Chapitre 48: Les montagnes et les promesses

Merry Christmas franchit le seuil de la pièce avec cette démarche étrange qu'ont les gens qui ont trop vu, trop vécu : une hésitation discrète, comme si chaque pas mesurait le poids du passé… mais une résolution d'acier dans les talons. La pièce était nue, glaciale, dominée par le silence. Et Lise était là. Immobile. Assise derrière son bureau comme une impératrice du givre, l'œil calme, précis, et tranchant comme une lame.

La taupe frissonna. Non pas de froid — elle en avait vu d'autres — mais de souvenirs. Baroque Works. Les missions, les ordres, la fierté d'un nom, et puis la chute. L'effondrement. Crocodile, son général de sable et de mensonges, n'était plus qu'un fantôme. Et face à elle, maintenant, se dressait celle qui avait racheté les ruines de cet empire brisé. Une inconnue. Une menace. Une possible chance.

Elle serra les poings. Pas le moment de flancher.

Lise ne bougea pas, mais dans son regard, quelque chose remuait. Comme si elle déshabillait l'âme de son interlocutrice.

Puis, sa voix fendit le silence :

Miss Christmas. Un cas fascinant. Vous avez survécu à un monde qui dévore les faibles. Le Mogu Mogu no Mi... Un fruit que peu sauraient exploiter, et pourtant, vous, vous êtes encore debout. Vous avez un potentiel brut. Intact. Inexploité.

Ces mots, prononcés avec une étrange douceur, se plantèrent comme des aiguilles. Potentiel. Survie. Intact. Vraiment ? À quoi bon, quand tout ce en quoi elle avait cru s'était écroulé comme un château de cartes balayé par les marines ?

À quoi bon… maintenant ?

Elle était là, figée, dans l'ombre d'un rêve mort, et cette femme venait lui tendre... quoi ? Un avenir ? Une autre chaîne ? Ou pire, une illusion ?

Mais Lise ne s'arrêta pas là. Elle s'était levée. Elle s'approchait. Lentement. Comme une vérité qui vous entoure.

Vous étiez plongée dans le rêve d'un autre, Miss Christmas. Celui de Crocodile. Un rêve d'orgueil et de domination. Mais ce rêve était bâti sur du sable. Littéralement. Et il s'est effondré, comme tous les mirages. Ici, il ne s'agit pas de rêver. Il s'agit de construire. Drum est une terre de glace, de pierre… et de promesses. Et vous… vous êtes une taupe.

Elle marqua une pause. Un sourire en coin, presque complice.

Les montagnes vous attendent.

Un éclair traversa le regard de Merry. Les montagnes. Les entrailles de la terre. Des galeries, des tunnels, des mondes cachés à modeler… Elle sentit un frisson de curiosité. Et de peur.

Elle voulait y croire. Vraiment. Mais elle ne pouvait s'empêcher de douter. Crocodile aussi parlait bien. Lui aussi promettait des empires. Des lendemains radieux.

Alors elle craqua. Juste assez pour laisser la question jaillir :

— Et si tout ça n'est qu'un nouveau mirage ? Si on échoue encore ? Si la Marine nous écrase ? Si ce projet... n'est qu'un autre rêve qu'on verra s'effondrer ?

Lise la fixa, imperturbable. Sa réponse fut un couperet de vérité :

Alors vous survivrez. Comme toujours. Mais cette fois, vous ne serez pas seule. Vous aurez des outils, des équipes, et surtout… la liberté. Le droit de faire ce que vous voulez avec votre pouvoir. Pas pour servir un homme. Pas pour fuir. Mais pour bâtir.

Un battement de silence.

Puis Lise planta ses mots comme une graine :

Vous avez un an. Un an pour prouver que vous êtes plus qu'une survivante. Si vous échouez, vous partez. Libre. Mais si vous réussissez… alors vous ne serez plus jamais dans l'ombre.

Un long silence s'installa.

Merry Christmas détourna les yeux. Elle serrait les dents. Ses épaules tremblaient à peine. Puis elle soupira, longuement. Ce soupir qu'on pousse quand on choisit, même sans certitude.

— Je vais le faire. Je vais creuser. Parce que… j'ai plus rien à perdre.

Un sourire discret effleura les lèvres de Lise. Pas de triomphe. Juste une reconnaissance silencieuse.

Préparez-vous. Demain, vous dirigerez les premières excavations. Bienvenue à bord, Miss Christmas. Et souvenez-vous : ici, seuls ceux qui osent avancent.

Merry hocha la tête, sans mot dire. Entre ses doigts, elle imaginait déjà la terre. Les galeries. La profondeur. Peut-être… un nouvel avenir.

Le reste, elle l'apprendrait en creusant.

...

Après Miss Merry Christmas, les autres entretiens se succédèrent dans le bureau froid et rigide de Lise, et chacun portait son lot d'espoirs, de doutes et de tensions. Certains officiers s'étaient présentés avec confiance, d'autres, au contraire, étaient animés par la peur et la rébellion. Mais la règle était claire : ceux qui ne s'adaptaient pas, ou qui montraient trop de résistance, n'auraient pas de place dans ce nouvel ordre.

Miss Valentine, elle, s'était montrée calme et professionnelle. Lors de son entretien, Lise l'avait écoutée attentivement, ses yeux perçant l'essence de son pouvoir, le Kilo Kilo no Mi, qui permettait de contrôler son poids et d'accélérer ses mouvements en fonction de cette capacité. Lise n'avait pas besoin de longues discussions pour comprendre que Miss Valentine était une tacticienne compétente, capable de gérer la logistique et d'assurer un rôle important dans l'administration et la gestion des ressources. L'entretien se déroula sans heurts, et Miss Valentine sembla convaincue par la proposition de rejoindre Colorless Butterfly.

— Vous avez du potentiel, Miss Valentine. Vous êtes capable de gérer l'organisation d'un réseau logistique d'une envergure importante, et cela inclut des responsabilités sur la gestion des approvisionnements. Si vous vous investissez dans ce rôle, les possibilités d'évolution sont réelles.

Miss Valentine avait hoché la tête, un sourire discret aux lèvres, satisfaite de la proposition. Elle savait que ce rôle était peut-être moins glorieux que celui d'un combattant, mais il offrait stabilité et respect. Et dans ce monde, cela valait souvent plus que la gloire temporaire d'un champ de bataille.

Mister 10 et Mister 12, en revanche, ne purent pas se contenter de la perspective d'une nouvelle organisation sous Lise. Lorsque la question de leur fidélité et de leur place dans cette structure fut abordée, la situation dégénéra rapidement. Ils étaient toujours animés par l'orgueil de leur ancienne position dans Baroque Works, et Lise ne tarda pas à comprendre qu'ils n'avaient aucune intention de plier sous son autorité.

Les échanges furent tendus, les regards pleins de défi, jusqu'à ce que Lise prenne une décision sans appel. Mister 10 tenta de répondre par un excès de fierté, remettant en question l'efficacité de cette "nouvelle organisation", tandis que Mister 12 adopta une posture provocatrice, cherchant à tester les limites de l'autorité de Lise.

— Vous ne pouvez pas me contraindre à ça, cria Mister 12. Nous étions des chefs sous Crocodile !

Lise ne répondit pas tout de suite, mais la froideur dans son regard se fit plus perçante.

— Vous avez choisi la mauvaise position, répondit-elle enfin d'une voix glaciale. La résistance à l'autorité, la rébellion sans réflexion... c'est une faiblesse. Une faiblesse qui ne peut être tolérée ici. Vous allez partir. Maintenant.

Mister 10 et Mister 12 n'avaient même pas le temps de protester qu'ils étaient déjà neutralisés, emmenés par Mycèna dans un coin plus isolé de la ville, où ils n'avaient aucune chance d'échapper à leur destin. Ils furent éliminés rapidement, comme un simple geste d'épuration. Lise n'avait pas de place pour ceux qui refusaient de s'adapter.

Elle laissa échapper un léger soupir, un mouvement qui trahit à peine l'ombre de la fatigue qui l'avait envahie au fil de cette longue journée. En règle générale, tout s'était bien passé. La majorité des officiers avaient répondu à ses attentes, démontrant à la fois une volonté de servir et un désir de prospérer sous son commandement. Ils étaient prêts à se conformer à cette nouvelle structure, certains encore hésitants, mais la plupart déterminés à se faire une place. Mais comme dans tout groupe hétéroclite, il y en avait toujours quelques-uns qui se révélaient trop obstinés ou arrogants. Ceux-là avaient été éliminés, sans état d'âme, avec la même efficacité que tout autre obstacle.

Les regards, eux, étaient un mélange de curiosité, d'espoir et parfois d'envie. Certains semblaient suspendus à ses mots, attendant d'en tirer une promesse ou une menace. D'autres, plus fins, cherchaient dans chaque geste de Lise un indice, un petit signe qui trahirait ses intentions. Quelques-uns buvaient littéralement ses paroles, comme si elles portaient en elles le remède à leur avenir incertain… ou peut-être le poison fatal. Chaque interaction, chaque réponse devenait une pièce d'un puzzle qu'ils cherchaient à résoudre.

Cela n'avait pas toujours été aussi complexe.

Sept ans plus tot :

Lise se rappelait ces premiers jours sur le vieux rafiot, un navire si détraqué qu'il n'aurait dû flotter qu'une poignée de secondes sur la mer déchaînée de Grand Line. Mais ce n'était pas important. Peu importe que le bateau fût un amas de planches fatiguées. Ils étaient là, vivants, ensemble, insouciants. C'était leur époque la plus folle, la plus vibrante, où tout semblait encore possible.

Mycèna était à la barre, ses mains fermes mais douces, guidant le navire avec une assurance qui détonnait avec l'agitation générale. La mer hurlait autour d'eux, déchaînée par la tempête, mais elle ne flanchait pas. Elle était la seule capable de maintenir un semblant d'ordre parmi le chaos, la seule qui semblait savoir où ils allaient, même si personne d'autre ne le savait vraiment. Son calme était une ancre dans ce déluge, mais même elle ne pouvait s'empêcher de sourire en voyant ses compagnons s'agiter.

Sulfur, le petit frère du groupe, était une véritable tornade. Toujours en mouvement, il se balançait d'un bord à l'autre du navire, ses rires résonnant comme un défi face à la tempête. "Hé, Indigo ! Tu veux pas lire ton journal dans un endroit plus sûr avant qu'on coule avec ?" Il hurlait à travers le vent, ses cheveux blonds peroxydés se soulevant comme une flamme au gré des rafales. Indigo, le plus sérieux d'entre eux, grognait, mais ne pouvait pas cacher le sourire qu'il lui adressait malgré tout. "La mer ne va pas nous tuer, c'est toi qui va finir par nous faire chavirer !" Et le plus ironique, c'est qu'ils avaient raison tous les deux. Le bateau tanguait, mais ce n'était pas la mer qui les menaçait, c'était la folie de leur propre existence.

Violet, quant à elle, était une catastrophe ambulante. Elle poursuivait Blue, mais la mer ne lui pardonna pas. Dans un faux pas, elle glissa sur le pont, renversant son café qui se répandit sur tout le sol. "Non mais vraiment, c'était la dernière goutte de café que j'avais !" cria-t-elle en éclatant de rire. Blue, plus rapide qu'un éclair, s'échappa en courant, mais elle n'eut même pas le temps de l'attraper avant de se retrouver, elle aussi, mêlée à un enchevêtrement de cordes. C'était le genre de scène absurde qui pouvait arriver sur ce vieux rafiot, et personne n'y trouvait rien à redire. Tout le monde riait, même Indigo, qui secoua la tête avec un sourire imperceptible.

Au fond du navire, Red hurla : "LE DÉJEUNER EST SERVI, QUI VEUT MON STRUDEL !" Sa voix rugit au-dessus du tumulte de la tempête. Il arriva, un plateau remplis de gateaux étranges fourrés de tout ce qu'ils avaient... le moins chanceux se retrouvait avec une tête de poisson ou à macher des arêtes. C'était infame. "Si vous mourez de faim, tant pis pour vous !" C'était une menace qui ne faisait qu'ajouter à l'absurdité du moment. Red ne savait pas être gentil, mais il savait qu'ils avaient besoin de manger. Et il le leur rappela à chaque occasion, toujours avec cette même autorité sadique.

Depuis la vigie, Orange scrutait l'horizon, son regard perçant cherchant des pirates invisibles. "Rien à signaler ! Ou alors, je suis aveugle et vous avez des espions à bord !" cria-t-il à l'assemblée, comme s'il repérait une flotte ennemie à chaque instant. Mais personne ne le prenait vraiment au sérieux. C'était un jeu pour lui. Un jeu dans lequel il était le héros, l'intrépide vigile. Ses fausses alertes étaient devenues une sorte de rituel, un instant où, malgré la mer déchaînée, l'équipage se laissait aller à des rires incontrôlables.

Et elle Lise, la capitaine, la médecin de ce groupe anarchique, les observait tous avec un sourire en coin. Elle savait que tout était plus simple ainsi. La mer rugissait autour d'eux, mais à cet instant précis, ils étaient invincibles, ensemble. Ils avaient tous fui Drum, cherchaient un avenir, mais ils vivaient dans le présent avec une intensité folle.

Les discussions étaient bruyantes, les cris incessants, et pourtant, il n'y avait aucune place pour l'ennui. Rien ne semblait pouvoir briser cette étrange alchimie. Et malgré tout ce chaos, Lise savait que ces premiers moments à bord resteraient gravés dans sa mémoire, indélébiles.

Un équipage d'âmes brisées, mais ensemble, ils s'étaient trouvés. Et rien ne pourrait jamais effacer ce souvenir.

Lise se permettait parfois de penser au passé, aux jours où les Rainbow Butterfly n'étaient qu'une bande d'amis, de chasseurs de primes venus de Drum, sans ambition autre que celle de se tailler une place dans ce monde cruel, de voguer comme des pirates sans destination précise, de traquer et d'être traqués. À l'époque, leurs proies étaient tout aussi imprévisibles que leurs propres vies. Ils avaient traversé tant de batailles et de conflits, toujours ensemble, unis par une fidélité purement pragmatique.

Ce temps-là semblait désormais tellement lointain, un souvenir flou, presque irréel dans l'ombre des responsabilités qui pesaient sur ses épaules.

Le soleil, qui baignait désormais la pièce de sa lumière crue et chaude, atteignant son zénith. La journée avançait vers sa fin, et la porte s'ouvrit à nouveau. Lise leva les yeux, prête à recevoir le dernier de cette série d'entretiens. Elle s'attendait à un autre visage habitué à la violence et aux intrigues, un autre vétéran ou un autre combattant chevronné. Mais ce qu'elle vit fit battre son cœur un instant plus fort dans sa poitrine.

C'était une petite fille.

...

Elle semblait à peine avoir onze ou douze ans, son visage encore marqué de l'innocence de l'enfance, mais ses yeux brillaient d'une lueur vive, curieuse, presque étrange, comme ceux d'une créature plus sage que son âge ne le laissait supposer. Ses cheveux bruns étaient attachés en deux petites couettes, et elle portait une tenue qui aurait pu faire d'elle une écolière – une jupe simple, une blouse, et un nœud papillon au col. Pourtant, le rapport qu'elle avait sous les yeux ne laissait aucune place au doute : elle avait été en charge de Littlegarden pendant plus de trois ans. Littlegarden. Une île entière. Des centaines d'agents sous son commandement. Comment une enfant pouvait-elle gérer tout cela ? Comment une gamine qui ressemblait à peine à un petit oiseau pouvait-elle tenir une telle responsabilité ? Ce genre de capacité dépassait l'imagination.

Lise, sa curiosité piquée au vif, fixa l'enfant avec attention alors qu'elle s'avançait timidement dans la pièce, les yeux fuyant les siens mais aussi ne cessant de revenir vers elle, comme si une part d'elle était déjà en train d'évaluer la situation, d'analyser son interlocutrice, de sonder ce qui se cachait derrière cette figure impassible. Elle s'assit sur le siège, le dos droit mais tendu, les mains crispées sur ses genoux.

Lise étudia la scène, ses yeux perçant chaque détail de cette petite silhouette. L'atmosphère se fit un peu plus lourde, la curiosité de la jeune fille palpable, presque gênée, mais aussi résolue. C'était une situation étrange, un décalage évident entre ce que l'on attendait d'une enfant et ce qu'elle avait déjà accompli.

- "Tu dois être Miss… Goldenweek ?" demanda Lise finalement, son ton aussi ferme que courtois, mais avec une touche de curiosité qui se glissait dans sa voix.

La fillette hocha doucement la tête, mais elle semblait retenir sa respiration.

- "Tu as une bonne réputation", poursuivit Lise. "On m'a dit que tu avais pris le contrôle de Littlegarden, que tu l'avais dirigée pendant plus de trois ans. C'est… impressionnant."

Les yeux de l'enfant se faisaient un peu plus grands, comme si la reconnaissance dans les paroles de Lise l'étonnait, mais elle ne répondit pas tout de suite. Un long silence s'installa entre elles, pendant lequel Lise observa la fillette, se demandant ce qui pouvait bien traverser son esprit. Une petite fille, seule, perdue dans un monde d'adultes, mais visiblement plus que capable de rivaliser avec eux. La question était de savoir comment elle avait survécu, comment elle avait pris le pouvoir sur une île entière, avec quel esprit, avec quel… pouvoir.

- "Je…" La petite hésita, puis lança enfin : "Je n'avais pas le choix."

Sa voix était douce, mais fermement posée. Lise laissa un léger sourire se dessiner sur ses lèvres.

- "Bien. Nous allons en parler."

A suivre...