Liria débarqua à l'improviste, beaucoup trop tôt dans la journée. Gul était le seul debout, il venait de rebrancher la machine à café pour qu'elle soit prête quand sa femme et sa fille se lèveraient - il connaissait bien les habitudes de tout le monde - juste avant de retourner se coucher une petite heure dans les bras d'Elisa. Puis on frappa à la porte. Gul eut un regard de dépit à l'horloge la plus proche, envisagea sérieusement un instant de laisser tomber à la faveur de son lit encore chaud et d'Elisa étendue à l'intérieur, mais la personne dehors insista.

-Grand-maman! appela la voix de Liria.

Elle parlait exactement comme Yurisha. Gul descendit l'escalier pour aller lui ouvrir en regrettant déjà sa matinée. Elle lui fit face avec un grand sourire typiquement adolescent, comme si venir frapper à sa porte avant même que le soleil ne se lève à l'horizon était tout à fait normal.

-Bonjour, prit-elle tout de même la peine de dire en enlevant sa casquette.

Elle s'habillait systématiquement de la même façon quand elle sortait sans ses mères, une vieille casquette militaire, trop grande pour elle, pour cacher ses cheveux à l'intérieur, et un manteau de laine, beige ou jaune, par dessus une robe mauve. Ça fonctionnait très bien pour ne pas attirer l'attention quand elle pensait à ne pas trop regarder les gens dans les yeux. Elle avait les yeux d'une Dietz, définitivement gamilons.

-Bonjour, répondit-il avant de l'inviter à entrer, tout de même avec un certain regret.

Elle accepta sans se faire prier le déjeuner qu'il lui offrit, toute heureuse. Ce n'était que des céréales - même pas des vraies céréales dans l'eau chaude mais des flocons tapissés de sucre pour faire oublier leur goût de carton dans du lait. Mais Essun, Liria et Aeilia appréciaient toutes beaucoup et Elisa elle-même y avait pris goût, probablement parce que ça restait la solution la plus simple tôt le matin. Voilà ce qu'ils avaient gagné de leur guerre avec Terron, des céréales, de la crème glacée et le diabète.

Pendant ce temps, Terron avait gagné en cinq ans la technologie d'une centaine d'années et se bâtissait un empire moins d'un quart de siècle plus tard.

Il était beaucoup trop tôt pour de telles pensées.

Il alla plutôt réveiller Essun.

-Ta cousine est ici, lui apprit-il lorsqu'elle se redressa vaguement pour le regarder, les yeux collés de sommeil.

Il fallut visiblement un bon moment à sa fille pour saisir l'information.

-Liria est ici? répéta-t-elle.

-Si. Dans la cuisine, ajouta-t-il, craignant de paraitre trop brusque.

Elisa lui avait fait la remarque souvent, récemment. La phrase qui avait ressemblé le plus à un reproche était : "Tu es à la retraite et ce sont tes enfants, cesse de traiter tes filles comme des soldats." Il… faisait de son mieux. C'était difficile, maintenant qu'elles étaient toutes les deux adultes. Que Melda avait fait sa vie en semblant se forcer à l'inclure à chaque occasion parce qu'il était son père, après tout, et qu'Essun semblait toute prête à faire exactement pareil. Et il faisait vraiment ce qu'il pouvait! Il n'y arrivait juste pas. Ça ne voulait pas dire qu'il voulait les voir s'éloigner.

Il était vieux. C'était une excuse atroce mais plus les années passaient et moins il savait comment faire autrement.

Elisa finirait bien par manquer de patience. Elles finiraient bien toutes par manquer de patience.

Avant de se laisser à trop y penser, il attrapa sur le dossier de la chaise du bureau la veste d'Essun et lui offrit alors qu'elle se levait.

-Si tu pouvais te dépêcher. Une adolescente déjà debout à cette heure, c'est un spectacle rare.

-C'est de l'humour, ça? le questionna-t-elle en tentant visiblement de réunir assez de coordination pour enfiler sa veste.

-J'en suis encore capable, rétorqua-t-il en balayant la pièce du regard.

C'était désordonné. Trop vide pour être bordélique - Essun aimait la sobriété autant que lui - mais tout aussi mal ramassé - l'un des avantages de posséder peu de choses.

-Où gardes-tu tes pantalons?

Même à moitié réveillée, Essun s'arrêta à la seconde pour le dévisager.

-Tu veux vraiment m'aider à m'habiller?

Eurgh. Ça lui avait échappé. Il aimait beaucoup, avec Elisa. Il aimait glisser les doigts le long de son dos pour l'aider à refermer une robe ou de sa nuque pour lui attacher les cheveux et le plaisir qu'il y prenait était certainement l'une des dernières choses qu'il souhaitait partager avec leur fille. Même ça, ça lui paraissait trop intime.

-Avec... ta mère.

Tu sais, voilà. Il n'avait jamais eu cette discussion-là avec sa fille et il ne voulait pas l'avoir. Elisa, Melda et Yurisha s'en étaient chargées. Essun riait, cependant.

-Papa! Tu penses que j'ai envie d'entendre ça?

Et lui, alors?

-Tu aides vraiment maman à s'habiller? demanda soudain Essun en faisant visiblement de son mieux pour ne pas rire.

-Tu sais, Liria attend toujours.

-C'est toi qui a abordé le sujet! répliqua-t-elle, trop amusée pour que ce soit vexant.

Gul se surprit à rire. Un peu.

Liria était toujours dans la cuisine, à discuter avec Elisa et à manger cette horreur qui lui couterait certainement quelques dents avant qu'elle n'aie cinquante ans à moins d'aller suffisamment souvent chez le dentiste pour que ce soit détecté à temps. Essun était derrière lui, remarquablement mal coiffée. Il vit distinctement Elisa le remarquer, s'apprêter à faire la remarque et finalement se taire. Essun regardait toujours Liria, heureusement, avec un vague air déçu.

Elle devait toujours espérer Sasha. Yurisha n'était pas la seule à l'avoir remarqué. Elle était peut-être empathique et tout, mais lui, il avait quarante-cinq ans d'expérience à observer les autres de plus qu'elle.

Ça ne dura pas longtemps, juste une petite seconde, après Essun sourit alors que Liria la saluait et alla la serrer dans ses bras avec la facilité avec laquelle une femme en approchait une autre, et Liria ne parut rien voir, ou mettre tout ça sur le compte du manque de sommeil de sa cousine. Essun s'assit, se versa des céréales - elle perdrait certainement quelques dents avant d'avoir cinquante ans, ou elle finirait diabétique elle aussi - et la moindre mention de Sasha s'effaça dans l'air.

La cafetière bipa. Gul en profita pour proposer du café, ce qui fut accepté à la ronde. Même Liria, qui y trempa les lèvres en grimaçant avant de sourire.

-Tu étais venue pour moi? demande alors Essun.

Gul se tourne vers elle, toujours assise devant son bol de céréales détrempées, lissant en vain une mèche de cheveux rendue folle par la statique avec la même attention qu'Elisa y mettait.

-Maman voulait te revoir, admit Liria. Il parait que tu as oublié un truc, la dernière fois.

-Tu es retournée chez Melda? demanda Gul avec surprise.

-Une fois, reconnut Essun avec l'air d'avoir été prise en faute. Un détour en allant chez Ina… mais si, vous savez, vous l'avez déjà vue.

-Qui, ton amour de jeunesse? fit Elisa avec un sourire aux lèvres. Non, mais je devais poser la question un jour ou l'autre, parce que c'est la seule personne que tu aies jamais ramené à la maison.

C'était très subtil. Mais Gul dut retenir un rire, lui aussi, quand il vit leur fille devenir pourpre en moins d'une seconde.

-Tu veux y aller bientôt? questionna Essun, visiblement prête à partir à la seconde, rien que pour s'épargner ça.

Liria hocha la tête. Elle riait, elle aussi.


Liria revint, évidemment. Ça n'aurait pas pu être aussi drôle sinon. Sa sœur n'était pas là, cette fois, mais sa tante si. Elle avait toujours l'air d'avoir été entrainée ici contre son gré.

-Ce n'est pas vrai, objecta-t-elle quand il fit la remarque. J'ai ramené du chocolat en poudre. Si vous savez comment faire bouillir de l'eau, maintenant.

-Je devrais prévenir ta mère que tu es ici, dit-il en acceptant la boite.

-Inutile, dit-elle avec un mouvement vers Essun. Je ne peux aller nulle part sans qu'elle le sache.

Ah. Il aurait probablement servi de chaperon à Ranhart, lui aussi, si l'occasion s'était présentée. La jeune femme eut un pâle sourire, levant à moitié la main, comme si elle n'osait même pas le saluer. Leur conversation de la dernière fois devait y être pour quelque chose.

Il ne pouvait pas lui reprocher. Il ne savait même pas lui-même ce qui lui avait pris. Mais elle se détourna bien vite.

C'était sûrement mieux: au moins n'aurait-il pas d'explication à fournir et un prétexte tout trouvé pour l'ignorer exactement comme elle le faisait.

-Ça va? demanda alors Liria, et il mit une seconde à comprendre qu'elle s'adressait à lui.

-Ça… Oui, ça va.

Il avait de l'eau à faire bouillir. Mais même en se détournant, il sentait bien qu'elles le regardaient.

-Vous pensez que je vais manquer mon coup, en déduisit-il.

-Personne n'a rien dit, se défendit Liria au moment précis où sa tante ouvrait la bouche. Vous avez déjà goûté du chocolat chaud? Du vrai? Ça en vaut la peine.

Ça aussi, c'était très sucré. Un peu amer, plus agréable que la dernière fois. Il laissa l'adolescente, qui monopolisait la conversation, finir avant de lui poser la question.

-Yurisha avait-elle quelque chose à me dire?

Le plus drôle fut que Liria parut réellement surprise, comme si des gens venaient tous les jours déjeuner avec lui.

-Elle serait venue elle-même, répondit-elle, étonnée.

-Alors qu'avais-tu à me dire?

Essun s'interposa, se levant pour se rasseoir près de sa nièce.

-Liria avait envie de vous revoir, affirma-t-elle simplement, ne le regardant que brièvement, son attention tournée vers sa nièce. Et je suis venue.

Dessler eut envie de lui demander si Liria savait. Essun ne le regardait toujours pas et le message était clair, elle n'y reviendrait pas. Ce petit morceau de tristesse qu'elle lui avait confié au détour d'un couloir, à une heure impossible, elle n'y reviendrait pas.

Abelt paria que ça ne durerait pas. Mais ce n'était peut-être pas une finalité. Rien n'empêche Liria de fuir avec Essun puisqu'elles sont si amies l'une avec l'autre, ou rien n'empêche Essun d'aider Liria à jeter cette monarchie par terre pour de bon. N'importe quoi pour qu'elles soient libres, toutes les deux.

Peut-être.

C'était différent, une fois refroidi. Dessler acheva quand même son verre.

-Merci, fit-il à Liria. Pour le chocolat.

-De rien. J'en amènerai une barre, la prochaine fois, ajouta-t-elle en souriant.

C'était mieux. En tout cas parler devint plus facile.

Il retourna parler à Yurisha juste après leur départ.


-Tu veux que je vienne?

-Non, répondit-il avant que l'envie de répondre oui ne devienne trop forte. Restons à ce qui était prévu.

-Ça va? lui demanda Ghader pour la dernière fois.

Puis il y eut un instant de flottement dans ce regard échangé, dans la main de Ghader sur son épaule, dans la manière curieuse qu'il lui exprimait qu'au fond, il n'attendait pas de justification de sa part. Il sourit en retour.

-Ça ira.


Voir Yurisha en réunion fut une expérience assez étrange, somme toute. Elle était dans son rôle, aussi froide et distante qu'elle pouvait feindre être, mais il la vit une ou deux fois esquisser un sourire, un vrai sourire. Rarement, cependant, et jamais envers lui, même s'il croisa son regard à quelques reprises. Sa femme était présente à ses côtés. Melda de Gamilas était une belle femme à l'air stricte, constamment juste derrière Yurisha, debout comme si elle devait la protéger. Elles paraissaient proches, néanmoins. Dessler surprit un unique sourire partagé, un petit moment d'intimité, Melda se penchant vers sa femme, la main sur son épaule, pour murmurer à son oreille. Ça ne dura pas. Histenberg fit une remarque et elles reprirent chacune leur rôle.

Personne, cependant, ne parut vraiment surpris de le revoir là. En colère, oui. Agacé, oui. Mais pas surpris. Seul Hyss se permit de faire la remarque, à propos du semblant de démocratie qui s'était installé dans les dernières décennies.

-Je ne veux pas d'une guerre civile, lui répondit Yurisha dont les traits se détendaient d'une curieuse manière. Ce n'est pas comme si son arrivée en grandes pompes m'avaient permis de régler le problème autrement.

-Si, répondit lui-même Dessler. Me faire exécuter dans le secret à mon arrivée.

Il y eut des rires. Hyss le dévisagea sans sourire. Il avait beaucoup de raisons de le détester, lui aussi. Mais Hyss le connaissait bien, cependant, du moins assez pour savoir qu'il ne plaisantait pas.

Hyss détourna le regard le premier. Il ne paraissait pas spécialement à l'aise. Yurisha en profita pour reprendre le contrôle.

-D'autres avis? demanda-t-elle à la ronde, pour être accueillie par le silence. Bien. Je vous souhaite une bonne soirée.


Yurisha l'attendait, après, d'une humeur complètement différente. Elle tenait sa femme par la main et elles marchaient très près l'une de l'autre. Melda parut incrédule quand il leur adressa un signe mais Yurisha sourit.

-S'il te plaît, dit-elle à Melda, et Melda céda très vite.

Elle faisait un peu comme si elle n'était pas là. Oui, exactement comme sa sœur, mais c'était toujours mieux qu'autre chose. Elle, elle se rappelait certainement très bien de la chute de Baleras.

-Je suis contente que tu aies accepté, souligna Yurisha.

Elle souriait toujours. Fatiguée mais sans plus.

-Pas vous, finit par dire Melda. La journée a dû être longue.

Ah si. Il dormait généralement mal sauf en une exception mais il ne l'admettrait jamais et après une telle soirée il ne pouvait pas nier pourquoi tout le monde le trouvait anxieux ou malade. Ça ne lui avait pas manqué. Yurisha lui jeta un regard de côté.

-Votre fille est venue me voir ce matin, lâcha-t-il à la place.

-Je sais, répondit Yurisha. Elle ne sait pas nous mentir.

-Vous fascinez beaucoup, poursuivit Melda d'un ton déjà plus sec mais, chose étonnante, sans haine. Vous ne devriez pas être étonné.

-Tu rentrais? demanda sa femme. Ou tu viens? Elles seraient sûrement contentes de te voir.

-Je... je rentrais chez moi.

Chez Ghader. Parce qu'après avoir survécu à ça, il ne demandait rien d'autre. Yurisha fit la moue.

-Je comprends, assura-t-elle avant de spontanément retrouver un grand sourire. Tu salueras le ministre Talan de ma part.

Ah. Elle ne perdit pas une seule seconde son sourire en lui souhaitant une bonne nuit et en partant de son côté avec sa femme.