Playlist du chapitre: le 3e entracte de Carmen de Georges Bizet, "Wake me up" de Avicii, "the life and death of Amy Pond" de Murray Gold dans Doctor Who.


Joseph avait pensé que les retrouvailles avec son père seraient aisées, naturelles. Il s'était attendu, bien sûr, à ce que les premiers temps soient un peu empruntés, le temps qu'ils refassent connaissance. Après tout, ils étaient restés séparés si longtemps, et ils avaient chacun fait leur deuil de l'autre. Mais ils avaient été inséparables du temps où ils vivaient sous le même toit, et il ne pouvait même pas envisager que cette gêne dure longtemps. La possibilité qu'ils puissent mal se retrouver, qu'ils puissent ne plus s'entendre, ne plus se comprendre aussi bien qu'autrefois ne lui avait même pas traversé l'esprit.

Il n'avait à vrai dire que peu d'occasions d'aller au camp. Il aurait aimé pouvoir profiter de son père davantage, mais il ne pouvait pas laisser ses devoirs s'accumuler. Il devait du reste arranger la présentation de son père et de ses frères à Pharaon. Quand il fut certain que son père était assez remis du voyage, il l'emmena devant Pharaon, ainsi Ruben, Juda, Gad, Issachar et Dan. Après bien des hésitations, il avait jugé préférable de n'amener que cinq de ses frères à la cour. Il leur avait personnellement fait répéter ce qu'ils devraient dire, et l'entrevue se déroula exactement comme il l'avait prévu. Pharaon leur donna officiellement le pays de Goshen pour qu'ils s'y établissent, avec femmes, enfants, et troupeaux. Il s'écoulerait peu de temps avant que les frères que Joseph avait désignés ne soient nommés responsables des troupeaux de Pharaon, ce que Joseph ne pouvait objectivement considérer que comme une bonne chose. Outre que cela leur garantissait une situation y compris s'il lui arrivait quoi que ce soit, il était évident que ses frères étaient meilleurs bergers que quiconque en Egypte.

Après l'audience de Jacob et de ses fils devant Pharaon, Joseph ne les avait pas raccompagnés jusqu'à leur camp, ni reçus chez lui. Ce n'était pas l'envie qui manquait, mais comme il leur avait expliqué, un certain nombre d'affaires requéraient urgemment son attention, et son sens du devoir ne le laissait pas déléguer à Hotep davantage qu'il ne le faisait déjà. Aussi ne comprit-il pas très bien que Jacob s'en montre vexé quand Joseph revint quelques jours plus tard partager un repas avec eux – seul, une fois de plus : les garçons étaient privés de sortie à la suite de leur dernière aventure, qui avait impliqué non seulement le plus bel étalon de l'écurie de leur père mais surtout leur petite sœur. Mettant l'irascibilité de son père sur le compte de l'âge et de son désir de rattraper le temps perdu, Joseph préféra ne pas s'en offenser.

- Abba, tu ne peux pas m'en vouloir d'accomplir mon devoir, répondit-il doucement néanmoins.

- Ton devoir premier est envers ta famille, opposa Jacob.

- Et je l'accomplis en servant Pharaon, lui répondit son fils. Où serions-nous tous si Pharaon n'avait pas fait de moi son vice-roi ?

Jacob n'insista pas vraiment, mais plusieurs fois ce soir-là, il laissa entendre sa déception que Joseph ne reste pas plus longtemps, ne soit pas revenu plus tôt parmi eux. Il ne semblait pas comprendre que son fils n'ait jamais tenté de s'enfuir, et soit resté ensuite servir le pays qui l'avait réduit en esclavage. Par tact, Joseph dévia les piques, faisant mine de ne pas comprendre les sous-entendus, et ne rappela pas que ce n'était pas des Egyptiens qui l'avaient réduit en esclavage. Tout au plus, il mentionna qu'en tant qu'esclave, puis prisonnier, une évasion aurait été bien risquée pour un bénéfice très incertain. Certes, Putiphar lui avait avoué des années plus tard qu'il l'aurait laissé partir si Joseph l'avait demandé, et ne l'aurait pas dénoncé s'il s'était enfui, mais le jeune esclave craintif qu'il avait été à l'époque n'en savait rien. De toute façon, pourquoi serait-il revenu là où il n'avait aucune garantie d'être bien accueilli ? De même, quand son père suggéra qu'il prenne femme parmi les filles du clan, il rappela simplement qu'il était déjà marié, et changea de sujet.

Joseph n'avait pas envie de se disputer avec son père, pas alors qu'ils venaient seulement de se retrouver, mais il était un peu blessé néanmoins de ce que celui-ci lui reproche pratiquement d'accomplir son devoir et de choisir le chemin que Dieu avait tracé pour lui. Il aurait aimé pouvoir raconter librement à son père les vingt ans écoulés. Il aurait voulu lui parler de Huy et de Nani, il aurait voulu lui décrire comment il était devenu un homme. Il aurait voulu lui parler de Putiphar et de combien celui-ci avait compté dans sa vie. C'était impossible. Il y avait comme un mur entre eux, et Putiphar dans ses derniers instants avait eu raison : Jacob peinait déjà à comprendre que son fils préfère servir Pharaon que revenir vivre avec son père, il n'aurait sans doute pas compris la relation que Joseph avait eu avec celui qui avait été son maître autrefois.

C'est le cœur lourd que Joseph rentra chez lui. Il ne comprenait pas les réactions de son père. Oh, il comprenait que Jacob le trouve différent de ses attentes, mais il trouvait exagéré qu'il lui reproche pratiquement d'avoir osé être heureux malgré ses épreuve, de ne pas avoir passé plus de vingt ans à se morfondre, d'avoir suivi le chemin que le Seigneur avait tracé pour lui. Putiphar ne lui aurait jamais fait ce genre de reproche, pensa-t-il avec amertume. Jamais, même du temps où il était esclave, son ancien maître ne lui avait interdit d'avoir ses propres pensées, sa propre vision du monde, ses propres rêves. Bien sûr, Putiphar l'avait orienté sur un certain chemin en l'instruisant, mais il n'avait jamais attendu que Joseph le suive aveuglément, et il n'avait jamais essayé de le changer. A l'inverse, Joseph avait le sentiment que Jacob avait les mêmes attentes pour lui que lorsqu'il avait dix-sept ans, et ne comprenait pas que son fils ait suivi un autre chemin. Peut-être était-ce l'origine du problème, d'ailleurs. Joseph avait terriblement changé durant ces vingt ans : l'adolescent parti de la maison paternelle n'avait pas grand-chose à voir avec l'esclave de 18 ans, qui était lui-même bien différent de l'intendant de 21 ans, du quasi-fils de 23 ans, du prisonnier de 25 ans, du vice-roi de 30. Son père, lui semblait-il, n'avait en revanche pas vraiment changé.

Joseph secoua la tête. Il était son propre maître, il n'avait de comptes à rendre qu'au Seigneur, et à Pharaon. Il connaissait sa place et ses devoirs. Si son père ne pouvait pas l'accepter, c'était son problème. Il s'obligea néanmoins à raconter sa soirée à Asenath. Elle méritait de savoir. Sa confession le soulagea un peu, de même que la tendre étreinte de son épouse. Elle ne fit aucun commentaire, mais il savait qu'elle comprenait son tourment.

Il s'écoula plus de trois semaines avant que Joseph ne revoit sa famille. En toute franchise, il ne pouvait pas vraiment dire que son père et ses frères lui manquaient. Il était largement habitué à leur absence, et tant qu'il avait l'assurance qu'ils étaient en bonne santé, il ne ressentait pas le besoin de les revoir. Il aurait pensé que son père au moins lui manquerait, mais ce n'était pas le cas. En fait, même s'il ne l'aurait avoué à personne d'autre qu'à son épouse, il avait parfois l'impression que sa vie était plus simple à l'époque où il n'avait pas retrouvé sa famille.

Un soir, cependant, en rentrant d'une longue journée à conseiller Amenhotep sur les enjeux d'une alliance diplomatique avec l'un des pays voisins, Joseph eut la bonne surprise de trouver dans son jardin son jeune frère aux côtés d'Asenath. Le jeune homme semblait cependant maussade.

- Bonjour, petit frère, le salua Joseph après avoir embrassé son épouse.

- Bonjour, Joseph, répondit son cadet en se levant, l'air soudain un peu incertain.

- Je vous laisse, je dois aller voir la cuisinière, souffla Asenath en se levant.

Joseph embrassa tendrement la main de son épouse alors qu'elle passait à côté de lui, sous le regard fasciné de son frère. L'expression d'Asenath lui disait tout ce qu'il avait besoin de savoir : que son frère avait besoin d'une oreille compatissante. Joseph s'assit à la place laissée vacante.

- Je ne savais pas qu'on t'attendait, commença-t-il. Tout va bien ?

- Pardon, répondit Benjamin en se levant précipitamment, rouge de confusion. Je n'aurais pas dû venir, j'aurais dû me douter, je ne devrais pas m'imposer chez toi.

Joseph le retint.

- C'est une surprise, mais ce n'est pas une mauvaise surprise, au contraire, le rassura-t-il. Je ne sais pas pourquoi tu es venu, mais tu es toujours le bienvenu ici, et je suis content de te voir.

Benjamin se rassit, mais il garda la tête résolument baissée.

- C'est ce que disait ta femme, marmonna-t-il, mais je ne savais pas si elle disait ça juste pour être polie.

- Elle le disait parce que c'est vrai, répondit Joseph. Nous n'avons pas pour habitude de mentir dans cette maison. Abba sait que tu es là ?

Benjamin hésita, puis secoua la tête, et Joseph eut soudain la dérangeante vision de lui-même des années plus tôt, quand il avait quelque chose à demander à son maître mais n'osait pas.

- Est-ce que je peux rester ici ce soir ? supplia soudain Benjamin.

- Je crois que c'est précisément pour cela qu'Asenath est allée parler à la cuisinière. Benjamin ? interrogea son frère. Qu'est-ce qui s'est passé ?

Le jeune homme courba un peu plus la tête, renforçant la vision de Joseph. Il n'avait jamais eu conscience de la patience déployée par Putiphar quand il se montrait aussi réticent, et une fois de plus, il songea qu'indépendamment de l'affection qui les liait, il avait eu de la chance de tomber sur un maître aussi bienveillant.

- Rien, marmonna Benjamin en haussant les épaules.

- Si tu t'invites chez moi, lui répliqua son aîné, j'apprécierai que tu ne me mentes pas.

- Ça ne te regarde pas, bougonna l'adolescent.

- Si tu viens te réfugier chez moi, tu en fais mon affaire, observa Joseph. Et puis, je n'ai pas beaucoup d'expérience en tant que frère aîné, mais il me semble que c'est ma prérogative de me mêler de tes affaires, non ?

La mauvaise humeur de Benjamin ne l'empêcha pas d'avoir un reniflement amusé.

- Mais je n'ai jamais dit que quelque chose n'allait pas.

- A d'autres, Benjamin, lui rétorqua Joseph, que la résistance de son frère commençait à irriter. Tu viens ici sans prévenir et tu fais la tête. Tu pourrais peut-être faire croire à certains que tu es juste fatigué, mais pas à moi, ni à Asenath, d'ailleurs. Tu n'en as peut-être pas conscience, mais tu me ressembles beaucoup, tu sais ?

La rage soudain de Benjamin le fit sursauter, et il se félicita que leur conversation ait lieu dans le jardin presque désert. Ses serviteurs ne colportaient en principe pas de rumeurs, mais on n'était jamais trop prudent.

- Je n'ai pas conscience que je te ressemble ? Mais c'est toi qui n'en as pas conscience, s'écria Benjamin. Depuis que je sais parler, je ne peux rien faire sans qu'on me dise que je te ressemble, en moins bien ! Tu n'as pas idée de ce que c'était de grandir avec ton fantôme ! Tu n'as pas idée de ce que c'était d'être toujours comparé à toi, quoi que je fasse ! Tu n'as pas idée de ce que c'était de vivre avec Abba qui attendait toujours que je fasse aussi bien, que j'apprenne aussi vite, que je calcule aussi bien, que je négocie aussi bien, que je sois aussi intelligent, aussi éloquent, aussi pieux, aussi obéissant que toi ! Tu ne sais pas ce que c'était de voir son regard déçu parce que malgré tous mes efforts, je ne sais pas calculer de tête, et je ne parle pas aussi bien égyptien que toi, et je n'ai pas de songe prophétique, et je ne suis pas toi ! Tu ne sais pas ce que c'est que grandir dans ton ombre, toi qui étais si parfait, et si noble, et si gentil, et si merveilleux, et si drôle, toi qui étais toujours un bon fils, qui savais t'y prendre avec les bêtes, qui savais conclure une vente tout seul à quinze ans, toi qui étais sûr de toi, toi qui n'avais pas tué notre mère en naissant ! Tu ne sais pas ce que c'était d'avoir la responsabilité d'aller toujours bien parce que notre père répétait qu'après ce qu'il t'était arrivé, il en mourrait s'il m'arrivait quelque chose.

Il se rassit soudain, comme vidé, le visage fermé :

- Je pensais que ça irait mieux maintenant, parce que tu es vivant, que Abba n'aurait plus besoin que je te remplace, et parce qu'il aurait vu que je peux partir six mois, et quand même revenir sain et sauf. Mais c'est pire ! Parce qu'en fait, il déteste être ici, qu'il se méfie des Égyptiens, et qu'il a encore plus peur qu'avant de me laisser sortir ! Parce qu'au moins, avant, je pouvais me dire que Abba t'idéalisait, parce qu'on idéalise toujours les morts. Mais tu es encore mieux que dans son souvenir ! Je n'ai encore rencontré personne ici qui ne m'a pas dit à quel point tu es un excellent maître, un excellent ami, un excellent époux, un excellent ministre, et je vois bien que tu es bon avec tout le monde, tu réussis tout, tu interprète les songes, tu t'es élevé à la force du poignet auprès de Pharaon, tu es puissant, tu te maitrises, et tous ceux qui te connaissent s'extasient de notre ressemblance, mais moi, je sais bien que je ne suis pas, que je ne serai jamais à la hauteur !

Joseph le laissa reprendre son souffle, éberlué par le flot de parole et de colère. A part les occasionnelles colères de ses enfants, il n'avait pas l'habitude de se faire crier dessus ainsi. Il s'était douté, bien sûr, que son absence avait laissé un grand vide, et il avait immédiatement perçu que Jacob avait élevé Benjamin pour le remplacer, mais il n'avait pas envisagé que son frère puisse en avoir tant souffert. Le jeune homme ajouta, misérable :

- Je te demande pardon, ce n'est même pas contre toi que je suis en colère. Je sais bien que c'est normal de ressembler à son frère, et tu es tellement merveilleux, je devrais être flatté de te ressembler. C'est juste que je voudrais avoir le droit d'être différent de toi. Je voudrais avoir le droit d'être moi-même !

Joseph attendit un instant, pour s'assurer que le jeune homme avait fini de vider son sac avant de demander doucement, un peu perplexe :

- C'est pour me dire tout cela que tu es venu jusqu'ici ?

Benjamin blêmit, et une fois de plus, Joseph eut l'impression de se voir au même âge, persuadé d'avoir entendu un reproche dans ce qui n'était qu'une remarque anodine de Putiphar.

- Je ne suis pas en colère contre toi, se hâta-t-il d'ajouter. Je suis seulement inquiet de te voir si bouleversé, et je voudrais savoir ce qu'il s 'est passé, pour pouvoir t'aider.

- Je me suis disputé avec Abba, confessa Benjamin, misérable.

- Ce sont des choses qui arrivent, répondit son aîné d'un ton lénifiant, mais sans comprendre la détresse de son frère.

- C'était la première fois, souffla Benjamin.

- Eh bien il y a une première à tout, je suppose, dit Joseph, qui ne voyait toujours pas en quoi cela le concernait. Mais ce n'est pas très grave, si ?

- J'ai dit des choses horribles, avoua son frère, au bord des larmes. Et le pire, c'est que je ne peux même pas dire que je les ai dites sous le coup de la colère, sans les penser, parce que je les pense vraiment. Et ensuite, je suis parti. Et maintenant, il va me détester, parce que je suis un mauvais fils, il ne voudra jamais que je revienne !

- Ça, j'en doute franchement, répondit doucement l'aîné. Ce n'est pas une simple dispute qui va faire que Abba ne t'aime plus.

- Mais tu ne comprends pas ! Je le déçois tout le temps ! Et maintenant, il sait ce que je pense, et c'est la goutte d'eau qui va faire déborder le vase. Et toi non plus, tu ne voudras plus de moi chez toi quand tu sauras ce que je lui ai dit.

- Benjamin, calme-toi, l'exhorta son frère, qui s'inquiétait davantage de l'hystérie dans laquelle se mettait le jeune homme que de tout ce que celui-ci avait pu dire à leur père. Je ne te connais pas très bien, mais j'ai dû mal à t'imaginer dire des choses plus terribles que ce que tu viens de me dire. Même si tu as raison, et que Abba ne veut pas te reprendre chez lui, ce dont je doute franchement, je te promets que tu auras toujours une place chez moi. Tu dois le savoir au fond de toi, sinon, tu ne serais pas venu ici, je me trompe ?

Benjamin haussa une fois de plus les épaules.

- Je ne sais pas à quoi je pensais, marmonna-t-il. Je suis juste parti en courant, et mes pieds ont suivi tous seuls le chemin jusqu'à chez toi.

- Il y a au moins une partie de toi qui sait que tu es toujours bienvenu ici. Maintenant, tu vas peut-être me dire ce que tu as dit à Abba ?

Le jeune homme releva un peu les yeux, blanc d'angoisse. Il n'avait vraiment aucune idée de leur ressemblance.

- Tu vas trouver que je suis ingrat, insista le jeune homme. Ce n'est vraiment pas grand-chose à côté de tout ce par quoi tu es passé…

- Benjamin, le coupa Joseph, dis-moi, et j'en serai juge. Mais même si tu as dit des choses abominables, je te promets que je ne te détesterai pas.

- Je voulais juste sortir un peu, souffla finalement le jeune homme. J'en avais assez de rester à faire les comptes, je voulais seulement prendre l'air. Je serais revenu ensuite ! Et il m'a une fois de plus comparé à toi, une fois de plus fait sentir que je ne suis pas à la hauteur. Et d'un coup, je ne sais pas, j'en ai eu assez. Je n'ai jamais aimé qu'il dise ça, mais cette fois-ci, je me suis senti écrasé, étouffé. Je lui ai dit qu'il ne m'aimait pas vraiment. Je lui ai dit que je voulais juste être moi-même, que j'en avais assez de n'être jamais assez. Je lui ai dit que j'en avais assez qu'il me traite comme si j'étais toi, ou comme un enfant, et que d'ailleurs, il ne t'aimait pas vraiment non plus, qu'il ne te connaissait pas vraiment, que tu n'es pas du tout comme il disait, et que si vraiment tu ne rechignais jamais, alors pourquoi tu n'étais pas revenu, toutes ces années, ou même depuis trois semaines ?

- Comment Abba a réagi ?

- Je ne sais pas trop, avoua Benjamin. Il est devenu tout pâle, je crois, mais je suis parti en courant. J'étouffais, tu comprends ? j'avais l'impression que les ténèbres allaient m'avaler.

- Rassure-moi, tu ne t'es pas fait de mal ? demanda Joseph, inquiet.

Benjamin secoua la tête.

- J'y ai pensé, confessa-t-il, mais j'ai comme entendu à nouveau ce que tu m'as dit, que je ne suis pas autorisé à me faire du mal. Alors à la place, je me suis mis à courir sans réfléchir.

- Et tu es arrivé jusqu'ici ?

- Mais maintenant que tu sais tout, tu ne vas pas vouloir que je reste.

Joseph attira le jeune homme contre lui, dans une étreinte presque paternelle.

- Je t'ai dit que tu étais le bienvenu et que je ne suis pas en colère, rappela-t-il, et je ne pense pas que Abba t'en voudra pour si peu.

- Mais j'ai dit des horreurs ! J'ai voulu le blesser !

- Tu n'as rien dit de faux, remarqua Joseph en le lâchant, et tu sais, je pense que j'ai dit des choses bien pires à Putiphar, il ne m'en a pas voulu.

- Mais il l'avait mérité, de ce que j'ai compris, renifla Benjamin.

- Je suis certain que Manassé m'a déjà dit au moins trois fois cette année que je suis un très mauvais père, tenta à nouveau Joseph, et qu'il ne m'aimerait plus jamais. Je ne l'ai pas encore renié, comme tu vois.

- Mais il a huit ans, marmonna Benjamin, avec malgré tout une pointe d'amusement dans la voix.

- Huit ans, dix-huit ans, plaisanta Joseph, pour un père, c'est à peu près pareil, tu sais.

Cela eut au moins le mérite de provoquer un petit rire de Benjamin.

- Plus sérieusement, reprit l'aîné, tu as raison, je n'ai aucune idée de comment était la vie pour toi en mon absence. Il est certain qu'on ne peut pas comparer ce que tu vis et ce que je vivais à ton âge. Ça ne veut pas dire que tu ne souffres pas, ou que tes épreuves sont insignifiantes. Ça n'a pas dû être simple de devoir prendre ma place.

- Mais je ne suis pas aussi bien que toi !

- Laisse-moi terminer, coupa Joseph. Quand je te dis que tu n'as pas idée d'à quel point tu me ressembles, je ne parle pas juste de notre ressemblance physique, ni même de notre éducation ou de nos capacités. Je vois tes expressions, tes réactions, et pour être honnête, cela m'inquiète un peu, parce que tu me rappelles irrésistiblement celui que j'étais quand j'avais 18 ou 19 ans, celui que Abba n'a pas pu connaître, celui qui était terrifié à l'idée de ne pas être assez, celui qui redoutait d'être rejeté au moindre faux-pas, parce que c'était déjà arrivé, celui qui s'efforçait d'être irréprochable. Cela te dit quelque chose ?

Benjamin hésita avant de hocher la tête, et Joseph en eut le cœur pincé pour lui. Il connaissait un peu trop cette douleur de se croire rejeté par un père. Il posa à nouveau une main sur l'épaule de son frère avant de reprendre doucement :

- Cela dit, peu importe nos ressemblances, et peu importe mes inquiétudes. Tu n'es pas moi, tu n'as pas à être moi, la place est déjà prise, et si tu penses que Abba l'oublie, tu as eu raison de le lui rappeler.

- N'empêche que je ne suis pas aussi bien que toi, marmonna Benjamin.

Joseph leva les yeux au ciel.

- Ça ne veut rien dire, petit frère.

- Mais c'est vrai ! Je ne parle pas aussi bien égyptien que toi, je ne compte pas aussi bien que toi, je ne sais pas négocier…

- Ne crois pas tout ce que Abba dit de moi ! le coupa son frère. Tu as raison, il a idéalisé mon souvenir. J'étais appliqué dans mes études, c'est vrai, mais c'est facile d'être appliqué quand on est intéressé. Je calcule très bien de tête, c'est vrai aussi. Mais je n'ai jamais eu à travailler pour cela : c'est un don qui m'a été accordé, je n'y suis pas pour grand-chose. J'étais probablement un beau parleur, mais j'ai surtout le souvenir que j'étais arrogant et moqueur. Quant à parler égyptien, j'espère bien que je parle mieux que toi.

- Mais tu étais plus pieux que moi, tu avais des rêves prophétiques !

- Et je ne suis toujours pas certain de pourquoi je les avais, le contredit Joseph. Chez notre père, je priais le Seigneur, c'est vrai. Mais je ne Le connaissais pas, et je ne suis pas certain que je priais d'un cœur sincère. C'est dans le désert, et plus tard, en prison, que je L'ai vraiment rencontré. Je ne crois pas avoir fini de Le découvrir, mais je crois que chacun le découvre à sa manière.

Benjamin ne répondit pas, et après un court silence, Joseph reprit :

- Il va falloir que tu m'expliques une chose, cependant. Tu te plains de me ressembler, et en même temps de ne pas être aussi bien que moi, quoique cela veuille dire ?

- Ce n'est pas te ressembler qui me pose un problème, soupira le cadet. C'est juste que j'ai le sentiment que quoique je fasse, je dois te ressembler. Mais tu es un modèle si parfait, je sais que je ne suis pas à la hauteur. Et je me dis parfois que je ne sais même pas qui je suis.

- Tu n'as que 18 ans, tu as le temps de le découvrir, observa Joseph. Mais même si tu me ressembles énormément, tu n'es pas obligé de me prendre pour modèle. Pour ce que ça vaut, je pense que tu es déjà foncièrement humble, intelligent, et surtout gentil. Tu es déjà quelqu'un de bien, c'est déjà beaucoup.

- Mais pas aussi bien que toi, insista Benjamin.

- Mais ça ne veut rien dire ! J'ai plus du double de ton âge, et j'ai eu une vie, disons, mouvementée. Evidemment, j'ai fait plus de choses que toi !

- Mais tu t'es élevé tout seul ! Tu es le bras droit de Pharaon ! Tu as sauvé des milliers de gens de la famine. Comment je peux rivaliser avec ça ?

- Tu ne peux pas, reconnut Joseph. Mais tu ne devrais pas avoir à rivaliser avec ça. Et tu sais, à 18 ans, je n'étais rien de tout cela, j'étais juste un esclave qui avait plus ou moins la faveur de son maître. J'étais loin d'être ce que je suis aujourd'hui. Mais quoique je suis devenu, quoique j'ai accompli, ce n'est que par la grâce et la Volonté de Dieu. Cela n'a rien à voir avec mes mérites personnels ! Si tu veux marcher dans mes traces, et devenir scribe ici, je t'aiderai, bien sûr, mais puisque tu n'es pas moi, tu n'es pas obligé de faire les mêmes choses que moi pour accomplir la Volonté du Seigneur.

- Et si je n'ai pas envie de faire ce que Abba voudrait que je fasse ? demanda timidement le plus jeune.

Joseph soupira.

- Je pense que Abba nous aime et veut ce qu'il estime le meilleur pour nous, admit-il, songeant avec amertume aux derniers mots qu'il avait échangés avec son père. Ça ne veut pas dire que c'est effectivement le meilleur. Je pense que c'est à toi de tracer ton chemin.

Benjamin demeura pensif un instant.

- Tu es vraiment certain que je peux rester ce soir ?

- Et même plusieurs jours si tu as besoin de temps pour réfléchir loin de Abba, offrit Joseph. Je n'ai pas beaucoup de temps libre, mais je ne demande pas mieux que de faire mieux connaissance avec toi.

- Tu penses vraiment qu'il va me pardonner ? demanda piteusement le plus jeune.

- Bien sûr qu'il va te pardonner, le rassura son frère. Il n'a pas renié les autres après avoir appris ce qu'ils m'ont fait, si ? Il nous aime, même si il a parfois une drôle de manière de le montrer.

Un serviteur s'approcha alors pour respectueusement signaler que le repas était bientôt prêt, et Joseph le pria de conduire son frère à une chambre où il pourrait se rafraichir. Joseph resta quelques instants à réfléchir, seul. Il préférait l'un dans l'autre un Benjamin furieux à un Benjamin se coupant les bras, mais il n'était pas satisfait de ce que son frère lui avait dit. Pourquoi en était-il étonné, cependant ? Pourquoi attendait-il de Jacob les qualités qu'il avait appréciées chez Putiphar ? Jacob n'avait jamais traité équitablement ses fils, et avait été coupablement aveugle à ses défauts. Sans doute était-il aussi aveugle à la détresse de son plus jeune fils, incapable de voir qu'en plaçant l'avant-dernier sur un piédestal, il laissait croire aux dix, aux onze autres qu'ils n'étaient pas assez, qu'ils ne méritaient pas son amour. Jacob les aimait tous, Joseph ne voulait pas en douter, mais malgré ce qu'il avait dit à son frère, il n'était pas certain que leur père les aimait tous autant.

Il fut distrait de ses pensées par une silhouette sur la route toute proche qui se pressait vers lui. Il reconnut Zabulon, le dixième de la fratrie. Celui-ci semblait remarquablement inquiet, et Joseph sentit une main glacée serrer son cœur. Était-il arrivé quelque chose ? Si la dispute avait trop éprouvé Jacob, il savait que la culpabilité de Benjamin serait terrible.

- Joseph ! s'écria Zabulon sans même le saluer. Il faut que tu nous aides !

- Que s'est-il passé ? l'arrêta Joseph.

- Benjamin a disparu ! Il est parti après une dispute et il n'est toujours pas revenu. Nous avons demandé à tout le monde, mais personne ne l'a vu ! Abba est mort d'inquiétude, et nous tous avec lui.

Joseph poussa un profond soupir, à la fois de soulagement et d'agacement.

- Benjamin va bien, il est ici, en train de se laver. J'allais envoyer un messager pour prévenir Abba que Benjamin restait ici cette nuit, et peut-être quelques jours.

- Tu l'as vu ? Il va bien ? le pressa Zabulon.

- Oui, il va bien. Il est d'humeur massacrante, mais il va bien. Mais franchement, ajouta-t-il un peu irrité, Abba s'inquiète déjà ? Benjamin ne peut pas être parti depuis si longtemps ! C'est un homme, il devrait pouvoir s'absenter quelques heures sans prévenir ! Il faut arrêter de le traiter comme un enfant !

Zabulon eut l'air gêné.

- Est-ce que je peux le voir ? Abba ne me laissera aucun répit si je lui dis que je n'ai pas vu de mes yeux que Benjamin est en bonne santé.

Joseph leva les yeux au ciel, mais fit signe à son aîné de le suivre. Ce n'est qu'une fois que Zabulon se fut assuré – avec un regard soupçonneux que Joseph jugea insultant – que Benjamin allait bien, que c'était volontairement qu'il restait chez son frère, et après que Joseph eut promis de le ramener lui-même plus tard que leur demi-frère consentit à rapporter la nouvelle au camp.

Benjamin se montra particulièrement pensif durant le repas, mais Joseph et Asenath avaient suffisamment connu les humeurs changeantes de Nesyamon plus ou moins au même âge pour comprendre qu'il valait mieux ne pas forcer le jeune homme dans une conversation qui ne l'intéressait pas vraiment. L'adolescent s'excusa poliment après le repas de sa mauvaise humeur, et alla se coucher après la prière en famille, en même temps que les enfants, laissant les époux partager leurs impressions, d'ailleurs fort similaires : Benjamin ressemblait à Joseph au même âge à un point qui en était inquiétant, mais il avait besoin d'être traité comme le jeune homme qu'il était, et il ne serait pas mauvais de le rappeler à Jacob. Le lendemain, Joseph s'arrangea pour expédier rapidement ses devoirs au palais, et rentrer plus tôt que d'habitude. Même si Joseph n'aurait pas été contre le garder quelques jours, et n'aurait à sa place sans doute pas hésité à laisser leur père mariner dans son inquiétude, Benjamin était moins rancunier que lui et lui avait dit le matin même qu'il pensait être assez calmé pour rentrer chez leur père le soir même.

L'après-midi était assez avancée quand Joseph fit monter son frère sur son char. Les fils de Rachel furent accueillis au camp avec une effusion qui une fois de plus surprit Joseph. Une fois les salutations passées, Jacob le pria d'entrer dans sa maison tout juste construite. Joseph l'y suivit sans hésitation : après tout, c'était aussi dans l'espoir d'une discussion avec le patriarche qu'il s'était déplacé.

- Merci d'avoir pris soin de ton frère, et de me l'avoir ramené sain et sauf, commença Jacob, un peu emprunté.

- C'est la moindre des choses, Abba, répondit Joseph.

- Tu aurais pu le renvoyer hier soir, tu sais ? Tu n'étais pas obligé de l'accueillir.

- Il m'a demandé s'il pouvait rester, observa Joseph. Je n'allais pas le renvoyer quand il avait besoin d'aide, et peut-être d'un peu d'espace.

- J'ai eu si peur, avoua Jacob d'une voix blanche comme s'il ne l'avait pas entendu. J'ai cru un moment que je l'avais perdu, que je ne le reverrais jamais, j'ai cru…

Sa voix se brisa. Joseph soupira.

- Abba, je comprends ce sentiment, dit-il finalement. J'ai des fils, moi aussi, et je me rappelle mon angoisse le jour où ils sont partis tout seuls voir leur grand-oncle sans rien dire à personne. Mais là où mes fils avaient respectivement 4 et 6 ans, Benjamin en a 18. C'est un très jeune homme, et il lui reste beaucoup à apprendre, mais ce n'est plus un enfant ! Il n'aurait pas dû partir sans prévenir, mais il faut que tu le laisses faire ses propres choix, y compris s'absenter quelques heures, et y compris faire des choix que tu n'aurais pas fait ! Tu ne pourras pas le protéger indéfiniment du malheur. Tu ne pourras pas le protéger de lui-même ! Et à trop le protéger, tu l'étouffes.

- J'ai cru que ton histoire recommençait, et je sais que j'en mourrais s'il lui arrivait quoi que ce soit.

- Je sais, Abba, répondit doucement Joseph en lui prenant la main. Je sais. Mais ce n'est pas juste de faire peser la crainte de ta mort sur les épaules de mon frère. Si tu meurs, ce sera parce que ton heure est venue, et tu sais bien que c'est le Seigneur qui décidera quand elle viendra, peu importe ce qui arrive à Benjamin.

- Mais si je meurs, qui veillera sur lui ? demanda le vieil homme. Qui le protégera ? Ce qui t'est arrivé montre bien que je ne peux pas faire confiance aux autres.

- S'il t'arrive quelque chose, je te promets que je veillerai sur lui, répondit son fils d'un ton apaisant. Nous veillerons tous sur lui.

- Je pensais cela aussi, quand tu étais plus jeune, reconnut le vieil homme, que tes frères veilleraient sur toi, que tu étais assez grand pour prendre soin de toi-même. Et pourtant, un jour, je t'ai envoyé porter un message, et tu as été pris comme esclave. Je ne me le suis jamais pardonné.

Joseph se raidit.

- Abba, si tu tiens à reconnaître une responsabilité dans ce qui m'est arrivé, reconnais au moins la bonne, reprit-il d'une voix un peu nouée. Ce n'est pas parce que tu m'as laissé partir que j'ai été pris comme esclave. C'est parce que tu as laissé la jalousie grandir entre mes demi-frères et moi ! Parce que tu m'as tant favorisé que les autres ont cru qu'ils ne valaient plus rien à tes yeux ! Parce que tu m'as tellement gâté et laissé croire que j'étais meilleur qu'eux qu'ils m'ont pris en haine, au point de vouloir se débarrasser de moi ! Mais cela n'arrivera pas à Benjamin, parce qu'il est bien plus humble et bien plus gentil que je n'étais.

- Tu penses que c'est ma faute ? s'exclama son père.

- Je ne pense pas que ce soit seulement ta faute, admit son fils. Mais c'était ta responsabilité de me corriger, et tu ne l'as jamais fait. C'était ta responsabilité de maintenir l'harmonie entre tes fils, et pourtant, tu en as gâté un et tu as négligé les autres.

- Mais comment aurais-je dû te corriger ? Tu étais toujours si obéissant, si sage.

Joseph éclata d'un rire sans joie.

- J'étais loin d'être parfait, Abba. J'étais arrogant, jaloux, moqueur, fayot, et beaucoup trop gâté. Je cherchais toujours à écraser les autres, tu ne te rappelles pas ? Enfin, les choses ont finalement bien tourné pour moi, alors inutile de remuer davantage la boue du passé, je suppose. Mais ne commets pas avec Benjamin les mêmes erreurs qu'avec moi !

- Est-ce que toi aussi, comme Benjamin, tu penses que je ne vous aime pas vraiment ? demanda Jacob d'une très petite voix.

- Je sais que tu nous aimes profondément, Abba, concéda Joseph. Mais je pense qu'il a raison quand il dit que tu ne nous connais pas vraiment. Tu dois arrêter de le comparer à l'idée que tu te faisais de moi ! Il est différent, et c'est très bien !

- Il te ressemble tant, l'interrompit Jacob.

- Je sais, Abba, et peut-être encore plus que tu ne le sais. Mais quand bien même il serait exactement comme moi, il n'est pas moi. Mais en l'occurrence, il n'a pas le même caractère, pas les mêmes qualités, ni les mêmes défauts. Et moi, tu ne me connais pas vraiment parce que plus personne dans cette famille ne me connait vraiment.

- Non, c'est vrai, admit le vieil homme. Quand tes frères m'ont dit que tu étais toujours vivant, en bonne santé, je pensais que tout pourrait redevenir comme avant. Mais tu as tant changé que j'ai le sentiment de ne pas te reconnaître. Tu n'es pas comme j'avais imaginé que tu deviendrais.

- Bien sûr que j'ai changé, Abba. J'étais un gamin quand je suis parti, et maintenant, je suis un homme. Je suis passé par trop de choses, bonnes et mauvaises, pour ne pas être changé, des choses que tu ne peux pas imaginer.

- Et pourtant, tu as l'air bien dans ce pays. Est-ce que nous t'avons seulement manqué, toutes ces années ? demanda Jacob d'un ton presque accusateur.

- Bien sûr que vous m'avez manqué, Mère et toi, rétorqua Joseph. J'ai prié chaque jour pour vous ! Mais à un moment, j'ai fait mon deuil. C'était ça ou la mort ! Je me suis fait à l'idée que je ne serai jamais plus un fils dans ta maison, et j'ai avancé.

- Et tu m'as remplacé, accusa Jacob.

Joseph se figea. Il n'y avait qu'un seul de ses frères qui connaissait le lien particulier entre lui et Putiphar.

- J'aurais préféré que Benjamin tienne sa langue, reconnut-il avec raideur, et t'en parler moi-même. Mais oui, c'est vrai que j'ai rencontré ici un homme que j'ai aimé du même amour filial que toi, que j'ai parfois appelé « père », qui m'a appelé son fils et mes enfants, ses petits-fils, un homme dont mes enfants hériteront un jour. Mais il n'a jamais pris ta place, et il a toujours été vigilant à ne pas l'usurper. Si je l'ai appelé « père », quand je parle de mon père, c'est généralement de toi que je parle.

- Mais qu'avait-il de plus que moi pour que tu restes à ses côtés plutôt que me revenir ? supplia Jacob.

- Il était là, dit simplement Joseph. Il était vivant, et pour autant que je savais, tu étais peut-être mort. Il me faisait confiance, il était lucide sur mes qualités comme sur mes défauts, il m'aimait pour ce que j'étais, et il m'instruisait. Mais surtout, il était là.

- Il était là ? répéta Jacob.

- Tu crois que ça a été facile ? s'emporta son fils. Tu crois que je n'ai pas passé des nuits entières à me demander si je ne te trahissais pas en accordant à cet homme qui a d'abord été mon maître la même affection et la même admiration qu'à toi ? si je ne me trahissais pas moi-même ? Mais il était là, et toi, tu n'y étais pas ! Il a commis des erreurs envers moi, mais au bout du compte, sans lui, je ne serais jamais devenu qui je suis ! Pourquoi me reproches-tu constamment d'être heureux de ma vie ?

- Je ne te le reproche pas, assura Jacob. Est-ce qu'il te traitait bien ? Est-ce qu'il te laissait adorer le Seigneur ?

- Oui, affirma son fils. Il disait que j'étais une bénédiction pour sa maison, et qu'il ne voulait pas risquer de me perdre en offensant mon Dieu. Et je pense que dans ses dernières années, il a reconnu que le Seigneur était plus grand que tous les dieux d'Egypte. Mais tu demandais pourquoi je suis resté ici. Ce n'est pas pour lui que je suis resté, ou pas seulement. La vérité, Abba, c'est que même si j'avais pu partir d'ici, je n'aurais pas pu revenir chez toi. Même à l'époque où j'étais esclave, j'avais déjà trop changé, et il n'y avait plus de retour en arrière possible. Au moins, chez Putiphar, je savais que j'avais ma place, je savais quelle était ma place, et elle me convenait. Et ensuite, j'ai rencontré mon épouse, et pour elle, je renoncerais à tout.

Le silence s'abattit à nouveau avant que Jacob ne reprenne.

- J'espérais que tu reprendrais ta place dans cette famille. Est-ce qu'au moins tu prendras femme parmi les filles du clan ?

- Je suis déjà marié, Abba, rappela-t-il.

- Oui, je suppose qu'il a bien fallu que tu t'occupes, mais une concubine égyptienne ne peut pas remplacer une véritable épouse de chez nous, répondit Jacob en fronçant les sourcils. Elle ne peut pas te donner les fils que tu mérites, elle ne peut pas te donner autre chose que des bâtards !

Joseph pouvait supporter beaucoup de choses, mais il ne pouvait admettre que qui que ce soit s'en prenne à son épouse ou à ses enfants. Il se redressa et toisa son père.

- Asenath n'est pas une concubine, rétorqua-t-il sèchement. C'est ma femme, devant les hommes et devant Dieu, c'est la mère de mes enfants, et je ne permettrai à personne, pas même à toi, de l'insulter.

- Mais elle ne sait rien de nos coutumes ! Il te faut une épouse digne de toi.

- Ma femme, asséna Joseph, soudain glacial, élève mes fils dans la crainte de Dieu. Ma femme a appris notre langue pour que moi, je ne l'oublie pas alors que je n'étais qu'un esclave et qu'elle était noble. Ma femme a renoncé d'elle-même aux dieux d'Egypte et s'est tournée vers le Seigneur. Nous sommes promis l'un à l'autre alors que nous étions tout jeunes, et pour l'amour de moi, elle a refusé les partis les plus avantageux. Elle m'a attendu fidèlement pendant près de dix ans alors qu'il n'y avait presqu'aucun espoir. Elle est à moi, et moi, je suis à elle. Je n'aurai aucune autre qu'elle !

- Mais c'est une Égyptienne, une étrangère !

- Dans ce pays, ce n'est pas elle, l'étrangère, rappela froidement Joseph, et tu oublies que moi aussi, je suis égyptien désormais. Je n'ai jamais nié mes origines, je ne me suis jamais détourné du Seigneur, et c'est comme fils de Jacob que je me suis présenté devant Pharaon. Mais c'est en Egypte que je vis depuis plus de vingt ans, je suis le second du royaume d'Egypte et l'ami le plus proche du roi d'Egypte! C'est en Egypte que je suis devenu un homme, que je me suis marié, et que mes enfants sont nés. Je suis Hébreu et Egyptien, et mes enfants après moi sont Hébreux et Egyptiens, que leur mère soit Egyptienne ou Hébreue. C'est ainsi, et même si je le voulais, je ne pourrais pas le défaire.

Jacob le regarda comme s'il l'avait poignardé.

- Abba, reprit plus doucement son fils, il est écrit que l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à son épouse, et qu'ensemble ils ne fassent plus qu'un. Je n'ai pas envie de me disputer avec toi, mais Asenath est l'autre moitié de mon âme. Sans elle, j'aurais perdu la foi dans le Seigneur, et je serais mort. Trahir la promesse que je lui ai faite il y a des années de n'avoir qu'elle, ce serait me trahir moi-même. Si tu la rejettes, c'est moi que tu rejettes. Et si tu me forces à choisir entre elle et toi, ce sera elle, sans la moindre hésitation ni le moindre regret.

Jacob pâlit et pinça les lèvres, mais ne répondit pas, ni pour insister, ni pour s'excuser. Il y eu un silence lourd avant que Joseph ne se lève, déçu.

- Si tu ne peux pas l'accepter comme mon unique et légitime épouse, si tu ne peux pas admettre que mes fils sont mes fils légitimes, je crois que nous n'avons rien à nous dire. Est-ce vraiment si difficile d'accepter que j'ai trouvé le bonheur loin de toi ?

Sur ces mots, il tourna les talons et s'éloigna, furieux.

- Tu sais que je ne veux que ton bonheur, le rappela Jacob. Est-ce qu'elle est vraiment digne de toi ? Est-ce qu'elle vaut vraiment que tu la choisisses ? Est-ce que tu l'aimes autant que j'aimais ta mère ?

Joseph se retourna

- Je l'aime encore davantage, Abba, affirma-t-il avec défi. Tu as attendu ma mère sept ans, avec la certitude d'obtenir sa main, mais moi, j'en ai attendu neuf, sans savoir si je pourrais un jour lui appartenir. A compter du jour où je suis tombé amoureux d'elle, toutes les autres femmes me sont devenues des mères, des sœurs ou des filles. Je préfèrerais m'arracher le cœur que de renoncer à elle.

- Est-ce qu'elle t'aime ?

Son fils le regarda droit dans les yeux.

- Est-ce qu'elle m'aime ? Elle aurait renoncé à tout pour moi. Elle m'a choisi autant que je l'ai choisie, et contrairement à moi, elle n'a jamais douté. Elle a renoncé aux dieux d'Egypte et s'est brouillée avec son père par amour pour moi ! Elle me connait mieux que personne, et elle m'accepte complètement, avec toutes mes qualités et tous mes défauts ! Je crois que personne ne m'aime autant, ni aussi complètement qu'elle m'aime. Si tu la connaissais, tu ne pourrais pas en douter.

- Est-ce qu'elle te rend heureux ?

- Oh Abba, répondit tendrement Joseph, sans Asenath, à quoi me servirait mon rang ou mon domaine ? A quoi me serviraient les honneurs et les richesses ? Son amour est pour moi une oasis qui fleurit au milieu du désert, une flamme qui me réchauffe quand la nuit est trop froide. Elle est mon soutien dans toutes mes épreuves depuis près de 20 ans, elle est l'ange qui m'a dit « courage » quand je trouvais la route trop longue, celle qui m'a annoncé la libération lorsque j'étais captif, et la lumière lorsque j'étais perdu dans la nuit ! Encore aujourd'hui, c'est son amour qui me rappelle que le Seigneur est avec nous et que nous n'avons rien à craindre ! Quand je la regarde, tous mes doutes disparaissent ! Quand elle parle, l'impossible devient réalité, parce que sa foi déplacerait les montagnes ! Elle est le pilier qui tient ma maison debout ! Elle m'est plus précieuse que l'or ou l'argent, plus précieuse que les rubis, plus précieuse que tout au monde ! Qu'importe les épreuves, tant qu'elle est dans ma vie, je suis heureux.

- Tu es devenu poète, observa doucement Jacob.

- Seulement pour elle, le contredit son fils.

Jacob l'observa attentivement.

- Tu sais, c'est difficile pour le père que je suis de songer que mon enfant chéri a trouvé le bonheur loin de moi, sans que je le sache, sans que je n'y ai mon mot à dire, soupira le vieil homme. C'est difficile de penser que tu n'es plus mon petit garçon, que je n'ai pas pu te protéger des malheurs. C'est difficile de penser que tu ne dépends plus de moi, et qu'au contraire, c'est moi qui dépends de toi. Je dois en faire mon deuil, je suppose. Les choses ne redeviendront jamais ce qu'elles étaient, n'est-ce pas ? Tu ne seras plus jamais un fils dans ma maison.

- Non, Abba, répondit son fils.

- Je suis jaloux de ce Putiphar, tu sais, jaloux qu'un étranger ait eu le privilège de te voir devenir un homme, avoua le patriarche. Mais s'il a été bon pour toi, alors je dois lui en être reconnaissant. Je dois me réjouir que tu aies eu des gens sur qui compter, que tu n'aies pas été complètement seul pendant ces vingt ans. Quand tu parles de ton épouse, je vois bien qu'elle te rend profondément heureux. Et si Asenath te rend vraiment heureux, alors je ne peux que l'accepter.

- C'est tout ce que je te demande, répondit doucement Joseph.

- Tu disais qu'elle t'a donné des enfants, demanda Jacob

- Oui, deux fils et une fille. Manassé, Ephraïm et Néheteni.

- J'aimerais les voir et les bénir.

- Ils sont impatients de te rencontrer, assura son fils. J'amènerai les garçons la prochaine fois.

De fait, il amènerait ses garçons quelques jours plus tard, avec un peu d'appréhension, mais la rencontre, et les suivantes se passeraient parfaitement bien. Jacob accepterait un jour que ce fils qui était resté si loin et si longtemps en était devenu un étranger, et ils conviendraient ensemble qu'un personnage si grand n'a pas vraiment besoin de la bénédiction de son père. Jacob déciderait alors d'adopter Manassé et Ephraïm, comme pour compenser les vingt ans loin de son fils, comme pour compenser ce que lui considérerait toujours comme une naissance illégitime, comme pour compenser que son fils chéri n'était plus vraiment son fils. Et Joseph aurait bien de la peine à voir son père privilégier – encore une fois – le cadet, peu importe que ce soit le choix du Seigneur de privilégier le plus petit, le plus faible, le moins attendu.

Mais pour l'heure, ils se retrouvaient, ils faisaient à nouveau connaissance, et pour l'heure, il fallait bien que ce soit assez.


Nous voilà presqu'au bout de cette histoire, avec ce chapitre que j'ai eu beaucoup de peine à écrire, et dont je ne suis pas pleinement satisfaite. Si un chapitre risque d'être réécrit, c'est celui-ci. Il ne reste l'épilogue, ainsi que quelques chapitres bonus, qui seront publiés un peu plus tard, et probablement à part.