Chapitre 8 – L'écho sous la peau
Harry ouvrit la porte avant même que Draco ne frappe. Il était là, sur le perron, Potty lové à ses pieds comme un familier, et une écharpe verte et argent froissée dans sa main.
Il ne dit rien tout de suite. Son regard accrocha celui de Harry, et pendant une seconde, tout sembla suspendu.
— Tu rentres ? demanda simplement Harry.
Draco hocha la tête, entra sans un mot. Il n'avait pas quitté son manteau, et glissa ses doigts dans la poche intérieure, sentant sous ses doigts la forme précise de l'enveloppe. La lettre de Narcissa. Toujours intacte. Toujours scellée.
— Hermione passe bientôt, prévint Harry en refermant la porte derrière lui. Elle voulait… vérifier.
Draco haussa un sourcil, sans répondre. Il déposa lentement son manteau sur le dossier du canapé, en silence. L'écharpe resta dans sa main un moment, puis glissa au sol. Il ne la ramassa pas.
Quelques minutes plus tard, on frappa.
Hermione entra, emmitouflée dans un manteau de laine et tenant une petite sacoche médicale. Son regard se posa sur Draco. Elle sourit, doucement.
— Bonjour, Draco.
Il cligna des yeux. Quelque chose le traversa. Il murmura, presque sans s'en rendre compte :
— Granger…
Elle s'arrêta, surprise, mais ne releva pas. Elle s'approcha lentement, sans geste brusque, et sortit de sa sacoche un petit cristal pâle qu'elle approcha du torse de Draco.
— Le sort placé sur toi réagit à tes émotions, à tes souvenirs, expliqua-t-elle doucement. Ce n'est pas un oubliette classique. Narcissa l'a conçu pour que tu survives. Pas pour que tu oublies tout. C'est en train de se fissurer.
Draco baissa les yeux. Il sentit une forme de gêne le traverser, de culpabilité floue.
— Je crois que je te dois des excuses. Même si je ne sais pas encore pourquoi.
Hermione sourit, sincère, et répondit avec douceur :
— Tu n'as pas à t'excuser pour des souvenirs que tu ne possèdes pas. Ce qui compte, c'est ce que tu fais avec ceux qui reviennent.
Elle jeta un coup d'œil à Harry, puis ajouta:
— Ginny continue à chercher dans les archives du Département des Mystères. Si quelqu'un peut comprendre la logique d'un sort pareil, c'est elle. Elle tient à ce que tu ailles bien, même si elle ne l'avouera pas.
Draco tressaillit légèrement à cette mention. Une fille rousse. Une silhouette vive. Un éclat de rire dans une cour. Il releva les yeux vers Potter, brièvement. Une expression étrange traversa son regard — un mélange de trouble, de curiosité, peut-être un soupçon de jalousie mal assumée.
— Je ne pensais pas qu'elle… deviendrait ça, dit-il bas.
— Elle t'a toujours considéré comme plus complexe que tu voulais le montrer, répondit Hermione simplement.
Elle effleura l'épaule de Draco avec une prudence respectueuse, puis s'éclipsa.
Dans le salon, Draco resta debout, immobile. Harry lui tendit l'écharpe tombée, mais Draco recula d'un pas. Ses épaules étaient tendues. Son regard fixe.
Une pensée brutale le traversa. Granger, qui le regardait sans peur. Weasley, qui cherchait pour lui. Et Potter, qui le protégeait. Qui restait. Qui soutenait. Il ne comprenait pas pourquoi. Mais c'était là, tangible.
— Tu ne peux pas juste… me regarder comme ça, murmura-t-il. Comme si j'étais… innocent.
— Tu l'étais. Plus que tu ne crois.
Draco serra les dents. Son cœur cognait trop fort.
— Tu dis ça, mais tu sais tout, pas vrai ? Tu sais ce que j'ai oublié, ce que j'étais. Tu… tu étais là. Quand j'ai trahi l'école. Quand… j'ai ouvert cette putain de porte.
Il respirait fort. Sa voix était cassée.
— Pourquoi moi ? Pourquoi tu me suis ? Pourquoi tu m'as sauvé ?
Harry fit un pas vers lui. Lentement. Il parlait bas, mais chaque mot portait.
— Parce que je t'ai vu. Ce jour-là. Tu tremblais. Tu n'as pas voulu. Tu étais un enfant pris dans quelque chose qui te dépassait. Et tu as baissé les yeux. C'est ça que je n'ai pas oublié.
Il marqua une pause.
— Et parce que toi aussi… tu m'as sauvé. Plusieurs fois. Même si tu t'en souviens pas.
Draco se figea. Quelque chose remonta, brusque. Une onde de trouble. Il voulut parler, mais sa gorge se serra. Il détourna les yeux.
— Pourquoi est-ce que ça me touche autant ? souffla-t-il, presque pour lui-même.
Il recula encore, puis chancela. Il se laissa glisser à genoux, le souffle court.
Harry voulut s'approcher. Draco leva les yeux vers lui. Il le fixa intensément. Et dit, presque dans un souffle:
— C'était toi… dans le couloir. Quand tout s'est brisé.
Harry posa doucement ses mains sur les épaules de Draco pour le soutenir, comme s'il pressentait qu'il allait vaciller encore. Leurs fronts étaient presque au même niveau. Le souffle de Harry effleurait la peau de Draco. Leurs genoux frôlaient à peine. Une chaleur lente montait.
Et là —
Le flash.
La grande porte de Poudlard. Le froid. Des ombres capuchonnées. Des cris. Une voix qui hurle son nom. La main sur la poignée. Et Harry. Harry qui le regarde depuis l'autre bout du couloir, les yeux écarquillés. Pas de haine. Juste… une présence.
Un cri de verre brisé. Des escaliers. Un bureau. Le hurlement d'un hibou. Et la peur. Et l'odeur de poussière et de sueur, de pierres froides, de sang.
Sa paume picota soudainement. Une lumière pâle irradia sa peau, se rétracta aussitôt.
Harry le soutint avec calme. Le contact fut comme une secousse. Draco inspira, les yeux humides. Il frôla le poignet de Harry, sans y penser. Le geste était léger. Mais chargé. Troublant.
— Je me souviens.
Harry hocha la tête. Il n'ajouta rien. Il resta là, près de lui, sans chercher à combler le silence. Son regard glissa brièvement vers les lèvres de Draco, puis se détourna sans un mot. Mais la tension resta là. Suspendue. Dense.
Plus tard, dans la chambre d'ami, Draco sortit lentement la lettre de sa mère de la poche intérieure de son manteau.
Il la contempla longtemps. La brisure du cachet vert. Les armoiries des Malfoy. Il les connaissait sans les reconnaître.
Il l'ouvrit enfin.
« Mon cher Draco…
Si tu lis ces lignes, alors tu es revenu.
Je ne sais pas si je serai encore là.
Mais j'espère que tu seras en vie. Libre.
Tu ne comprendras peut-être pas tout de suite.
Mais j'ai voulu te protéger. Pas t'effacer. Seulement te laisser une chance.
Ton père et moi t'avons aimé. Même si nous ne savions pas toujours comment.
Je te souhaite une vie meilleure que celle que nous avons connue.
Une vie douce. Une vie tienne.
Sois heureux. Ce sera ta victoire. »
Draco plia lentement la lettre. Il la tint un moment contre son front, puis la reposa sur la table.
Il prit l'écharpe et l'enroula entre ses doigts. Comme autrefois, quand il se sentait seul. Le tissu râpé frotta contre sa paume. Il inspira lentement, l'odeur lui revenait — poussière, bois, un reste de potion.
À la fenêtre, Potty l'observait en silence, couché dans l'embrasure, la queue battant lentement comme un métronome invisible.
Et dans le miroir, il vit son reflet — pâle, trouble, mais plus entier.
Quelque chose était revenu.
Quelque chose était prêt à renaître.
