Chapitre 2 – Fracture
Harry était rentré tard de mission. Trop tard pour dîner, trop tôt pour espérer dormir. La nuit avait été longue, ponctuée de fausses pistes, de sorts de protection qui dissimulaient des ruines, et de témoins trop effrayés pour parler. Une mission comme tant d'autres depuis la fin officielle de la guerre, dans cette paix bancale qu'il ne croyait plus vraiment.
Il posa sa cape sur le dossier d'une chaise, passa une main dans ses cheveux humides et se servit une tasse de thé brûlant. Dans la maison du square Grimmaurd plongé dans le silence, seules les aiguilles de l'horloge résonnaient. Teddy dormait à l'étage, bercé par le ronron d'un vieux tourne-disque. Ron lui avait laissé un message sur son miroir – il avait encore râlé contre les bureaucrates du Département des Jeux et Sports magiques. Hermione avait promis de passer le lendemain avec un dossier sur les derniers mouvements du groupe extrémiste qu'ils traquaient.
Et lui, il se sentait vidé.
Il s'installa sur le rebord de la fenêtre, scrutant l'obscurité, le regard absent. Il pensait aux morts. À ceux qu'ils avaient perdus cette année. Millicent Bulstrode. Gregory Goyle. Daphné Greengrass. Theodore Nott, retrouvé à temps mais plongé dans le silence de Sainte-Mangouste. Blaise Zabini et Pansy Parkinson placés sous protection rapprochée. Tous issus de la même promotion. Tous ciblés.
Et l'un d'eux manquait toujours à l'appel.
Draco Malfoy.
Harry avait feuilleté mille dossiers, croisé mille visages dans ses missions, sans jamais tomber sur une seule trace concrète de lui. Jusqu'à croire qu'il était mort. Jusqu'à ce soir-là.
La douleur vint sans prévenir.
Brusque. Lancinante. Un éclair sous les côtes, une brûlure ancienne, familière, comme une corde tirée trop fort à l'intérieur de lui. Il lâcha sa tasse qui explosa sur le parquet.
Il n'eut même pas le temps de crier.
Son corps bougea tout seul. Sa baguette en main, il transplana dans une gerbe de lumière sans même savoir pourquoi.
Il atterrit dans une ruelle battue par la pluie, à moitié vide, à moitié dévorée par les ombres. Le froid était glacial, surnaturel. La magie satura aussitôt l'air autour de lui : noire, mouvante, dévorante.
Il entendit le hurlement d'une créature, une plainte de néant. Il la vit alors. Un Détraqueur. Puis un autre, plus loin. Et au milieu d'eux, un corps suspendu dans les airs, tenu par une main décharnée et monstrueuse.
Un cri lui échappa — pas un cri de peur, mais de reconnaissance. Malfoy.
Sans penser, il brandit sa baguette :
— Expecto Patronum !
Une lumière argentée jaillit de lui comme un souffle vital, galopant dans l'air en un cerf majestueux. Le premier Détraqueur recula aussitôt, repoussé par la lumière. Le second s'évanouit dans la brume.
Harry accourut. Draco s'effondra au sol, inconscient. Il respirait à peine. Les yeux mi-clos, la peau trempée, les traits figés dans une terreur encore fraîche. Sa chemise était déchirée au col, sa joue griffée. Il était plus mince que dans son souvenir.
Harry tomba à genoux.
— Bordel, murmura-t-il, les doigts déjà sur sa gorge pour chercher un pouls. C'est pas vrai...
Il chercha une identification. Un badge. Un nom sur sa clef. Et il le vit : Draco Malfoy, employé des archives municipales.
Pas un masque. Pas une couverture. Une vraie vie. Une vie sans magie.
Harry resta là, sous la pluie, incapable de détourner les yeux. Quelque chose en lui refusait de le laisser là. Il le souleva précautionneusement, sentit le poids léger de son corps, et transplana avec lui.
Il ne l'amena pas à Sainte-Mangouste.
Il n'aurait pas su expliquer pourquoi. Peut-être à cause du nom. Peut-être à cause du regard. Ou de l'appel, ce mot brûlant lancé au milieu du néant. Il l'avait senti vibrer jusque dans sa magie.
Il le déposa sur le lit d'appoint, dans la pièce qu'il réservait à Teddy quand il faisait des cauchemars. Puis il appela Hermione.
— Il est stable, dit-elle quelques minutes plus tard en s'éloignant du lit, baguette encore en main. Il n'a pas été blessé physiquement. Son esprit, par contre... il est protégé par quelque chose. Un sort d'oubli, ou une altération profonde. Rien de dangereux en soi. Mais solide.
Harry, debout dans l'encadrement de la porte, serrait les poings.
— Il m'a appelé. Je l'ai senti dans ma magie. Ce n'était pas une coïncidence.
Hermione acquiesça, pensive.
— Peut-être un sort d'appel. Quelque chose mis en place pour te prévenir s'il était en danger. On en avait évoqué la possibilité avec Blaise, tu te souviens ? Il disait que connaissant Narcissa, elle aurait trouvé un moyen de protéger son fils. Il en était persuadé. Il n'avait aucune preuve, mais il pensait qu'elle aurait tout fait pour lui permettre une vie meilleure, loin de tout ça.
Il hocha la tête, absorbé.
— Peut-être que sa mémoire est altérée... qu'il ne se souvient pas de tout... mais il a murmuré mon nom. « Potter ». Comme un réflexe.
— C'est déjà énorme, répondit-elle doucement. Il y a donc des brèches. Des traces. Ce n'est pas un oubli total. Narcissa voulait le protéger, pas l'effacer.
Elle le fixa un instant, puis ajouta :
— Si tu veux qu'il reste ici quelques jours, je peux couvrir tes absences au Bureau.
Harry ne répondit pas tout de suite. Il regardait Draco dormir. Mouillé, fragile. Le front plissé, comme s'il rêvait d'une guerre qu'il avait oublié avoir vécue.
Un mouvement agita ses doigts, comme s'il cherchait inconsciemment quelque chose. Une baguette absente. Un geste oublié.
Harry murmura :
— Je veux comprendre. Et s'il est encore en danger… je veux être là.
Et, silencieusement, il s'assit à côté de lui. Pour veiller. Pour attendre.
Pour ne plus le perdre.
