Chapitre 14 – L'entre-deux

Le silence n'était pas vide. Il était feutré, chaud, vibrant d'une vie paisible à laquelle Draco n'était pas habitué.

La maison appartenait à Andromeda Tonks. Une bâtisse vieillissante, au charme éteint mais persistant. On aurait dit qu'elle avait été figée dans le temps, entre deux souvenirs. Les murs semblaient écouter, les meubles s'étaient installés là pour durer. Chaque tasse avait une ébréchure, chaque coussin sentait la lavande ancienne.

Draco resta près de la porte, les épaules tendues. Il n'avait pas quitté son manteau. Son regard suivait les rainures du parquet, remontait le long d'une bibliothèque bancale, glissait sur les cadres figés accrochés au mur.

Harry avait déposé le sien — de manteau — sur le dossier d'un fauteuil, sans dire un mot. Il se tenait un peu plus loin, droit mais fatigué, comme s'il appartenait à l'endroit sans vraiment y vivre.

— C'est ici que tu vis ? demanda Draco à demi-voix, les mains toujours enfoncées dans les poches de sa veste.

Harry secoua doucement la tête.

— Non. C'est la maison d'Andromeda.

Il désigna un escalier au fond.

— Teddy est là. C'est comme… un reste de tout ce qu'on a perdu.

Il hésita, puis ajouta plus bas, sans le regarder cette fois :

— Et de ce qu'on a sauvé.

Draco sentit un souffle d'émotion lui remonter dans la gorge, sans pouvoir l'identifier. Il hocha lentement la tête. Le silence entre eux n'était pas pesant — il était dense. Il aurait voulu dire quelque chose. Mais son corps entier était encore en retrait, en observation.

Il tourna un peu la tête vers Ginny, qui longeait les étagères sans un bruit, l'air chez elle sans l'être. Puis il osa, à mi-voix :

— Ginny… elle ne vit pas ici non plus ? Avec toi ?

Harry tourna vers lui un regard un peu surpris. Pas brusque, mais vif.

— Avec moi ? Non.

Un souffle plus bas.

— On n'est plus ensemble depuis longtemps.

Il haussa une épaule, les doigts refermés sur le rebord du fauteuil.

— On a aimé ce qu'on pouvait.

Un silence.

— Ça ne voulait pas dire qu'on devait rester.

Draco baissa les yeux. Une chaleur étrange lui envahit la nuque. Il n'était pas certain de comprendre pourquoi cette réponse — si simple, si nette — lui faisait autant de bien.

Il murmura :

— D'accord.

Pas vraiment pour répondre. Plutôt pour poser quelque chose. Pour ancrer le moment.

Et dans ce silence-là, il sentit que ce n'était plus la peur qui grondait en lui. C'était autre chose. Quelque chose de plus vaste. Et de plus calme aussi.


Des pas rapides dévalèrent les marches.

Teddy apparut dans l'embrasure de la porte, essoufflé, les cheveux d'un bleu nuit lumineux. En voyant Draco, ils virèrent au violet, une nuance d'émotion floue, presque inquiète.

Il le fixa avec sérieux.

— Tu ressembles à la dame dans le cadre de mamie. Mais t'as une bouche de quelqu'un qui pense trop.

Draco cligna des yeux.

— Pardon ?

Harry étouffa un rire derrière lui.

Teddy s'approcha, les bras croisés.

— Tu fais peur ?

— Pas que je sache.

— Tu souris jamais ?

Draco haussa un sourcil.

— Pas souvent.

— T'es triste, alors.

Il sortit un petit dessin de sa poche et le tendit à Draco.

— C'est toi. J'te connais pas, mais j'te connais un peu quand même.

Draco déplia le papier.

Un dessin d'enfant : une silhouette mince, debout sous un arbre, un chat noir à ses pieds. Des cheveux pâles, un grand ciel. Et, en arrière-plan, une étoile, à moitié effacée.

Ses doigts tremblèrent légèrement.

— Je ne sais pas pourquoi tu m'as dessiné. Mais je crois que je suis content que tu l'aies fait.

Teddy haussa les épaules. Ses cheveux passèrent au mauve très pâle.

— Moi aussi.

Et il repartit aussi vite qu'il était venu.

Harry s'était approché. Il ne dit rien, mais posa une main légère sur l'épaule de Draco.

Draco ne bougea pas. Il fixait encore le dessin.


Ginny l'attendait dans la véranda, bras croisés contre la vitre.

— Il t'aime bien, murmura-t-elle. Teddy. Il change de couleur quand il se sent en sécurité.

— Je suppose que c'est bon signe ?

Elle esquissa un sourire.

— Pour lui, c'est rare.

Un silence.

— Ta mère ne m'a jamais parlé directement. Mais… on a su. Elle protégeait à sa manière.

Et quand elle a demandé de l'aide… c'était presque une bénédiction.

Draco ne répondit pas tout de suite. Il regardait ses mains, crispées dans ses manches.

— Elle t'a confié mon sort.

— Elle a demandé qu'on veille sur toi.

Pas comme un ordre. Plutôt… comme un souhait qu'on a compris sans l'entendre.

Il releva les yeux.

— Tu lui ressembles. Mais tu marches différemment.

— Comment ça ?

— Moins comme un héritier. Plus comme quelqu'un qui apprend à marcher sans masque.

Il détourna le regard. Mais une part de lui avait entendu.


Andromeda préparait une infusion dans la cuisine. Elle portait un tablier fleuri, les cheveux ramenés en un chignon un peu flou.

Quand Draco entra, elle se retourna sans surprise.

— Tu n'as pas tant changé.

Il ne sut quoi répondre.

Elle continua, calmement :

— Ou alors, dans le bon sens.

Il avança d'un pas.

— Je crois ne pas avoir de souvenir de vous.

— Moi, j'en ai trop. Mais ça ne compte plus, maintenant.

Elle versa l'eau chaude, puis se tourna vers lui.

— Tu as les yeux de ta mère.

Un temps.

— Mais pas son silence. C'est peut-être ce qui te sauvera.

Draco baissa les yeux. Ses mains tremblaient un peu. Il les glissa dans ses poches.

Andromeda le regarda un moment encore, puis ajouta :

— Ton père portait son nom comme un masque.

Toi, tu apprends à le porter comme une peau.


Une lumière blanche traversa la pièce.

Un patronus en forme de loutre apparut. Hermione.

Sa voix était douce, mais grave.

"Théo est parti cette nuit. Paisiblement. Il ne souffrait plus."

Personne ne parla.

Ginny s'approcha lentement, posa une main sur le bras de Draco.

Il ne bougea pas.

Il pensait ne plus rien ressentir pour lui. Mais cette absence-là… elle avait un goût de vide qu'il n'avait pas prévu.

Et pourtant, il sentit quelque chose s'ouvrir. Une brèche. Une onde de chaleur. Et juste derrière…

Un souvenir.


Il sortit. Marcha dans le jardin humide jusqu'au vieux banc, sous un cerisier à moitié dénudé.

Il s'assit. Ferma les yeux.

Une image surgit. Un couloir de pierre, à Poudlard. Des rires. Un blason suspendu. Une cape noire qui tourne.

Et au bout du couloir, une silhouette. Cheveux noirs. Lunettes. Une lumière étrange dans les yeux.

Pas de haine.

Juste… tension. Incompréhension. Et quelque chose d'autre, qu'il n'avait pas su nommer à l'époque.

Le souvenir se cristallisa.

Harry.

Draco sentit la brûlure au creux du ventre. Pas de douleur. Un frisson d'autrefois, retrouvé.

Il ouvrit les yeux.

Et réalisa que Potter était là, debout à quelques pas, sans bruit.

Le dessin de Teddy toujours dans sa poche.

— C'était déjà toi, murmura Draco.

Harry ne dit rien.

Mais son regard, lui, restait là.

Il était encore là. Il n'avait pas fui. Et cette fois, c'était moi qui n'avais pas détourné les yeux.