Des trucs de sœurs (2)
Le lendemain, lorsque Joyce emmena ses filles en voiture les déposer devant leurs écoles respectives, Dawn était toujours un peu sous le choc. Se voir brusquement renvoyée six ans en arrière et transplantée dans son corps d'enfant n'était pas chose facile à accepter. Elle n'avait pour ainsi dire pas dormi, mais ses cogitations nocturnes lui avaient permis de se faire une vague idée de sa situation.
Dawn avait côtoyé Anya: elle n'ignorait pas l'existence des démons de vengeance. Elle savait, en principe, quels étaient leurs pouvoirs et leur manière de procéder. Elle devinait que la conseillère pédagogique avait été un démon de vengeance, et que ce qui lui était arrivé résultait du souhait qu'elle avait prononcé. Au fond, les conséquences auraient pu être pires: Dawn tremblait de frayeur rétrospective à l'idée qu'elle était passée à un cheveux de prononcer un souhait cruel, qui aurait pu empirer les choses pour Buffy et leurs amis. Elle se promettait d'éviter soigneusement d'employer le verbe «souhaiter» à l'avenir.
Par chance, son souhait avait eu des effets positifs. Dawn était retournée dans son passé – en fait, le passé fictif qu'elle n'avait pas vraiment vécu, mais dont les moines avaient construit le souvenir – avant que le malheur ne s'abatte sur la famille Summers. Retrouver sa mère vivante avait été une immense joie. Dawn était fermement résolue à faire tout ce qui serait en son pouvoir pour éviter que Joyce ne meurt à nouveau, et pour que Buffy n'ait jamais à sauter de la tour. Elle ne savait pas très bien comment s'y prendre, toutefois. Comment empêcher quelqu'un de mourir d'une tumeur au cerveau? Et que faire au sujet de Gloria? Il lui faudrait en trouver les moyens. Heureusement, elle disposait d'un peu de temps. Si les événements se déroulaient comme dans la version qu'elle avait connue, elle avait cinq ans pour changer le cours des choses.
En attendant, elle se promettait de soutenir Buffy de son mieux. Dawn savait que sa grande sœur avait traversé de douloureuses épreuves au cours de ses quatre premières années à Sunnydale. Elle espérait pouvoir lui éviter de souffrir autant, cette fois. Retrouver une Buffy âgée de seize ans, aux yeux encore plein de vie, lui donnait la volonté de protéger l'étincelle qui brillait dans le regard de sa sœur. De ne jamais la laisser devenir l'épave aux yeux inexpressifs qu'avait été Buffy – dans ce qui était désormais l'autre vie de Dawn – après sa mort et sa résurrection.
Même si, là encore, elle n'avait pas la moindre idée de la manière de s'y prendre.
Ce qui la chagrinait le plus, c'est que Buffy semblait lui en vouloir, l'ignorait et ne lui adressait le moindre mot qu'avec une visible réticence. Dawn n'était pas idiote. Elle savait que les souvenirs créés par les moines incluaient bon nombre de disputes entre elle et sa sœur. Elle ne gardait pas le souvenir précis de chacune d'elles, mais elle supposait que le souhait l'avait renvoyée dans le passé juste après une de ces disputes. Cela avait sans doute été une dispute particulièrement féroce pour que Buffy lui en garde autant de rancune. C'était frustrant: après avoir connu l'affection et la proximité qui avait existé entre elles au moment où leur mère était tombée malade, puis lorsque Buffy avait dû assumer le rôle de parent, et par-dessus tout après avoir vu sa sœur offrir sa vie pour sauver la sienne, Dawn aspirait désespérément à construire entre elles une relation plus saine. Mais elle commençait à comprendre qu'il lui faudrait le mériter.
C'était à son tour de se battre pour les êtres qu'elle aimait.
Au moment de déposer Buffy au lycée de Sunnydale, Joyce lui prodigua quelques encouragements et recommandations. Son inquiétude était visible, et bien compréhensible après le désastre du lycée Hemery à Los Angeles. Buffy la rassura de son mieux. Dawn lui souhaita de tout cœur une bonne journée, mais sa grande sœur l'ignora, ce qui lui causa un petit pincement au cœur. Dawn se demanda ce que Buffy allait devoir affronter pour son premier jour au lycée. Le lycée qui était bâtie sur la Bouche de l'Enfer. Elle allait certainement rencontrer M. Giles. Sans doute aussi Alex et Willow. Mais lui faudrait-il déjà affronter un démon ou une autre menace surnaturelle?
Dawn n'en savait rien. Pendant sa première année à Sunnydale, Buffy avait fait de son mieux pour dissimuler à sa famille son fardeau de Tueuse, et n'avait rien révélé à sa sœur de ses combats. Dawn ignorait tout des adversaires auxquels Buffy avait dû faire face cette année-là. Elle soupira: ne sachant rien de précis,elle risquait de ne pas pouvoir être d'une grande aide. Mais Buffy s'en était sortie la première fois: peut-être qu'il valait mieux ne rien changer à cette première année, pour ne pas risquer d'empirer les choses. Et se contenter de témoigner à Buffy son soutien moral.
Du reste, Dawn avait sa propre bataille à mener: son école l'attendait.
Lorsque sa mère la déposa devant sa nouvelle école, qui était aussi son ancienne école, Dawn se sentit étrangement troublée. Elle s'était imaginé que revivre ses années d'enfant serait facile, avec son expérience et sa maturité d'adolescente. A sa grande surprise, elle se sentait aussi intimidée et embarrassée qu'en vivant pour la première fois son arrivée à Sunnydale.
Cette sensation ne la quitta pas de la journée. Elle était gauche, maladroite, timide, à la fois soucieuse de s'intégrer et craintive au moment d'aborder les autres, et ses souvenirs des situations déjà vécues ne lui furent d'aucune aide. Elle se dégonfla au moment de parler à Janice, sa future meilleure amie, et rougit comme une pivoine, de confusion et de honte, en entendant deux autres filles qui semblaient rire et se moquer d'elle à voix basse. Elle dut se retenir d'aller se cacher dans les toilettes pour pleurer. M. Stoker, l'enseignant à la mine sévère qui l'avait effrayée quand elle était petite, l'effrayait toujours autant. Et quand un garçon la bouscula dans la cour de récréation, elle fut saisie d'une colère irrationnelle qui l'étonna. D'une manière générale, toutes les émotions qu'elle ressentait étaient vives et intenses.
A la fin de la journée, elle se trouva forcée de se rendre à l'évidence: elle était réellement redevenue une petite fille, physiquement et psychologiquement. Elle gardait la mémoire de sa vie d'avant, mais rien de plus.
Ça n'allait pas faciliter ses projets.
Le soir venu, rentrée à la maison, Dawn fit ses devoirs avec soin. Elle pouvait au moins faire ça. Puis elle se sentit triste. Buffy ne voulait toujours pas avoir affaire à elle, et elle ne comprenait pas pourquoi.
Joyce, voyant sa plus jeune fille assise dans le salon, désœuvrée et maussade, alla s'asseoir à côté d'elle et la prit tendrement dans ses bras.
«Eh bien, pourquoi ma petite chipie a-t-elle l'air si soucieuse?»
Dawn ne put s'empêcher de sourire en entendant son surnom d'enfant. En d'autres circonstances, cela aurait pu l'embarrasser ou l'irriter mais, après avoir affreusement souffert de la mort de Joyce dans son autre vie, elle recevait avec bonheur et reconnaissance toutes les marques d'affection de sa mère retrouvée. Elle ne songea même pas à protester lorsque Joyce l'attira sur ses genoux: l'un des avantages de son rajeunissement était de lui permettre de se laisser chouchouter, et elle avait bien l'intention d'en profiter.
«Maman, demanda-t-elle d'une petite voix, est-ce que tu sais pourquoi Buffy m'en veut?»
Joyce soupira, puis répondit avec hésitation:
«Dawn, chérie… Je ne veux pas te faire de reproches… Je sais que tu as traversé une période très difficile à cause… de notre séparation à ton père et à moi… Quitter Los Angeles n'a pas été facile non plus… J'aurais donné n'importe quoi pour te protéger de tout ça… Mais tu dois te mettre à la place de ta sœur. Elle aussi, elle en a souffert, et ce qui est arrivé à notre famille n'était pas sa faute… Ce n'est peut-être pas bien que je m'immisce dans une querelle entre sœurs, mais ce qui tu lui as dit… Tu es allée trop loin, Dawn. Je n'ai pas tout entendu, mais je sais que tu as employé des mots très durs. Tu ne peux pas t'attendre à ce qu'elle passe l'éponge instantanément après ça.
– Des mots très durs? demanda Dawn avec un serrement au cœur.
– Après... après l'incendie au Lycée Hemery… Tu lui as dit qu'elle était folle, que tu la détestais… Que c'était de sa faute si votre père était parti… Qu'elle aurait mieux fait de rester à la clinique pour toujours à ressasser ses histoires de vampires… Ta sœur t'aime beaucoup, Dawn, même si elle ne le montre pas toujours… Mais tu l'as vraiment blessée.»
Dawn se mordit les lèvres. Des souvenirs à demi-enfouis, refoulés tant bien que mal, affluaient maintenant à son esprit. Tout ce que sa mère venait de lui dire était vrai. Son vœu l'avait renvoyée juste après la pire dispute qu'elle ait jamais eue avec Buffy.
