Chapitre 3 – Fragments

La lumière du matin filtrait à travers les rideaux fins, douce et pâle. Malfoy ouvrit les yeux lentement, sa tête lourde, sa bouche sèche. Il reconnut aussitôt qu'il n'était pas chez lui. Les draps étaient trop épais. L'air sentait le bois ciré, la menthe et quelque chose d'indéfinissable… rassurant.

Il se redressa légèrement, les tempes bourdonnantes. Chaque mouvement réveillait une tension sourde dans son corps, comme si ses muscles se souvenaient mieux que lui de la peur. Et surtout, il ressentait une chose étrange — un vide dérangeant, comme s'il manquait un élément essentiel dans son esprit, quelque chose qu'il aurait dû savoir.

Une silhouette bougea dans la pièce voisine. Il entendit le cliquetis d'une tasse contre un évier, des pas calmes, une porte qu'on pousse doucement. Puis, Harry Potter entra.

Le silence s'installa entre eux, dense, presque irréel.

— Où suis-je ? demanda Malfoy, la voix un peu rauque.

Harry resta près de la porte. Il avait changé de chemise, les cheveux encore humides, l'air plus épuisé que la veille. Il ne portait plus l'uniforme d'Auror, juste un pull simple, gris, qui le faisait paraître plus jeune, plus vulnérable. Humain.

— Chez moi. Tu as été attaqué hier soir. Je t'ai trouvé.

Malfoy fronça les sourcils. Un souvenir diffus remontait en lui, comme un rêve brumeux : un froid intense, une peur sans nom, une silhouette brillante, et… un cerf ? Il secoua la tête.

— Je… je ne me souviens pas vraiment. Juste une ombre. Un froid… et vous.

Harry tiqua à l'usage du vouvoiement, mais ne releva pas. Il s'approcha lentement, sans geste brusque.

— J'ai trouvé ton nom sur ton badge. J'ai reconnu ton visage. Tu te souviens de moi ?

Malfoy le fixa quelques secondes, ses yeux clairs légèrement plissés, comme pour scruter à travers un brouillard mental. Une émotion furtive passa dans son regard — du doute, de la gêne, ou peut-être autre chose. Il y avait une tension, un petit déclic interne qui résistait, mais il n'arrivait pas à en saisir la forme.

Un reste d'agacement. Une pointe de rivalité familière, sans racine claire. Une tension ancienne, comme une corde qu'on aurait oubliée mais qu'on sent encore vibrer.

— Potter, non ? On était à l'école ensemble. On ne s'entendait pas très bien, si mes souvenirs sont bons.

Il y eut un silence. Puis, presque malgré lui :

— Vous avez beaucoup changé.

Un sourire fugace effleura les lèvres d'Harry.

— C'est un bon résumé.

Il y avait tant de choses qu'il aurait pu dire. Qu'il aurait voulu demander. Mais il se contenta d'ajouter, plus bas :

— Tu veux rentrer chez toi ? Je peux te raccompagner.

Il n'insista pas. Malfoy accepta d'un simple hochement de tête. Il avait mal à la tête, et ce regard sur lui — intense, insondable — l'épuisait. Une partie de lui se sentait vulnérable, mise à nu sans savoir pourquoi. Il avait la désagréable impression que Potter en savait bien plus sur lui que lui-même.


L'appartement de Malfoy était à son image : ordonné, sobre, presque impersonnel. Des livres alignés sans passion, des tasses trop propres, quelques cadres au mur — mais sans aucune photo. Une vieille écharpe aux teintes vert et argent, discrètement repliée sur le dossier d'une chaise, semblait n'avoir pas bougé depuis des mois. Les couleurs avaient perdu de leur éclat, mais les mailles usées rappelaient une époque précise. Une maison. Un passé.

Potty, son chat noir, bondit du canapé pour l'accueillir, miaulant en tournant autour de ses jambes. Il s'arrêta net en voyant Harry, le fixa longuement, puis alla s'asseoir à côté de Malfoy, comme un gardien silencieux.

Harry haussa un sourcil.

— Potty ?

Malfoy haussa les épaules, visiblement un peu gêné.

— C'est venu comme ça. Je crois que je trouvais ça… rassurant. Il est très… sensible. Parfois, j'ai l'impression qu'il comprend plus qu'un simple chat.

Harry l'observa un instant, son regard glissant de Malfoy à l'animal.

— C'est un Fléreur, peut-être ? murmura-t-il à mi-voix.

Potty le regardait, impassible, comme s'il attendait qu'on comprenne enfin.

— Un hasard, sans doute, reprit Harry. Ou pas.

À ce moment-là, Potty s'approcha lentement… et se frotta à la jambe de Harry. Malfoy cligna des yeux, surpris. Il ouvrit la bouche, mais aucun mot n'en sortit.

— Il ne fait jamais ça, murmura-t-il, plus pour lui-même que pour Harry.

Il observa l'endroit sans un mot. Tout semblait trop bien rangé, trop vide. Un appartement qui servait à vivre sans s'attacher. Le contraire absolu de ce qu'avait été Malfoy à Poudlard. Le blond provocateur, trop sûr de lui, arrogant, théâtral… avait disparu. Ce qu'il voyait là, c'était un homme fatigué, presque résigné, comme s'il avait passé des années à essayer de s'effacer.

— Merci, dit finalement Malfoy, posant ses clés sur le comptoir. Et… merci pour hier soir.

— Pas de problème.

Potty miaula doucement, comme pour ponctuer l'instant.

Un silence de plus. Harry lui tournait déjà le dos, mais jeta un dernier regard. Il avait beau savoir que Malfoy ne se souvenait pas, quelque chose dans sa posture, dans ses gestes… lui semblait familier. Comme un souvenir effacé qu'on aurait laissé en filigrane.

Et il y avait aussi ce serrement dans sa poitrine — ce malaise insidieux de voir quelqu'un qu'on avait longtemps détesté… avoir l'air si seul.


Harry ne rentra pas tout de suite. Il avait confié Teddy à Andromeda, comme ils l'avaient prévu en cas de mission imprévue. Hermione lui avait conseillé de prendre quelques jours de congé, ce qu'il avait finalement accepté — officiellement pour repos médical, officieusement pour rester à proximité. Les jours suivants, il se posta discrètement au bas de l'immeuble. Il observait, sans intervenir.

Et ce qu'il vit le troubla bien plus qu'il ne s'y attendait.

Malfoy menait une vie moldu presque banale. Le matin, il sortait Potty dans une cour intérieure, parlait peu aux voisins, saluait poliment la boulangère d'en face. Il partait à la bibliothèque municipale, parfois avec un sandwich qu'il oubliait de manger. Il souriait aux enfants, conseillait les étudiants, parlait doucement. Rien dans ses gestes n'était prétentieux ou supérieur.

Mais parfois, Harry voyait son regard se perdre dans une page. Sa main trembler légèrement. Comme si quelque chose voulait surgir — et qu'il le repoussait sans même savoir pourquoi.

Un jour, en fin d'après-midi, une collègue de Malfoy l'arrêta alors qu'il rangeait des ouvrages :

— Monsieur Malfoy ? Vous allez bien ?

— Oui, répondit-il en forçant un sourire. Juste une migraine. Ça passera.

Ce jour-là, à la surprise générale, Potty était apparu à la bibliothèque. Il ne l'accompagnait jamais, d'ordinaire. Mais il s'était glissé sous le bureau de Draco au moment même où celui-ci était arrivé, sans un bruit, et n'avait pas bougé depuis.

Harry, sous sa cape d'invisibilité, le vit lever les yeux vers lui et miauler doucement.

Comme un avertissement.


Un soir, alors que Malfoy rentrait chez lui, un frisson le parcourut sans raison apparente. Il s'immobilisa dans le couloir, la main sur la poignée de sa porte. À l'intérieur, Potty bondit du rebord de la fenêtre, poussa un miaulement rauque, presque avertisseur, et alla se placer face à l'entrée. Le regard du Fléreur semblait percer l'espace, comme s'il sentait quelque chose de dissonant juste derrière la porte.

Malfoy, troublé, ouvrit. Rien. Pas un bruit. Mais le malaise persistait.

Il se frotta les tempes, incapable de dire ce qui l'angoissait autant.


Quelques jours plus tard. Il faisait encore doux, mais les nuages s'étaient amoncelés d'un coup, lourds, bas. Malfoy rentrait de la bibliothèque, seul, une écharpe autour du cou, les yeux fatigués. Il portait la même veste que le jour de l'attaque. Et Harry sentit la magie changer d'odeur. Le froid. L'électricité dans l'air.

Il dégaina sa baguette.

Malfoy s'arrêta en plein trottoir. Ses pas ralentirent. Il sentit, lui aussi. Une angoisse sourde monta en lui. Il se retourna.

Et ce qu'il vit, c'était l'ombre, la silhouette en capuche, le bras qui se lève.

— Non, souffla-t-il, sans savoir pourquoi.

Un éclair de lumière verte fendit l'air.

Harry surgit dans un grondement de tonnerre, sans cape, sans silence. Il lança un sort de protection qui fit exploser les vitres alentours. L'ombre disparut dans un craquement de transplanage.

Et Malfoy, cette fois, vit tout.

Il vit Harry debout entre lui et la mort.

Il vit sa baguette levée, sa mâchoire serrée, ses yeux verts vrillés dans les siens.

Et il se souvint d'une chose. Une seule.

Le froid. La lumière. Et la voix qui avait crié son nom.

Il s'effondra, sans un mot.

Et cette fois, Harry le rattrapa avant qu'il ne touche le sol.