Chapitre28 – Les Doigts de la Justice
L'obscurité commençait à céder sous les premières lueurs de l'aube, peignant des ombres diffuses sur les murs familiers de la chambre. Aventus entr'ouvrit les paupières, encore embué par le sommeil, la respiration paisible, son corps enveloppé dans une chaleur douce et familière. Son esprit flottait encore à la frontière du songe et de la réalité, suspendu entre deux mondes. Le rêve était encore là, quelque part dans son esprit, insaisissable comme un reflet dans l'eau. La neige, les rires, un jeu insouciant sur une colline immaculée. Et au milieu de ce paysage hivernal, une silhouette dorée. Hunfen. Son sourire éclatant, ses yeux pétillants de malice, sa main tendue vers lui, l'invitant à le rejoindre.
Aventus referma les yeux, ses lèvres s'étirant imperceptiblement en un vague sourire, et il replongea dans la douceur du souvenir du rêve, une douceur qu'il n'avait pas connue depuis longtemps. Ses pensées s'égaraient, portées par l'écho du songe; une réminiscence d'une tendre accolade. Une chaleur intime, inhabituelle mais réconfortante, s'infiltra lentement en lui sans qu'il ne la comprenne vraiment. Sa main glissa paresseusement sur lui-même, à la recherche d'une continuité à ce rêve agréable, d'une caresse éthérée qui prolongeait ce bien-être. Juste un instant, juste une douceur.
Brusquement, l'instant se brisa.
La sensation de sa propre main, anodine une seconde plus tôt, se mua en une réminiscence brutale. Une autre main, rugueuse et intrusive, celle du bandit, celle qui avait envahi ce même endroit, ce même point interdit. Le souvenir déferla sur lui comme une vague glacée.
Son cœur manqua un battement. Il arracha violemment sa main comme s'il s'était brûlé, son souffle coupé par une panique soudaine. Ses doigts tremblaient, crispés sur le drap. Une sueur froide perlait sur sa nuque. Puis un autre visage dur, une autre voix. Stridente, inflexible, mauvaise, surgie d'un passé encore plus ancien. Grélod.
«Les bons garçons gardent leurs mains au-dessus des couvertures!»
Aventus obéit aussitôt, les bras raides le long du corps, incapable de bouger, le souffle court, la gorge serrée, les joues rouges d'une honte confuse. La voix résonnait encore en lui, s'enroulait autour de ses pensées comme un serpent. Une nausée insidieuse le gagna. Avait-elle raison? Il secoua la tête, cherchant à expulser cette idée. Non. Non, c'était idiot. C'était Grelod. Elle avait toujours imposé des règles absurdes, elle brisait les enfants, elle les rendait fous avec sa tyrannie. Mais alors… pourquoi son cœur battait-il si fort? Pourquoi la panique lui enserrait-elle la gorge? Pourquoi cette règle semblait-elle en cet instant le protéger d'une abomination?
Il serra les dents, se forçant à respirer lentement. Il valait mieux oublier. Balayer tout cela de son esprit. Ce n'était rien. Juste un mauvais rêve, un instant d'égarement. Rien d'important. Il ferma les yeux un instant, cherchant un refuge mental. Il trouva une image. Une pensée.
Le travail.
Oui. Son travail. Sa mission. Il était un assassin. Il devait rendre justice, contre ce genre de monstres. Il devait se concentrer sur ça, sur ce qui comptait vraiment. Il se redressa brusquement, rejetant la couverture, comme s'il pouvait ainsi s'extraire de ce malaise persistant. Il ne laisserait pas son esprit s'attarder sur cela. Il devait être fort. Il devait se concentrer.
Sans un regard pour le lit qu'il venait de quitter, il enfila sa tunique et sortit de la chambre, laissant derrière lui l'aube et ses ombres incertaines.
oOo
L'air de Vendeaume était glacial, comme tous les matins, tranchant comme une lame contre la peau. La neige crissait sous leurs pas tandis qu'Aventus et Babette avançaient dans les rues presque désertes, évitant les derniers patrouilleurs nocturnes. Ils devaient quitter la ville avant que le soleil ne s'élève trop haut. Babette avait insisté sur l'urgence de prendre le premier chariot, mais Aventus marchait sans répondre, l'esprit lourd.
Ses pensées n'arrêtaient pas de tourner, le ramenant encore et toujours à ce réveil terrifiant, au creux tiède de son propre lit, au tremblement de ses propres mains, à cette douceur déchirée par les souvenirs brusques et violents. Il serra les poings, cherchant un ancrage dans le froid mordant, dans la douleur des ongles enfoncés dans sa paume. Il voulait éteindre ce qu'il ressentait, le brûler d'une colère plus grande, plus noble.
Une ombre se mut. Ils n'étaient pas seuls.
Une fine silhouette avançait, serrant contre elle un panier de fortune d'où quelques fleurs ridicules dépassaient, frissonnant sous le vent. Elle était si petite, si frêle sous ses haillons. Aventus la connaissait vaguement, un autre souvenir de l'ancien âge d'or. Elle s'appelait Sofie. Elle… Elle faisait partie de ces enfants moins bien habillés que lui-même et ses camarades. Et pourtant, il avait un vague souvenir des parents de la fillette, prêts à suivre le Jarl Ulfric au bout du monde s'il le fallait. Mais un jour, alors que la rébellion faisait rage, ils n'étaient jamais revenus.
Aventus ralentit. C'était étrange, il n'y avait jamais pensé. Pourquoi n'avait-elle pas été envoyée à Honorem, comme lui? Non pas qu'il le lui eut souhaité —personne ne méritait les traitements de Grelod —, mais pour quelle raison le jarl l'avait-il laissée à son sort, malgré l'honneur du destin de ses parents?
Il n'eut pas le temps d'y réfléchir davantage, son regard se porta sur la silhouette plus massive d'un homme qui marchait sur ses pas. Il n'avait pas l'air d'un simple passant. L'heure était trop matinale, et son pas trop lent, trop délibéré. Ses yeux coulaient sur Sofie comme un serpent jaugeant une souris. Quelque chose dans sa posture, dans son silence, déclencha une alarme sourde en Aventus.
Babette ne remarqua pas immédiatement qu'il s'était arrêté. Quand elle se retourna, il n'était plus là.
Dans l'ombre de la ruelle, Sofie s'était arrêtée. L'homme aussi. Il lui parlait, d'un ton bas, une voix d'une dangereuse douceur.
«…toute seule à vendre tes fleurs, hein? Tu dois avoir du mal à gagner ta vie.
—J… Je fais ce que je peux, répondit-elle d'une voix hésitante en serrant son panier contre elle. Vous… vous voulez acheter une fleur, monsieur?»
L'homme rit doucement.
«Oh, ma jolie, tu sais que tu pourrais gagner beaucoup plus d'argent si tu prenais soin de ça plutôt que de tes fleurs?»
Aventus fronça les sourcils. Il ne voyait que le dos de l'homme, apercevant juste sa posture trop proche, la tension dans les épaules de Sofie, l'angoisse dans son souffle court. La fillette baissa les yeux vers ce que l'homme désignait, et elle devint blanche.
«Non… murmura-t-elle en reculant. Je… non!»
L'homme avança. Un pas. Puis un autre.
La panique s'empara d'Aventus. C'était dangereux, c'était mauvais, c'était mal. Son esprit bascula. Un battement sourd explosa dans sa tête, répandant une chaleur étouffante en lui, plus ardente que n'importe quel incendie. Son souffle se coupa, son corps s'élança avant même qu'il n'en ait conscience.
La dague jaillit et frappa.
Un râle étranglé. L'homme s'effondra, lourdement, son poids creusant la neige souillée.
Aventus haletait, les doigts crispés autour du manche de son arme. Il aurait pu s'arrêter. Il aurait dû. Mais il frappa encore. Un grognement primal enfermé dans sa gorge s'échappa presque silencieusement, témoin d'une rage qu'il ne contrôlait plus.
Le corps ne bougea plus.
Aventus ne détourna pas les yeux du cadavre. Il entrevit vaguement Sofie, agenouillée, tramblante. Mais tout ce qui existait en cet instant, c'était l'homme étendu à ses pieds. Il voyait encore ses mains sales prêtes à saisir la fillette. Il voyait encore le bandit dans son souvenir, murmurant ces choses…
Et enfin, il remarqua ce que l'homme avait exhibé, et qu'il ne lui avait pas laissé le temps de ranger. Une corruption abandonnée à la vue de tous. Il détourna aussitôt les yeux, comme brûlé par cette vision. Son estomac se tordit, la bile envahit sa bouche, accompagnée d'une nausée profonde et d'une rage confuse. Il lâcha sa dague et tomba à genoux. Ses doigts tremblants, imbibés du sang de l'homme et de l'encre séchée de la veille, trouvèrent le front encore chaud du coupable. Il appuya.
À s'en blanchir les jointures. À ancrer la marque jusque dans l'os.
Ce n'était pas seulement le sceau de la justice. C'était une malédiction. Un stigmate gravé dans la chair même de l'infâme, un châtiment qui survivrait au froid, au temps, à l'oubli. Même si le cadavre était englouti par la neige, même si les vivants ne devaient jamais le retrouver, la Mère de la Nuit et Sithis sauraient. Cet homme emporterait sa honte jusque dans le Vide. Aventus serra encore plus fort, ses ongles s'enfonçant dans la peau livide, comme pour s'assurer qu'il ne pourrait jamais en être lavé. Il était un assassin, pas un monstre. C'était lui, l'homme à ses pieds, qui en était un.
Aventus, lui, était la Justice.
Et les Doigts de la Justice seraient implacables.
Le silence s'insinua à nouveau dans la ruelle comme la brume matinale, pesant autant que la neige lourde sur les toits. Aventus retira enfin sa main de l'homme et releva la tête.
Sofie était figée. Elle se tenait à quelques pas de lui, le panier de fleurs serré contre sa poitrine comme un rempart dérisoire. Ses grands yeux brillaient d'un mélange de peur et d'incompréhension. Elle recula en poussant sur ses jambes, et ce simple geste traversa le garçon comme une lame.
Il la terrifiait.
Il voulut parler. Trouver un mot, une explication, quelque chose pour lui faire comprendre, mais il n'en eut pas le temps. Un rire moqueur fendit le silence. Babette se tenait à quelques pas, les bras croisés, le regard pétillant d'une ironie mordante. Elle secoua la tête en soupirant, son sourire s'étirant en un ricanement railleur.
«Eh bien, félicitations, gamin. C'est une exécution rapide comme il convient de les mener: pas de phrase d'accroche, aucune mise en scène dramatique. Juste une bonne vieille lame plantée là où il faut. Rapide, net et efficace. Enfin un peu d'instinct!»
Aventus, encore à genoux, l'entendait à peine. Il sentit ses muscles se tendre sous la tempête intérieure qui grondait en lui. Il ne regrettait pas ce qu'il venait de faire. Il n'en était pas capable. Cet homme méritait de mourir. Et pourtant…
Babette s'approcha, laissant ses yeux glisser sur la scène avec une nonchalance étudiée. Son regard descendit sur le cadavre, puis remonta vers Aventus. Elle plissa les paupières.
«Oh, par les os de Sithis! Tu t'es tartiné de sang comme un novice qui manipule une dague pour la première fois! Tu comptes toujours assassiner en t'aspergeant comme un boucher malhabile? Tu ne veux pas que je te tricote un bavoir, tant qu'on y est?»
Elle exagéra un soupir, levant les yeux au ciel comme si le spectacle la désespérait profondément. Puis, avec une lenteur mesurée, elle sortit un chiffon sombre d'une poche dissimulée sous sa cape et le lui lança d'un geste sec.
«Essuie-toi avant qu'on te prenne pour un fou-furieux qui égorge au hasard dans les ruelles, grogna-t-elle. Et par pitié, ne refais plus ce petit rituel ridicule. Tu tiens sérieusement à laisser les Doigts de la Justice partout où tu frappes? Et quelle sera la prochaine étape? Écrire tes revendications sur le dos de tes victimes?»
Aventus sentit la colère venir lui brûler les joues, mais avant qu'il ne puisse répondre, Sofie bougea à peine sur le côté et fit crisser la neige sous son pied. Elle était toujours là. Toujours tremblante, toujours muette. Babette tourna les yeux vers la fillette, haussant un sourcil.
«Oh, et en plus on a un témoin. Charmant!»
Elle fixa Sofie un instant, jaugeant rapidement la situation, puis soupira de plus belle.
«Bon, on va éviter qu'elle n'aille tout raconter aux gardes en hurlant qu'un gamin couvert de sang a exécuté quelqu'un sous ses yeux.»
Elle s'accroupit pour être à hauteur de la fillette et, à la grande surprise d'Aventus, son expression changea du tout au tout. Toute moquerie, toute dureté disparut de son visage, remplacée par une douceur enfantine, presque timide. Son regard se fit plus rond, sa voix plus légère, et elle esquissa un sourire hésitant, comme une enfant cherchant à rassurer une amie effrayée.
«Hé… Sofie, c'est bien ça?» chuchota-t-elle, inclinant légèrement la tête sur le côté.
Sofie sursauta à l'entente de son prénom, ses bras se resserrant autour de son panier de fleurs comme si ce simple geste pouvait la protéger. Elle hocha la tête, imperceptiblement, ses grands yeux bruns brillants d'angoisse.
Babette, elle, ne cilla pas. Au contraire, elle s'avança légèrement, juste assez pour que son corps frêle et sa posture enfantine ne représentent aucune menace. Elle pinça les lèvres, comme si elle hésitait, puis murmura d'une voix tremblante:
«Moi aussi… j'ai eu peur, la première fois. C'est normal, tu sais.»
Aventus sentit un frisson lui courir le long de l'échine. Babette mentait avec un naturel effrayant, s'appropriant une fragilité qui n'existait plus en elle depuis bien longtemps. Elle semblait s'être transformée en petite fille perdue, vulnérable et compatissante, comme si elle comprenait exactement ce que Sofie ressentait.
«Ce monsieur… il était méchant, pas vrai?» continua-t-elle d'une voix douce.
Sofie déglutit difficilement, des larmes naissant aux coins de ses paupières. Elle finit par hocher la tête sans prononcer le moindre mot, son corps secoué de soubresauts silencieux. Babette sourit d'un air compréhensif et, lentement, tendit la main vers la fillette. Pas trop vite, pas trop brusquement. Juste un geste sincère, protecteur.
«Aventus t'a sauvée, tu sais?, souffla-t-elle avec une innocence feinte. Il ne laissera jamais quelqu'un te faire du mal. Moi non plus. Tu es en sécurité avec nous.»
Aventus sentit son estomac se nouer. Il savait exactement ce que Babette faisait. Il vit Sofie relâcher lentement son étreinte autour de son panier, ses épaules se détendre à peine. Ni le choc ni la peur n'avaient disparu, mais quelque chose dans la voix de Babette semblait l'apaiser, la convaincre qu'elle n'avait plus à s'enfuir. La vampire lui sourit encore, puis ajouta sur un ton léger, comme si elle partageait un secret:
«Mais il ne faut pas en parler aux gardes. Parce que… » Elle baissa la voix et jeta un regard inquiet autour d'elle, feignant l'anxiété. «Parce que si les gens apprennent qu'on a arrêté un homme comme ça, ils voudront nous poser plein de questions. À toi aussi d'ailleurs. Et on ne pourra peut-être plus protéger d'autres enfants… »
Aventus ne put s'empêcher de tressaillir. C'était une méthode bien plus subtile que ce à quoi il s'attendait. Il s'était attendu à des menaces voilées, à un regard glaçant, mais non. Babette s'enroulait autour d'elle comme une grande sœur bienveillante, lui offrant une illusion de sécurité, de secret partagé. Sofie, elle, hésitait, reniflant discrètement à intervalles réguliers. Son regard se perdit un instant vers le cadavre encore chaud dans la neige, puis elle secoua la tête frénétiquement. Babette sourit, sincère cette fois.
«Tu es une fille bien, Sofie.»
Puis, sans lui laisser le temps de réfléchir davantage, elle lui prit doucement la main et se redressa, l'entraînant avec elle.
« Allez, viens, on ne peut pas rester ici. Aventus, bouge-toi! »
Aventus cligna des yeux et obéit mécaniquement, sans quitter des yeux Sofie, qui trottinait maintenant à côté de Babette, encore tremblante mais résolue à les suivre. Il savait que Babette venait de s'assurer que la fillette ne parlerait pas, mais il ne pouvait s'empêcher de ressentir un malaise rampant. Babette n'avait pas eu besoin de la forcer. Pas eu besoin de la menacer. Elle s'était simplement glissée dans son esprit, l'avait enrobée dans une douceur sucrée qui lui donnait l'illusion d'un refuge.
Derrière eux, la ville s'éveillait, inconsciente du drame qui venait de se jouer, et d'un enfant qui cherchait à comprendre ce qu'il devenait.
oOo
Le port de Vendeaume s'étendait devant eux, sombre et silencieux sous l'aube glaciale. L'air sentait le sel et le givre, un mélange piquant qui brûlait les narines d'Aventus à chaque inspiration. Il avançait d'un pas lourd, les épaules tendues, le sang de l'homme encore poisseux sous ses ongles malgré le chiffon que Babette lui avait jeté. L'adrénaline du meurtre s'était dissipée, laissant place à une fatigue sourde, un froid mordant qui s'insinuait sous sa peau.
Ils avaient quitté la ville par les ruelles discrètes du Quartier Gris, longeant les murs ombragés où les bruits de leurs pas se noyaient dans la neige fraîche. Sofie trottinait derrière eux, silencieuse comme une ombre, ses bras serrés autour de son panier de fleurs défraîchies. Babette, elle, marchait avec une aisance insouciante, comme si leur fuite n'était qu'une simple promenade matinale.
Aventus s'efforçait de ne pas penser. Il ne voulait pas repasser en boucle ce qu'il venait de faire. Il ne voulait pas s'attarder sur le regard terrifié de Sofie, ni sur l'éclat moqueur dans les yeux de Babette. Il voulait juste se débarrasser du sang sur sa tunique avant que la lumière du jour ne trahisse sa présence.
Ils débouchèrent sur la berge gelée du port, là où les travailleurs argoniens n'étaient pas encore sortis pour affronter le froid mordant. Seuls quelques clochards, des silhouettes voûtées et emmitouflées dans des haillons, s'étaient rassemblés autour d'un maigre feu. Le fleuve charriait d'énormes blocs de glace, dérivant lentement vers la mer. L'eau, d'un noir d'encre, semblait sans fond, prête à engloutir qui conque s'y aventurerait.
Aventus ne perdit pas de temps. Il ôta prestement sa tunique avant de s'agenouiller au bord du fleuve. Ses doigts étaient déjà engourdis lorsqu'il plongea le tissu dans l'eau gelée.
Le froid l'agrippa brutalement.
Un souffle lui échappa, une exclamation sifflante entre ses dents serrées. Ses mains se contractèrent instinctivement, mais il les força à continuer, à frotter le tissu contre les pierres de la berge. Le sang se dissolvait lentement, des traînées écarlates s'effaçant dans le courant. Il devait tout enlever, ne laisser aucune trace. Le froid remonta insidieusement le long de ses bras, se glissant dans sa poitrine, mordant ses os, enserrant son coeur. Mais il ne s'arrêta pas. Il ne pouvait pas.
La voix de Babette claqua comme un fouet derrière lui.
«Aventus, par Sithis, tu veux mourir de froid?»
Il ne répondit pas. Il continua à frotter, à arracher chaque trace de son crime à sa tunique. Son corps tremblait, ses ongles raclaient le tissu devenu rigide sous le gel, mais il persistait. Un poids soudain s'abattit sur son épaule. Babette l'avait saisi et le força à reculer d'un geste brusque.
«Ça suffit. Tu vas finir comme une statue de glace.»
Il tenta de protester, mais ses lèvres étaient engourdies, ses mots avalés par le froid. Babette roula des yeux, exaspérée, lui prit la tunique des mains et lui jeta un morceau de tissu rêche.
«Essuie-toi avec ça, idiot. Tu es tout bleu!»
Aventus regarda ses mains. La peau était blême, presque translucide sous la lumière du matin. Il serra les poings, tentant de retrouver un semblant de chaleur dans ses paumes, mais il n'y avait plus rien.
Derrière eux, un vieil Argonien emmitouflé dans une cape de lin rapiécée soufflait avec peine sur les braises mourantes d'un feu de fortune. Babette s'approcha sans vergogne, tendit simplement une main vers le feu et fit jaillir une brève gerbe de flammes de ses doigts. Les braises reprirent vie instantanément, illuminant brièvement le visage surpris mais silencieux de l'homme-lézard. Ce dernier lui lança un regard prudent, mais ne dit rien, se contentant de se reculer pour laisser place aux nouveaux venus.
«Viens ici, réchauffe-toi. Et enfile ça.»
Babette étendit sommairement la tunique contre une caisse à proximité du feu, puis elle lança sa propre cape à Aventus. il l'attrapa maladroitement, toute sensation ayant disparu de ses mains, et la drapa tant bien que mal sur ses épaules nues. Le tissu portait une odeur étrange – de terre, de cendres, et d'un parfum indistinct qui lui rappelait les potions alchimiques du sanctuaire.
Assis près du feu, il tendit ses mains tremblantes vers les flammes. Au bout de quelques secondes, une sensation revint brusquement. Une douleur implacable s'empara d'un coup de ses doigts, lui arrachant un gémissement.
Babette s'agenouilla à côté de lui et sortit un petit pot d'onguent de sa poche. Elle prit une poignée de crème épaisse et l'étala sans ménagement sur ses mains, au mépris le plus total de son supplice. L'odeur était forte, un mélange de résine et d'herbes amères.
«Tiens-toi tranquille. Ça va t'éviter de perdre un doigt ou deux.»
Aventus grimaça, mais ne bougea pas, se forçant à respirer, à ne pas crier, tentant sans succès de refluer une larme perlant au coin de son oeil. Babette frottait sa peau avec une habileté clinique, rapide et précise.
« Vraiment, quelle idée stupide. Plonger ses bras dans l'eau gelée en plein hiver. Tu voulais découvrir les joies de l'amputation? »
Il baissa les yeux, honteux.
«Je voulais juste que ça disparaisse… Tout ça…» murmura-t-il.
Babette soupira longuement, exaspérée.
« Laver le sang, oui. Mais tu ne peux pas effacer le reste avec de l'eau, gamin. »
Il se mordit la lèvre, refusant de répondre. Un silence s'installa entre eux, seulement troublé par le crépitement du feu et le lointain gémissement du vent sur l'eau. Sofie, toujours recroquevillée non loin, observait la scène en silence. Son panier reposait sur ses genoux, ses doigts caressant distraitement les pétales abîmés de ses fleurs. Babette observa avec curiosité le panier de la fillette, fronçant légèrement les sourcils en distinguant clairement la variété inhabituelle des fleurs qu'elle tenait.
«Où est-ce que tu as trouvé ça? demanda-t-elle soudain en désignant une longue tige sombre aux pétales violacés. C'est de la Belladone. Ça ne pousse pas n'importe où, surtout pas par ce froid.»
Sofie rougit légèrement. Ses mains se crispèrent sur le panier, comme si elle craignait qu'on le lui arrache.
«Près d'ici, sur les quais, dit-elle dans un souffle à peine audible. Il y a un endroit sous le pont où la pierre s'est fissurée, juste assez pour qu'un peu de terre s'y accumule. Le vent n'y souffle presque jamais. J'ai vu qu'elle aimait bien l'ombre… Alors, chaque matin, j'y mets un peu de neige fondue pour la faire pousser.»
Babette haussa un sourcil intrigué, passant ses doigts fins sur une autre fleur rouge vif à l'aspect flamboyant.
«De la Langue de Dragon? Ici, à Vendeaume?
—Oh… celle-là… près de la forge, murmura Sofie en regardant nerveusement ses pieds. Il y a des cendres chaudes qui tombent à côté. Elle peut pousser là, même s'il fait froid. Mais il faut toujours la déplacer, sinon le forgeron la piétine… »
Babette, les yeux pétillants d'intérêt, fouilla encore dans le panier et découvrit, dissimulée sous quelques fleurs plus banales, une étrange fleur sombre, aux pétales d'un bleu profond tirant presque vers le noir.
«Un Grelos de la mort… murmura-t-elle d'un air admiratif. Ça non plus ça ne pousse pas n'importe où! Tu as trouvé ça où ?»
«C'est… c'est un peu un secret, répondit Sofie un peu plus fort, embarrassée mais aussi légèrement fière. Il y a une vieille fissure dans le mur du palais. Personne n'y prête attention, mais il fait chaud de l'autre côté du mur. Il doit y avoir une cheminée, je crois. Elle pousse juste là, à l'abri du gel. »
Babette sourit, impressionnée malgré elle.
«Ce ne sont pas que des fleurs, tu sais. Ce sont des ingrédients alchimiques, plutôt rares dans la région.»
Sofie la regarda, incertaine.
«Si tu en prends soin et que tu les vends à un alchimiste, tu en tireras bien plus que quelques septims.»
La fillette ouvrit la bouche, puis se ravisa, baissant les yeux vers ses fleurs. L'idée semblait nouvelle pour elle. Aventus, toujours silencieux, la regardait du coin de l'œil. Elle était devenue une ombre, une présence discrète dans les rues glaciales. Une enfant oubliée, un peu comme lui.
Babette finit par se relever et lui tendit la main.
«Allez, debout. Nous avons traîné ici bien assez longtemps!»
Il obéit, enfilant sa tunique à moitié sèche et sa cape pour se protéger du vent mordant. Babette jeta un dernier regard à Sofie, puis tourna les talons, s'éloignant d'un pas léger. Aventus lui emboîta le pas, mais une hésitation le retint. Il se tourna une dernière fois vers Sofie, et la salua d'un signe de la main. Sans attendre de réponse, il suivit Babette, laissant derrière lui la ville enneigée, les flammes mourantes du feu de fortune, et une enfant aux mains pleines de fleurs.
