Chapitre 9 – Sous les masques

Malfoy fixait les rayons de la bibliothèque sans les voir. Les tranches des livres défilaient devant lui comme une suite de formules oubliées. Tout semblait à sa place, et pourtant… tout sonnait faux. Il tenait une fiche entre ses doigts, sans se rappeler s'il venait de la ranger ou de la retirer. Il cligna des yeux.

— Monsieur Malefoy ?

Il releva la tête. Nora, sa collègue, le regardait avec une inquiétude contenue.

— Vous avez reçu ceci. Ça vient du service culturel… je crois ?

Elle lui tendit une enveloppe crème, au sceau discret. Il la prit sans répondre, et Nora s'éloigna lentement, le surveillant du coin de l'œil.

Il ouvrit la lettre du bout des doigts. Une invitation à un événement "commémoratif et culturel autour des passerelles moldues et sorcières". Organisé par une fondation privée "pour la mémoire et le dialogue post-conflit". Un prétexte, peut-être. Ou un test. Le nom Malfoy y figurait en toutes lettres, sans erreur.


— Ils savaient que tu lirais la lettre, dit Potter, quelques heures plus tard. Que tu reviendrais à toi. Ils te cherchent. Peut-être pour t'éliminer. Peut-être pour t'utiliser.

Malfoy se frotta les tempes. Il était assis sur le canapé de Potter, jambes croisées, le dos droit. Il avait repris ses anciennes postures sans s'en rendre compte.

— Et mes parents ? demanda-t-il, enfin.

Un silence. Potter inspira.

— Ils sont morts à Azkaban. Avant leur procès. Il y a eu un soulèvement dans les cellules. Ils ont été pris pour cible.

Malfoy ferma les yeux. Aucun sanglot. Pas même une colère. Juste un vide, qui se déploya lentement dans sa poitrine.

— Et mes amis ?

— Blaise et Pansy sont sous Fidelitas. Mis à l'abri dès le premier signal. Théo est toujours à l'hôpital. St Mangouste. Son état se dégrade lentement. Ils ne peuvent plus rien faire. Il est maintenu par des sorts stabilisateurs… pour quelques jours tout au plus. Millicent Bulstrode est morte dans l'explosion d'un comptoir sorcier, il y a huit mois. Daphné Greengrass aussi. Gregory… retrouvé trop tard.

Malfoy resta silencieux. Des noms, des silhouettes, des souvenirs qui revenaient par vagues. Il ne savait plus très bien qui il était censé pleurer. Ou pardonner. Tout lui paraissait trop vaste, trop tardif.

— Je veux les voir.

Potter acquiesça. Il posa brièvement une main sur sa nuque. Le geste était discret. Mais il resta.


L'aile sécurisée de Sainte-Mangouste était calme. Trop calme. Le silence avait quelque chose de trop net. Malfoy marcha lentement dans le couloir, accompagné par Hermione, qui restait à une distance respectueuse.

Dans la chambre, Théo était allongé, pâle, un filet de bave sèche au coin des lèvres. Son torse se soulevait faiblement. Des sortilèges l'enveloppaient, des runes flottaient lentement au-dessus de lui. Malfoy le fixa un long moment. Il ne ressentait ni rage, ni pitié. Juste… une forme de finitude. Comme s'ils s'étaient déjà dit adieu, sans le savoir.

Hermione lui laissa quelques instants. Puis, à mi-voix :

— Il a failli mourir. Plusieurs fois. Quelqu'un a lancé un sort de compression mentale. Très ancien. Très… personnel.

Malfoy plissa les yeux. Il murmura :

— Il savait quelque chose qu'il n'aurait pas dû dire.

Hermione ne répondit pas. Elle posa une main sur son bras. Il se laissa faire, puis détourna le regard.


Le soir venu, Malfoy hésita devant le miroir. Il portait une chemise noire, sobre, presque cérémoniale. Il glissa une montre ancienne à son poignet — elle appartenait à son père. Il avait retrouvé l'objet sans savoir pourquoi il l'avait gardé. Il ne portait pas son écharpe. Pas ce soir.

Potty dormait en rond sur la chaise près de la fenêtre. Quand Malfoy s'approcha pour prendre sa veste, le chat leva doucement la tête, le fixa longuement. Un miaulement rauque s'échappa de sa gorge, comme un avertissement voilé. Malfoy le regarda en silence.

— Je reviens, murmura-t-il, sans trop savoir à qui il s'adressait.

Il descendit les marches en silence. Dans le couloir, il croisa Potter, qui lui jeta un regard bref.

— Tu es sûr ? demanda-t-il, la voix posée.

— Non, répondit Malfoy. Mais j'y vais quand même.

Le regard de Potter s'attarda un instant de trop. Quelque chose de fragile passa entre eux. Potter tendit la main vers le col de sa chemise, comme pour ajuster un pli imaginaire. Malfoy resta figé. Il aurait pu attraper cette main. Il n'en fit rien. Mais il la sentit, chaude, tout près, et cela suffit à provoquer un frisson discret sous sa peau.

Il posa la main sur la poignée, mais ne l'ouvrit pas tout de suite. Le silence entre eux s'épaissit. Le regard de Potter ne le quittait pas. Il le sentait. Sur sa nuque. Sur ses doigts. Il resta immobile. Puis, sans un mot, il ouvrit la porte.

Derrière lui, Potter ne bougea pas. Mais une question flotta un instant, suspendue entre deux souffles. Et si je t'avais retenu ?


La réception avait lieu dans une galerie réaménagée au cœur d'un ancien théâtre moldu. L'ambiance était feutrée, les lustres tamisés, les regards bien trop curieux. Des sorciers en tenue civile, des moldus en costume, des visages qui tentaient de se reconnaître sans jamais se nommer. On disait que le Ministère y avait envoyé des observateurs. Que la presse moldue n'était pas la bienvenue.

Malfoy traversa l'espace avec un calme étudié. Il sentait les regards glisser sur lui. Certains le saluaient avec trop de chaleur. D'autres avec une prudence tendue. Derrière les sourires, il percevait les soupçons.

Il s'arrêta devant une œuvre étrange : une vieille robe d'enfant suspendue sous une cloche de verre. Il ne savait pas pourquoi cela le troublait autant. Il avait la sensation que quelque chose lui échappait dans cette mise en scène.

— Tu aurais pu prévenir que tu sortais, dit une voix douce, basse.

Ginny Weasley. Élégante, en robe sombre, sans aucun signe de son affiliation. Mais son regard était acéré.

— Je ne pensais pas que j'avais besoin de permission, répondit-il, presque mécaniquement.

— Ce n'est pas une permission. C'est une sécurité.

Elle le regarda quelques secondes, puis ajouta :

— Tu les attires, tu sais. Ils sentent que tu as changé. Que ta magie est revenue. Tu vibres différemment.

— Je suis censé en faire quoi ?

— Tenir. Et rester vivant. C'est déjà beaucoup.

Elle lui tendit une coupe. Il refusa d'un signe de tête.

— Tu doutes toujours de moi, n'est-ce pas ? murmura-t-il.

Ginny haussa une épaule.

— Je ne sais pas encore si je te comprends. Mais je te crois. C'est un bon début.

Quelqu'un passa derrière eux. Un homme grand, le visage à moitié dissimulé par une écharpe noire. Il ne dit rien, mais son regard s'attarda trop longtemps sur Malfoy.

Ginny se raidit. Malfoy sentit un pic dans sa nuque. Une présence étrangère.

— Tu l'as senti ?

Il hocha la tête.

Une pression dans l'air. Un bourdonnement. Un voile derrière les pensées. Et une sensation de glissement. Comme si quelqu'un essayait d'entrer.

— Quelqu'un a tenté quelque chose, souffla Ginny. Un Imperium ?

Malfoy recula d'un pas, le souffle court. Il cligna des yeux. Il sentit un vertige, un instant de flottement. Puis la magie se replia, comme une vague rejetée. Il resta debout, mais ses jambes tremblaient.

Il leva les yeux, comme s'il cherchait un point fixe. Quelque chose — ou quelqu'un — capable de le ramener. Mais il ne vit que des ombres et des reflets. Pourtant, un nom s'imposa à son esprit, irrépressible : Harry.

Ginny attrapa discrètement sa main, serra fort. Il ne la repoussa pas. Mais une autre main manquait. Celle qu'il aurait voulu saisir dans l'obscurité.

— Tu dois partir. Maintenant.


Harry était là.

Pas à l'intérieur. Mais dehors. Dans l'ombre. Il observait les silhouettes derrière la vitre, les mouvements, les tensions. Il avait senti la vague magique, comme un pic d'alerte dans sa poitrine.

Il vit Malfoy reculer d'un pas, les épaules tendues. Ginny se rapprocha discrètement de lui.

Harry ne bougea pas. Mais sa baguette était déjà dans sa main, glissée contre sa cuisse. Un pas de plus, et il franchissait la barrière. Il le savait. Il le voulait. Sa main tremblait légèrement contre la poignée. Il la retint. Pour l'instant.

Il se souvenait de l'étoffe sous ses doigts. Du souffle de Malfoy dans le couloir. De la chaleur inattendue. Et de cette odeur, un mélange de pluie, de parchemin ancien et d'un fond boisé qu'il n'avait jamais su oublier.

Et il savait qu'il ne tiendrait plus longtemps si cela recommençait.

Pas pour attaquer.
Pour protéger.
Toujours.


De retour bien plus tard, après la réception et la tentative d'Imperium, Malfoy referma doucement la porte derrière lui. L'air tiède de la maison l'enveloppa. Il resta un instant immobile dans le hall.

Potty bondit sans bruit depuis l'ombre du couloir, s'approcha à petits pas, et vint frotter sa tête contre le mollet de Malfoy. Ce dernier se pencha lentement pour le caresser. Le chat ronronna aussitôt, et Malfoy, sans y penser, murmura:

— Toi, au moins, tu n'as pas changé.

Il ne souriait pas. Mais il respirait mieux.