Chapitre 6 : manque

C'est avec un plaisir non feint que Harry avait préparé sa malle et était monté dans le Poudlard Express pour les vacances. Pour la première fois de sa vie, il put apprécier les paysages défilants couverts de neige blanche.

Sur le quai de la gare, Sirius l'attendait et lui offrit un sourire radieux en le voyant passer le portail magique de la voie 9 .

Immédiatement, Harry constata que son parrain allait mieux qu'à son départ : il avait repris du poids qui donnait une nouvelle harmonie à sa silhouette. Ses vêtements de sorciers étaient neufs et modernes. Par dessus un riche costume anthracite ligné, il avait passé une longue et chaude cape noire agrémentée de couture entrelacées de fil rouge.

Dès qu'il vit son filleul arriver, le cœur de Sirius s'était gonflé de joie. Ils allaient passer deux semaines en famille et rien ne lui importait plus. Le départ de Harry pour l'école avait laissé le Square Grimmaurd bien morne, privé de ses sourires et de son enthousiasme.

Au plus grand plaisir de Harry, Sirius lui confirma qu'il s'était arrangé par hibou avec la famille Weasley et qu'il avait accepté leur invitation à venir fêter Noël avec eux. Rémus aussi avait été invité.

Ils passeraient ensuite le Nouvel An à Londres et iraient profiter des festivités sur le chemin de traverse. Cela faisait des années que Sirius n'y était plus allé et Harry n'avait encore jamais pu prendre part à l'ambiance festive et magique du monde sorcier lors de la nouvelle année.

Harry, heureux d'être de retour, d'être loin de Poudlard, profita pleinement de la maison et de son parrain. Il y avait une joie certaine à retrouver son lit et à prendre son temps dans la grande salle de bain.

Sirius lui montra les progrès qu'ils avaient faits pour rendre à la demeure sa splendeur d'antan, lui, Rémus et Kreattur – l'elfe ayant accepté de mettre à nouveau de la volonté dans le nettoyage à condition de conserver dans sa chambre sous la chaudière tout ce qu'il voulait de la noble et ancienne maison des Black. La propreté et le goût de nouveauté, bien que d'un style très sorcier, donnaient l'impression d'être dans une toute autre maison.

Le maraudeur lui montra aussi certains des projets qu'il avait entrepris pour reprendre une vie sociale et active, maintenant que son nom avait été gracié. Bien que toujours autant pointé du doigt, Sirius avait fait quelques apparitions au ministère et à Gringotts, la banque des sorciers, redorant peu à peu la réputation de sa famille.

Il n'enjoliva pas la réalité, reconnaissant qu'il avait encore besoin de temps après les affres d'Azkaban et sa fuite, mais les brochures, petites annonces et catalogues étalés sur l'un des meubles du salon lui donnaient de la motivation.

Si l'enthousiasme que Harry manifesta était sincère et franc, Sirius ne mit pas longtemps à remarquer que son filleul avait le cœur lourd. Même la fête des plus agréables chez les Weasley ne le débarrassa pas de cette tristesse qu'il laissait transparaître lorsqu'il pensait qu'on ne le regardait pas.

Ce fut donc au premier repas du lendemain de Noël que Sirius se décida à lui poser la question. La réaction de Harry fut immédiate alors qu'il reposait son toast beurré et qu'il repoussait son assiette, l'appétit coupé.

– Est-ce qu'il s'est passé quelque chose à l'école ? demanda-t-il doucement. Tu as des problèmes avec les cours ? La cinquième année avec les BUSE est l'une des plus difficiles.

Harry secoua la tête.

– Si tes camarades de classe t'ennuient, je peux envoyer un hibou au directeur. Il est hors de question que les moqueries de l'an passé recommencent.

Mais ce n'était pas ça, car Harry lui dit que, depuis la mort de Voldemort, les autres élèves le laissaient tranquille à présent.

– Pourquoi es-tu si triste alors ? demanda-t-il doucement. Tu peux tout me dire, absolument tout. Je ne te jugerai pas, quoi qu'il se passe.

Harry leva alors sur lui un regard embué de larmes, qu'il essaya sans grand succès de chasser d'un revers de main.

– Le serpent, commença Harry en massant l'épaule qui avait été mordue, m'a fait quelque chose. Au début, je ne savais pas quoi, c'était juste une sensation de vide et de froid dans mon estomac.

Sirius fronça les sourcils, la conversation prenant une direction qu'il n'avait pas anticipée. Il s'était attendu à ce qu'il lui parle d'un béguin, des cours ou d'inquiétudes pour le futur. Qu'y avait-il de plus dans la vie d'un adolescent ?

– Puis, j'ai bu…, commença Harry avant de lever les yeux sur Sirius qui l'encouragea d'un signe de tête. J'ai bu le sang de quelqu'un.

– Par merlin, s'exclama le maraudeur qui ne put s'empêcher de regarder la bouche de son filleul où, c'était vrai, il avait vu des canines pointues, sans pour autant se douter que c'était quelque chose de récent.

– Je ne suis pas un vampire, si c'est ce que tu te demandes. Je ne sais pas exactement en fait.

– Est-ce que tu veux que l'on aille à Sainte-Mangouste ? Pour que quelqu'un t'ausculte ?

Harry sourit devant l'inquiétude de son parrain. Jamais les Dursley ne l'auraient emmené ne serait-ce qu'à la pharmacie du quartier. En vrai, ils ne lui auraient même pas demandé ce qui n'allait pas, préférant ignorer son existence aussi soigneusement que possible.

– Non, je crois que ça ira. Rien n'a changé, en vrai, sauf que j'ai soif.

Harry grimaça. Énoncer son besoin à voix haute lui rappelait à quel point il était en manque. Après sa dernière discussion avec son professeur, Harry n'était plus retourné à son bureau pour ses prétendues retenues. Contrairement à la première fois où il ignorait ce que son corps réclamait, Harry résistait bien mieux à sa soif et luttait de toutes ses forces contre le lien. Il se savait incapable de boire le sang d'une autre personne, alors il ne boirait plus jamais, avait-il décidé.

– Et c'est ça qui te rend triste ? Tu as envie de boire du sang, et c'est tout ce qu'il y a ?

– Tu prends étrangement bien les choses, remarqua Harry, essayant de changer de sujet.

– J'ai passé mon adolescence avec un loup-garou dans mon dortoir, ça forge le caractère, blagua-t-il en haussant les épaules.

– Pas faux, reconnut Harry en pensant à Remus Lupin, son ancien professeur de lutte contre les forces du mal.

Sirius inspira pour se donner de la contenance puis attaqua à nouveau, avec autant d'affection qu'il en éprouvait pour son filleul.

– Si ce n'est pas toute cette histoire de morsure, qu'est-ce qui ne va pas ? Tu te sentiras mieux si tu en parles à quelqu'un. Je vois bien que tu es malheureux.

– Malheureux, répéta Harry en ajoutant ce mots à tous ceux qui décrivaient le mal-être qu'il ressentait. Oui, confirma-t-il en sentant sa gorge se serrer et ses yeux brûler, je suis malheureux.

Sa voix se brisant, Harry se mit cette fois à pleurer. Sirius, immédiatement debout, alla prendre son filleul dans ses bras. Entre les sanglots, Sirius comprit quelques phrases décousues.

– Il ne veut pas de moi. Juste me donner du sang, et c'est tout. Des excuses et des mensonges. Sale chauve-souris obstinée.

Sirius se sentait désolé de voir son filleul si triste et affecté. Il aurait tellement voulu l'aider et pouvoir faire plus. D'un autre côté, il était soulagé de voir que son problème – les crocs de serpent exceptés – était bien un problème de cœur et c'était un domaine qu'il connaissait bien pour avoir eu sa part d'aventures durant ses jeunes années.

– Là, tu te sens mieux ? demanda-t-il en tapotant doucement le dos de Harry qui avait arrêté de pleurer.

Le jeune sorcier hocha la tête alors que Sirius lui essuyait le visage avec un pan de sa robe de sorcier. Il reprit ensuite place à table et se servit une tasse de café. Harry semblait un peu gêné, mais il était moins triste et c'était ce qui comptait.

– Est-ce que tu veux m'en dire plus ? Je peux être de bon conseil quand on en vient aux relations amoureuses, tu sais, lui dit-il sur le ton de la confidence en jouant des sourcils.

Harry lui offrit une moue dégoutée, même s'il était reconnaissant envers son parrain d'essayer de le dérider avec son humour et ses blagues.

– Je suis un peu perdu sur ce que je dois faire. Il a été très clair, comme quoi il ne voulait pas de moi. Il mentait, je le sais. Le pire, c'est qu'il pense faire ce qu'il y a de mieux pour moi. Le problème, c'est qu'il ne peut y avoir personne d'autre, tu vois. Je ne savais pas ce que je faisais, mais j'ai passé un pacte de sang avec lui. Et voilà.

– Ce garçon… commença Sirius.

– C'est plus un homme qu'un garçon, précisa Harry avec amertume, alors qu'il se rappelait que c'était la raison principale pour laquelle il avait été rejeté.

– Ce n'est pas Dumbledore, rassure-moi ? s'enquit Sirius qui imagina un instant Harry avec un vieux papy croulant.

Harry sourit franchement à la question. Il était vraiment soulagé de pouvoir parler à cœur ouvert avec son parrain. Le fait qu'il soit un sorcier était vraiment une bonne chose. Au moins, il n'avait pas à expliquer les pactes de sang ni ce qu'étaient les créatures magiques.

– Non, ce n'est pas Dumbledore. Je ne peux pas te dire qui c'est, mais il est plus âgé. Tout aurait été plus facile si on avait eu le même âge. Est-ce que tu trouves ça bizarre que j'ai choisi un homme plus âgé que moi ?

– Tu sais, Harry, il faut de tout pour faire un monde. À l'époque, quand j'étais en dernière année à Poudlard, il y avait cette sorcière qui était serveuse au Trois balais qui m'avait…

– N'en dit pas plus. Ne me dit pas que, toi aussi, tu as eu un béguin pour Rosmerta…

– Comment ça, moi aussi ? Mais très bien, je ne te dirai pas que j'ai eu un béguin pour Rosmerta. Bref, revenons-en à nos hippogriffes. Tu le sais, les sorciers vivent beaucoup plus longtemps que les moldus. La différence d'âge est peut-être importante aujourd'hui, mais quand vous aurez passé 100 ans tous les deux, est-ce que ça aura plus d'importance que les années que vous aurez partagées ?

Harry dénia de la tête.

– Après, ce n'est pas moi qu'il faut convaincre, maugréa Harry.

– Dans ce cas, si tu ne peux aller vers personne d'autre et que, s'il n'est pas honnête avec lui-même, tu pourrais avoir une chance, alors pourquoi ne pas prendre ce qu'il te donne pour l'instant, te faire une place dans sa vie et être patient le temps qu'il le réalise ?

– Si seulement c'était si simple. Pourquoi a-t-il fallu que je tombe sur la personne la plus têtue du monde sorcier ?!

– Que veux-tu. Les intentions de la magie sont mystérieuses. De plus, les liens magiques sont quelque chose de très puissant. Remus en connaît beaucoup plus que moi sur le sujet, mais, d'après ce que j'en sais, si vous avez passé un pacte de sang, il doit être aussi affecté que toi par le lien. Il n'est peut-être pas aussi dépendant de toi, car il n'a pas besoin de boire du sang, mais il y a toujours un attachement qui se crée. Te repousser comme il l'a fait a dû lui en coûter énormément.

Harry renifla de dédain. En tout cas, des deux, il était celui qui avait pleuré jusqu'à la dernière larme de son corps. Son professeur avait eu réponse à tout et n'avait pas flanché.

– Tu peux essayer de t'en convaincre, mais les liens magiques sont extrêmement forts. Quand tu seras un peu apaisé, retourne le voir, tu verras.

Le jeune sorcier savait que son parrain avait raison, mais il se sentait si blessé qu'il ne l'aurait reconnu pour rien au monde. Parmi toutes les émotions qu'il ressentait à travers le lien, la culpabilité était le sentiment qui prédominait lorsqu'il sentait que son professeur pensait à lui. Harry soupira, voilà qu'il recommençait en emplissant sa tête de pensées tournées vers le maître des potions.

– Dis-moi, Sirius, pourquoi est-ce qu'il me manque alors qu'il ne veut pas de moi ?

– Parce que tu es amoureux, déclara Sirius en éclatant de son rire qui ressemblait aux aboiements d'un chien.

– Je suis pas amoureux, se scandalisa Harry. Alors là, pas du tout !

Sirius continua de rire alors que les joues de Harry se coloraient de rose. Ah, les joies de la jeunesse !


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