Il lui faudrait bien sortir de ce lit à un moment ou un autre. Suguru en était conscient, mais il ne trouvait ni la force ni l'envie d'obliger son corps à se redresser. La chaleur et la pénombre de sa chambre lui paraissaient infiniment préférables à l'extérieur, où il serait exposé à la réalité dure, froide et cruelle.

Même la nouvelle de la survie de Satoru, bien que l'ayant empli d'une joie immense et d'un grand soulagement, n'avait pu le faire se résoudre à se lever.

Il se sentait bien, malgré ses blessures encore douloureuses, et pourtant si fatigué. Sa tête lui semblait lourde et douloureuse, son cerveau n'ayant cessé de lui faire revivre cette horrible journée tout au long de la nuit. La vision de Riko s'effondrant au sol, son sang se répandant sur le sol du domaine de Tengen... L'air narquois et satisfait de Toji Zenin... La foule d'adeptes célébrant sa mort comme s'il s'agissait d'un miracle et non d'un crime odieux... Les yeux froids, malveillants et haineux d'Arashi couvert du sang des dirigeants du Culte sauvagement assassinés...

Une horrible sensation de froid frissonnant parcourut ses plaies.

Comment avait-il même réussi à dormir au cours des derniers jours avec ces images cauchemardesques hantant son esprit ?

« Tu vas rester couché encore longtemps, gamin ? » surgit la voix de Toji Zenin d'un ton moqueur.

Son cœur s'arrêta, et Suguru se redressa en un instant avant de projeter par pure réflexe une décharge d'énergie occulte contre la porte, la pulvérisant. Le corps ruisselant de sueur et la respiration haletante, il enfouit son visage dans ses mains, se sentant alors aussi stupide que épuisé.

Le Tueur d'exorcistes ne pouvait pas être là. Il était mort, son cadavre pourrissant dans les profondeurs du Pavillon des Étoiles Mortes.

« Suguru » l'interpella Arashi depuis l'embrasure.

Pour ce dernier, il semblait que l'horrible journée n'avait jamais eu lieu. Débarrassé de toute la saleté le salissant, son uniforme remplacé, et ses yeux vides de la noirceur et la malveillance qui les avaient habités, Suguru aurait presque pu croire que les évènements impliquant le Tueur d'exorcistes et le Culte Astral n'étaient qu'un mauvais rêve.

« Comment vas-tu ? » lui demanda simplement son ami après un bref silence.

« Ça va. Mes blessures ont commencé à guérir... »

« Je ne parlais pas de ta santé physique. »

Suguru détourna le regard, se sentant plongé de nouveau dans ses cauchemars.

Des applaudissements se mirent à résonner, le poussant à plaquer ses mains sur ses oreilles, mais cela ne sembla que renforcer leur intensité. Le son cruel lui paraissait de plus en plus fort, traversant la chair de ses mains pour s'infiltrer dans ses oreilles et marteler l'intérieur de son crâne.

« Ça suffit... Arrêtez... »

Les applaudissement devinrent assourdissants.

« Silence. Silence ».

Le bruit s'intensifia encore jusqu'à lui causer une véritable douleur, et il se sentit commencer à trembler, son cœur se cogna contre sa poitrine. Il n'arrivait plus à respirer, ni voir ou entendre quoi que ce soit qui ne le ramenait pas dans cette salle maudite.

« Taisez-vous ! Fermez-la, répugnants... »

« Suguru » l'appela la voix d'Arashi dans un parfait mélange de fermeté et de douceur alors que des ondes d'énergie positive libérées à un apaisant rythme régulier le traversaient.

Les applaudissements cessèrent rapidement, tandis que sa respiration se calma lentement. Une main réconfortante s'était posée sur son épaule, une autre lui massait délicatement le dos, l'aidant à desserrer sa poitrine. Il tressaillit, se rappelant que ce toucher était celui d'un meurtrier, et chercha instinctivement à s'en éloigner.

« Respire ».

Il était cependant si réconfortant et agréable d'avoir une personne offrant sa sympathie et son soutien que, dans son état actuel, Suguru l'accepta volontiers, même si cette personne s'était montrée capable des pires ignominies.

La posture voûtée et encore quelque peu tremblante, il se concentra sur son souffle, laissant le toucher réconfortant d'Arashi le guider dans son acte. Après quelques minutes passées à se concentrer sur l'apaisement de sa respiration et qu'il ait enfin cessé de ressentir ces vertiges, Suguru put à nouveau rencontrer le regard de son ami.

Les Yeux de Samsâra rayonnaient de puissance comme à leur habitude, mais ils débordaient cette fois d'une chaleur restaurée et d'une inquiétude sincère, en opposition totale avec la haine et la noirceur inhumaine qui y baignaient un jour plus tôt et salissaient leur beauté céleste.

Pour la première fois, il pensait comprendre pourquoi Shoko semblait toujours si fascinée par ces yeux.

« Qu'est-ce que tu as fait ? » demanda-t-il, espérant détourner son esprit de ses souvenirs funestes. « Avec ta force occulte... »

« L'inverse de l'intention meurtrière, en quelque sorte. Je m'en servais parfois sur Satoru pour l'apaiser quand nous étions enfants. »

Il lui lança un regard admiratif, fasciné par une telle utilisation de l'énergie positive et un niveau de manipulation de la force occulte si avancé.

« Qui t'as appris à le faire ? »

« Moi ».

Il eut un rire léger. Il lui aurait fallu s'en douter...

Le silence paisible qui s'installa entre eux le ramena vite aux pensées et images sombres qui refusaient de le quitter. Néanmoins, cela n'avait rien d'anormal, du moins le supposait-il ; la mort de Riko n'avait eu lieu qu'à peine trois jours plus tôt.

« Comment... » murmura-t-il, les lèvres tremblantes. « Comment fais-tu pour faire comme si rien ne s'était passé ? »

La question, presque prononcée avec un certain soupçon de colère, frappa durement Arashi, le faisant se figer brièvement, bien que son expression resta immobile.

Suguru se sentit à nouveau stupide.

Riko n'avait rien été pour Arashi, si ce n'est le visage du Plasma Stellaire et un moyen d'arriver à ses fins. Seule la mort de Satoru l'avait impacté, et bien plus que lui et Shoko réunis, mais tout cela avait été annulée par le simple fait que Satoru soit revenu à la vie, ressuscité par sa nouvelle capacité : la maîtrise du sort d'Inversion. Même les vies qu'il avait prises ne signifiaient pas réellement quelque chose pour lui...

Il baissa à nouveau les yeux.

« Comment as-tu fait pour surmonter la mort de ta mère et de ta gardienne ? » reformula-t-il, incertain s'il s'agissait d'une meilleure question.

« Je ne pense pas l'avoir jamais fait » répondit doucement Arashi, laissant se glisser dans sa voix une tristesse que seul Satoru pouvait prétendre connaître. « Selon moi, les blessures causées par la perte d'un être cher ne guérissent jamais entièrement. Nous apprenons simplement à vivre avec, à détourner notre esprit du vide que sa disparition creuse dans le cœur. »

« Je vois... » murmura Suguru, sentant en lui une lueur d'espoir s'éteindre.

« Je crois cependant qu'il nous faut continuer à avancer malgré notre souffrance, afin de pouvoir être présent pour nos proches qui sont encore en vie et continuer à nous souvenir de ceux nous ayant quittés ».

Il releva la tête à ces mots, la raison l'aidant à les accepter.

Le raisonnement d'Arashi avait du sens. Les humains étaient des créatures à l'existence assez éphémère, tandis que la mort faisait partie intégrante de la vie, encore plus pour des exorcistes. Un exorciste, par devoir, dédiait son existence à la survie des plus vulnérables, car l'exorcisme existait précisément pour protéger l'humanité de sa propre laideur, pour lui permettre de combattre ses propres démons. Dans un tel combat, il était naturel d'assister à la disparition de compagnons, d'amis, et d'innocents, mais il était nécessaire de se relever malgré tout, pour continuer à lutter et vaincre.

Comme Yaga et l'année écoulée le leur avaient appris, un exorciste côtoyait la mort chaque jour de sa vie.

Cependant, jusqu'à hier, l'ennemi avait toujours arboré le même visage : des entités maudites, sans âme ni conscience, qui ne vivaient pas. Les fléaux n'étaient pas des êtres vivants, ils n'étaient que de simples matérialisations d'un sentiment négatif, de pauvres choses destinées à être détruites, en opposition totale aux humains.

Suguru pensait ne jamais avoir nié la réalité. L'humanité était loin d'être l'espèce la plus pacifiste, l'Histoire le prouvait bien, et il savait depuis longtemps que certains de ses semblables valaient à peine mieux qu'un esprit maudit. Néanmoins, ceux-ci avaient toujours constitué une simple exception à la règle selon laquelle les exorcistes étaient bons et les fléaux mauvais. Ce qu'il avait vu dans le sous-sol de la Maison des Enfants de l'Étoile avait cependant suffi à faire voler en éclats cette vérité évidente.

Des civils, hommes, femmes, et mêmes adolescents, célébrant la mort d'une enfant cruellement assassinée. Aucun maître des fléaux qu'il ait jamais affronté n'avait eu une telle réaction, leurs raisons se limitant à l'argent ou le plaisir.

« Je te fais confiance pour être présent en classe, à l'heure du déjeuner » déclara Arashi, le ramenant au présent.

« Quoi ? » fit-il avec confusion.

« Notre groupe ne peut pas être complet sans ses quatre membres. »

Son ami se leva, et se dirigea vers la porte, le laissant à ses pensées. Il résista à la part de lui qui voulut empoigner Arashi par le bras pour l'obliger à rester à ses côtés un peu plus longtemps.

« De plus, tu as besoin de manger » lui lança Arashi, s'arrêtant momentanément dans l'embrasure de la porte. « Je crois savoir que ton dernier repas remonte au matin du jour de ton retour ».

Sur ces mots, Suguru se retrouva à nouveau dans le silence paisible de sa chambre, tandis que la faim lui brûlait les entrailles.

Il voulait accéder à la demande de son ami, croire en son raisonnement selon lequel il devait continuer à vivre pour se souvenir de Riko et de Kuroi, mais maintenant qu'il y réfléchissait, cela importait-il réellement ? Après tout, le souvenir d'un individu survivait à peine à la mort de ce dernier, s'effaçant en une à deux générations, jusqu'à n'être plus qu'un nom ou une image sur un mur. Et puis, on pouvait bien habiller la mort de significations, elle n'en restait pas moins la simple cessation de la vie. Un défunt n'était qu'un être ayant cessé d'exister, rien de plus.

Néanmoins, malgré ses pensées, il parvint à forcer son corps à se lever et s'habiller. Alors qu'il se dirigeait vers la salle de classe, il n'eut cependant pas l'impression de marcher vers une destination, simplement d'errer tel un fantôme dans les couloirs de l'école.

« Sugu ! »

Malgré la brutalité de Satoru, il sentit un sourire léger mais sincère se dessiner sur ses lèvres alors que son meilleur ami se jetait sur lui à peine la porte franchie pour l'enlacer. Le jumeau aîné était un véritable soleil au sein de leur petit groupe, sa simple présence, bien que relativement envahissante pour les adeptes du repos et de la tranquillité, suffisait à apporter chaleur, joie et amusement ; c'était la raison pour laquelle il était l'ancre d'Arashi comme ce dernier était la sienne.

Néanmoins, l'étreinte forte de Satoru commençait à menacer l'intégrité de ses côtes.

« Tu t'es enfin décidé à sortir de ta caverne » lui lança Shoko, se moquant visiblement de sa situation.

« Il le fallait bien » soupira-t-il, déployant un certain effort pour conserver son sourire.

« Satoru » l'interpella Arashi en sortant de la cuisine avec un bol et une assiette sur chaque bras, « je te serais reconnaissant de bien vouloir relâcher Suguru. Viens t'asseoir avant que ça ne refroidisse. »

Le jumeau aîné tira la langue à son frère, mais obéit néanmoins, permettant à Suguru de prendre place à son tour.

Shoko rangea immédiatement son téléphone, semblant presque saliver devant le bol de ramens dont émanait une odeur particulièrement appétissante.

Satoru eut droit à une assiette où trônait plusieurs bâtons de dango et quelques mochi. Contrairement à leur camarade, il ne prit pas la peine de dissimuler sa propre voracité.

C'était une chance que son clan lui ait appris la bienséance, et que son frère y attachait une certaine importance. Autrement, partager un repas avec lui en dégoûterait plus d'un.

Suguru fut surpris de voir un alléchant plat de zaru soba servi sur un plateau de bambou tressé être placé devant lui. Il s'agissait de son plat favori...

« Comment ? Qui a... »

Il regarda fixement Arashi qui s'assit entre Satoru et Shoko, et attrapa l'un des inarizushi déposés dans sa propre assiette entre ses baguettes pour le porter à sa bouche.

Son ami lui rendit son regard.

« Mange, Suguru. Je me doute bien que toi et Satoru allez vous goinfrer de cochonneries lorsque vous irez en ville. Alors, profite d'un peu de nourriture saine. »

Satoru releva la tête, un bâton de dango coincé entre les dents.

« Qu'est-ce que ça peut faire que ce soit pas de la bonne nourriture pour nos corps ? On est les Plus Forts, de toute façon ! »

« Je doute que ça vous empêche d'avoir des carries, voire de contracter le diabète. »

Le porteur du Sixième Œil déglutit précipitamment, manquant à peine de s'étouffer, et commença à s'engager dans une bataille verbale qui, tous le savaient, se terminerait par sa défaite.

Suguru rit doucement à l'altercation entre les jumeaux, puis porta ses propres baguettes à ses lèvres. Il s'étonna d'être soulagé que les nouilles froides aient un goût excellent qui le fit soupirer de contentement.

Pourquoi en aurait-il été autrement ?

Il chassa cette question sans réponse, l'enfouissant au plus profond de son esprit avec le reste des souvenirs de cette journée fatidique pour continuer à satisfaire sa faim. S'y attarder n'aurait pas causé le moindre bien...

Leur repas se poursuivit, et ils jouèrent à quelques jeux de société jusqu'à ce que Satoru les défie tous dans un concours de bras de fer. Ce dernier paraissait totalement métamorphosé, semblant plus rayonnant et lumineux, presque céleste ; Shoko lui avait vaguement expliqué l'éveil que la mort avait déclenché chez leur ami, mais c'était autre chose de l'observer de ses propres yeux.

Son meilleur ami vint se poser devant lui, et lui tendit son bras, coude posé sur la table. Lorsque leurs mains se rejoignirent, la chaleur s'infiltra en lui et une drôle de sensation qu'il éprouvait de plus en plus fréquemment à chaque fois qu'une partie de son corps entrait en contact avec Satoru naquit dans son ventre, lui donnant l'étrange impression d'avoir rater une marche dans l'escalier.

Il était tellement distrait par cela que son adversaire n'eut aucun mal à faire s'écraser le dos de sa main sur la table.

« Gagné ! » se réjouit-il.

Il ne trouva pas la force de ressentir la moindre amertume ou frustration.

Encore un autre changement surprenant... À l'ordinaire, il fallait toujours qu'il saisisse chaque victoire possible sur le porteur du Sixième Œil, car sa puissance pure dépassait la sienne. Aujourd'hui, tout cela lui semblait parfaitement insignifiant.

Ce fut au tour de Shoko d'affronter Satoru ; même en s'y prenant à deux mains, ce fut à peine si elle parvint à le faire chanceler.

Satoru avait probablement triché en se renforçant avec son énergie occulte, mais puisque Shoko l'avait vraisemblablement fait elle aussi, Arashi, en tant qu'arbitre, ne put que reconnaître la seconde victoire de son frère.

Ce dernier se moqua de leur camarade qui afficha alors une expression plutôt agacée.

« Et bien, on dirait que je reste le maître incontesté » se vanta-t-il d'un air supérieur, faisant rouler des yeux Arashi.

« Pas si vite ».

Shoko venait d'intervenir, s'attirant le regard hautain de Satoru. Elle vint se positionner derrière Arashi et commença à le pousser vers la chaise.

« Il te reste une personne à battre, Monsieur Le-Plus-Fort ».

« Et si cette personne refuse de participer ? » demanda Arashi avec ennui, résistant juste suffisamment pour ne pas être forcé de s'asseoir.

« Alors, il va se prendre mon pied aux fesses. »

Suguru vit Satoru se tendre durant un bref instant, comme agité par un désagréable souvenir. Il ne pouvait lui reprocher cela, se souvenant encore très distinctement de la douleur qu'il avait ressentie lorsque leur camarade les avait tous deux mis à genoux après qu'ils se soient moqués de sa petite taille.

Arashi roula des yeux, mais s'assit.

Malgré la légèreté de ce moment, il ne pouvait s'empêcher de s'interroger sur les pensées et ressentis de Shoko.

Comment faisait-elle ? Cela ne provoquait-il donc rien en elle, de savoir que le toucher de leur ami était le même que celui de l'individu ayant sauvagement assassiné plusieurs personnes sans regret ni remords ?

La mort des dirigeants du Culte Astral ne lui importait peut-être pas - il en tirait d'ailleurs une certaine satisfaction -, mais cela restait un meurtre, malgré tout. Et la plus grande part de lui éprouvait tout de même un peu de pitié pour ces gens dont les dernières heures avaient été une agonie des plus cruelles.

Au moins, Arashi n'avait pas déchaîné sa fureur sur les adeptes, mais il soupçonnait que l'inutilité d'une telle violence ne l'aurait probablement pas dissuadé d'en massacrer quelques uns si la torture des dirigeants n'avait pas satisfait son désir de vengeance.

Suguru reporta son attention sur le duel entre les deux frères, les deux exorcistes les plus forts de leur époque et probablement des derniers siècles, dans l'intention de distraire son esprit de la myriade de questions sans réponse qui y affluait depuis...

Depuis trois jours, seulement.

Son regard se perdit.

Cela paraissait pourtant déjà si loin...

Le duel se poursuivait, aucun des jumeaux ne semblant parvenir à prendre le dessus sur l'autre. Il y a encore un an, Suguru aurait été prêt à parier sur la victoire d'Arashi, celui étant plus robuste que Satoru, mais l'aîné avait consacré une grande partie de son temps à son entraînement, désireux d'empêcher un fossé de se creuser entre lui et son cadet qui semblait progresser de façon exponentielle.

Il put bientôt observer que Arashi commençait lentement à perdre, son bras poussé progressivement vers la surface de la table par celui de Satoru qui se mit à sourire d'un air triomphant. Le cadet continua de lutter, refusant de se laisser vaincre, mais il semblait que, sans une plus grande quantité d'énergie occulte pour le renforcer, la force de son jumeau dépassait la sienne.

Le bois de la table grinçait désagréablement. Des fissures y naquirent, signe que le meuble n'allait plus tenir longtemps.

Suguru pria pour que le duel s'achève, ne voulant pas affronter la colère de Yaga.

Soudain, il sembla que Arashi avait bel et bien perdu ; son bras chuta vers la table à une vitesse brutale, ce que Suguru comme Shoko prirent comme signe d'une victoire inéluctable pour Satoru, mais la situation s'inversa tout aussi brusquement, et à la fin, ce fut le bras de Satoru qui finit pressé contre la surface en bois.

Ce dernier parut surpris et confus un court instant avant de plisser les yeux.

« Je n'en reviens pas... » songea Suguru, plutôt impressionné par l'exploit d'Arashi. « Il a lâché prise un instant afin de créer un espace entre sa main et celle de Satoru. Et il s'est servi de ce petit espace pour le prendre de vitesse, et ainsi gagner la partie. C'était vraiment très ingénieux. »

« T'as triché » s'indigna immédiatement le jumeau aîné.

« Pas vraiment, en fait » corrigea Shoko après quelques applaudissements adressés au jumeau cadet. « Tu n'as jamais précisé qu'il s'agissait d'une épreuve de force. Arashi t'a battu loyalement, grâce à sa rapidité et sa ruse. »

« Précisément » approuva ce dernier, avec un doux sourire narquois.

Satoru ouvrit la bouche pour répliquer, mais se retrouva alors à court de mots. Les joues gonflés d'agacement, il croisa les bras et se détourna, ce qui ne fit qu'amuser davantage Shoko et Arashi.

Même Suguru se retrouva à laisser échapper un petit rire.

« Comment tu fais ? » demanda soudain Satoru à son jumeau, d'un air mêlant supplication et sérieux. « Pour maintenir un flux d'énergie constant et régulier ? Ça devrait te fatiguer, non ? »

Suguru reporta son attention sur Arashi avec intérêt, curieux d'obtenir une réponse à cette question. Il doutait d'avoir été le seul à s'en apercevoir, mais il n'avait jamais pris la peine de l'interroger à ce sujet.

L'interpellé sourit avec amusement, et alla tapoter le front de son frère de deux de ses doigts. Comme à l'ordinaire, ce dernier rougit légèrement, incitant à Shoko à se moquer silencieusement de lui.

« Je vous l'enseignerai à tous. Si nous voulons tous survivre à cette guerre, accumuler le plus de puissance possible est absolument nécessaire. »

Suguru acquiesça à cela – le terme employé ne lui avait pas échappé –, tandis que Shoko se contenta de rouler des yeux, bien qu'elle souriait toujours.

« Et dès demain, on retourne tous ensemble botter les fesses de tous les fléaux et crétins assez bêtes pour s'attaquer à nous, les Plus Forts ! » clama Satoru en levant le poing.

Suguru sentit la douleur sourde dans sa tête diminuer jusqu'à presque devenir inexistante face à l'enthousiasme de Satoru. Leur petite famille restait unie, malgré tout. Même si leur ennemi était puissant et qu'ils n'étaient pour leur camp que des armes destinés à livrer bataille contre cet ennemi, ils formaient un tout, liés entre eux par cette année de camaraderie et le poids d'être les piliers de la Société Occulte.

« Oui. Peu importe ce qui arrivera, nous serons toujours ensemble. »

« Hélas, je crains que nous n'accomplissions plus de missions ensemble avant un long moment » dit Arashi avec un certain regret.

Il releva la tête brusquement, sentant un désagréable pressentiment lui venir.

« Comment ? » articula-t-il faiblement.

Ce fut à cet instant qu'il remarqua le sac de voyage posé près de l'un des canapés.

« Tu t'en vas ? » demanda Shoko.

« Oui, les supérieurs m'ont suspendu. »

Suguru sentit le léger sourire qui arborait ses lèvres disparaître, et une gêne commencer à lui peser au ventre.

« Mais enfin, où tu vas aller ? » s'exclama Satoru. « Tu es toujours banni des terres du clan ! Et c'est ici, chez nous ! »

Arashi soupira.

« Cette école n'a plus rien à m'apprendre. Si je veux m'améliorer, il me faudra des connaissances que la faculté n'acceptera jamais de me donner et un entraînement que je dois suivre seul, pour l'instant. Inutile de vous inquiétez pour moi, je peux survivre par mes propres moyens. »

« Tu viendras me voir, hein ? »

Arashi enlaça son jumeau.

« Bien entendu. Je vous rendrai visite à tous. »

Il tendit ensuite son poing à Suguru qui le cogna avec le sien après un instant, et se tourna vers Shoko qui le regardait d'un air indéchiffrable.

« Si tu me prends dans tes bras ou me salue avec un check, je te jure que je t'en colle une. »

Arashi rit, amusé.

« Dans ce cas... »

Il leva la main, et alla tapoter de deux doigts le front de Shoko, la laissant confuse alors qu'elle manquait de reculer d'un pas, un soupçon de couleur naissant sur ses joues.

« Hé ! » s'indigna Satoru. « C'est censé être réservé à moi, ce truc ! »

Les yeux de son frère brillèrent d'amusement et de tendresse avant de répéter l'acte sur lui, à sa grande satisfaction. L'image d'un chat ronronnant de contentement se superposa à cette vue dans l'esprit de Suguru, lui ramenant le sourire aux lèvres.

« Tu comptes partir vers quelle heure ? » demanda Shoko.

« Au coucher du Soleil » répondit-il. « Ce qui signifie qu'il nous reste encore tout l'après-midi pour jouer aux idiots, dans notre cas. »

Elle ricana, comprenant parfaitement le sous-entendu. Satoru et Suguru en firent autant, mais sans paraître particulièrement amusés.


Le temps était une force inéluctable, indépendante de toute volonté qui finissait par dévorer toute chose. Le temps était pareil à un fleuve sans rive, s'écoulant continuellement de manière inexorable sans qu'il soit possible pour quoi que ce soit d'en entraver le courant. Et sa perception était une chose des plus capricieuses ; l'ennui ou la lamentation le rendaient long, la tristesse le rendait pénible, la peur ou la joie fugace, la souffrance infini, tandis que l'amour lui le rendait beau.

Avec un esprit centenaire comme le sien, Arashi avait bien conscience de cette réalité. Être un shinobi lui avait appris que la vie était fragile et éphémère mais également un don précieux qu'il fallait chérir, en principe. Néanmoins, alors que le moment de son départ approchait, il ne pouvait empêcher une certaine part de lui de s'indigner.

La journée lui avait paru atrocement courte, en dépit de sa richesse. Lui et Satoru, avec Shoko et Suguru, avaient consacré chaque instant du reste de cette journée à profiter de ce que Arashi pressentait être le soir de leur jeunesse ; comme lors de leur première escapade nocturne, ils étaient descendus de la montagne verdoyante ensemble avant d'emprunter sans permission la voiture de Yaga pour se rendre au konbini afin de se procurer quelques encas et boissons, avant de partir faire quelques tours de manège au Tokyo Dome City Attraction – ce qui avait conduit à l'image peu attrayante mais assez amusante de Satoru régurgitant dans un buisson la quantité colossale de friandises dont il s'était empiffré –, puis à la salle d'arcades où Arashi avait pris un certain plaisir à venger la défaite de Suguru sur un jeu de combat – le désespoir de son jumeau après l'avoir vaincu sans que ce dernier ne parvienne à asséner le moindre coup à son personnage fut un pur délice. Ils s'étaient ensuite arrêtés à un fast-food pour se ressourcer ; Satoru avait englouti pas moins de sept hamburgers sous le regard critique et quelque peu dégoûté de Suguru, tandis qu'Arashi s'était engagé à masser les épaules de Shoko qui sirotait la boisson alcoolisée qu'elle avait glissée dans son gobelet.

Alors que la journée touchait à sa fin et que le crépuscule approchait, signe de son départ imminent, ils s'étaient mis d'accord pour voir la mer. Arashi avait alors garé la voiture de Yaga dans un parking avant d'utiliser sa Déformation pour tous les amener sur l'une des plages de Kamakura.

L'eau, limpide, bleue, s'étendant à perte de vue vers l'horizon lointain et semblant traverser par un chemin de lumière. Le ciel, baignée d'un magnifique amas de couleurs chaudes et vives par le Soleil couchant. Les mouettes planaient au-dessus d'eux, chantant librement et avec joie entre elles.

C'était un spectacle dont Arashi pensait ne jamais pouvoir se lasser, et il prit soin d'immortaliser au fusain celui-ci dans son carnet à croquis, dans l'attente d'une mise en peinture sur toile, tandis que son frère et leurs amis s'amusaient sur le rivage.

Il se tenait non loin d'eux, respirant l'air salé tout en achevant les détails de son dessin, et observait la scène sereine avec tranquillité et tendresse.

Satoru, ses vêtements jetés sur le sable, jouait dans l'eau comme le ferait un enfant, nageant, laissant les vagues venir le frapper, et essayant d'éclabousser Shoko qui se tenait assise au bord de l'eau. Leur amie se contentait de profiter du paysage tout en fumant une cigarette alors que la mer lui clapotait délicatement les pieds.

Arashi sourit à cela.

Suguru, lui, se tenait à l'écart, l'eau jusqu'aux chevilles. Contrairement aux autres, il ne n'amusait pas, semblant simplement perdu dans ses pensées, comme si quelque chose l'accablait.

Arashi sentit la compassion l'emplir à cette vue et sa haine envers le Tueur d'exorcistes se raviver. Tout était de la faute de Toji Zenin ; en un jour à peine, par pure cupidité et orgueil, cet homme détestable avait détruit leur paradis et volé l'innocence de Satoru et de Suguru, tout en le poussant à commettre les méfaits ayant conduit à sa suspension.

Ce misérable était la cause fondamentale et primordiale de ce temps de bonheur désormais si limité.

La raison lui rappela que ce n'était rien de plus que la fin d'une ère, et que lui, Satoru, Suguru et Shoko avaient encore la vie entière devant eux, mais il ne parvint pas à empêcher son cœur de rétorquer que cela était injuste. Cette vie était la seconde qu'il menait. La première avait déjà été bien assez cruelle. Alors pourquoi ne pouvait-il pas profiter librement de cette nouvelle chance, sans que la laideur humaine, la société, les traditions et la dureté du monde ne viennent lui arracher ce à quoi il tenait ?

Peut-être était-ce simplement une forme de châtiment pour ses crimes ? Après tout, même une réincarnation ne pouvait effacer totalement de tels méfaits... Rien ne réparerait les ravages qu'il avait causés à son ancien monde, peu importait qu'il ait agi dans le seul but d'éradiquer l'horreur monstrueuse qu'était la guerre.

En tant que shinobi, il s'inquiétait naturellement de l'avenir et savait qu'il était nécessaire de s'y préparer pour qu'il puisse être le plus paisible possible, mais avoir côtoyé la Mort tout au long de sa première existence et avoir de nouveau une famille à aimer et protéger lui avaient appris à chérir le présent avant de se soucier d'un futur mystérieux.

Suguru avait toujours eu foi en la cause des exorcistes, reconnaissant la nécessité de mettre leur puissance au service de la protection de ceux qui ne pouvaient se protéger eux-mêmes. Et sa seule récompense jusqu'à présent avait été d'absorber un nombre toujours plus important d'esprits maudits et d'apprendre qu'il existait au sein de ceux pour qui les exorcistes sacrifiaient leur vie des individus prêts à s'opposer directement à eux, voire à leur donner la mort, pour aucune autre raison que la cupidité ou bien la croyance.

Arashi s'était arrêté de dessiner, et baissait désormais les yeux, plongé dans ses pensées. Il lui faudrait prêter à Suguru une attention comparable à celle qu'il prêtait à Satoru. Il avait promis à Amanai d'empêcher son ami de s'engager sur une pente qu'il ne pourrait remonter. Il n'avait aucunement l'intention de briser cette promesse.

Il reporta son regard sur son jumeau et leurs amis puis enfin sur l'horizon, et ses yeux s'adoucirent. Si le passé était derrière lui et que l'avenir demeurait un mystère, il croyait en sa capacité à assurer le bien-être de cette nouvelle famille, autant en raison de sa force que du fait qu'il n'était pas seul.

Ses yeux se fermèrent lorsque les dernières lueurs du jour disparurent, et il savoura intensément la douce brise marine avant de poser son crayon, attendant que le reste du groupe soit prêt à rentrer à son tour avec la connaissance amère qu'il ne se rendrait pas au même endroit qu'eux.