Chapitre 4 – Failles
Le feu crépitait doucement dans la cheminée du salon de Harry. Une lumière dorée réchauffait la pièce, mais l'ambiance était tendue. Ginny, debout près de la fenêtre, observait les nuages lourds à travers la vitre. Harry, assis dans un fauteuil, les coudes sur les genoux, triturait nerveusement une plume cassée. Hermione parcourait des pages manuscrites, annotées à l'encre verte, les sourcils froncés.
— Ce n'est pas un oubliette classique, murmura-t-elle enfin. Ni un sortilège d'amnésie ordinaire. C'est… bien plus subtil.
Harry releva la tête, tendu. Ginny se retourna.
— Subtil comment ?
— Il s'agit d'un enchantement complexe, probablement tissé en plusieurs strates. Un sort de bridage magique couplé à une altération sélective des souvenirs.
— C'est l'œuvre de Narcissa ?
Hermione hocha lentement la tête.
— Tout pointe vers elle. C'est à la fois délicat et profondément protecteur. Elle n'a pas effacé son passé. Elle l'a… enveloppé, pour qu'il vive sans douleur. Sans pouvoir. Sans questions.
Ginny croisa les bras, l'air grave.
— Et toi, Harry… tu fais partie du mécanisme.
Harry arqua un sourcil.
— Il a prononcé ton nom, même inconsciemment. Ça agit comme un appel. Comme si, au cœur du sort, tu étais… un mot-clé.
— Un déclencheur, ajouta Hermione. Pas forcément volontaire, mais profondément lié à ce qu'il ressentait à l'époque. Ce n'est peut-être pas rationnel, mais c'est émotionnellement puissant.
Un silence lourd s'installa.
— Et on peut inverser ça ? demanda Harry.
— Le sort est conçu pour céder. Pas comme une prison, mais comme un cocon. Il suffit de fissurer au bon endroit.
— Mais pas de précipitation, ajouta Ginny. Il doit venir à toi. Pas l'inverse.
Harry acquiesça, l'air pensif. Il se leva et jeta un regard vers le couloir, où la porte de la chambre était entrouverte.
Draco s'éveilla lentement, le visage tourné vers la lumière douce qui filtrait par la fenêtre. Sa respiration était calme, mais son esprit agité.
Un malaise sans forme, une impression de déjà-vu permanente. Comme si ses pensées n'étaient pas à leur place. Comme si une partie de lui hurlait en silence.
Il soupira, s'assit au bord du lit. Pourquoi ce vide ? Pourquoi ne pas savoir ? Cela le rendait fou, par vagues. Il n'aimait pas cette sensation d'être un étranger à sa propre vie.
Potty était là, couché au pied du lit, les yeux mi-clos, mais l'oreille tendue. Il le fixait comme s'il attendait qu'il comprenne.
Puis Harry entra, une tasse fumante entre les mains. Il s'arrêta dans l'encadrement, sans un mot.
Draco le regarda brièvement, puis détourna les yeux. Ce visage — il le connaissait. Pas seulement de souvenirs. De chair. De tension. Il y avait un fil invisible entre eux, et c'était peut-être ça qui l'effrayait le plus.
— Tu es réveillé.
Draco hocha la tête. Il accepta le thé sans rien dire, leurs doigts se frôlèrent brièvement au passage. Draco sursauta à peine perceptiblement, une réaction qu'il ne comprit pas lui-même.
Son regard glissa ensuite vers les mains de Harry. Pas celles d'un bureaucrate. Il les avait vues lever une baguette. Il les avait vues… trembler.
— Tu restes ici, encore un peu ? demanda Harry, assis dans le fauteuil à ses côtés.
— Je suppose que je n'ai pas vraiment le choix.
Ce n'était pas une attaque, mais un constat. Pourtant, Harry tressaillit légèrement.
— Tu as toujours le choix, murmura-t-il. Mais tu n'es pas seul, cette fois.
Potty se leva et, comme mû par une force tranquille, vint s'installer entre eux deux, le dos droit. Il miaula doucement, une seule fois. Puis, presque imperceptiblement, il donna un petit coup de patte dans le vide, comme pour chasser un fantôme que lui seul voyait.
Draco fronça légèrement les sourcils.
— C'est étrange… Il ne fait ça que quand il pense que je vais mal.
Harry ne répondit pas. Mais il ne quitta pas Draco du regard. Être près de lui… lui donnait l'impression de revenir à quelque chose. Un souvenir oublié, ou un écho familier.
Comme un trait d'union.
Dans la journée, Draco s'était levé lentement, flânant dans le petit salon, observant sans vraiment regarder. Un cadre attira son attention : un cliché figé, sans mouvement. Un garçon brun aux traits encore juvéniles tenait dans ses bras un enfant au sourire immense. Draco détourna les yeux, troublé. Il ne savait pas pourquoi, mais l'image lui semblait trop douce pour être réelle.
Plus tard, il ouvrit une armoire à la recherche d'un pull. Une odeur familière monta à ses narines. Menthe et vieux bois. Il y avait là, soigneusement repliée, une vieille couverture qu'il avait la sensation d'avoir déjà touchée. Mais ce n'était pas la sienne.
Il s'arrêta, main suspendue, respiration suspendue.
— Tu peux la prendre si tu veux, dit la voix d'Harry dans son dos.
Draco sursauta légèrement, mais ne se retourna pas tout de suite. Un picotement dans sa nuque.
— C'est… curieux. J'ai l'impression de connaître cette odeur.
Harry ne répondit pas. Il se contenta d'observer, silencieux, les épaules de Draco, plus étroites qu'il ne les avait imaginées.
La nuit suivante, Draco rêva. D'abord de couloirs vides, de murs de pierre froide. Il entendait un son étrange au loin, presque sourd : un battement d'ailes. Comme dans une volière vide où quelque chose d'ancien résiste encore.
Puis des visages flous, des éclats de rire, un badge vert et argent. Une main tendue. Un nom crié. Et puis, l'éclair vert.
Il se redressa en sursaut, le souffle court, la main crispée sur les draps.
Potty était déjà au pied du lit, l'air attentif. Harry arriva quelques secondes plus tard, torse nu sous une chemise entrouverte, les cheveux en bataille.
— Tout va bien ?
Draco secoua la tête, la voix rauque.
— Je ne sais pas… Je crois que j'ai rêvé d'un endroit. D'une école. D'un… souvenir ?
Harry le regarda attentivement, puis demanda à voix basse :
— Ça ressemblait à un château ? Avec des torches, et des couloirs interminables ?
Harry s'assit au bord du lit. Très lentement. Il ne dit rien, mais tendit la main, sans le toucher. Une simple présence.
— Tu te rappelles de quelque chose ?
Draco ferma les yeux, pris d'un vertige.
— Non… oui… C'est flou. Comme une brûlure au fond de la mémoire. Je crois que j'ai été quelqu'un d'autre.
— Tu l'as été, murmura Harry. Mais tu n'es pas seul.
Un silence fragile s'installa entre eux. Harry aurait voulu effleurer sa main, mais se retint. Pourtant, son regard resta accroché au sien, jusqu'à ce que Draco détourne enfin les yeux, troublé.
Le lendemain, Hermione confirma ce que Harry soupçonnait déjà. Ils étaient tous réunis dans la cuisine, Ginny adossée au plan de travail, Potty dormant dans un coin comme s'il appartenait aux lieux depuis toujours.
— Le sort se fissure. Lentement, mais sûrement. Et tu en es la clé.
Elle posa la main sur l'épaule de Harry.
— Peut-être que Narcissa a choisi de te faire confiance, même sans te le dire. Peut-être qu'au fond, elle savait que c'était toi qui pourrais le ramener.
Ginny, sans regarder Harry, ajouta doucement :
— Juste… n'essaie pas d'aller trop vite. Laisse-le venir.
Harry ne répondit pas tout de suite. Il regardait par la fenêtre, pensif. Une bourrasque de vent souleva les feuilles dans le jardin, comme un présage.
Et pour la première fois depuis longtemps… il sentit que ce qui avait été brisé pouvait, peut-être, se reconstruire.
