir comme bon lui semblait, mais lire une correspondance médicale et privée, même si elle s'était trouvée dans un bouquin, c'était autre chose.
À sa grande surprise, Sieger ne s'était pas mis en colère. Il avait été plus triste qu'autre chose. C'était lui qui avait appris la suite à John : comme tous leurs enfants, Sherlock avait été testé pour son intelligence dès son plus jeune âge. Il avait obtenu des scores supérieurs à ceux de Mycroft, en pur QI. Mais l'intelligence ne se résumait pas entièrement à des connaissances théoriques et des capacités cérébrales. D'autres tests avaient été faits, qui avaient conclu au diagnostic que John venait de découvrir. Cela aurait pu être totalement anodin, mais Violet avait très mal pris cette conclusion, et l'avait réfutée. Sherlock n'avait plus vu un psy après ça, et le diagnostic était resté lettre morte, littéralement. Le dernier courrier du psychiatre était celui que John avait en main, que Sieger avait caché dans un des seuls endroits que Violet ne trouverait jamais.
— Je ne blâme pas ma femme, avait indiqué Sieger d'une voix douce. Cela la renvoyait à son propre diagnostic, des années plus tôt, à une époque où c'était synonyme d'anormal. Elle a souffert de cela, profondément, et en le déniant, elle pensait éviter des souffrances à notre fils. Et puis, même en ce qui concerne l'autisme, Sherlock était différent. Il est hypermnésique, comme tu as pu le constater, et son intelligence va très au-delà des gens classiques, alors bon... Je n'en veux pas à Violet. Je ne peux pas prévoir comment les choses auraient tourné, si elle n'avait pas agi ainsi. On ne peut pas passer sa vie à regretter le passé, on ne peut que vivre en se tournant vers l'avenir.
John n'en avait plus jamais reparlé. Il était content d'avoir un début d'explication, et de « résoudre » cette épineuse question qui le taraudait depuis des mois. Pour le reste, le diagnostic de Sherlock ne changeait rien pour lui. John n'entendait pas changer son comportement à la lumière de cette information. Qu'importait ce que Sherlock était ou n'était pas, pour John, il serait toujours son meilleur ami, cet homme si brillant, fantastique et merveilleux auquel il était attaché de manière totalement déraisonnée.
Il n'y avait qu'une seule chose qui chagrinait John, dans le discours de Sieger. Une petite phrase, un sens de la formulation étrange : « comme tous leurs enfants ». Ils n'en avaient pourtant que deux, des enfants, et la manière de le dire était bizarre.
— Hey, Sherlock, regarde, ça a l'air fermé...
Le resto de Leandro était plongé dans le noir, et la porte d'entrée était close. Il n'y avait pas de menu dehors, et à travers la pénombre de la vitrine, John apercevait les chaises et les tables empilées, pas dressées pour le déjeuner.
— C'est bizarre, commenta Sherlock en fronçant les sourcils, tandis qu'ils s'approchaient du restaurant.
— Il a peut-être finalement pris des vacances, et fermé pour quelques jours ?
La théorie était plausible, mais leur paraissait bancale. Le vieil homme leur avait assuré rester ouvert, et qu'il serait là à leur retour, à la rentrée. Il aurait pu prendre des congés spontanés, bien sûr, mais on aurait pu s'attendre dans ce cas à une affichette sur la porte indiquant la date de retour, comme cela se faisait beaucoup pour prévenir les clients. Or il n'y avait rien du tout.
— Ça a l'air désert... reprit John.
Ils étaient arrivés devant la porte, et John avait collé son nez contre le carreau pour regarder à l'intérieur. La salle était plongée dans le noir, comme le bar. La porte qui menait aux cuisines était close, et John avait l'impression de voir filtrer un léger rai de lumière en dessous, mais ce n'était pas évident.
Sherlock, pendant ce temps, s'acharnait sur la porte, verrouillée.
— On l'ouvre ? proposa-t-il à John.
Le niveau de sécurité du restaurant n'était clairement pas un défi d'ampleur, pour lui. Avec tous les cours de crochetage de serrure que Sherlock lui avait donné, il était probable que même John sache ouvrir la porte, avec le matériel que Sherlock trimballait toujours au fond de ses poches.
— Ça va pas la tête ! s'insurgea-t-il. Tu vas pas cambrioler Leandro !
— Je cambriole rien, j'ouvre la porte ! Je ne compte rien prendre !
— Toi peut-être, et si d'autres en profitent ensuite et viennent le dépouiller ?
— Pour voler quoi ? Les tables, les chaises ? Je doute qu'il reste de l'argent dans la caisse. Leandro la vide tous les soirs.
— Bah oui, pourquoi pas les tables et les chaises ! Et l'alcool derrière le comptoir, ça vaut de l'argent ! Et puis même, c'est pour le principe !
Sherlock leva les yeux au ciel.
— Tu as nettement moins de principes quand il s'agit de s'introduire sur les chantiers en construction à la nuit tombée. Pourtant, il y aurait des choses à voler sur les chantiers qui ont bien plus de valeur, au demeurant.
— Comme quoi ? demanda sarcastiquement John, parce qu'il ne voyait pas l'intérêt pour quiconque de piquer du ciment, de la peinture ou des carreaux.
— Tout ce qui contient du cuivre, répliqua Sherlock. Les tuyaux en cuivre. Ça peut valoir très cher.
John l'ignorait parfaitement, mais il savait suffisamment bien lire le visage de son ami pour savoir que c'était parfaitement sincère. Sherlock était nul pour faire des blagues, de toute manière, ou maîtriser l'ironie et le sarcasme.
— Ah bah super, maintenant, je vais AUSSI culpabiliser quand tu fractureras les cadenas des chantiers, j'espère que tu es content !
Sherlock haussa les épaules.
— Ça veut dire que je peux ouvrir la porte, maintenant ?
— Mais non ! Certainement pas !
Leur dispute avait cependant suffisamment fait de bruit pour attirer l'attention, à l'intérieur du restaurant, et John vit la porte menant à la cuisine s'ouvrir, déversant un rectangle de lumière dans la salle sombre. Avec le contre-jour provoqué, il était difficile de voir avec précision, mais John était sûr que c'était le vieil italien propriétaire.
— Leandro ! Hé ! C'est nous ! John et Sherlock ! cria-t-il en agitant les bras à travers la vitrine, tandis que Sherlock frappait contre le battant.
Un instant plus tard, l'homme déverrouillait la porte d'entrée, les accueillant avec le sourire.
— Bambini ! Vous en faites un raffut ! Entrez, entrez !
— On débattait sur des questions de moralité, répondit cyniquement John avec une grimace pour Sherlock, qui le lui rendit bien.
Le vieil homme ne risquait cependant pas de les voir. Il semblait voir encore moins que la dernière fois qu'ils étaient venus, et seule l'habitude lui permettait de se déplacer à travers la pièce sans se cogner.
— Qu'est-ce que vous faites là, bambini ?
— C'est la fin des vacances ! On reprend les cours demain, annonça John avec un sourire. Alors forcément, on est venus voir comment tu allais ! Pourquoi le resto est fermé ?
Ils avaient tellement pris leurs habitudes avec le vieil homme qu'ils le tutoyaient et se comportaient en propriétaire, suivant Leandro jusque dans la cuisine, où ils avaient leurs aises. Pour lui simplifier la vie, il leur arrivait souvent d'aller chercher leurs propres plats et rapporter la vaisselle après le déjeuner. Leandro pouvait cuisiner sans ses yeux, mais c'était plus difficile pour lui de se déplacer. Parfois, quand il y avait des vrais clients (et pas seulement les truands et autres membres de la mafia qui s'installaient généralement à l'autre bout de la pièce), John faisait même le service, s'amusant à prendre les commandes et apporter les plats à des touristes de passage. C'était peu fréquent, et il était content de rendre service.
— Oh bambini ! Si vous saviez ! Angelo...
Leandro s'était de nouveau installé à la place qu'il devait occuper à leur arrivée. Devant des montagnes de facture, avec un livre de comptes ouverts, et une calculatrice sur le côté. La cuisine, généralement pleine d'odeurs et de vie, était triste et déserte. Les comptoirs en inox étaient tous brillants et rutilants, vierge de tout ingrédients ou plats fumants. C'en était presque triste, et cela rappela à l'estomac de John qu'à la base, ils avaient prévu de déjeuner, et qu'il avait faim. Il gargouilla, et John s'empourpra, tandis que Sherlock levait les yeux au ciel. « Ton corps est un moyen de transport qu'il faut contrôler, John ! » disaient ses pupilles mobiles et amusées, et John lui renvoya une œillade courroucée.
— Oh ! Vous avez faim ? Je peux vous préparer quelque chose...
— Ce n'est pas la peine, tenta de refuser John.
Mais son estomac protesta de nouveau, le rendant peu crédible.
— Ça me fait plaisir ! insista le vieil homme en se relevant ! Cette fichue comptabilité est compliquée, mais la cuisine, c'est plus simple !
— Tu veux qu'on t'aide ? proposa John. Je veux dire... nous, on voit les chiffres.
Ils n'avaient aucune compétence en comptabilité ni l'un ni l'autre, mais John avait vu le cerveau de Sherlock se mettre en marche après avoir jeté un bref coup d'œil aux papiers. Quand il s'agissait de logique, il était le meilleur. Et contrairement à Leandro, qui devait coller son nez à la table pour lire les montants, les deux garçons avaient des yeux en bonne santé. Ils étaient parfaitement capables de faire des additions et des soustractions, sans difficulté.
Tout en s'activant dans la cuisine, et tandis que les deux garçons reportaient sur le livre de comptes les sommes en plus et en moins, selon les factures, les tickets de caisse ou les encaissements, Leandro leur expliqua la situation.
Son fils, Angelo, fréquentait depuis toujours des gens plus ou moins louches, ça, ils le savaient tous. Mais depuis peu, ça avait pris encore plus d'importance. Leur petit trafic avait pris de l'ampleur, et Angelo n'avait pas les épaules pour cela.
— Il aime l'argent facile, gémit Leandro, il n'a pas la valeur du travail, mais c'est un bon gosse ! Il n'est pas fait pour ça.
Son fils s'était laissé entraîner par ses « amis », mais avait refusé au dernier moment de faire Dieu savait quoi pour eux. Ses employeurs avaient perdu un contrat, et donc de l'argent. Beaucoup d'argent. Qu'ils estimaient que Angelo leur devait.
— Il doit les rembourser ! Alors j'essaye de savoir ce que je peux faire pour aider...
D'où les comptes qu'il essayait de tenir, alors qu'il semblait ne s'être jamais vraiment intéressé à sa comptabilité jusque-là. Malheureusement, quand les pâtes furent prêtes et que le vieil homme déposa deux assiettes fumantes sur la petite table où ils travaillaient, les deux garçons n'avaient pas franchement de bonnes nouvelles à lui annoncer.
Le restaurant n'était pas déficitaire, et il y avait de l'argent en réserve. Mais ça ne durerait pas longtemps. John n'avait pas de compétences particulières en comptabilité, Sherlock non plus, mais il avait tourné les pages du livre de comptes, et avait scanné les bilans antérieurs, manifestement fournis par l'expert-comptable du restaurateur, et rangés avec le reste de la paperasse. Il était impossible, même pour Sherlock, d'avoir tout compris, mais il en avait intégré suffisamment de grandes lignes pour comprendre. Il ne fallait pas être grand clerc pour trouver la ligne « résultat de l'exercice », et voir que celui-ci diminuait drastiquement, d'année en année.
Le restaurant ne tournait plus très bien. Les clients étaient épars, John et Sherlock payaient leur repas, tout comme les malfrats qui s'en servaient eux aussi comme point de rencontre discret, mais ça ne suffisait pas à assurer un chiffre d'affaires intéressant. La rentabilité restait bonne parce que Leandro faisait tout, service, cuisine, vaisselle, tout. Sauf qu'il ne voyait plus grand-chose, et ne pouvait plus tout faire comme avant. Il vieillissait beaucoup trop.
— Combien réclament-ils ? osa demander John.
Lui-même n'avait pas d'argent à offrir pour aider leur ami. Sherlock en avait un peu, même s'il ne semblait pas réellement s'intéresser à ses finances personnelles, aimant soutirer de l'argent à Mycroft, mais de toute manière il était mineur. Il ne risquait pas de pouvoir aller à la banque et retirer des milliers de livres tranquillement. Il était évident que Mycroft, qui lui fournissait son argent, refuserait de lui donner une somme à plusieurs zéros, même si elle lui appartenait techniquement.
Mais peut-être que Leandro pouvait présenter une demande de prêt à la banque ? Avec un bon plan de financement pour dire que le resto était rentable, en embauchant quelqu'un pour le service et ce qu'il ne pouvait plus faire ?
— Quatre-vingt-sept-mille livres, répondit Leandro.
John hoqueta, et même Sherlock, silencieux jusque-là, écarquilla les yeux en faisant un petit bruit surpris. La somme était conséquente.
— Tu n'as pas cet argent, asséna Sherlock, qui avait aussi balayé du regard les comptes personnels de l'homme, au milieu de toute la paperasse administrative.
Les leçons que John lui avait donné sur le tact portaient leurs fruits : autrefois, il aurait été sec et objectif, sans la moindre émotion. Il l'était toujours un peu, mais sa voix était plus basse, plus douce, moins péremptoire.
— Je sais bien, se lamenta le vieil homme. Mangez, ça va être froid.
Le cœur lourd, mais l'estomac aiguisé par les odeurs délicieuses de leurs assiettes fumantes, ils repoussèrent les papiers pour se saisir de leurs fourchettes et enroulèrent les spaghettis dessus. Sherlock avait commis l'erreur de les couper une fois, et malgré ses yeux qui ne voyaient plus, Leandro s'en était rendu compte et l'avait rabroué. Ils ne commettaient plus d'impair, depuis.
— Le restaurant non plus n'a pas cet argent, poursuivit John après deux bouchées.
C'était un crime que d'imaginer Leandro devoir cesser de cuisiner. Ce n'était que des pâtes et de la sauce, mais c'était tellement bon que c'en était indécent.
— Je m'en doutais, malheureusement. Je vais devoir le vendre.
— Le vendre ? sursauta John.
— C'est une solution pragmatique, répondit Sherlock.
Il avait raison, bien sûr, mais John le connaissait suffisamment bien pour savoir que ça l'attristait. La petite enseigne coincée dans un coin, que peu de gens voyait, était leur repère, leur truc à tous les deux. Ici, ils avaient échangé, débattu, avaient fait les devoirs de John, appris tous les os du corps humains, et inventé des Uchronies. Ils passaient plus de temps dans la chambre de Sherlock, mais ils avaient quand même beaucoup de souvenirs ici. Sherlock n'était pas dénué de sentiments, il ne savait simplement pas comment exprimer que l'idée que le restaurant ferme, change de propriétaire, voire se transforme tout à fait, lui faisait de la peine.
John, par réflexe, tendit sa main au-dessus de la table — Sherlock était face à lui, Leandro en bout de table, entre eux — et saisit celle de Sherlock, la prenant pour la serrer fort.
Si le geste fut perceptible par le vieil homme, il n'en dit rien.
— Cela dit, même vendre, je ne suis pas certain que ça soit la solution, je ne sais pas combien je vais en tirer...
L'emplacement n'était pas franchement bon pour un restaurant. Un autre type de magasin, peut-être ?
— Mais tu ferais quoi, ensuite ?
L'italien haussa les épaules.
— Me mettre en retraite anticipée, j'imagine. Rentrer au pays ?
John n'avait jamais osé demander son âge à Leandro, mais Sherlock lui avait indiqué que malgré la jeunesse de son fils, qui avoisinait à peine les vingt-cinq ans, Leandro approchait des soixante, voire les dépassait. Il était en pleine forme, à l'exception de ses yeux, et il avait eu son fils sur le tard. Même les talents de déduction de Sherlock n'avaient cependant été en mesure de savoir ce qu'il avait advenu de la mère de l'enfant.
— Rentrer ? Mais... tu es là depuis toujours, non ?
— Depuis plus de soixante ans, oui, soupira l'homme. Je suis arrivé avec mes parents, quand ils ont émigré en Angleterre, alors même que je ne savais ni marcher, ni parler !
Tout ce qu'il savait de l'Italie, outre son passeport qui le disait né là-bas, c'était ses parents qui lui avaient transmis. La langue, l'accent chantant, son nom, les recettes, le goût des pâtes et de la pizza, et du vin italien, c'était purement familial. Cet héritage qu'il avait essayé de transmettre à son fils qui ne l'avait pas écouté.
— Tu ne vas pas faire ça ! s'insurgea John. On va trouver une solution ! Et puis, c'est ton fils qui a contracté cette dette, non ? Lui aussi, il peut essayer de faire quelque chose ! Il n'a pas d'argent de côté ?
Le coup d'éclat de John était louable, mais naïf. Ils le savaient tous les trois, mais ça n'empêcha pas Leandro de se sentir ému par ces bambini auxquels il s'était durablement attaché, avec le temps. Il aimait déjà bien Sherlock, et sa drôle de manière d'être, mais l'arrivée de John dans sa vie lui avait fait beaucoup de bien.
— On trouvera une solution, bambino. Ne t'en fais pas. Ça va aller.
Aucun des trois n'en pensait le premier mot, mais ils se promirent de réfléchir à une solution. C'était la seule chose qu'ils pouvaient faire. Et puis Sherlock était un génie. Utiliser son cerveau, c'était la seule chose qu'il savait vraiment bien faire.
[1] Nous sommes en août 1996. Même s'il est évident qu'on savait que c'était une connerie dangereuse pour la santé, la clope, les campagnes de diabolisation pour empêcher les gens de fumer sont loin d'avoir commencées…
Prochain chapitre le Me 19/03/2025 !
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