TOMBER v.i. [auxil. être] (lat. pop. tumbare).

I. Choses.


4. Être attaché, fixé par une extrémité et pendre librement.


Combien de temps devait-il rester dans cette posture exténuante ?

Le détective en vint à souhaiter s'être confié à son colocataire, tout du moins lui dire où il se rendait. Mais non, il fallait qu'il joue la carte du mystère, qu'il attrape ce gang bien avant Lestrade. Qu'il prouve être toujours en avance sur leurs lents cerveaux, trois pas avant les autres.

Il en résultait que Sherlock se retrouvait pendu par les pieds, à la poutre maîtresse d'un hangar favorisé par les individus douteux qu'il pistait depuis leurs premiers mouvements. Hangar à l'intérieur duquel les malfrats se retrouvaient pour préparer et entasser leur matériel. Les chances qu'un docker ou un gardien pénètre dans les lieux en cette heure avancée de la nuit étaient faibles.

Peut-être bien que s'annoncer au beau milieu de leur réunion pour démontrer que chacune de leur voie de passage était connue de lui, les mettre devant le fait accompli, pour finir par téléphoner à l'inspecteur devant eux, le tout saupoudré d'une arrogance à toute épreuve, n'était pas la meilleure des idées.

Ah, il était intelligent, il était magnifique, le détective consultant numéro un au monde ! Il s'était fait avoir comme un débutant. Si Lestrade et Donovan arrivaient les premiers sur les lieux, il ne finirait jamais d'en entendre parler au Yard.

Agacé, Sherlock se contorsionna une nouvelle fois pour venir attraper les liens au-dessus de ses chevilles, se redressant lentement dans le bon sens. Tant qu'il escaladait sa corde, il respirait mieux et pouvait réfléchir sans s'encombrer de l'afflux de sang engorgeant son cerveau.

Le jeune homme ressemblait à une espèce de marsupial se hissant sur une liane, et il détestait l'idée d'être découvert ainsi recroquevillé, tel un enfant apeuré à l'idée de tomber. La posture était désagréable, mais au moins le sang circulait dans le bon sens, même s'il fallait solliciter rudement les muscles de ses épaules et de son dos pour se maintenir dans cette position.

Le brun aurait voulu se hisser jusqu'à la poutre, mais la vague de nausée émergeante l'en dissuada. Il se surprit à souhaiter que le premier à arriver fut John lancé à sa recherche. Au moins l'humiliation serait légèrement plus supportable et resterait entre eux deux.

Juste quand le cadet Holmes émit cette pensée, des pas mesurés, en cadence avec une canne – non, un parapluie – se firent entendre.

Sherlock grogna sourdement.

Pas ça !

La voix raffinée l'interpella de toute sa hauteur :

« Bien le bonsoir, mon cher frère, tu t'amuses bien ? As-tu été laissé à sécher sur ton fil ? Je croyais que ton manteau ne supportait que le nettoyage à sec...

Mycroooft... Un mot de plus et je jure que je te vomis sur la tête. »

En voyant blêmir son frère, Sherlock renifla, retenant un sourire.

« Je n'exagère même pas ; ça fait trop longtemps que je reste la tête en bas, avoua piteusement le plus jeune.

— On va songer à te libérer, en ce cas. Je te garderais volontiers là-haut jusqu'à l'arrivée de ton cher docteur pour immortaliser cette vision rare, mais je ne tiens pas à ruiner mon costume. »

Tout en discourant, le plus âgé parcourait des yeux le hangar, évaluant la situation. Il déplaça quelque peu des paquets de toiles, grimaçant quand l'épaisse couche de poussière macula ses gants.

« Il y a là assez de bâches pour amortir ta chute, et je crois pouvoir prendre appui sur ces caisses pour te rejoindre là-haut. »

Mycroft s'assura une dernière fois que son frère pouvait atterrir sans grand dommage, puis entreprit de grimper son escalier improvisé.

« Vraiment, tu m'auras tout fait faire, Sherlock... »

Il lui tendit son canif, s'offrant en support pour donner le temps à son frère de défaire ses liens.

Le cadet Holmes s'assujettit solidement d'une seule main, travaillant à sectionner l'épaisse corde. Il conserverait sûrement les marques sur ses chevilles pendant quelques jours. Quand les dernières fibres cédèrent, il eut un soubresaut, serait tombé si son frère ne s'était pas empressé de le stabiliser.

Oscillant, un peu étourdi, il attendit les directives de son aîné.

« Et maintenant ? Je suis trop décalé par rapport aux caisses ; si tu essayes de me retenir, tu vas tomber avec moi.

— L'histoire de ma vie, cela... Laisse-toi tomber, Sherlock. »

Le brun plia les genoux, se laissa chuter librement, relâchant sa prise, confiant dans son frère. Et s'écrasa dans les paquets de toiles comme un raisin sec dans le porridge.

Mycroft eut une brève envie de rire quand son frère tomba disgracieusement dans les bâches, s'enfonçant mollement, jurant comme un charretier, se débattant pour retrouver le sol ferme. L'aîné n'en laissa cependant rien paraître.

« Te sens-tu de marcher ?

— Et si je dis non, tu vas me porter à la force de tes bras ? »

Mycroft leva les yeux au ciel. Il descendit de son perchoir, saisit le coude de son cadet pour l'entraîner.

« Je vois que tu n'as pas de mal, après tout. Allons-y. »

Le brun piétina, se dandina d'un pied sur l'autre, soudain hésitant.

« Mycie ? Merci... d'être venu me chercher. »

Et s'esquiva aussitôt, passant devant son aîné pour ne pas laisser deviner son expression. Il ne voulait pas attendre une réponse, qu'il craignait peut-être.

Mycroft lui emboîta le pas, soupirant. Sentiments...