Chapitre 1 – Le silence entre deux mondes
Draco se leva au son doux et régulier de son réveil, une vieille horloge à aiguilles qu'il avait récupérée dans une brocante du quartier. Le soleil filtrait à travers les rideaux crème de son appartement modeste, projetant des reflets dorés sur les murs nus. Il s'étira lentement, caressa machinalement la tête de Potty, le chat noir recroquevillé à ses pieds, puis se leva sans un mot.
Il aimait les débuts de journée comme celui-ci. Le calme, la lumière douce, l'odeur du café qui allait bientôt envahir la cuisine… Rien ne semblait urgent. Rien ne le rappelait à autre chose que ce qu'il était aujourd'hui : un bibliothécaire discret dans une petite ville sans histoires, sans passé encombrant. Juste un homme parmi d'autres.
La météo à la radio annonçait un grand soleil pour toute la semaine, des températures idéales et une stabilité réjouissante. Draco sourit en entendant le bulletin, tout en plaçant avec soin ses dossiers dans son sac de toile usé. Il enfila une chemise pâle, ajusta ses manches devant le miroir de l'entrée et attrapa sa clef. Potty miaula doucement.
— Ne t'inquiète pas, je ne rentre pas tard. Tu veilleras sur l'appartement ?
Potty sauta sur le rebord de la fenêtre, comme pour lui répondre. Draco quitta l'appartement dans un claquement de serrure, inconscient que ce jour, si banal en apparence, allait tout faire basculer.
À la bibliothèque, l'ambiance était familière. Calme. Apaisante. Les étudiants passaient en silence entre les rayonnages, les visiteurs posaient des questions anodines, et Draco répondait avec efficacité, un sourire poli sur les lèvres. Il classait, référençait, réparait des reliures anciennes avec une précision presque maniaque. Il aimait ça. Il n'y avait rien à deviner, rien à prouver. Juste faire ce qui devait être fait.
Sa collègue, une femme d'une cinquantaine d'années au chignon sévère mais au cœur tendre, lui lança en fin de journée :
— Tu as vu comme le temps a changé ? On ne peut vraiment plus se fier aux prévisions.
Draco leva les yeux. Là où le matin avait promis une lumière dorée, le ciel était désormais chargé de nuages lourds et gris. Une brise fraîche s'engouffrait sous la porte vitrée.
— Prenez mon parapluie, dit-il en allant le chercher dans la réserve. J'en ai un autre.
— Tu es sûr ?
Il acquiesça d'un signe de tête.
Elle le remercia chaleureusement avant de partir. Une fois seul, Draco jeta un dernier regard au dehors. L'air avait changé. Quelque chose clochait. Une tension sourde, difficile à nommer, lui nouait le ventre.
Il ferma la bibliothèque à double tour, rangea machinalement ses affaires et se prépara à traverser la place à découvert. Il n'avait pas vraiment de deuxième parapluie. Ce n'était pas bien grave. La pluie n'avait jamais tué personne.
Mais alors qu'il avançait d'un pas vif, le vent se leva brusquement, glacial, mordant, et la pluie se transforma en un rideau opaque. Puis, il le sentit.
Un froid qui n'avait rien de naturel. Une peur ancestrale, diffuse, qui remontait dans ses os.
Il s'arrêta net.
Un mot traversa son esprit comme une évidence étrangère : Détraqueur.
Il ne savait pas ce que cela signifiait, mais son corps réagit avant sa pensée. Ses jambes se figèrent, ses poings se serrèrent. Et soudain, des souvenirs — des éclats sombres — se mirent à surgir dans sa mémoire. Des cris, du sang, un serpent gigantesque, des couloirs humides, la douleur…
Il suffoqua. Sa gorge était sèche. Il allait mourir ici, il le savait. Seul, au milieu de cette rue sans nom, sans comprendre pourquoi.
Puis, une main surgit de l'ombre. Grisâtre, luisante, visqueuse, couverte de croûtes sombres et boursouflées. Elle s'accrocha à son col avec une force démesurée et le souleva du sol, comme s'il ne pesait rien. Draco sentit l'air lui manquer, ses pieds quitter le pavé trempé, et une terreur aveugle le saisir jusqu'au creux des reins.
Une brume noire l'entourait, avalant chaque lueur. Des pleurs d'enfant, des cris, sa propre voix, un nom qu'il ne comprenait pas… Il perdit toute notion du temps. Toute volonté. La chaleur. Le souffle.
Et puis une lumière.
Argentée. Immense. Une silhouette galopante, irréelle, faite de pure énergie.
Elle fendit la brume comme un éclair sacré. Une créature d'une beauté surnaturelle, un être composé de lumière et de grâce, bondit au cœur de la scène. Le Détraqueur hurla — un cri sans bouche, une agonie de vide — et recula aussitôt, relâchant Draco, qui s'écrasa au sol, trempé, tremblant, brisé.
Avant de s'évanouir, il leva les yeux une dernière fois. Deux yeux verts le fixaient, pleins d'un mélange de rage, de peur et de soulagement.
Une seule pensée lui traversa l'esprit :
— Potter.
