ndla : ce texte a été écrit pour la Nuit du FoF d'Août 2024, pour le thème n°1 « nager ». on notera que je suis une tricheuse et que le thème n'est que rapidement traité.
« Oh, Sakura ! T'es à la traîne, accélère ! »
La principale concernée sursaute, lève un regard ahuri vers Ino, plantée quelques mètres plus loin. Les poings sur les hanches, elle l'attend en tapant du pied ; mais une fois qu'elle l'a rattrapée, elle l'observe d'un air songeur et, posant une main sur son épaule, elle demande à demi-mots :
« A quoi tu penses ? »
Sakura lui adresse un sourire qui se veut rassurant.
« A rien. J'ai chaud, c'est tout. »
Elles s'empressent de rejoindre le groupe d'adolescents qui avance devant elles. Tous sont chargés de glacières, de sacs, de serviettes ou de parasols, et cheminent gaiement en dépit de la chaleur qui alourdit leurs pas. Il est rare qu'ils parviennent à se retrouver toutes et tous ainsi : il y a toujours une équipe absente, envoyée en mission ou bien l'un d'entre eux, justement revenu de mission, doit prendre du repos, passer quelques jours à l'hôpital… Ino, tenant la main de son amie afin de l'entraîner avec elle, retrouve Shikamaru et Chōji, et poursuit leur discussion ; plus en avant, Neji et Shino s'échangent des références d'ouvrages divers sous le regard amusé de Tenten… Sakura laisse échapper un soupir.
L'arrière du village, délimité par la ligne montagneuse dans laquelle on cisaille les illustres figures des Hokage, s'étend en forêts accidentées que sillonnent de nombreux cours d'eau, ruisseaux timides ou torrents puissants trouvant leur source dans les fur et à mesure de leur progression à travers ces bois que, pour la plupart, ils connaissent comme leur poche, la rivière, qu'ils longent en amont, creuse un lit plus large dans la terre, court avec plus de fougue – une fraîcheur mouillée, vigoureuse, s'en exhale.
« Ici, déclare Ino, c'est parfait ! »
Ils s'arrêtent au bord d'une cascade bordée de pins. Chacun installe ses affaires de la façon qui lui convient ; ceux qui craignent la brûlure du soleil s'allongent à l'ombre des arbres tandis que les plus impatients se déshabillent et se jettent aussitôt à l'eau, Hinata et Chōji s'affairent à découper une pastèque, dont ils offrent les tranches à l'assemblée… Sakura récupère trois bâtonnets de glace d'une des glacières et les propose à Ino et Tenten, assises au plus près de l'eau, de manière à y immerger leurs jambes nues.
« C'était une super idée, loue la jeune héritière du clan Yamanaka. T'es la meilleure.
– Je n'aurais pas pu réunir tout le monde sans ton aide, rappelle Tenten. »
Comme trinquant à cette réussite commune, elles entrecroisent leurs glaces avant de les déguster. Elles bavardent en regardant Kiba et Lee grimper, puis sauter du haut de la cascade ; elles gloussent lorsqu'elles entendent leurs hurlements survoltés. Sakura admire les cimes luxuriantes qui les surplombe, les minces parcelles d'azur qui échappent à leurs feuillages ; elle devine au-delà le bleu rayonnant, cruel, du ciel… Où êtes-vous ? songe-t-elle malgré tous ses efforts. Que faites-vous ?
« J'ai envie d'aller nager… Sakura ? Tenten ? »
Cette dernière secoue la tête et leur tend la paume.
« Donnez-moi vos déchets. Je vais aller voir Neji
– Ah, tiens donc… note Ino d'une voix espiègle. Et toi, Sakura ? Tu ne vas quand même pas encore m'abandonner pour un garçon ?
– T'es pas drôle. »
Sakura suit néanmoins sa camarade. Sa peau, gorgée de soleil, frissonne alors que l'onde fraîche afflue à ses cuisses. Elle grimace et se fige. Ino, elle, s'enfonce plus profond pour plonger et nager quelques brasses sous l'eau ; après quoi elle émerge au côté de son amie.
« Allez, viens ! J'te promets qu'elle est bonne. »
La jeune fille se laisse mener et, finalement, elle s'élance. Ses bras, ses jambes s'étirent et se replient avec délice ; un vaste silence, pénétré de sons ouatés, l'engloutit. Elle s'abandonne à cette impénétrable tranquillité, livre ses pensées mélancoliques aux flots, jusqu'à ce que, manquant d'air, elle doive remonter à la surface. La réalité se rappelle brusquement à elle, avec tous ses bruits vivaces, avec toutes ses couleurs, toutes ses formes distinctes – hébétée elle cligne des yeux, s'ébroue.
Elles jouent encore quelques temps dans la rivière. Kiba et Lee se joignent à elles. Tous ensemble ils se livrent à des batailles d'eau, ils se coulent et se jettent les uns les autres, ou bien les filles, hissées sur les épaules des garçons, se poussent et s'attrapent en riant et criant à la fois.
Il est bientôt midi lorsque tous sortent de l'eau. Ino se laisse paresseusement tomber en travers de sa serviette, croisant les bras pour y reposer sa tête. Sakura s'assoit sur sa propre serviette, à côté d'elle – elle remet le chapeau de paille qu'elle a porté pendant tout le chemin, attend de sécher pour s'appliquer une quantité généreuse de crème solaire.
« Regarde discrètement derrière toi, lui chuchote Ino, en même temps qu'elle lui tapote la hanche avec insistance. »
Sakura s'exécute. Plus loin, Tenten, assise en tailleur derrière Neji, brosse et noue ses cheveux en un chignon haut.
« La seule question que je me pose maintenant, ajoute-t-elle, c'est : est-ce qu'ils sont déjà en couple et ils le cachent à tout le monde ? ou est-ce qu'ils vont se mettre en couple ?
– Vous parlez de qui ? »
Les deux kunoichi sursautent et se retournent d'un même élan. Shikamaru les toise d'un air désabusé.
« Qu'est-ce que ça peut te faire ? Je croyais que – ici Ino singe la voix traînante et nasillarde de son coéquipier – les ragots c'est un truc de gonzesses ? »
L'intéressé hausse les épaules et s'assoit à côté d'elles, sur la serviette inoccupée de Tenten ; il dépose un sac en papier, rempli de figues, de prunes et de nectarines, les invitant à piocher ce qui leur fait envie.
« Alors, vous parlez de qui ? relance-t-il en croquant dans une figue.
– De Neji et Tenten.
– Encore ?
– J'y peux rien, ils sont tellement mignons. Mon cœur a besoin de les voir finir ensemble.
– A mon avis, ça dépend plus que de Tenten. Neji n'osera jamais faire le premier pas.
– C'est ce que tu penses, toi aussi ? Les grands esprits se rencontrent. »
Sakura suit la discussion, interloquée. Malgré les airs qu'il se donne, Shikamaru s'avère, lui aussi, être une sacrée commère, quoiqu'elle se demande à quel point il est habitué à se prêter au jeu d'Ino. Tout en papotant, cette dernière s'affaire à lui étaler de la crème solaire sur les épaules et le dos, l'arrière des jambes… et il en fait de même pour elle. Enfin ils s'allongent l'un près de l'autre, et s'assoupissent peu à peu. Sakura leur envie cette complicité intime que leurs gestes laissent transparaître, la tendresse vaguement goguenarde des coups d'œil qu'ils échangent. Elle aurait aimé, elle aussi, tisser de tels liens avec ses camarades. Elle aurait aimé sentir qu'elle appartient à une équipe.
Alors que les autres font la sieste ou jouent aux cartes, Sakura retourne dans la rivière. Cette fois elle n'hésite pas à s'immerger dès que l'eau est assez profonde. Elle s'étend sur le dos et se laisse flotter, emporter lentement par le courant. Le ciel défile sous ses prunelles alanguies – une immense surface vierge sur laquelle ses réflexions, ses interrogations s'enchevêtrent. Elle réalise qu'elle connaît si peu ceux qui lui manquent tant. Qu'aiment-ils manger, par une chaude journée d'été ? Comment s'occupent-ils, quand ils ne doivent pas s'entraîner ? En même temps ces questions lui apparaissent dans toute leur triste vanité : existe-t-il seulement une équipe Sept ?
Soudain on l'attrape par les pieds et on l'attire vers le fond. Sakura glapit de peur, manquant de s'étouffer, elle se débat et s'arrache à cette emprise, ressort la tête de l'eau… Face à elle surgit Ino, hilare.
« T'es complètement folle ou quoi ?! »
Exaspérée, elle l'éclabousse à plusieurs reprises puis, posant ses deux mains sur son crâne, elle la pousse et la maintient sous l'eau. Elle ne la lâche que lorsque sa compère lui assène de misérables coups de pied, amortis par la gravité du milieu aquatique. Les sourires facétieux qui étirent leurs lèvres adoucissent leurs âpres chamailleries – ces chicanes les amusent et leur prouvent que rien ne défera l'amitié qu'elles ont renouée. Elles s'aiment vaniteuses et coléreuses, paresseuses et venimeuses.
« Pourquoi tu restes toute seule ? Viens avec nous. Les garçons parlent de pêcher du poisson pour ce soir, pouffe Ino. Si tu veux mon avis, ils n'ont aucune chance d'y arriver, mais ça va être marrant à voir. – n'obtenant aucune réaction de son interlocutrice – Oh, allez quoi. Pourquoi t'es triste ? Est-ce que c'est parce que Sasuke-kun te manque ?
– Naruto aussi… »
Elles atteignent la rive, se relèvent. Sakura s'aperçoit seulement de la distance que le courant lui a fait parcourir.
« J'aimerais qu'ils soient là… soupire-t-elle tandis qu'elles marchent au bord de la rivière, main dans la main. Quand je vous vois tous, entre camarades…
– On est devenues chūnin ensemble. Tu ne crois pas que mon équipe d'abrutis est un peu ton équipe d'abrutis, maintenant ?
– Est-ce que c'est Shikamaru ?
– … Quoi ?
– Tu te souviens, quand on s'est réconciliées ? Tu m'as dit que tu t'intéressais à d'autres personnes que Sasuke-kun. Est-ce que c'est Shikamaru ? »
Les doigts d'Ino resserrent nerveusement leur prise.
« Je sais pas.
– Comment ça, tu sais pas ?
– Je sais pas, répète-t-elle d'un ton acerbe. Tu sais, l'amour c'est compliqué, une fois que t'oublies tes fantasmes de gamine. »
Sakura s'arrête. Elle dévisage son amie, incrédule – sa main lâche la sienne. Une rage acide, pareille à une nausée, lui noue les tripes.
« T'es vraiment qu'une garce. »
Sur ces derniers mots, elle accélère le pas et avance seule vers le campement qu'ils ont dressé en fin de matinée.
