Chapitre 1 : La fin de tout

Le vent d'automne balayait les feuilles mortes autour du banc où Jade était assise, emmitouflée dans son manteau trop fin. L'air était frais, piquant. Elle aimait bien ce froid-là. Celui qui réveille, qui tranche, qui anesthésie les douleurs internes par des frissons bien réels. Mieux valait ça que de ressentir l'humiliation.

Ses doigts tremblaient autour de son gobelet de café. Pas de fatigue, pas de froid. Juste le contrecoup. Une semaine. Sept jours qu'elle avait claqué la porte de l'appartement d'Enzo sans se retourner. Elle l'avait trouvé là, dans leur lit, avec une autre. Sans honte. Sans excuse.

Elle avait voulu crier. Pleurer. Frapper. Mais rien n'était sorti. Elle s'était contentée de le regarder, longuement, puis de partir. Silencieusement. Une dignité féroce mêlée à une rage silencieuse.

Son téléphone vibra.

Alessia.

—T'es où meuf ? On devait se voir à midi !

—Désolée… j'ai eu besoin de respirer un peu. Je suis au parc. Tu peux venir ?

Dix minutes plus tard, des talons claquèrent contre le sol et une tornade de boucles brunes surgit : Alessia, fidèle à elle-même, les bras chargés de viennoiseries.

—T'as une tête de déterrée, bébé. T'as dormi ?

— Pas vraiment, répondit Jade sans lever les yeux.

— J'ai apporté des croissants. Et un chausson aux pommes, ton préféré. Si même ça te tente pas, c'est que t'es au fond du gouffre.

Elle s'assit à ses côtés, glissant une main sur son dos.

— Tu veux en parler ? Ou tu veux juste qu'on mange et qu'on dise du mal des hommes ?

Un sourire triste étira les lèvres de Jade.

— Je crois que j'ai plus envie de parler. Même si je dis la même chose en boucle.

—Répète autant que tu veux. Je suis pas payée, mais je suis bonne psy.

Jade prit une inspiration.

—Ce qui me tue, c'est pas qu'il m'ait trompée. C'est que je l'ai pas vu venir. J'étais à fond dans notre avenir, nos projets… alors que lui, il me trahissait dans notre propre lit.

—Parce que t'es quelqu'un de bien, Jade. Tu crois encore au respect, à la loyauté. Enzo, lui, c'est qu'un sale égoïste qui mérite de marcher pieds nus sur des LEGO pour l'éternité.

—J'ai honte, tu sais. Je me dis que tout le monde l'a peut-être vu sauf moi.

—Non. Il est juste très bon acteur. Et puis t'étais amoureuse, t'avais confiance. Ce n'est pas une faiblesse. C'est ce qui fait de toi quelqu'un de vrai.

Le silence s'installa un instant, bercé par les bruits du parc.

—Tu sais quoi ? J'ai décidé d'arrêter avec les relations. Les hommes, les plans foireux, les faux espoirs. Terminé. Je me concentre sur moi. Ma mère. Mon avenir. Et ce stage, surtout.

—Et moi, je suis ton garde du corps émotionnel. Dès qu'un mec louche s'approche, je lui jette mon talon dans la figure.

Jade éclata de rire, un vrai, le premier depuis des jours. Elle releva enfin les yeux… et son regard accrocha une silhouette au loin.

Un homme. Grand. Élégant. Vêtu de noir. Appuyé nonchalamment contre une voiture luxueuse. Il portait des lunettes de soleil alors que le ciel était gris, mais ce n'était pas ça le plus frappant. C'était son aura. Froid. Sûr de lui. Inaccessible. Il ne regardait personne, mais on le regardait tous.

— T'as vu ce mec ? On dirait un personnage sorti d'un roman noir.

—Ou un type qui a trop regardé Peaky Blinders.

—C'est clairement un problème sur pattes. Tu sens l'ennui à dix kilomètres.

— Alors t'as tout intérêt à continuer à faire ta 'pause des hommes', hein. Lui, c'est du danger en costard.

— T'inquiète. De toute façon y a aucun moyen pour qu'on se croise quelque part, t'as vu sa classe ?

Mais au fond d'elle, une petite voix murmurait : Tu viens peut-être de croiser celui qui changera tout.

Alors qu'elle grignotait sans appétit le chausson aux pommes, son téléphone vibra de nouveau. Cette fois, l'écran afficha : « Maman. » Elle hésita. Juste une seconde. Puis décrocha.

—« Allô, Maman ? »

La voix douce et rassurante de Donna s'éleva, familière, réconfortante.

—« Ma chérie ! Je t'appelle depuis ce matin, tu ne réponds pas. Tout va bien ? »

Jade échangea un regard avec Alessia avant de répondre, forçant un ton léger.

—« Oui, oui, désolée… J'étais dehors, j'ai pas vu les appels. »

—« Tu n'as pas mangé, hein ? Je te connais. Depuis que tu es partie de la maison, tu ne fais plus attention à toi. »

Un sourire tendre étira ses lèvres.

—« Je viens de manger avec Alessia, t'inquiète pas. »

—« Tant mieux, et tu feras un bisous à Alessia de ma part, ok ? Bon, écoute, je ne veux pas te presser… mais maintenant que tu as ton diplôme en poche, il faudrait que tu penses à chercher un stage. Ou même un vrai travail. Les entreprises ne courent pas les rues, Jade, et tu as un potentiel énorme. »

Jade soupira doucement.

—« Je sais, Maman. J'y pense. C'est juste… un peu beaucoup en ce moment. »

—« Je comprends. Mais tu sais ce que je veux, hein ? Que tu ne dépendes de personne. Que tu sois fière de toi. Et que tu n'aies besoin de personne pour réussir. »

Jade baissa les yeux, la gorge un peu serrée.

—« Je te le promets. »

—« Tu es forte, ma fille. Et tu vaux mille fois mieux que ce garçon. Je le sais, même si tu ne me dis pas tout. »

Elle resta figée. Même au téléphone, sa mère sentait tout.

—« Je t'aime, Maman. »

—« Moi aussi. Appelle-moi ce soir, d'accord ? »

—« Promis. »

Elle raccrocha lentement. Le regard perdu dans le vide.

Alessia, silencieuse, posa sa main sur la sienne.

— Ta mère est une reine.

— Elle mérite mieux. Et je vais tout faire pour lui offrir mieux.

Le regard de Jade se perdit à nouveau vers la silhouette de l'homme en noir. Toujours là. Toujours aussi distant.

Elle ne savait pas encore que cet inconnu allait bouleverser tout ce qu'elle croyait maîtriser…