Le soleil était haut dans le ciel, mais Jade avait l'impression de marcher dans l'ombre depuis des semaines. Elle avait postulé à une dizaine d'entreprises, décroché un ou deux entretiens, mais rien de concret. Trop inexpérimentée. Trop fraîchement diplômée. Pas assez de réseau.
En désespoir de cause et un peu sous la pression maternelle , elle s'était rendue à un cocktail professionnel organisé dans un luxueux hôtel du centre-ville. Alessia l'y avait traînée, convaincue que "là où il y a des riches, y'a des opportunités."
Et des riches, il y en avait. Costumes taillés sur-mesure, montres qui brillaient plus que les lustres au plafond, rires feutrés dans des verres de champagne.
Jade se sentait déplacée, étrangère à ce monde fait d'or et de faux sourires.
-On dirait que t'as avalé un balai, murmura Alessia, hilare, en lui tendant une coupe.
-Je me demande ce que je fais ici, en fait.
-' Tu cherches du boulot, non ? Alors souris. Même si t'as envie de hurler.
Elle tenta un sourire, mais l'envie de hurler était bel et bien là.
Jade s'éloigna un peu, traversant la salle pour s'approcher de la baie vitrée. Elle voulait de l'air. Juste un peu d'air.
Et c'est là qu'elle le vit.
L'homme de l'autre jour. Veste noire, regard tranchant comme une lame. Il était adossé à une colonne de marbre, un verre à la main, entouré d'un petit groupe de gens qui semblaient suspendus à ses lèvres. Même ici, il dégageait une autorité presque agressive.
Leurs regards se croisèrent. Une seconde. Puis deux. Il esquissa un sourire moqueur, presque insolent.
Elle détourna les yeux, exaspérée.
-Sérieusement ? souffla-t-elle. « Qu'est-ce qu'il fout là, lui ? »
« Lui » n'était autre que Julian Moreau, PDG de l'un des plus grands groupes d'investissement de la région, et accessoirement l'un des hommes les plus craints et convoités du milieu.
Elle l'ignorait encore.
Il s'approcha lentement. Elle sentit sa présence avant même qu'il ne parle.
-Vous suivez toujours les gens comme ça ou c'est une passion récente ?
Elle se retourna, bras croisés.
-C'est vous qui me suivez, il me semble. J'étais ici avant vous.
Il haussa un sourcil, amusé.
- Pas besoin d'être sur la défensive. Vous avez l'air tendue. Ce lieu vous dépasse ?
Elle serra la mâchoire.
- Ce qui me dépasse, ce sont les gens qui pensent que l'argent leur donne le droit d'être arrogants.
- Touché, répliqua-t-il, sans se départir de son sourire.
Un silence tendu s'installa.
- Vous êtes ?
- Jade. Jade Paris.
- Julian.
Il ne donna pas son nom de famille. Comme si ce n'était pas nécessaire.
- Vous cherchez quelque chose, mademoiselle Paris ?
-Un boulot. Mais certainement pas la compagnie d'un snob qui se prend pour Dieu.
Il rit franchement cette fois.
- Charmante. Vous devriez postuler chez moi, je manque cruellement de gens qui osent me parler comme ça.
Elle le fixa, incrédule.
- Je suis sérieuse.
-Moi aussi.
Il tendit une carte. Simple. Élégante. Sans chichi.
-Appelez ce numéro. Ou ne le faites pas. Mais je suis curieux de voir ce que vous feriez dans mon monde.
Elle la prit du bout des doigts, sans le remercier.
-On verra.
Alors qu'il s'éloignait, elle sentit son cœur cogner un peu plus fort. Non pas à cause de son regard. Mais à cause de ce que ce regard venait de réveiller en elle.
Une tension. Un trouble. Un danger.
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Le cocktail touchait à sa fin. Jade avait décliné l'invitation d'Alessia à rejoindre un after. Elle n'en avait ni l'énergie, ni l'envie. L'interaction avec Julian l'avait déstabilisée. Ce regard. Cette carte. Cette proposition.
Elle sortit seule par l'entrée principale de l'hôtel, le cœur encore agité. L'air de la nuit était doux, mais une tension sourde flottait dans l'air.
-« Jade ! »
La voix la figea.
Elle se retourna. Il était là. Enzo.
Costume trop ajusté, sourire trop brillant. Elle sentit une boule se former dans sa gorge.
- Tu… tu me suis ? lança-t-elle, sur la défensive.
- J'ai vu sur ton réseau que tu venais ici. Je voulais te parler. T'expliquer.
-Y'a rien à expliquer, Enzo. C'est fini. Tu l'as brisé toi-même, tu te rappelles ?
Il avança d'un pas, le regard changeant légèrement.
-Tu me manques, Jade. J'ai fait une erreur. Mais toi et moi… on est faits pour être ensemble. Tu le sais, non ?
Elle recula légèrement.
-Tu ne manques pas à ma vie, Enzo. Tu ne me manques pas. Alors laisse-moi tranquille.
Il la saisit par le bras, violemment.
-Tu te fous de moi ? Après tout ce qu'on a vécu, tu vas me jeter comme une merde ? Pour un connard en costard que t'as rencontré ce soir ?
Elle essaya de se dégager, mais sa poigne se resserra.
- Lâche-moi !
-Non, écoute-moi, bordel ! Tu vas pas me faire ça ! T'es à moi, Jade ! T'as toujours été à moi !
Puis, sans prévenir, sa main partit. Une claque sèche. Violente.
Elle chancela, la joue en feu, les yeux écarquillés de peur et de rage mêlées.
- Espèce de malade…
- C'est toi qui me rends fou !
-« Lâche-la. »
La voix claqua comme un coup de tonnerre.
Julian se tenait là, un air glacial figé sur le visage. Il avait suivi Jade, sans trop savoir pourquoi, comme poussé par une intuition qu'il n'avait pas l'habitude d'écouter. Et il avait bien fait.
-T'es qui toi ?
-Celui qui va t'apprendre à ne jamais lever la main sur une femme.
Enzo tenta un pas vers lui, mais Julian fut plus rapide. Une droite bien placée l'envoya au sol. Il n'en rajouta pas. Pas besoin. L'humiliation suffisait.
- Tu devrais partir avant que je décide d'appeler la police.
Enzo cracha un juron, jeta un dernier regard à Jade entre colère et douleur, puis s'éclipsa.
Julian s'approcha de Jade, qui tremblait légèrement. Sa main vint frôler sa joue.
- Tu saignes.
- Je vais bien.
- Non. Tu viens avec moi. Répliqua Julian d'un ton sec
- Je peux rentrer seule.
- J'insiste.
Il l'aida à monter dans sa voiture, silencieusement. Elle n'eut pas la force de protester.
Chez lui, l'appartement était vaste, lumineux, épuré. Elle n'en remarqua aucun détail. Tout ce qu'elle ressentait, c'était la brûlure sur sa joue, le vide dans son ventre, et ce regard … celui de Julian , posé sur elle avec une intensité déroutante.
Il appliqua un peu de glace sur son visage, avec une douceur inattendue.
-Il t'a déjà frappée avant ?
-Non. Mais il m'a déjà brisée autrement.
Un silence.
- Tu mérites peut-être mieux que ça.
Elle releva les yeux vers lui. Son regard s'adoucit. Sa main toujours posée sur sa joue.
-Pourquoi t'as fait ça pour moi ?
- aucune raison particulière
-….
- Mais Je ne supporte pas qu'on touche à ce qui ne devrait pas être Sali.
- Je ne suis pas à toi.
-Pas encore ...
