Chapitre 12 – Résurgence
Il n'arrivait pas à dormir.
La nuit n'était pas noire, mais grise, comme suspendue. Un silence pesait sur les murs, sur les draps, sur sa peau. Chaque battement de cœur semblait vibrer à contretemps. Trop rapide. Trop irrégulier.
Malfoy ouvrit les yeux.
Potty dormait à ses pieds, roulé en boule, sa respiration paisible. Lui, non. Son corps entier semblait appeler quelque chose sans le nommer. Comme si la magie, enfouie si longtemps, remontait par vagues lentes, douloureusement lentes. Elle se glissait sous ses côtes, remontait le long de sa gorge, éclatait en frissons au creux des paumes.
Il repoussa les couvertures. Pieds nus sur le parquet froid, il avança à tâtons. Il n'alluma pas. Il n'avait pas besoin de voir pour sentir. L'air était plus dense dans le couloir. Chargé.
Le salon baignait dans une semi-pénombre. Une lueur rougeoyante filtrait de l'âtre. Et là, dans le fauteuil face à la cheminée, assis, immobile, la silhouette de Potter.
Il ne dormait pas.
Ses coudes posés sur les genoux, les mains croisées, il fixait les flammes comme si elles murmuraient quelque chose qu'il seul pouvait entendre. Il ne bougea pas lorsque Draco entra. Pas tout de suite.
Draco resta debout un instant, son ombre projetée sur le tapis. Il aurait dû reculer. Mais il en était incapable.
— Tu veilles toujours aussi tard, ou c'est moi ? murmura-t-il.
Potter releva la tête. Le feu dansait dans ses yeux. Il ne sourit pas. Mais il ne détourna pas le regard.
— C'est toi.
Silence.
Un courant tendu s'installa entre eux. Pas celui d'une gêne. Pas celui d'une attente. Quelque chose d'autre. Une tension neuve, insidieuse, brûlante.
Draco s'approcha lentement. Il sentit l'air changer, sa propre peau devenir plus sensible. Il s'arrêta à moins d'un mètre.
— Tu sens ça ? demanda-t-il à voix basse. Ce qu'il y a… dans l'air.
Potter hocha lentement la tête.
— Je le sens depuis que tu es arrivé.
Draco cligna des yeux. Il aurait voulu croire qu'il avait mal entendu. Mais non. Potter ne plaisantait pas. Ce n'était pas son genre de faire de l'esprit.
— Et c'est quoi ? poursuivit-il, presque défiant.
Potter se leva. Doucement. Lentement. Pas comme un homme qui s'impose. Comme un homme qui approche un fil déjà tendu au bord de la rupture.
Il s'approcha de Draco, si près qu'il sentit la chaleur de son souffle.
— Je ne sais pas, dit-il. Mais ça n'a rien à voir avec un sort.
Draco aurait dû s'éloigner. Dire quelque chose de sec, de cassant, de Malfoy. Mais sa gorge était nouée. Il ne sentait plus que ses propres paumes, ses tempes, son ventre. Et ce point brûlant quelque part entre eux, là où leurs souffles se frôlaient.
Potty miaula doucement derrière, mais ils ne l'entendirent pas.
Potter ne bougeait toujours pas.
Draco le fixait, incapable de dire s'il détestait ce qu'il voyait… ou s'il en avait eu besoin depuis toujours. Il avait l'impression que quelque chose se disloquait en lui. Lentement. En silence.
— Tu dis que ce n'est pas un sort, souffla-t-il. Alors c'est quoi ?
Potter le regarda longuement. Un pli nerveux battait à peine sur sa mâchoire.
— Je le sens depuis que je t'ai retrouvé.
Draco baissa brièvement les yeux. Il aurait préféré une fuite, une esquive. Un mensonge. Pas ça.
— Ce n'est pas censé être toi, Potter. Celui qui me déclenche. Qui me... touche.
Il regretta aussitôt ses mots. Trop directs. Trop nus.
Mais Potter ne rit pas. Il ne détourna pas les yeux. Il répondit, calme :
— Et pourtant.
Le silence se resserra entre eux comme un fil. Draco sentit une chaleur sourdre sous sa peau. Il avait envie de crier. De frapper. De céder. Il ne savait plus dans quel ordre.
— Tu n'as jamais eu peur ? demanda-t-il, presque à contretemps. Pendant la guerre, je veux dire. Tu faisais croire que non, mais… tu n'avais pas ce regard-là. Avant.
Potter pencha un peu la tête. Une ombre traversa ses traits.
— J'ai eu peur. Sauf quand je devais agir. Là, c'était simple. Blanc ou noir. Sauver ou laisser. Mourir ou vivre. C'est après que c'est devenu flou.
— Et maintenant ?
Leur souffle était si proche que Draco percevait chaque légère variation de celui d'en face. Potter ferma brièvement les yeux, puis les rouvrit. Plus sombres.
— Maintenant, c'est compliqué. Parce que je ressens trop.
— À cause de moi ? demanda Draco, sans réussir à se moquer.
Un battement.
— Avec toi.
Il n'y avait rien à répondre. Pas de sarcasme. Pas de replis. Draco sentit quelque chose craquer dans sa poitrine, comme un souffle qu'il retenait depuis des mois. Des années.
Il inspira lentement, comme s'il cherchait une ancre.
— Ce n'est pas censé faire mal, dit-il à mi-voix.
Potter fit un pas vers lui. Tout proche. Trop.
— Alors arrête de lutter.
Et il tendit la main.
Ses doigts frôlèrent la chemise de Draco. Juste là, au niveau du sternum. Rien de magique. Rien de spectaculaire. Et pourtant…
La chaleur remonta d'un coup. Une pulsation dans sa cage thoracique. Une lumière. Un frisson. Quelque chose de vivant. Draco eut l'impression que la pièce tournait, que l'air vibrait autour d'eux.
Il recula d'un pas. Potter tendit la main pour le retenir, par réflexe, et leur peau se toucha. Juste un instant. Mais ce fut suffisant.
La magie explosa sous sa peau. Pas comme une attaque. Comme une vérité. Un feu sous contrôle, une lame de chaleur qu'il avait niée trop longtemps.
Potter la sentit aussi — son souffle se coupa, sa main se referma trop vite, trop fort.
Draco resta figé. Haletant.
Ce n'était pas un sort. Ce n'était pas un souvenir. C'était lui.
Il avait envie de parler. De reculer. De s'effondrer. Mais il ne fit rien.
— Je veux savoir, murmura-t-il. Et ressentir. Même si ça me détruit.
Ils étaient là. Si proches qu'un souffle de plus suffirait. Un mot. Un frôlement. Une erreur.
Potter ne bougeait pas. Mais il ne reculait pas non plus.
Draco sentait sa propre peau picoter. Il aurait pu l'embrasser. Là. Maintenant. Il le savait. Il en avait envie. Ce n'était plus une hypothèse. C'était un instinct.
Il aurait suffi que je le touche. Juste ça. Et j'aurais basculé.
Mais au lieu de ça, il recula. D'un millimètre. Puis d'un autre. Ses épaules frémirent.
— C'est trop. Pas encore.
Potter ne répondit pas. Mais ses yeux, eux, restèrent là. Fixes. Ancrés. Troublés.
Draco serra les doigts contre sa paume. Là où la main de Potter l'avait effleuré, il sentait encore la chaleur.
Là où il m'a frôlé, j'ai encore chaud.
Potty sauta sur le dossier du canapé à ce moment-là, comme pour trancher l'instant. Il miaula. Fort. Un son net, presque agacé.
Draco cligna des yeux. L'instant s'éloignait déjà, mais il le sentait encore sous la peau. Comme une brûlure douce.
— Bonne nuit, Potter, souffla-t-il.
— Bonne nuit, Malfoy.
Mais ni l'un ni l'autre ne dormit.
