Chapitre 47: Le Condisciple
«… tu sais que je t'aime, n'est-ce pas, Naegi-kun? Je t'aime très très fort. C'est dommage que je ne possède aucun talent pour la poésie. Peut-être qu'alors j'aurais pu essayer de décrire à quel point tu comptes pour moi.»
Naegi marmonna des paroles incohérentes. Son bras se souleva à grand-peine de quelques centimètres, comme pour repousser la main lui caressant les cheveux, puis retomba ; dans son état de somnolence, c'était le seul geste dont il était capable.
«Si parfait, murmura Komaeda en s'asseyant sur une chaise aux côtés de Naegi. Je ne peux pas reprocher à la Fondation du Futur de vouloir à ce point mettre la main sur toi. Ils ont essayé d'infiltrer une autre personne, hier. Quelle arrogance, de penser qu'un groupe d'Ultimes d'élite comme celui-ci se laisserait duper par du maquillage... Quoique c'était l'œuvre du Maquilleur Ultime, alors on peut comprendre qu'ils pensaient que ce déguisement indécelable. Et peut-on les blâmer d'essayer? Qui ne voudrait pas avoir quelqu'un d'aussi parfait que toi?»
Naegi murmura des mots inintelligibles.
Komaeda soupira affectueusement et laissa sa main glisser des cheveux de Naegi.
Tsumiki s'approcha lentement et demanda: «I... il dort?
-Je crois. Tu dors, Naegi-kun?» demanda Komaeda en gratifiant l'ahoge de l'autre garçon d'une pichenette. Quand Naegi n'émit aucun son, il sourit.
«Alors, il dort?»
Komaeda lança un regard curieux à Tsumiki. L'Infirmière était clairement mal à l'aise. Elle jetait de rapides coups d'œil d'un côté et de l'autre, dans n'importe quelle direction qui n'était pas devant elle, vers les deux garçons. Elle pinçait des lèvres et ses doigts étaient entrelacés devant son visage comme si elle voulait se cacher derrière.
«Quelque chose ne va pas? s'enquit Komaeda.
-H... hein?» La tête de Tsumiki virevolta si vite vers lui que ses cheveux se déployèrent derrière elle en mèches épaisses. «Non. J... je ne crois pas, du moins...»
Komaeda lui fit un geste patient pour l'enjoindre à continuer.
«Je me demandais juste... vous étiez souvent ensemble tous les deux avant. Et... et parfois vous partiez ensemble et personne ne savait où vous étiez et... parfois quand vous reveniez, Makoto se comportait bizarrement... Alors je me d... demandais ce que vous faisiez quand vous n'étiez que tous les deux.
-Je vois.» La voix de Komaeda était aimable, mais ses yeux étaient durs. «Ce sont juste des exercices d'Espoir. Rien d'inquiétant.
-Mais qu'est-ce que c'est? demanda Tsumiki.
-Juste des choses pour renforcer son espoir.» Komaeda soupira de nouveau mais cette fois, son soupir était dénué de tout sentiment positif. «Non pas que je m'attende à ce que quelqu'un d'aussi rongé par le désespoir que toi comprenne.»
Elle eut un mouvement de recul.
«Je vous l'ai déjà dit, continua Komaeda, vous n'avez qu'à me laisser gérer. Moi, je comprends. Je suis le seul à pouvoir comprendre...
-M... mais...» Elle fit un tout petit pas en avant. «Est-ce que tu pourrais m'expliquer? Je... J'essaierai de comprendre.»
Komaeda eut un geste dédaigneux de la main. «C'est inutile. Vraiment, Tsumiki-san, tu me surprends. Je ne m'attendais pas à ce que tu te montres aussi présomptueuse, là. Je sais que vous autres Ultimes pouvez accomplir presque n'importe quoi, mais essayer de te placer au même niveau que l'Espoir Ultime alors que tu es emplie de tant de désespoir? Tu devrais avoir honte.»
Elle tressaillit à nouveau et cette fois recula d'un pas net. Oui, oui. Elle avait honte. Komaeda avait raison. Elle était arrogante et capricieuse et égoïste et – oh – pas étonnant qu'elle était détestée et ignorée de tous...
Non, non. Elle n'était plus censé dire ce genre de choses. Elle l'avait promis. Elle ne pouvait pas... elle ne pouvait pas rompre cette promesse qu'elle lui avait faite.
«C... ce n'est pas honteux, dit-elle à mi-voix. J... je veux juste comprendre pour pouvoir aider. Il n'y a rien de mal à ça. Ce n'est pas honteux.»
Komaeda parut surpris.
«Je veux aider, répéta Tsumiki. Alors s'il te plaît, dis-moi ce qui se passe...
-Non.»
Tsumiki cligna des yeux. «Hein?
-Je ne vais pas te le dire, répéta Komaeda.
-Mais, humm...»
Elle fit quelques efforts supplémentaires pour la forme, mais encore et encore, Komaeda refusait simplement et la conversation s'arrêta là. Komaeda ne la regardait même plus, mais fixait le mur lointain avec une expression qui criait qu'il voulait être laissé tranquille. Enfin, pas tout à fait – elle doutait qu'il souhaitait que Naegi s'en aille – mais il n'était certainement pas intéressé par discuter avec elle. Elle ne pouvait pas vraiment faire quoi que ce soit pour l'obliger à avouer, mais tout de même...
«Komaeda-kun, pourquoi tu tiens tant à garder ça secret?» insista-t-elle.
Tsumiki déglutit. A présent, son regard était revenu sur elle. Il avait perdu toute chaleur.
«Je veux juste m'assurer qu'aucun de vous ne va tout foutre en l'air, dit tranquillement Komaeda, comme s'ils parlaient de la pluie et du beau temps. Ce qui ne devrait pas te poser de problème, n'est-ce pas?»
Tsumiki frémit et détourna le regard.
Satisfait, Komaeda reporta son attention sur son protégé. Il remonta la couverture jusqu'à recouvrir les épaules de Naegi. Méticuleusement, il retira les écouteurs des oreilles du jeune garçon et les plaça sur la table de chevet adjacente. Naegi s'agita à leur retrait en fronçant les sourcils, mais le sommeil avait déjà fait son effet et il s'apaisa avec de douces exhortations.
«Il a toujours des problèmes de cauchemars, n'est-ce pas?» constata Komaeda.
Tsumiki le regarda brusquement, surprise qu'il soit prêt à redevenir aimable aussi rapidement.
«Oui. Il semble qu'il en ait presque un jour sur deux...
-C'est bien ce que je pensais, dit Komaeda avec un coup d'œil pour les écouteurs. Avec un peu de chance, ça va lui rendre les choses un peu plus faciles.
-Qu... qu'est-ce qu'il y a dedans?
-Juste des gens qui parlent, dit Komaeda. Des gens qu'il aime. Des gens avec qui il se sent en sécurité. Je me disais que si on faisait en sorte qu'il se sente en sécurité et qu'il pense à des choses positives avant de dormir, on pourrait éviter certains cauchemars et le rendre plus à l'aise.»
Elle s'approcha du lit et fixa Naegi. «Tu penses que les cauchemars font partie de ce qui lui a donné envie de s'enfuir?»
Komaeda sembla considérer cette idée. «Ils y ont probablement contribué.
-Il dort plus souvent», dit Tsumiki.
Komaeda ne parut pas inquiet. «Il est coincé dans un lit. Il n'y a pas grand-chose d'autre à faire la plupart du temps.»
Le Chanceux se leva et s'étira longuement, roulant les épaules jusqu'à les faire craquer, sans détourner ses yeux mi-clos de Naegi, comme une chatte surveillant ses petits.
«Le regarder me donne envie de faire un somme, regretta Komaeda.
-Euh, Komaeda-kun, où est-ce que tu dors?» voulut savoir Tsumiki.
Il haussa une épaule. «N'importe où. Je n'ai toujours pas de chambre, alors je me balade avec une couverture jusqu'à ce que je trouve un endroit qui me paraît chaud.
-Tu n'as toujours pas...» Tsumiki s'éclaircit la gorge et tenta un sourire. «Tu devrais en parler à Kuzuryu-kun. Il pourrait probablement...
-Ça va, coupa sèchement Komaeda. Je n'ai pas besoin d'une vraie chambre. Honnêtement, je préfère ne pas en avoir une. Ça m'aide à remplir mon quota de malchance et faire en sorte que les choses... ne dérapent pas.
-Je ne comprends pas.
-La chance est un équilibre, dit Komaeda. La bonne fortune et la malchance s'équilibrent toujours, en définitif. Si je ne prenais pas les choses en main en créant ma propre malchance, elle pourrait frapper n'importe quand sans que je ne puisse l'arrêter. Mais en créant ma propre malchance, je fais pencher la balance pour que les seules choses imprévues qui arrivent soient le fait de ma bonne fortune!»
L'Infirmière parut tout au plus davantage perplexe devant l'explication. «Tu crées de la malchance?
-Ne t'en fais pas trop pour ça. Ce n'est pas très grave. C'est juste que si je fais tomber quelque chose, je n'essaie pas de le rattraper ou de décaler mon pied. Ou si je vois Nidai-kun marcher dans ma direction sans regarder, je le laisse me percuter et me faire tomber.» Komaeda se frotta la nuque. «Des petites choses comme ça.
-Je ne comprends toujours pas.
-Fais-moi confiance, tout va bien. Parce que c'est Enoshima elle-même qui me l'a expliqué!» Le rictus de Komaeda n'était pas amical, sans être sombre non plus. Il serra ses bras autour de lui, expira profondément et leva la tête vers le plafond, les yeux clos. «Elle a compris toute seule comment je pouvais enfin contrôler mon cycle de chance.
-M... mais si tu prévois tout ce qui t'arrive, a... alors ce n'est pas vraiment de la malchance, non? demanda Tsumiki.
-Ça va...
-Je ne pense pas que tu devrais te faire ce genre de choses...
-Tu remets sérieusement Enoshima-san en doute?» aboya Komaeda. Des veines commençaient à se dessiner sur ses avant-bras, et il était difficile de déterminer quelles émotions en étaient la cause.
«Non, non! Je suis désolée. Ce n'est pas ce que je voulais dire, c'est juste que je ne pense pas...
-Enoshima-san m'a dit de faire ça. Pourquoi... pourquoi est-ce que tu remets ça en question?»
Elle se cacha derrière ses bras. «Désolée! Désolée, tu as raison!»
Un silence gênant s'installa entre eux. Tsumiki avait commencé à renifler ; elle continuait à marmonner des excuses dans sa barbe. Komaeda avait toujours les bras serrés autour de lui, mais son regard était vide.
«Hum, Komaeda-kun, Makoto n'essaie pas de créer sa propre malchance lui aussi, n'est-ce pas?
-Non», dit Komaeda. Ses bras se détachèrent de son corps. «Je suis certain qu'il ne sait même pas que ce type de contrôle existe. Je ne produis pas de malchance devant lui, et je ne lui parle pas non plus de ce que je fais. Enfin, à part cette fois-là où je lui ai montré... Ah, ce n'est pas important.»
Tsumiki ne paraissait pas entièrement convaincue, mais elle ne s'opposa pas à lui.
«Je vais revenir plus tard, ajouta Komaeda. Je ne suis pas très utile maintenant qu'il dort.»
A peine eut-il fini sa phrase que la porte s'ouvrit.
«On l'a eu! On l'a eu! hurla Owari, surexcitée. Où est Naegi? Dites-lui qu'on tient cet enfoiré!
-N... non!» Tsumiki se précipita vers la Gymnaste rayonnante. «Makoto dort. Vous allez devoir revenir plus tard...!
-QUI EST PRÊT À RENDRE JUSTICE?»
Et avec le beuglement de Nidai, la suite ne faisait aucun doute.
Naegi remua. Il gigota un peu sous les couvertures comme un louveteau aveugle dans sa tanière, puis ouvrit les yeux. Le regard trouble, il jeta un coup d'œil au groupe, prenant quelques moments pour que son esprit se réveille et comprenne réellement ce qui se passait devant lui.
«Et je venais de l'endormir, en plus», marmonna Komaeda d'un air sombre.
Naegi dit, entre un bâillement et des mots: «Owari-san? Nidai-kun? et... qui c'est?»
Le Coach et la Gymnaste échangèrent des sourires de prédateur. Alors qu'Owari se tenait fièrement, les jambes droites et le menton haut, Nidai pliait des genoux pour mieux supporter les débattements sauvages de celui qu'il tenait. C'était un homme que Naegi ne reconnaissait pas ; son bras était empoigné fermement par Nidai, et le bas de son dos trainait sur le sol.
Oh. Oh.
Ce qu'il voyait lui sauta finalement aux yeux.
«Nidai-kun!»
Il bondit du lit et l'onde de choc remonta le long de ses jambes quand il atterrit... ou du moins, c'était ce à quoi il s'était attendu. A la place, quand il voulut se propulser par-dessus la rambarde, il fut immédiatement ramené au matelas par les menottes. Il leur jeta instinctivement un regard noir en tirant sur la chaîne.
«Nidai-kun, qu'est-ce que tu fais?» cria-t-il, luttant toujours contre ses entraves. Nidai n'avait pas simplement amené cet inconnu sans raison. Le Désespoir Ultime n'aimait pas le voir parler à des inconnus. Le Désespoir Ultime avait toujours une raison. Ils ne... ils ne feraient rien à cette personne, n'est-ce pas? Pas ici. Ils ne pouvaient pas. C'était censé être un lieu sûr. Ils ne pouvaient pas...
Nidai et Owari échangèrent un nouveau regard. Sans un mot, Owari attrapa le bras libre de l'inconnu et tous deux le trainèrent en avant pour le jeter au pied du lit de Naegi. L'inconnu atterrit brutalement avec un grognement, les yeux fous et écarquillés tandis qu'il se redressait sur ses genoux en tremblant.
Owari s'avança. Elle saisit le menton de l'homme, et le releva d'un coup sec...
Naegi se jeta contre la rambarde opposée. Ses mains s'abattirent sur ses oreilles, prêtes à entendre un craquement...
«Hé, Naegi! Tout va bien. Viens jeter un œil à ce gars.»
… Tout allait bien? Il n'écouta pas immédiatement Owari, préférant plutôt chercher du regard le soutien de Komaeda et Tsumiki. Cette dernière dévisageait Owari et l'inconnu, l'air perplexe, mais outre cela, ne montrait pas grande réaction. Komaeda agissait d'une manière similaire.
Ok, ok. Il essuya ses mains moites sur la couverture. Si tous deux étaient perplexes, alors ce ne devait pas être trop grave, n'est-ce pas? Ils auraient dû réagir face à une scène (de désespoir) de violence, et Komaeda l'aurait averti de quelque chose d'indécent. Et le Désespoir Ultime ne le laisserait pas s'approcher aussi prêt d'un individu dangereux. Tout allait bien. Il pouvait regarder.
Il traversa le matelas en rampant. Puis, s'appuyant sur la rambarde pour pouvoir, si besoin, se rejeter rapidement en arrière, il jeta un coup d'œil à l'inconnu. Un garçon. D'environ son âge. Des cheveux noirs en bataille, une barbe de trois jours. Un œil au beurre noir et une lèvre ensanglantée, probablement des cadeaux de ses ravisseurs. Rien qui ne soit particulièrement remarquable.
Puis, Owari reprit la parole et tout changea.
«Tu le reconnais, Naegi?»
Ses entrailles se tordirent. Le reconnaître? Non, mais il décryptait clairement la jubilation dans l'expression de la Gymnaste. Il était censé le reconnaître. Elle s'y attendait. Il était censé reconnaître cette personne, mais ce n'était pas le cas. Il... c'était un test. Il était censé connaître la réponse. Mais ce n'était pas le cas.
Son regard vola de nouveau vers Komaeda. Komaeda avait toujours l'air interdit. Mais cela signifiait... que Komaeda ne connaissait pas non plus la réponse. Et si Komaeda ne connaissait pas la réponse, alors il ne pouvait pas lui en vouloir si ce n'était pas son cas non plus!
Avec cette pensée en tête, l'estomac de Naegi se dénoua et il fut capable d'articuler:
«Non, je ne le reconnais pas.
-Non?» Owari avait l'air déçue.
«Non...» En voyant comment elle le regardait, il hésita. «Euh, je ne suis pas sûr?
-Naegi-kun...» Nidai s'approcha. Il s'accroupit pour se mettre à sa hauteur. «Regarde bien, d'accord? Tu es sûr que tu ne le reconnais pas?
-Je ne crois pas.
-Tu es sûr?» redemanda calmement Nidai. Comme s'il ne s'agissait pas d'un test. «Il n'avait peut-être pas la même tête la dernière fois que tu l'as vu.»
Naegi dévisagea l'inconnu.
«Réfléchis, insista Nidai. Est-ce qu'un truc te dit quelque chose? Tu ressens une connexion en toi...?»
Naegi redoubla d'attention pour tenter de s'exécuter. Il essaya d'imaginer l'inconnu avec un chapeau. Avec de plus longs cheveux. Avec une peau plus pâle.
Plus jeune...
Il écarquilla les yeux. «Motoori-kun?
-Ah! Je le savais! Tu vois, on a eu le bon gars.» Owari était si excitée qu'elle secouait brutalement le garçon, l'obligeant à se donner du mal pour ne pas tomber sur le ventre.
«Tu le connais? demanda Mikan.
-Ça fait longtemps que je ne l'ai pas vu, mais on est allés au même collège, dit Naegi.
-Ouais, ce type avait l'habitude de s'en prendre à Naegi, raconta Owari.
-Euh... ok, c'est vrai. Mais ce n'était pas très grave. J'ai complètement dépassé tout ça...»
Les mots moururent dans sa gorge tout en résonnant avec ceux d'Owari dans son esprit.
C'était pour cette raison qu'ils l'avaient trainé ici.
Ça n'annonçait rien de bon.
Non, c'était même vraiment, vraiment mauvais.
«Alors, qu'est-ce que t'as à dire pour ta défense, hein?» interrogea Owari. Elle attrapa Motoori par le col pour le soulever. «Peut-être que tu aurais dû penser aux conséquences avant de commencer à t'en prendre à des minus comme lui!
-Owari-san...!
-Je pense que tu mérites bien plus que quelques coups dans la tronche!» cracha Owari. Elle ressemblait vraiment à un chat sauvage en furie, toutes griffes dehors.
Nidai rit: «Je pourrai aussi placer quelques coups de poing, hein?
-Owari-san!» Cette fois, Naegi retrouva sa voix. «C'est bon! Il ne m'embêtait pas vraiment. On aimait juste rigoler tous les deux et...
-Bien essayé, Naegi-kun, dit Nidai en le frappant dans le dos, mais on connait déjà toutes les vilaines histoires sur ce gars.
-Ouais, tu te souviens de la fois où il t'a volé ton sweat pendant que tu étais en EPS ; et puis il l'a jeté sur la route et une voiture l'a écrasé?
-Je ne voulais pas faire ça», dit Motoori. Sa voix était rauque et éraillée, mais aussi rendue aigue par la peur. «J'allais le rendre, mais je suis tombé et il m'a échappé des mains...»
Owari lui frappa l'arrière du crâne, mettant fin à tout débat.
Naegi secoua la tête. Une sensation désagréable montait en lui. «Je ne me souviens pas...
-Et quand il embêtait cette Komaru juste pour te mettre en rogne? continua Owari. Ça te saoulait, non?»
Cette sensation s'accrut davantage et se changea en peur.
«C... comment tu sais ça?» demanda Naegi à mi-voix. Il repoussa l'envie de se dérober en rampant en arrière.
«Koizumi-san nous l'a dit, dit Nidai.
-Koizumi?» Naegi répéta ce nom à la fois à haute voix et dans sa tête. Ce... Il était certain de n'avoir jamais rencontré de Koizumi de sa vie, alors ils devaient parler de la Koizumi du Désespoir Ultime. «Mais je ne la connais même pas! Comment est-ce qu'elle est au courant?
-Parce que Nevermind et elle sont parties visiter ta ville navale pour interroger tous ceux qu'elles trouvaient, évidemment.» Sur ces mots, Owari adopta une cadence qui devait être une imitation de la façon de parler de la Princesse. «Dites-moi quelque chose d'intéressant sur Naegi-kun ou j'ordonne à mes gardes de vous couper la tête!
-C'est... c'est une exagération, n'est-ce pas? Elle ne dit pas vraiment ça, hein?
-J'en sais foutre rien, dit Owari. Mais ce qu'elle fait, ça marche.»
Il était sur le point de céder à la panique. Ils pourchassaient des gens. A cause de lui. Pour lui. Ils faisaient du mal aux autres à cause de lui. C'était inadmissible. Il n'était pas censé faire du mal aux gens. Il était censé les sauver, sauver tout le monde...
Motoori grogna quand un pied s'enfonça dans son estomac, et Naegi fut arraché à son abattement. Il ne pouvait pas flipper maintenant. Il y avait quelqu'un devant lui, quelqu'un qu'il pouvait sauver, et c'était sur cela qu'il devait se concentrer.
Naegi demanda: «Pourquoi vous faites ça?
-Parce qu'il t'embêtait, tu te souviens? dit Owari.
-Personne ne malmène nos amis, ajouta Nidai, offrant un sourire amical à Naegi.
-Qu'est-ce que vous allez lui faire?
-Chais pas, dit Owari. On attendait que tu nous dises. Tu veux qu'il soit démembré? Cool, je serais partante! On pourrait décider en faisant tourner cette roue que Tsumiki a.»
Motoori suppliait à présent, mais Naegi remarquait à peine ses paroles. Il était trop occupé à fixer Owari, essayant de lire dans l'esprit de la Gymnaste.
Naegi hocha lentement la tête. «C'est moi qui choisis?
-Oui», dit Nidai.
Cette réponse fut tout ce dont il eut besoin. Toute peur l'avait quitté. Si c'était son choix, alors, hé bien, l'issue en était évidente.
«Laissez-le partir, dit Naegi.
-Le laisser partir? répéta Nidai.
-Oui.» Si Naegi avait été assis, il aurait haussé les épaules.
«Tu es sûr, Naegi-kun?» demanda Komaeda. Il ne pouvait pas dire si Komaeda approuvait ou non cette décision.
«Oui.»
Cette simple réponse fut comme la rencontre entre une punaise et un ballon. Owari et Nidai, du moins, s'étaient évidemment attendus à ce que Naegi opte pour la vengeance – ils salivaient probablement d'avance pour un carnage. Mais Naegi le leur avait refusé. Avec leurs plans réduits à néant, aucun d'eux ne semblait sûr de savoir quoi faire.
«… Vous devriez le faire sortir d'ici, dit Pekoyama. La décision de Naegi est claire.»
Si Nidai et Owari avaient été des chiens, ils auraient eu leur queue entre les jambes. Lentement, tous deux reculèrent, entrainant Motoori avec eux. Nidai s'excusa même de l'avoir réveillé. Naegi les regarda partir. Son regard s'attarda sur la porte même après qu'elle se fut refermée.
«Komaeda-kun, ils vont le laisser partir, n'est-ce pas?
-C'est ce que tu leur as dit, non? fit remarquer Komaeda.
«Mais... et s'ils n'écoutent pas? Ils vont le faire, hein? Je leur ai dit de le laisser partir. Ils doivent le laisser partir. Je ne veux pas qu'ils le tuent!
-Je sais», dit Tsumiki. Elle avait posé ses mains sur ses joues. «On t'a tous entendu. Owari-san et Nidai-kun savent ce que tu veux.
«Mais, et s'ils n'écoutent pas? cria Naegi. Ils vont le tuer et... je ne veux pas qu'il meurt!'»
Il geignait presque à présent, mais c'était le cadet de ses soucis. Il tira de nouveau sur ses menottes. Il voulait qu'elles disparaissent. Il devait leur courir après et s'assurer qu'ils ne lui fassent pas de mal. Parce que c'était ce que faisait le Désespoir Ultime. Ils faisaient du mal aux gens et c'était pourquoi... c'était pourquoi il devait s'enfuir et ne pouvait pas leur faire confiance...
«Je peux y aller», dit soudain Komaeda.
L'esprit de Naegi s'arrêta instinctivement, puis sauta sur une nouvelle piste. Une qui ne semblait adaptée pour guère plus que d'écouter Komaeda et d'être ultrasensible aux émotions du Chanceux.
«Et si j'allais garder un œil sur eux pour toi? proposa Komaeda. Je peux m'assurer que ton camarade soit libéré sans problème.
-Tu ferais ça? lâcha Naegi d'une voix rauque.
-Si c'est ce que tu veux, alors bien sûr que oui.»
Naegi hocha la tête. «...D'accord.»
Komaeda sourit avant de partir rapidement. Quand disparut cette touffe de cheveux blancs, son esprit revint à sa piste habituelle et toutes ses inquiétudes semblèrent s'abattre sur lui d'un seul coup. Son front se couvrit d'une sueur froide, qui contrastait avec la chaleur étrange qui l'avait envahi...
Mikan s'éclaircit la gorge. Elle lui tendait son lapin en peluche.
«T... tu l'as fait tomber par terre», dit-elle.
Naegi prit le lapin sans un mot.
Tsumiki s'assit au bord du lit et le serra doucement dans ses bras. «Tout va bien se passer, Makoto. Komaeda-kun va faire en sorte que ton ami soit en sécurité, d'accord?
-Mais...
-Oh, tes cheveux sont tout ébouriffés maintenant, dit Mikan. Tu as l'air adorable avec tes cheveux en bataille!»
Cela le prit au dépourvu. Gêné, il s'aplatit les cheveux avant de se souvenir de ce qu'il était censé faire. «Owari-san...
-Tu as faim? demanda Tsumiki. Tu as une collation à peu près à cette heure d'habitude...»
Tsumiki ne cessa de changer de sujet et Naegi... Naegi la laissa faire. Il la laissa rediriger la conversation. Il se laissa distraire. Il la laisser lui chuchoter des paroles de réconfort qui lui remontèrent le moral. Ça allait bien se passer. Tout allait bien se passer.
(Que pouvait-il faire, de toute façon?)
