Chapitre 15 – Le seuil

Ils n'étaient pas revenus tout de suite. Harry n'avait que deux ou trois jours avant de reprendre le travail. Mais le sort, lui, ne tiendrait pas aussi longtemps.

Ginny et Hermione étaient venues ce matin-là. Une heure plus tôt. La lumière traversait à peine les rideaux. Potty s'était glissé dans un coin de la pièce, immobile, les yeux grands ouverts. Il observait sans bruit, comme s'il savait que quelque chose allait basculer.

— Ce n'est plus un verrou, dit Ginny en fronçant les sourcils. C'est un fil. Fin. Fragile. Il suffirait de tirer.

Hermione passait la paume de sa main au-dessus du torse de Draco, les yeux clos. Sa magie effleurait sans envahir. De la douceur. De la précision.

— Le sort est prêt à rompre, confirma-t-elle. Il tient sur un souvenir. Un seul.

— Et s'il ne revient pas ? demanda Draco à mi-voix.

Ginny le regarda. Pas comme une Langue-de-Plomb. Comme une femme qui savait ce que c'était que d'attendre, d'ignorer, d'espérer.

— Alors on l'éveille. Pas avec la force. Avec le reste.

Draco jeta un regard à Harry, immobile dans l'embrasure de la porte.

Hermione referma doucement son sac.

— On peut rester, si vous voulez.

Harry secoua la tête.

— Laissez-nous.

Un silence. Ginny soutint son regard un instant, puis hocha la tête. Elle posa une main sur l'épaule de Draco — un appui, un passage. Et sortit.


La pièce était haute de plafond, presque nue. Les rideaux filtraient la lumière du dehors. Une odeur de bois et de poussière flottait dans l'air. Le silence n'était pas vide. Il était chargé.

Draco restait debout, au centre. Raide. Tendu. Son souffle était court, irrégulier.

— Elles croient que je vais m'effondrer, souffla-t-il. Que je vais me briser quand ça craquera.

— Et toi ? Tu y crois ?

Harry s'approcha. Un pas, puis un autre. Il s'arrêta à un souffle de lui.

Draco ne répondit pas. Il cligna des yeux, lentement.

— Tu veux que je parle ? demanda Harry.

— Non. Pas tout de suite.

Un temps.

— Juste… reste là.

Draco ferma les yeux.

Et il sentit. D'abord ses paumes. Puis sa nuque. Puis quelque chose sous sa peau, qui palpitait. Sa magie. Ou ce qu'il en restait.

Et au cœur de tout, une chaleur plus ancienne.

Harry.

Il rouvrit les yeux. Il était toujours là.

— Tu sais ce qui me fait le plus peur ? murmura Draco.

Harry ne dit rien. Il attendait.

— Ce n'est pas de me souvenir. Ni de ce que j'ai été.

C'est de ne plus savoir ce que je suis, maintenant.

Un souffle.

— Alors laisse-moi te le montrer, dit Harry.

Il leva une main. Lentement. Comme on approche une blessure. Et il posa deux doigts sur la chemise de Draco, juste là, entre les boutons, au centre du sternum.

Un point de chaleur. Un noyau.

Draco frissonna. Il ferma les yeux. Son souffle se coupa.

— Tu sens ça ?

— Oui.

— Ce n'est pas un sort.

— Non.

— C'est moi. Pas un enchantement. Pas une influence. Juste moi.

Les doigts de Harry remontèrent, glissèrent jusqu'à sa clavicule, puis sa mâchoire. Et là, ils restèrent. Leurs souffles se mêlaient déjà.

— Ce que tu ressens pour moi, Potter… c'est la trace du sort ? Ou autre chose ?

— Ce que je ressens pour toi… ce n'est pas qu'un souvenir.

— Et moi ? murmura Draco. Ce que je ressens pour toi, c'est depuis combien de temps ?

Harry répondit, sans détourner le regard :

— Depuis toujours, je crois. Même quand je voulais te haïr.

Draco ne dit rien. Sa gorge tremblait. Il sentit ses jambes fléchir un peu. Et Harry le rattrapa. Juste en le touchant.

Leurs fronts se frôlèrent. Puis leurs nez. Puis…

Leurs lèvres.

D'abord un effleurement. Puis un baiser. Vrai. Fort. Haletant.

Draco céda. Il répondit. Il ouvrit la bouche. Il serra Harry par la taille, le ramena contre lui. Leurs corps se collèrent. Leurs mains glissèrent — dans les cheveux, sous les tissus.

Leurs souffles se perdirent. Et quand Harry frôla la peau de ses reins, Draco laissa échapper un gémissement sourd.

La magie palpitait autour d'eux. Entre eux. En eux.

Une lumière douce s'échappa de la peau de Draco. Un frisson le traversa. Il s'accrocha. Il gémit, bas, contre la bouche d'Harry.

Et tout céda.

Ce ne fut pas une explosion.

Ce fut une vague. Une onde. Une chaleur qui remonta des pieds aux paumes, des paumes au cœur, du cœur à la mémoire.

Des images.

Des voix.

Une salle de cours. Des éclats de rire. Des affrontements. Des regards volés.

Et ces noms, toujours là. Potter. Harry.

Il n'y avait jamais rien eu entre eux. Pas vraiment.

Mais la tension, la peur, le désir muet — ils avaient toujours été là.

Et maintenant, il ne restait plus que ça : la vérité.

Draco haletait. Sa magie ruisselait sous sa peau, dans ses veines, entre ses doigts.

— Je crois… je suis revenu.

Harry le regardait. Il posa une main derrière sa nuque. Un geste sûr. Ancré.

— Tu n'étais jamais vraiment parti.

Ils s'embrassèrent encore. Plus doucement. Plus lentement. Et quand Draco recula d'un pas, ce n'était pas pour fuir. C'était pour respirer.

— Je ne veux plus lutter, souffla-t-il.

— Moi non plus, répondit Harry.


Plus tard.

Dans le jardin.

Le soleil baissait. Draco était assis sur une vieille pierre moussue. La magie en lui vibrait encore. Mais cette fois, elle ne le blessait pas. Elle lui répondait.

Harry s'approcha. Il tenait une petite boîte.

— Je l'ai gardée, dit-il.

Tout ce temps.

Je ne savais pas si tu la reprendrais un jour.

Mais je ne voulais pas qu'elle appartienne à un autre.

Draco la prit. Ses doigts tremblaient.

Il l'ouvrit.

Sa baguette.

Le bois sombre, poli, vibrant légèrement sous la lumière. Sa baguette. La sienne.

— C'est elle que j'ai utilisée.

Elle m'a choisi un temps.

Mais elle ne t'a jamais oublié.

Et aujourd'hui… elle te reconnaît.

Draco referma les doigts dessus. Il sentit une pulsation dans sa paume. Une chaleur. Un ancrage.

Il se leva.

Et pour la première fois, il se tint droit. Complet.

Il se souvenait de tout.

Et il savait qui il était devenu.

Draco s'approcha lentement. Un sourire presque provocateur effleura ses lèvres.

— On a peur, Potter ?

Harry esquissa un sourire, la voix rauque.

— Ça te plairait bien.

Et cette fois, ce fut Draco qui l'embrassa.

Sans fuite. Sans hésitation.

Et dans ce baiser, Draco sentit pour la première fois qu'il n'était plus en exil.

Il était là.

Choisi.

Désiré.

Aimé, peut-être.