Harry savait que ce n'était qu'une question de temps.
Il avait repoussé l'évidence. Repoussé le moment de redevenir ce qu'il était. Auror. Agent. Outil.
Mais les silences ne duraient jamais longtemps.
Ce matin-là, alors que Draco dormait encore — ou faisait semblant —, une note codée apparut sur le coin de la table, pliée avec une précision glaciale.
Langue-de-Plomb.
Il la lut debout, sans s'asseoir, sans respirer. Puis il releva les yeux. Et Draco était là, dans l'encadrement de la porte, vêtu d'un pull trop grand, les cheveux en bataille, le regard trouble.
— C'est pour moi, n'est-ce pas ?
Harry ne répondit pas. Il tendit le message.
Draco lut. Une fois. Deux fois. Puis il s'adossa au mur, pâle.
— Pansy… et Blaise ?
— Leurs protections ont failli. Pas une attaque directe. Mais ils sont en mouvement.
— Vivants ?
— À ce qu'on sait, oui.
Un silence.
Draco ne posa pas plus de questions. Il alla chercher ses chaussures sans un mot.
Quand il revint, Potter avait déjà réuni deux potions, trois sorts de repli, et une baguette de réserve.
— Tu n'es pas obligé de m'emmener, dit Draco.
— Je sais.
Et il lui tendit la main.
Draco la saisit.
Ils transplanèrent.
La planque était un vieux garage désaffecté, près des docks. Un endroit que seul un Langue-de-Plomb aurait pu recommander. Invisible. Insalubre. Parfait.
Ginny les attendait devant, baguette à la main, posture rigide.
— Ils sont à l'intérieur. Fatigués, mais entiers.
Elle regarda Draco sans détour.
— Et très en colère.
Draco hocha la tête, une tension étrange nouée dans la gorge.
— Vous les avez trouvés comment ? demanda Harry.
— Quelqu'un a parlé. Ou une trace a été laissée. Je ne sais pas encore. Le sortilège Fidelitas a tenu plus longtemps que prévu, mais il a fini par vibrer. Ils ont réagi à temps.
Un silence.
— Le nouveau lieu est prêt. Si vous comptez les accompagner, c'est le moment.
Elle ne termina pas. Elle regarda Harry. Puis Draco.
— Tu devrais rester avec lui, dit-elle à demi-voix. C'est plus sûr. Et… plus juste.
Elle sortit une carte, un mot de passe, et les tendit à Harry.
— Les collègues te couvrent encore deux jours. Mais ils vont poser des questions. Tu sais ce que tu dois faire.
Harry hocha la tête.
La porte s'ouvrit sans bruit. Il faisait sombre. Il sentit d'abord l'odeur : feu, vieux cuir, sueur, café froid.
Puis une gifle.
Pas violente. Mais sèche.
— Salaud, murmura Pansy.
Elle le frappa encore — du plat de la main, sur l'épaule cette fois. Et puis elle le serra. Si fort qu'il manqua de vaciller.
Ses ongles s'enfoncèrent dans son dos, comme pour s'assurer qu'il était bien réel. Il reconnut son parfum. Le même que les soirs d'orage à Poudlard.
— Tu aurais pu dire quelque chose. Tu aurais pu… on aurait pu t'aider.
— Je ne voulais pas vous mettre en danger.
— Et tu penses que c'était moins douloureux de croire que tu étais mort ?
Ses bras ne le lâchaient pas. Il ferma les yeux.
— Idiot, souffla-t-elle contre lui. Mon idiot préféré.
Blaise s'était approché sans bruit.
Il le regarda. Longtemps.
Puis, sans un mot, il tendit un petit carnet usé. Draco le reconnut immédiatement.
Un carnet de Poudlard. Le sien.
— J'ai retrouvé ça, dit Blaise. Je l'ai gardé. Je ne sais pas pourquoi.
Il ne dit rien de plus.
Et Draco le prit. Et l'attira contre lui.
Aucune parole. Juste une accolade franche, virile, un peu bancale.
Et dans cet instant, il sentit : c'était eux. C'était sa vérité. Sa maison.
Comme retrouver un fragment de lui-même qu'il croyait mort avec eux.
— Théo ? demanda-t-il à voix basse.
Pansy baissa les yeux. Blaise serra la mâchoire.
— Il ne parle plus. Il est là… sans être là. On a essayé.
— Il va mourir ?
— Pas aujourd'hui, murmura Blaise. Mais il s'efface. Lentement.
Il n'avait jamais su placer Théo. Trop proche pour être un simple nom. Trop loin pour être un frère.
Quand Pansy et Blaise quittèrent la pièce, Draco les raccompagna jusqu'à la porte. Ils ne dirent pas adieu. Juste un regard, une pression de main.
Un tu sais où me trouver silencieux.
Il resta un moment seul. Puis revint vers Harry.
Il s'arrêta près de lui. Pas trop près. Pas loin non plus.
— Le garçon sur la photo. C'est lui que tu devais voir, pas vrai ?
Harry resta un instant silencieux.
— Oui. Teddy. Mon filleul.
Il est chez Andromeda… ta tante, je crois. Par ta mère.
Il marqua une pause.
— Tu veux venir ?
Draco ne répondit pas tout de suite. Il croisa les bras, puis les décroisa.
— Je ne sais pas. Mais je crois que j'ai envie.
Leurs yeux se croisèrent. Un battement suspendu.
Harry fit un pas, infime, dans sa direction. Ses yeux glissèrent un instant vers sa bouche, puis remontèrent sans un mot.
Il ne toucha pas Draco. Mais Draco sentit le frisson, comme s'il l'avait fait.
Il ne lui demandait pas de rester. Il lui proposait de choisir.
— Alors viens.
