Chapitre 10 – Fragments
Il ne se souvenait pas du trajet.
Un instant, il était dans cette salle tamisée, avec les regards trop longs, le verre refusé, la pression glacée au creux de la nuque. Et l'instant d'après, il était là. Chez Potter.
La porte s'était refermée derrière lui dans un silence étrange. Ginny était repartie aussitôt, après l'avoir accompagné jusqu'au seuil. Un regard appuyé, quelques mots pour Potter qu'il n'avait pas saisis. Puis plus rien.
Potty était assis sur le tapis du hall, comme s'il l'attendait. Il leva les yeux vers Malfoy, sans bruit, puis se détourna et disparut dans le couloir.
Malfoy resta debout dans le hall, les épaules tendues. L'odeur familière — feu de bois, linge propre, quelque chose de plus subtil, plus dérangeant — le heurta de plein fouet. Il retira lentement sa veste. Ses doigts tremblaient à peine. Il avait cette sensation étrange qu'il flottait à la surface de son propre corps.
Potter apparut au bout du couloir, silencieux. Leur regard se croisa. Aucune question dans les yeux de Potter. Pas encore. Juste cette intensité tenace, presque douloureuse.
— Tu veux du thé ? demanda-t-il.
Malfoy haussa une épaule. Il n'avait pas envie. Il ne savait pas ce qu'il voulait.
Il s'assit dans le salon. Le canapé semblait plus large que la veille. Ou peut-être était-ce lui qui rétrécissait. Ses doigts traînaient sur le tissu, distraits. Il n'arrivait pas à détacher ses pensées de cette main, de cette sensation. L'instant suspendu. Et ce nom qui avait traversé sa conscience sans prévenir. Harry.
Il ferma les yeux. Une image. Des yeux verts. Une lumière pâle. La robe d'enfant sous la cloche de verre. Puis l'ombre. L'homme masqué. Le bourdonnement dans sa tête. Et ce froid qui l'avait envahi, venu de l'intérieur.
Potter revint avec deux tasses. Il n'avait rien demandé. Il ne toucha pas la sienne. Il la posa devant Malfoy, qui ne réagit pas.
— Tu as eu froid ?
La question était simple. Presque idiote. Mais elle le heurta.
— Je ne sais pas, souffla-t-il. Peut-être. Pas comme… avant. C'était à l'intérieur. Pas… sur la peau.
Potter ne répondit pas. Il s'assit à côté de lui. Pas trop près. Mais pas loin. Leur bras ne se touchaient pas, mais l'espace entre eux était chargé.
— Tu as pensé à moi, dit-il simplement. Quand ça s'est déclenché.
Malfoy tressaillit à peine. Mais il ne nia pas. Il tourna lentement la tête vers lui.
— C'était un réflexe.
— Je sais.
Le silence qui suivit vibra comme une corde tendue entre eux. Quelque chose de suspendu, au bord de se rompre ou de s'accrocher.
— Je ne suis pas sûr que ce soit fini, Potter. Je crois que c'était juste… une première faille.
Potter acquiesça.
— Hermione pense qu'il y a un deuxième sort. Quelque chose de plus profond. Ginny a relevé une anomalie dans la protection. Et moi… je sens que quelque chose gronde quand tu approches.
— Tu me sens ?
Le silence après cette question fut plus lourd que tout le reste.
Potter ne bougea pas.
— Oui.
Un frisson remonta dans le dos de Malfoy. Il détourna les yeux, mais ne recula pas. Il sentait encore sur lui l'empreinte de la main de Potter, ce contact effleuré dans le couloir. Sa peau s'en souvenait.
— Je ne sais pas qui je suis encore, murmura-t-il. Mais je sais ce que je ressens quand je te regarde.
Il se leva. Pas pour fuir. Pour respirer. Il fit quelques pas vers la fenêtre. La nuit collait aux vitres. Il posa une main contre la surface froide. L'écho de sa propre magie vibrait sous sa peau, léger, comme un fil de soie.
Derrière lui, Potter resta immobile. Mais son regard pesait. Il le sentait. Comme une pression constante entre ses omoplates. Une chaleur presque douloureuse.
Il inspira. Un souffle profond, tendu. Et dit, sans se retourner:
— Est-ce que tu me regardes comme ça parce que tu veux me protéger… ou parce que tu n'y arrives pas ?
Derrière lui, Potter se leva. Lentement.
— Je ne sais pas non plus.
Ils restèrent ainsi, dans l'équilibre fragile du presque. Deux corps tenus par le fil du silence.
Puis une vibration. Légère. Une étincelle entre les doigts de Malfoy. Il retira sa main. Regarda sa paume. La lumière s'y était nichée un instant, presque douce. Vivante.
Potty surgit de nulle part et sauta sur le rebord de la fenêtre, les yeux brillants. Il émit un miaulement presque silencieux, puis posa une patte contre la vitre comme pour capter quelque chose d'invisible.
— Ma magie revient, souffla-t-il.
— Elle revient pour de bon, confirma Potter.
Un silence.
Puis, à voix plus basse:
— Et elle ne vient pas seule.
Leurs regards se croisèrent enfin. Et dans ce bref instant, ni l'un ni l'autre ne recula. Potty, dans son coin, resta immobile, les yeux mi-clos, comme s'il comprenait que quelque chose venait de changer.
