« Avant… Avant de commencer, je tiens à préciser que… Enfin, je tiens à m'expliquer, mais j'essaye pas de me justifier ou quoi que ce soit. Je te demande pas de m'excuser. Je sais ce que tu penses des excuses qui… Enfin… »
Drago sirotait son thé en silence. Ils étaient de retour dans le canapé. Harry était ramassé sur lui-même, et supportait sur ses épaules quelque chose qui n'était pas loin de peser le poids du monde. Il avait planté ses coudes dans ses cuisses et joint ses doigts en prière devant sa bouche. Parfois, il se machouillait un ongle ou les lèvres en cherchant ses mots. Drago était installé de biais, à moins d'un mètre de lui. Il avait passé un bras par-dessus le dossier rembourré et tenait son mug à deux mains pour en apprécier la chaleur. Il était encore plus stoïque qu'à son habitude, et c'était une torture que de ne pas pouvoir se rapprocher de lui, lui offrir un soutien en cherchant le sien.
« Ça fait… Ça fait quelques années que ça devient n'importe quoi, mes pouvoirs. Depuis la Bataille de Poudlard, en fait. Y-a… Kingsley et McGonagall m'ont un peu aidé au début. Ollivander, aussi. Ils connaissaient des gens qui connaissaient des gens qui connaissaient des gens. Mais ça suffisait pas. Moi, j'aurais tout donné pour que tout ça s'arrête et qu'ils oublient le Survivant et que je puisse être juste un type ordinaire, mais… Merde… »
Il jura. Il avait l'impression de se plaindre et détestait ça. Il chercha un autre angle d'attaque à son histoire.
Ginny ? Peut-être que si son histoire avec Ginny avait fonctionné, ils n'en seraient pas là. Pendant quelques mois, il s'était senti enfin humain avec elle. Moins qu'humain, même. Ils avaient découvert le sexe et leurs corps comme des animaux.
« En fait, après Poudlard, je pensais qu'on me laisserait un peu tranquille, mais ça a pas été le cas. Il y avait les procès, il fallait que je témoigne, et puis on m'a fait comprendre qu'il fallait faire des apparitions, aussi. Rendre hommage. On m'a… Hermionne m'a aidé. Et Arthur. Ils m'ont convaincu que je pouvais suivre une formation d'Auror comme n'importe qui et que j'avais aucune raison d'abandonner mes rêves pour… Remarque, je sais même plus d'où ça me venait, cette ambition d'être Auror ? J'avais peut-être dit ça juste pour faire enrager Ombrage, en fait. »
Harry fouilla sa mémoire en vain. Il ne se souvenait pas vraiment avoir décidé quoi que ce soit. Ça s'était imposé à lui. Il était fait pour chasser les méchants. Il avait été conçu puis élevé dans ce sens.
« Au début, ils étaient tous… Tu sais comment ils sont, avec moi. J'avais qu'à pas trop baver en bouffant pour qu'ils sortent des articles sur mes bonnes manières irréprochables et mon sourire dévastateur. »
Il ricana. Le papier était véritablement sorti. Il était avec Ron, Neville et toute la promotion des Aurors quand le journal avait paru, et ils avaient hurlé de rire à s'en décrocher la mâchoire. Pendant des jours, ils l'avaient vanné à la cantine : « Potter, ça te dérange si je tiens mon couteau dans la main gauche ? », « Potter, j'oublie toujours quel doigt il faut lever quand je tiens ma tasse. Tu peux m'aider ? »
Presque malgré lui, il jeta un coup d'œil aux mains de Drago. Les auriculaires. C'était les auriculaires qui fallait garder en l'air.
Sans surprise, il vit les doigts pâles se crisper légèrement. Un temps, puis la main gauche, celle qui rappelait tout ce qu'il avait subi, s'éloigna et partit se cacher derrière le rebord du canapé. Drago but une gorgée de thé pour justifier son geste.
« Mais bon, j'ai jamais eu un caractère… facile. Et j'ai jamais aimé la presse, alors… Enfin, très rapidement, la balance s'est inversée : Le Survivant a été surpris à déjeuner sur le Chemin de Traverse plutôt qu'à l'académie. Il semblerait que les repas des Elfes ne soient plus à la hauteur du palais de celui qui, hier encore, nous enchantait par sa modestie. »
Il se tut quelques secondes. Il ne pensait pas se rappeler les mots aussi précisément.
« Le moindre truc que je faisais était monté en épingle et… »
Et il avait supporté. Merlin soit témoin qu'il avait essayé. Il avait sourit, il avait accepté les interviews, les rencontres, les photos, les repas officiels, les discours qu'il lui fallait écrire, ceux qu'il n'avait qu'à lire, ceux à propos desquels il n'avait même pas son mot à dire.
« Quand j'ai eu mon diplôme, ça a été pire. On s'est pris un appart avec Ron, et ni lui ni moi on pouvait plus avoir la moindre vie privée. Il y avait toujours un tas de journalistes, ou de fans ou d'autres gens qui passaient comme par hasard dans notre rue, qui s'arrêtaient devant chez nous. Les Moldus comprenaient pas ce qu'il se passait, on devait jeter des sortilèges d'Oubliettes chaque jour. On se faisait engueuler par Kingsley et par tout le monde. Tout le monde me disait d'être un peu plus discret, et… »
Harry serra les poings et sentit la boule de magie pulser contre sa gorge. Il la ravala doucement.
« Je continue de gagner en puissance, tu sais. Ça sonne hyper prétentieux, je suis désolé, mais c'est vrai, et j'y peux rien. »
Elle ressemblait à un dragon à l'intérieur de son corps. Un Magyar aux yeux flamboyants qui n'avait pour hâte que de sortir et de tout dévorer sur son passage.
« C'est pour ça que ça nous stresse tous. C'est difficile de comparer, mais actuellement, je suis un peu plus puissant que l'était Dumbledore sur ses dernières années de vie, par exemple. Et ça augmente. Ça continue d'augmenter et personne sait trop quand est-ce que ça va s'arrêter, mais d'ici là, je peux juste essayer de contenir en espérant que ça s'arrête ou que ça ralentisse, à un moment. »
Si au moins le Magyar pouvait s'en prendre à lui plutôt qu'aux gens autour…
« Bref, c'est à cette époque que j'ai commencé à avoir mes premiers débordements. Il y a eu Skeeter, forcément. Skeeter a été la première. Elle a même porté plainte, mais on a pu étouffer l'histoire. Mais après ça, elle a été plus insupportable que jamais. Elle a… On avait un moyen de pression sur elle, mais elle nous a doublé, et… »
Elle avait aidé la résistance pendant la guerre. Cette garce s'était tenue dans le camp du bien. Sa condition d'animagus non déclaré avait été un atout pour espionner Voldemort, pour sauver des vies, et la menace de révéler ses petites cachoteries n'avait soudain plus eu aucun effet.
« Ensuite… Putain, j'ai pas fait exprès, mais ensuite, il y a eu Ron, et j'ai… Enfin… En fait, il y en a eu d'autres avant Ron : des Mangemorts en fuite, des petits criminels… Mais Ron, ça a vraiment été comme un électrochoc. Je maîtrisais encore moins bien à l'époque, et il s'est retrouvé à Sainte Mangouste trois jours. Alors après Ron, je suis parti en Italie. »
Drago connaissait déjà cette histoire et Harry n'était pas trop sûr de s'il lui fallait la lui répéter. Il lui jeta un coup d'œil et sentit le Magyar dans son cœur se coucher et ronronner. Si seulement il avait su plus tôt. Vissarion lui avait appris à affronter et à contraindre la bête, à soumettre sa puissance à sa volonté… Et ça avait fonctionné. Ça avait fonctionné mais l'animal avait poursuivi sa croissance et Harry avait dû lutter contre.
Drago l'observait sous ses paupières à demi fermées. N'importe qui l'aurait trouvé blasé, inattentif, vaguement méprisant, même.
Mais Harry savait désormais.
Il savait l'inclinaison légère de la tête, l'infime tension dans les lèvres, la torsion de son corps vers son interlocuteur, position que chacun adoptait par réflexe mais que Drago appliquait par méthodologie, pour signifier qu'il avait décidé d'être attentif.
Il cligna des yeux plusieurs fois et Drago porta de nouveau sa tasse à ses lèvres. Une indication qu'il n'avait pas l'intention de prendre la parole et qui rappela Harry à l'ordre. Il regarda de nouveau le sol. Voir ses yeux gris et froids, ses cils clairs, l'empêchaient toujours de se concentrer.
« Vissarion m'a aidé. Il m'a bien aidé. Vraiment. Il m'a appris tout ce que j'étais capable d'apprendre à l'époque. J'étais plutôt confiant quand je suis revenu en Angleterre. Et puis, il y a eu Teddy. »
Il entendit la respiration de Drago se modifier. Étrange, comment il réagissait quand il parlait de Teddy. Il laissait tomber quelques barrières, devenait rêveur, doux… Quand ils avaient repris leurs dîners en tête à tête, Drago n'avait recommencé à se confier que lorsque Harry avait mentionné son filleul. Était-ce à cause des liens du sang ? De son amour pour les petites choses adorables ? De son vieux rêve d'avoir des enfants ?
Harry ricana à ce souvenir. Scorpius et Ariadne. Bon Sang. Scorpius et Ariadne.
Drago se crispa davantage en entendant son rire.
Il avait évité de mentionner Teddy à nouveau. Ça n'aurait pas été correct vis-à-vis du gamin de l'utiliser comme ça. Même juste son nom.
« J'étais avec Teddy quand des lycantrophobes nous ont pris pour cible. On était…
– Teddy est un loup-garou ? » le coupa Drago avec une urgence dans la voix.
C'était la première fois qu'il prenait la parole depuis le depuis de ses explications et Harry étudia ses sourcils froncés en cherchant ce qui prédominait, de la peur ou du dégoût.
Étonnant, cette crainte des loups-garous. Il n'avait toujours pas compris si elle était le résultat de l'éducation obscurantiste de Drago, d'une ignorance crasse, ou d'une mauvaise expérience.
Tandis qu'il réfléchissait à sa réponse et à cette question, il vit les yeux gris descendre sur ses lèvres une micro seconde avant de remonter un peu plus virulents. Harry réalisa qu'il était en train d'articuler dans le vide. Une habitude que Drago détestait, bien qu'il ne l'ai jamais explicité. Il avala sa salive avant de répondre :
« Nan, Teddy est… Il est pas malade. Il a échappé à la malédiction. »
Drago pinça les lèvres devant le vocabulaire utilisé mais n'ajouta rien. Harry se détourna de nouveau pour mieux se remémorer la scène.
« Bref, on était sortis faire une course et ils ont commencé à gueuler leurs slogans de merde, là. Et pendant que j'étais en train d'essayer de régler les choses par le dialogue, y-en a un qui a attrapé le bras de Teddy. J'ai paniqué et je l'ai attaqué par réflexe. Mais Teddy a aussi été touché. »
Il y eut une longue inspiration à sa gauche et il releva les yeux. Drago le fixait avec l'air de ne pas trouver d'excuses à son comportement.
Et par Merlin, c'était tellement ça qu'il aimait chez Drago. Ce mélange d'exigence sévère et de compassion infinie, de juger avec fermeté la moindre erreur mais de pardonner si totalement…
Harry n'avait plus le droit d'aimer Drago, mais il ne pouvait s'en empêcher. Chaque miette d'affection qu'il lui octroyait avait un goût d'encore, de toujours, de jamais plus, de peut-être, d'enfin, de ces choses qui lui donnaient l'impression que rien n'était jamais perdu.
La bête dans son cœur, Drago était capable, non pas de la contraindre, mais de l'accepter, de l'apprivoiser, de la chérir presque.
Presque.
Il ferma les yeux.
Il était capable de faire passer le bien-être de Drago avant ses sentiments, comme il avait été capable d'accepter la mort, trois ans auparavant. Aimer mais faire taire l'amour. Pour son bien.
« Après, ça a été compliqué pour moi. Mentalement. Je crois que j'avais tellement peur de pas me maîtriser que… Ben, que je me contenais tellement que… C'est comme une respiration, en fait : je peux retenir, et m'entrainer pour retenir la Magie le plus longtemps possible, mais plus je force, et plus je suis essoufflé à la fin. Bref, les accidents ont commencé à se succéder, et à chaque accident, tout qui est répété, déformé, exagéré… À un moment, j'ai eu une mission ici, et c'est con à dire mais je me suis senti tellement… soulagé, quand j'ai débarqué. Je sais pas, je… »
Il regarda devant lui – et sans vraiment les voir – les anciens meubles de Monsieur Temrah. Il se rappelait l'impression que lui avait fait le vieux, quand il l'avait rencontré : une espèce d'antiquité au cerveau ravagé. Une puissance étrange, qui ne provenait pas de son corps mais de ce qui l'entourait… Il lui avait rappelé Ollivander. Monsieur Temrah l'avait accueilli, lui avait dit qu'il pouvait utiliser ses appartements à sa guise, et puis il était monté dans le ferry et c'était Runcorn qui l'avait informé de son identité.
Le vieux avait quitté l'île sur laquelle il avait passé plus de cent ans comme s'il s'était attendu à ce que Harry prenne sa place, comme s'il l'avait prévu. Comme s'il avait pressenti que c'était ce dont il avait besoin.
« Ici, je me suis dit que ça avait aucune importance si j'explosais : au pire, je blesserai des criminels. »
Pas seulement des criminels, mais également une bande de voyous à peine moins violents payés pour les surveiller. Runcorn, le pion à la solde du Ministère et à qui il avait volé son apparence pendant la guerre. Mullan qui lui avait à peine aboyé un bonjour. Les autres Surveillants, avec leur méchanceté, leur lâcheté, leur cruauté. Quelle importance ça pouvait avoir, qu'il blesse tout ce petit monde ?
« Et puis on m'a parlé de toi. »
Il avait aperçu Drago au réfectoire, et même à l'époque, Harry avait été subjugué par sa beauté. Ses cheveux, sa façon de se tenir, ce regard fier… À l'époque, il n'avait pas vu les doigts mutilés, la maigreur, les sursauts… Drago cachait tout ça derrière une attitude irréprochable et Harry avait mis une éternité à remarquer les indices et les preuves.
« Waren m'a parlé de toi. »
Drago frissonna à ses côtés, mais Harry ne le regarda pas. Drago ne supportait pas la pitié, et Harry le savait.
« Il m'a dit que Malfoy faisait régner sa petite loi ici, qu'il vivait dans le luxe et se comportait en petit seigneur… Et c'était vrai, putain. J'ai vu la cellule, et j'ai halluciné. Je savais… Enfin, j'imaginais ce que ça pouvait coûter de se procurer un putain de fauteuil, et j'en revenais pas qu'il ait le culot de dépenser autant pour des conneries de ce genre ! Moi, je galérais à vivre une vie normale et lui se pavanait dans le luxe en attendant d'être libéré et de retrouver sa fortune et ses petites habitudes ? Sérieux ? »
Il soupira et se massa le front.
« J'ai demandé comment il se procurait tout ça. Les transactions entre Azkaban et Gringott sont très surveillées. Pour éviter la corruption. »
Warren ne s'était même pas caché. Il avait ricané et prétendu que la grande majorité du mobilier et des possessions des Malfoy étaient des cadeaux offerts au fils en échange de ses « services »…
Et Harry l'avait cru. Pourquoi ne l'aurait-il pas fait ? Malfoy était un perfide manipulateur et Malfoy aimait le luxe. Malfoy avait joué de ses charmes et tous lui mangeaient dans la main.
« Et puis je vous ai vus dans les douches, et… Et bien, là aussi, ça confirmait… les mensonges que… Ça confirmait… Je… »
Malfoy méritait d'être remis à sa place.
« Je… Ce que j'ai vu, je… »
Et si Malfoy décidait de se comporter comme une traînée, et bien ainsi soit-il. Ils pouvaient être deux à jouer à ce petit jeu.
« Je…
– Tu as apprécié ce que tu as vu. »
La voix de Drago trancha, froide, cruelle, inexpressive.
Harry n'avait plus le droit de l'aimer. Il se l'était juré. Et il avait l'impression de n'avoir jamais eu autant de mal à respecter une décision de toute sa vie.
« Oui », admit-il, davantage par respect que par nécessité.
Drago avala une gorgée de thé.
Il n'avait pas eu l'impression de le forcer. Il avait voulu le pousser à bout, le faire descendre du piédestal imaginaire sur lequel Harry l'avait lui-même hissé.
« Je voulais te faire mal, ajouta-t-il. Je voulais te faire comprendre que tu pouvais pas obtenir tout ce que tu voulais simplement en claquant des doigts.
– Et bien merci de ta mansuétude, Potter. J'ai bien appris la leçon. »
Harry émit un bref et faible éclat de rire. Le mot « merci » venait si peu naturellement à Drago que même celui-ci faisait résonner des notes de satisfaction en lui. Des notes cruelles et délicieuses.
« Et tu te révoltais tellement pas que j'ai pas compris à quel point tu…
– C'est ma faute, donc ? menaça Drago.
– Bien sûr que non. C'est moi qui ai été aveugle. »
Drago poussa un soupir agacé et Harry sourit faiblement et malgré lui. Toujours l'excellence. Toujours.
Il n'y a pas pire aveugle que celui qui refuse de voir, et Harry avait refusé d'ouvrir les yeux avec une force et une détermination plus farouches que ce qu'il avait manifesté face à Voldemort. Il avait besoin d'affection, et il savait que son nom l'empêcherait à jamais de trouver quelqu'un qui l'aimerait sincèrement, en ignorant le Survivant et l'orphelin. Autant choisir Drago : au moins, il ne courrait aucun risque de s'attacher ou de tomber amoureux.
Au bout d'un moment, Drago reprit la parole :
« Est ce que tu m'aides par affection ou par culpabilité, Potter ? »
Il hésita. La réponse spontanée à lui venir, « un peu les deux » ne satisferait pas Drago. Elle était trop vague et irréfléchie.
Et puis ses sentiments et émotions pesaient peu dans la balance.
« Parce que tu le mérites. »
