Chapitre 1. Retour à Poudlard

La Grande Salle était pleine à craquer. Le bruit des verres qui s'entrechoquent, des couverts qui glissent dans les assiettes et des discussions animées, emplissait tout l'espace. Assis à la table des Gryffondor, Harry regardait autour de lui avec un immense sourire sur le visage. Se retrouver ici, entouré par ses amis, c'était un cadeau inespéré, comme rentrer à la maison après un long voyage. Jusqu'à présent, il n'avait pas eu conscience que cet endroit lui avait tant manqué.

Il avait craint que revenir dans la Grande Salle, même après tout ce temps, soit trop difficile. Pourtant, les bons souvenirs l'emportaient. S'il entendait les sorts fuser dans un coin de son esprit, ils étaient masqués par les rires qui avaient si souvent résonné autour de cette table.

Oui, il était chez lui.

Son sourire se fana quelque peu lorsqu'il tomba sur le visage fermé de George un peu plus loin. Parvati avait déserté les Gyrffondor pour rester avec sa sœur chez les Serdaigle, incapable de se tenir là sans Lavande. Colin n'était pas là pour lui agiter son appareil sous le nez et insister pour prendre des photos. Les absents occupaient autant de place que les vivants et c'était plus difficile pour certains que pour d'autres.

Ils avaient tous reçu l'invitation quelques semaines plus tôt. Un simple carton, non signé, leur proposant de se retrouver pour une réunion d'anciens élèves pendant les vacances d'été. Harry avait beaucoup hésité. Le fait que l'organisateur préfère taire son nom était tout aussi intrigant qu'inquiétant.

Ils en avaient longuement discuté avec Hermione et Ron. Hermione était d'avis de ne pas y aller, d'après elle ça puait le piège à plein nez. Comme souvent, Ron n'était pas d'accord. Il avait trouvé l'idée amusante. Harry ne parvenait pas à déterminer s'il était sérieux, ou s'il s'opposait à Hermione par pur plaisir de la faire enrager. Depuis leur rupture deux ans plus tôt, c'était devenu leur nouveau mode de fonctionnement. Il ne savait pas ce qu'il préférait, entre voir Ron dire amen à toutes les propositions d'Hermione ou le voir systématiquement être en désaccord avec elle.

Harry se rembrunit. Cette rupture avait marqué un tournant dans leur relation à tous les trois. Ses amis lui avaient juré que ça ne changerait rien, mais bien sûr c'était une promesse qu'ils ne pouvaient tenir. Les soirées tous les trois s'étaient faites de plus en plus rares et l'animosité qui planait entre eux était toujours palpable. Harry voyait en ce séjour à Poudlard l'occasion de rappeler à ces deux idiots pourquoi ils s'appréciaient au départ. Il n'avait aucune envie qu'ils se remettent ensemble, mais il voulait juste retrouver ses deux meilleurs amis et ne pas avoir à choisir entre eux. À force de ne pas faire un choix, il était en train de les perdre tous les deux.

Face à l'insistance des deux jeunes hommes, Hermione avait fini par céder. Revoir les autres pouvait être amusant. Et c'était Poudlard, ils y seraient en sécurité.

Les elfes de maisons s'étaient surpassés. Les plats qui arrivaient sur les quatre tables étaient tous plus succulents les uns que les autres. Contrairement à l'époque où ils étaient élèves, des bouteilles de vin et de bière étaient disposées un peu partout et les invités s'en donnaient à cœur joie. Jamais ils n'auraient pensé s'attaquer un jour à la réserve personnelle de l'école.

George, qui avait repris le poste éternellement vacant de professeur contre les forces du mal, finit par se délier la langue et se joignit aux conversations des Gryffondor. Même si son regard restait toujours voilé, un sourire éclairait à présent son visage.

— Je dois avouer que la cave a été un argument de poids pour me faire accepter ce job, commenta-t-il en servant un verre à Lee Jordan.

— Je ne me rappelle pas avoir vu les professeurs boire pendant les repas, tenta de se remémorer Hermione. Peut-être lors des grands banquets, mais sinon…

— Tu te souviens des pichets dorés?

— Oui.

— Ben, voilà.

Le rire de George s'éleva au-dessus de l'assemblée devant les visages surpris de ses anciens condisciples. Harry sentit un incroyable bien-être l'envahir. Il était avec ses amis, dans sa maison. Tout allait bien.

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À son réveil, Harry resta un long moment allongé, sans bouger. Il n'avait pas dormi dans ce lit depuis presque sept ans. Depuis la fin de sa sixième année en vérité. Il n'avait alors aucune idée qu'il ne reviendrait jamais à Poudlard comme étudiant. Lorsqu'il avait quitté l'école cet été-là, il était loin de s'imaginer que la prochaine fois qu'il verrait ce plafond enchanté, ce serait pour livrer sa dernière bataille contre Voldemort. Le ministère avait diplômé toute leur promotion à titre gracieux à la fin de la guerre.

Il n'était plus élève.

C'était fini.

Comme ça, sans que rien n'ait pu l'y préparer.

Dans le cocon que représentait son lit à baldaquin dont il avait tiré les rideaux, il savourait l'instant. À quelques mètres de lui, il entendait les légers ronflements de Ron. Apaisant. Il n'avait pas réalisé avant aujourd'hui à quel point ce son lui avait manqué.

Après la guerre, Ron et Hermione avaient immédiatement emménagé dans un appartement à Londres alors que lui s'installait dans l'ancienne maison de Sirius. Encore une chose qui s'était terminée sans qu'il ait eu le temps de s'y préparer. Ron et lui, qui avaient partagé le même dortoir pendant six ans et avaient dormi côte à côte dans la même tente pendant plusieurs mois, n'étaient plus ensemble.

Le son se fit plus irrégulier. Bientôt, son ami allait se réveiller. Autant profiter du fait qu'il était le seul debout pour investir la salle de bain. Il attrapa quelques affaires dans sa malle avant de filer à la douche.

Il était à peine entré dans sa cabine que la porte à côté de la sienne s'ouvrit. Ron avait été plus rapide qu'il ne l'avait espéré. Il l'entendit retirer son pyjama et l'eau se mettre à couler. Comme à l'époque, l'image bien trop nette de son ami se forma dans son esprit et une bouffée de chaleur incontrôlée lui envahit le visage. Il se dépêcha de sortir pour retourner s'habiller dans le dortoir.

La salle commune était déjà pleine de vie lorsqu'il y descendit une fois préparé. Hermione était en grande discussion avec Parvati alors que Ginny parlait avec Angelina et Alicia. Il hésita pendant un instant à rejoindre l'une ou l'autre des jeunes femmes avant de remarquer George un peu à l'écart. Assis dans un fauteuil devant la fenêtre, il semblait perdu dans la contemplation de la forêt.

— Ça va?

George sursauta et Harry se flagella mentalement de l'avoir surpris. Il aurait dû s'annoncer avant.

— Oui, bien sûr, répondit distraitement Georges.

Ses yeux scrutaient la salle commune à la recherche de quelque chose ou de quelqu'un.

— Tu as bien dormi?

— Ça va, Harry, ne t'en fait pas.

Comme s'il cherchait à fuir la discussion, George se leva et s'excusa avant de passer par le portrait de la Grosse Dame.

— Il aurait dû rester dans ses appartements, s'exclama une voix dans son dos.

Harry se tourna vers le nouvel arrivant et ne put s'empêcher de sourire. Comme tous les autres, Ron avait troqué son jean et son tee-shirt habituel pour revêtir son uniforme de Poudlard. C'était dans les consignes du carton d'invitation.

Ron était toujours plus grand que lui, mais sa carrure s'était affirmée. Il était loin de cet adolescent qui semblait avoir grandi trop vite. Malgré ces changements, l'uniforme lui allait aussi bien qu'à l'époque. Trop bien même.

Sa cravate était nouée de travers, sa chemise sortait à moitié de son pantalon, et il avait oublié d'en fermer les deux premiers boutons. Typiquement Ron. Il avait l'impression de le retrouver comme lorsqu'ils avaient quatorze ans. Sauf qu'à présent, sa mâchoire était plus carrée et était recouverte d'une barbe naissante. Il s'imagina un instant l'effet que ça ferait de courir ses doigts sur elle, avant de se reprendre.

Putain, c'était Ron.

L'ex de sa meilleure amie. Son propre meilleur ami depuis toujours. Même s'ils se voyaient moins. Même si, depuis la rupture, ce n'était plus tout à fait la même chose.

Il avait vu Ron ainsi mille fois. Il avait dormi dans le même dortoir que lui pendant des années, l'avait vu en pyjama, en tenue de Quidditch, torse nu l'été, couvert de boue l'hiver. Alors pourquoi maintenant? Pourquoi cette sensation dans le ventre, ce pincement juste sous la peau, comme si quelque chose de profondément enfoui remontait à la surface d'un coup?

Les années d'insouciance relative, les nuits passées à se murmurer des plans fous pour faire virer Malfoy, les colères, les disputes, les rires… L'espace d'un instant, tout lui revint en mémoire.

Mais il y avait autre chose aussi.

Il avait oublié ce que ça faisait, de le voir comme ça. D'être avec lui comme ça.

Et maintenant, ça cognait dans sa poitrine. Ses joues se mirent de nouveau à chauffer et il réalisa qu'il l'admirait depuis déjà trop longtemps.

Il détourna la tête brusquement, le souffle court.

Non. Ce n'était pas ça. C'était le vin d'hier soir. Le fait d'être de retour ici, dans cet endroit chargé de souvenirs. C'était l'émotion, c'était…

Mais ses yeux revenaient malgré lui à Ron. À sa silhouette droite, à la nonchalance de ses gestes, à ce sourire sincère qu'il n'avait pas vu depuis sa rupture.

— J'ai mis mon uniforme à l'envers? demanda Ron.

Harry se sentit gêné de s'être laissé aller ainsi. Il ne devait pas, il se l'était toujours interdit. Pas Ron. Tout le monde sauf Ron.

— C'est d'être ici, ça remue les choses, bougonna Harry d'une voix un peu trop rauque.

— Je comprends. Moi aussi.

Les deux hommes échangèrent un regard, laissant le silence s'installer entre eux. Mieux valait le silence à ce qui pourrait être dit en cet instant.

Sans avoir besoin de se concerter, Ron et Harry prirent le chemin de la Grande Salle où les attendait le petit déjeuner. Ils descendirent les escaliers comme ils l'avaient fait des centaines de fois. Tout ce qui les entourait leur semblait familier et apaisant. Les tableaux qui murmuraient sur leur passage, les marches qui décidaient au dernier moment de changer de direction. Cette marche, toujours la même, à éviter. Ce passage à emprunter derrière la tapisserie d'un chevalier.

Et leurs mains qui, par moment, se frôlaient.

Ron ne laissait rien paraître. Son visage restait paisible, son sourire accroché sur les lèvres. Nostalgique de se retrouver là. Le sang d'Harry ne cessait de battre à ses oreilles. Il avait l'impression d'avoir remonté le temps, d'être de retour en quatrième année où, pendant quelques mois, il avait cru que Ron était peut-être un peu plus qu'un ami. Enfin, avant qu'il n'accepte l'idée que Ron aimait quelqu'un d'autre. Quelqu'un avec qui il ne voulait pas rivaliser.

Il sentit de nouveau les doigts de Ron l'effleurer. Encore et encore. Il se mit à fixer le sol tout en comptant les marches sans plus faire attention aux propos de Ron. Jamais ce chemin ne lui avait paru si long.

Avait-il senti la main de Ron se tourner vers lui, comme pour l'inviter à la saisir?

Non, c'était dans sa tête.

Dans son passé.

Putain, il n'avait plus jamais imaginé Ron ainsi depuis leur quatrième année. Il avait enterré ça bien profond à l'intérieur de lui.

Bien sûr, il le trouvait toujours séduisant. Oui, après leur dernière soirée ensemble au square Grimmaurd, il avait longuement pensé à lui pendant ses plaisirs solitaires. Mais comme ça lui arrivait lorsqu'il croisait Malfoy au ministère ou Blaise dans un bar. Ni plus ni moins.

N'est-ce pas?

Arriver dans la Grande Salle lui apporta une distraction bienvenue. Assis à l'écart des autres, George marmonnait tout seul. Les sourcils froncés, il semblait en colère contre quelqu'un. Harry le désigna à Ron d'un geste de la main et ils le rejoignirent.

— On dirait que tu es contrarié, commenta Harry en se versant une tasse de café.

— Pas encore, répondit George avec un regard noir vers la table des professeurs.

Ron fit signe à Harry que son frère devenait fou avant de se servir son thé. Hermione s'installa à ses côtés et tout fut à sa place. Le sentiment de malaise d'Harry se dissipa et il put enfin profiter de l'instant.

Le repas fini, les tables se vidèrent d'un coup et des emplois du temps apparurent. Il y eut quelques rires surpris autour d'eux alors qu'Harry se saisit du sien. Ils avaient de toute évidence déjà raté le début du coup de botanique avec Poufsouffle, mais ils avaient le temps pour se rendre à celui de soin aux créatures magiques avec les Serpentard.

Leur emploi du temps de quatrième année.

Une impression de déjà vu s'empara d'Harry et un malaise grandit dans son ventre.

À ses côtés, Hermione avait l'air amusée alors que Ron était plutôt énervé. Ses sourcils froncés et sa mâchoire serrée contrastaient avec le sourire nostalgique de son ex-compagne. George, lui, était devenu plus blanc qu'un mort.

Un bruit en provenance de la table des professeurs leur fit tourner la tête. En un instant, les rires se turent pour se transformer en murmures. Une forme noire, vaporeuse, se trouvait devant eux. Grande, elle semblait vêtue d'une longue robe de sorcier et d'un chapeau. Impossible de discerner ses traits et, pourtant, il n'était pas difficile de la reconnaître.

Lorsque la voix de Dumbledore emplit la pièce, un silence quasi religieux s'installa parmi les anciens élèves.

— Bienvenue, bienvenue à tous pour cette nouvelle année. Avant de vous laisser rejoindre vos salles de classe respectives, j'ai quelques petites choses à vous dire.

Harry regardait autour de lui. Sur chaque visage se lisait la même expression de surprise et d'incompréhension.

— Nous vous rappelons qu'il est strictement proscrit de vous rendre seuls dans la forêt interdite. De même, les sorties à Pré-Au-Lard ont été suspendues pendant les prochains mois.

L'ombre tourna sa tête vers la table des Gryffondor et Harry fut convaincu que la forme le fixait lui en particulier. Lui et sa cape d'invisibilité, sa carte du Maraudeur et son habitude à s'échapper du château même quand il n'avait pas le droit. Il se tassa un peu plus sur sa chaise et détourna le regard.

— De plus, je suis au regret de vous informer que le tournoi de Quidditch de cette année est annulé.

Une vague de panique le saisit alors que des exclamations indignées s'élevèrent des différentes tables. Angelina et Alicia s'étaient levées pour protester. Chez les Serdaigle, Cho tapait du poing sur la table. De son côté, Malfoy râlait auprès de ses voisins. Ce petit manège dura quelques secondes avant que les adultes qu'ils étaient devenus réalisent qu'ils ne jouaient plus au Quidditch. Certains n'étaient plus montés sur un balai depuis des années. Lui-même n'avait pas participé à un match depuis qu'il avait quitté Poudlard.

— Mais ne vous inquiétez pas. La compétition sera remplacée par un événement bien plus grand et encore plus excitant. Après des mois de négociations, le ministère nous a donné l'accord de ressusciter une vieille coutume magique. Cette année, et pour la première fois depuis des siècles, Poudlard va accueillir un tournoi des Trois Sorciers!

Un silence étonné répondit à cette déclaration, suivi de quelques éclats de rire. La panique qui l'avait envahi en apprenant la suppression des matchs de Quidditch s'intensifia sans qu'il parvienne véritablement à en saisir la raison.

Il avait déjà participé à ce tournoi. Il en était persuadé. Il avait été un champion. Involontairement. Et pourtant… Non, il n'arrivait pas à se souvenir de ce que cela impliquait.

Quelles avaient été les épreuves?

Comment s'en était-il sorti?

La seule chose dont il était sûr, c'est que la dernière fois, quelqu'un était mort. Un autre concurrent. Qui?

Cédric.

Cédric était mort lors de la dernière épreuve.

Pourquoi avait-il mis tant de temps à s'en rappeler?

— Le tournoi est ouvert à toute personne présente dans l'école. Trois champions seront tirés au sort. Un contrat magique les liera alors à Poudlard et ils devront participer à toutes les épreuves.

L'ombre fit un geste du bras et une coupe de pierre sur un piédestal se matérialisa. La nausée s'empara de lui et il dut fermer les yeux et serrer les lèvres pour retenir son repas à l'intérieur de son estomac.

C'était impossible.

Une blague de mauvais goût.

Un cauchemar.

— Le vainqueur remportera la somme de mille galions. Vous avez jusqu'à demain soir pour vous porter candidat.

Une pellicule de glace s'était formée sur sa nuque et un voile noir passa devant son visage. Il lui fallut la voix de Ron qui s'agitait sur sa chaise pour le tirer de sa transe.

— Je vais mettre mon nom! Cette fois, je vais participer!

— Non, s'écria Harry.

Il attrapa les mains de Ron et le força à se tourner vers lui.

— S'il te plaît, ne fais pas ça.

— Mille galions Harry! Tu imagines ce que ça représente?

— Tu n'en as pas besoin, Ron. C'est ridicule. Tu as un travail, un salaire. Tu n'as pas besoin de cet argent.

Autour d'eux, de nombreuses personnes semblaient avoir les mêmes réflexions que Ron. Des «Je vais tenter», «Moi aussi» fusaient entre les tables. Une excitation électrique s'était emparée de la salle.

— S'il te plaît, répéta Harry plus bas. C'est dangereux.

— Ils ont dû prendre toutes les précautions cette fois, contra Ron avec une mine boudeuse.

— Qui ça, «ils»? Il n'y a personne d'autre que nous ici.

Hermione s'en mêlait. Harry ne savait pas si c'était une bonne ou une mauvaise chose. Ron était capable de se lever pour aller mettre son nom dans la coupe immédiatement rien que pour la faire enrager.

— Quelqu'un est mort la dernière fois, ajouta Harry sans laisser à Ron le temps de répondre. Il se passe quelque chose, je ne sais pas quoi, mais ce n'est pas normal.

Ron baissa enfin le regard vers leurs mains toujours entrelacées. Il ne les avait pas retirées. Harry non plus. Un léger tressaillement agita ses doigts, mais il ne rompit pas le contact. Quand il releva la tête, ses yeux brillèrent d'un éclat qu'Harry n'arriva pas à décrypter.

— Tu étais champion la dernière fois. Tu as failli…

Ron laissa sa phrase en suspens. Quelque chose passa entre eux sans qu'Harry parvienne à l'identifier. Une sorte de compréhension. Une acceptation. Un souvenir douloureux.

— Oui. Ne mets pas ton nom Ron.

— Promis. Mais ne mets pas le tien non plus.

Harry acquiesça et Hermione poussa un soupir de soulagement. Presque à regret, Harry lâcha la main de Ron et attrapa sa tasse de café. Il était froid, amer, mais ça lui donnait une impression de faire quelque chose de ses doigts à défaut de continuer à caresser la peau chaude de Ron.

— On devrait se dépêcher si l'on ne veut pas rater le début du cours de soin aux créatures magiques, déclara soudain Hermione après un coup d'œil à sa montre.

— Mione, on n'est plus élèves depuis longtemps, se moqua Ron.

— Allez, c'était le cours d'Hagrid, ça va être amusant.

Harry fronça les sourcils. Il ne se souvenait plus de ces cours, mais il était persuadé que l'adjectif «amusant» n'était pas celui qui correspondait le mieux.

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Le cours ne fut pas amusant. L'ombre qui devait représenter Hagrid leur montra des boîtes à chaussures et leur indiqua qu'ils devraient trouver le meilleur aliment possible pour nourrir des Scroutch à Pétard. Harry n'avait aucune idée de ce que pouvaient être ces créatures et rien de ce qu'ils tentèrent de leur donner à manger ne trouva grâce aux yeux de ces monstres.

Un sentiment de malaise ne le quittait plus. Il aurait dû se souvenir de ce cours et de ces bestioles. Mais il n'y avait rien à faire. C'était comme si son cerveau refusait de le laisser accéder à cette partie de sa mémoire.

Il évoqua le phénomène avec ses amis qui se trouvaient dans le même cas que lui. Savoir qu'il n'était pas le seul le rassura et l'effraya à la fois.

À la fin du cours, ils reprirent le chemin de la Grande Salle et ses doutes s'envolèrent de nouveau. Il était avec Ron et Hermione. Ils ne s'étaient pas disputés une seule fois depuis leur réveil et avaient même rigolé à plusieurs reprises ensemble des tentatives d'Harry pour nourrir le Scroutch à Pétard. Comme plus tôt dans la matinée, la main de Ron ne cessait de frôler la sienne, mais la gêne qu'il en avait éprouvée s'était dissipée. À présent, chaque caresse lui procurait une légère montée d'adrénaline et une sensation de bien-être incroyable.

De retour dans le hall, ils furent surpris de voir certaines personnes tenter en vain de pénétrer dans la Grande Salle. Alors que certains semblaient se heurter à un mur invisible, comme Draco qui martelait l'air de ses poings, d'autres entraient sans souci.

— Un problème Malfoy? ricana Harry.

— Je ne peux pas passer!

— Tu aurais peut-être dû venir au cours d'Hagrid, répliqua Hermione.

Un rapide coup d'œil vers les élèves enfermées à l'extérieur confirma la théorie d'Hermione. Seuls ceux qui n'avaient pas respecté l'emploi du temps qu'on leur avait remis le matin ne pouvaient pas se rendre à la salle pour déjeuner.

L'après-midi, ils assistèrent tous à leurs cours, sans aucune exception, et tous purent participer au dîner. Le fait que personne ne tente de quitter le domaine surprit pendant quelques secondes Harry, mais cette idée disparue aussi vite qu'elle était venue.

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La journée suivante fut similaire à la première. Une succession de cours menés par des professeurs fantomatiques constitués de fumés et d'ombres. Les quatrièmes années eurent le droit à leur premier cours de défense contre les forces de mal dirigé par ce qui aurait dû être Alastor Maugrey. Une partie d'Harry savait que la chronologie ne correspondait pas, que ce cours aurait dû avoir lieu plus tard, mais il n'arrivait pas à se souvenir de façon plus précise des événements.

— Aujourd'hui, gronda le spectre, nous allons discuter de ce que le ministère considère comme étant impardonnable.

L'ombre à l'œil bleu, trop brillant par rapport au reste de son corps, extirpa de sa cape trois bocaux qu'il installa sur son bureau. Chacun d'eux contenait une araignée de belle taille.

Lorsque Maugrey sortit le premier arachnide, Ron recula d'un bond et sa chaise racla le sol dans un grincement désagréable. Harry tourna la tête vers lui, inquiet de le voir réagir si vivement. Il voulut poser sa main sur son bras ou sur sa jambe, mais se retint. Ça aurait semblé étrange. Inconvenant. Il se contenta de lui sourire pour tenter de le rassurer.

Rien ne leur fut épargné et l'ombre présenta les trois sortilèges impardonnables. Une partie d'Harry savait qu'il aurait dû les connaître. Il les avait vus à l'œuvre pendant la guerre. Il les avait subis.

Quelle guerre déjà?

Tour à tour, les araignées exécutèrent des pas de danse ridicules et se tordirent de douleur. Hermione regardait la scène avec les lèvres pincées, clairement en désaccord avec les méthodes d'apprentissage de leur professeur.

Puis vint le dernier sort.

Maugrey leva sa baguette.

— Avada Kedavra.

Un éclair vert. Une mort immédiate. Le corps inerte de l'araignée roula sur le bureau.

Sans prévenir, la main de Ron se glissa sous la table et attrapa celle d'Harry. Fort. Comme un réflexe. Harry sursauta à peine, mais ne bougea pas. Il regardait leurs mains, à la fois surpris et ravi de ce contact.

— Quelqu'un t'a lancé ce sortilège, lui affirma Ron en enlaçant ses doigts avec les siens. Pas seulement lorsque tu étais bébé.

Harry acquiesça sans parvenir à se souvenir quand ou comment cet événement avait eu lieu. Ron resserra un peu plus son étreinte et ils restèrent ainsi jusqu'à la sonnerie indiquant la fin des cours. Au milieu de cette folie, Ron devenait en cet instant la seule chose réelle à laquelle il voulait se raccrocher.

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Le moment du dîner arriva enfin. L'heure de désigner les champions. La Grande Salle bourdonnait d'impatience.

— À votre avis, ça sera qui? demanda Harry.

— J'ai vu Angelina et Alicia tenter leur chance ce matin quand on est descendu pour le petit déjeuner. Ça serait bien qu'une d'entre elles représente Gryffondor, répondit Hermione.

— Il paraît que personne de Poufsouffle n'a déposé son nom dans la coupe, reprit Ron.

— Si j'avais dû mettre mon nom, je pense que je l'aurai fait pendant la nuit, commenta Harry d'un ton songeur.

— C'est vrai qu'on aura peut-être des surprises. George, tu as tenté le coup?

George se tourna vers son frère et lui répondit d'un sourire qui ressemblait plus à une grimace.

Enfin, l'ombre de Dumbledore arriva et prit sa place derrière la coupe de feu.

— Ce soir, l'identité des trois candidats va nous être révélée. Leurs destins seront alors liés au tournoi. Je demande à chaque champion de passer par la porte derrière la table des professeurs et d'attendre mon retour. Je viendrais vous donner des informations sur la première épreuve.

Des flammes bleues jaillirent de la coupe de feu et un premier morceau de papier calciné s'envola pour aller se poser dans les mains de Dumbledore.

— Le premier champion est… Monsieur Draco Malfoy, de Serpentard.

Draco se leva avec un air suffisant. Le dos droit, la tête bien haute, il marcha en direction de la porte sans un regard pour ses condisciples qui l'acclamaient.

— Le second champion est… Il s'agit d'une championne. Mademoiselle Luna Lovegood de Serdaigle.

Luna bondit de sa chaise et fit des signes de mains aux autres les élèves de sa table qui s'étaient mis à siffler et applaudir. De sa démarche sautillante habituelle, elle traversa la salle et disparut pour rejoindre Malfoy.

— Et enfin, le dernier champion sera… Zacharia Smith, de Poufsouffle.

Les encouragements furent moins nourris que pour les deux précédents. Zacharia ne s'empêcha pas de sourire pour autant et de saluer autour de lui.

Alors que Dumbledore se détournait, la coupe s'alluma de nouveau et un ultime papier en jaillit.

— Un quatrième champion, on dirait. Un pour chaque maison. Harry Potter, de Gryffondor.

Autour de lui ce ne fut que cris de joie et applaudissements.

Harry n'entendit rien. Tout ce qui avait de l'importance en cet instant, c'était les visages choqués de Ron et Hermione. Choqué et… oui, trahis. C'était l'impression que dégageait Ron. Il le fixait avec la bouche ouverte et deux grands yeux ronds.

— Ce n'est pas moi qui… bégaya Harry. Je n'ai rien fait.

— Harry Potter, répéta Dumbledore.

— Il y a une erreur.

Mais sa voix ne portait pas plus loin que ses voisins immédiats. Le directeur l'appela une fois encore et il sentit ses jambes se lever sans qu'il n'ait rien fait pour ça. D'une démarche mal assurée, il longea les quatre tables et rejoignit les autres champions.

Un feu avait été allumé dans la grande cheminée. Draco et Zacharia s'y réchauffaient les mains alors que Luna observait les portraits accrochés aux murs et posés au sol.

«Pourquoi un feu de cheminée en plein mois de juillet?» se demanda fugacement Harry avant de se souvenir qu'ils étaient en octobre. Le soir d'Halloween. Et il venait d'être désigné champion pour représenter l'école.

Trois ombres entrèrent dans la pièce. Elles leur parlèrent de l'importance de ces jeux et de la chance qu'ils avaient de pouvoir y concourir. Luna semblait ailleurs alors que Draco était blasé et que Zacharia souriait d'un air benêt. Harry avait trop mal au ventre pour se concentrer sur autre chose. Le visage de Ron ne cessait de lui revenir à l'esprit. Il allait lui expliquer, il comprendrait.

Harry ne souhaitait pas participer à cette mascarade. Il n'avait pas envie de cette gloire ni des risques qui allaient avec. Il n'avait pas mis son nom dans la coupe, mais personne ne voulait l'écouter. Il eut beau le répéter, encore et encore, les ombres firent comme si elles n'entendaient rien. Pire encore, Zacharia, Draco et Luna l'ignorèrent également.

Quand enfin ils purent sortir, sans aucune information sur la première épreuve hormis sa date, la Grande Salle était vide.

— Alors, Potter, commença Draco une fois qu'ils furent aux pieds de l'escalier, dis-nous tout.

— Vous dire quoi?

— Qu'est-ce qui nous attend?

— Je n'en sais rien, s'énerva Harry. Je ne m'en souviens pas! Je ne voulais même pas replonger là-dedans.

— Tu te fous de moi? grogna Draco.

— Moi, je te crois Harry, affirma Luna. Je ne m'en souviens pas non plus de ce tournoi. Pourtant j'ai dû y assister.

Malfoy tourna la tête et s'éloigna sans un geste dans leur direction. Les trois autres champions échangèrent un sourire amusé avant de regagner chacun leur dortoir.

Alors qu'il remontait vers la tour des Gryffondor, ses entrailles ne cessèrent de se nouer et se dénouer. Il ne voulait pas replonger. Il ne savait pas à quoi s'attendre. La seule chose dont il était sûr, c'est qu'il allait au-devant de gros ennuis.

Arrivé dans la salle commune, il fut accueilli par des cris de joie. Lee Jordan, Dean et Seamus avaient ramené des cuisines des litres de bièraubeurre et de nombreuses bouteilles en tout genre. La musique était beaucoup trop forte et l'air empestait déjà la sueur et l'alcool.

Ron n'était nulle part. Hermione non plus. Avec beaucoup de difficultés, il parvint à se faufiler jusqu'à son dortoir. Neville tenta bien de le retenir, mais il prétexta être fatigué. George lui prêta mainforte en affirmant qu'il allait devoir être en forme dans les prochains jours, ce qui lui permit enfin de s'esquiver.

La chambre était plongée dans le noir, mais Harry n'eut aucun mal à repérer Ron. Allongé dans son lit, toujours en uniforme, il fixait le plafond, les mains croisées derrière la tête. Il ne bougea pas quand Harry referma la porte.

— Ron…

— Tu aurais pu me le dire.

Sa voix vibrait d'une colère mal contenue.

— Te dire quoi?

— Que tu avais mis ton nom dans la coupe de feu.

Harry resta figé, incapable de s'approcher de lui comme il en avait eu l'intention.

— Je ne l'ai pas mis.

Ron renifla de dédain et leva les sourcils si hauts qu'ils semblèrent disparaître sous ses cheveux.

— Mouais. Comme à l'époque. Ce n'est jamais toi, pas vrai?

— Ce n'était pas moi, Ron. Ni à l'époque. Ni aujourd'hui. Et tu le sais.

— Non. Non, je ne sais rien du tout.

Ron se redressa dans son lit. Prenant appui sur ses coudes, il se tourna vers Harry et posa enfin ses yeux sur lui.

— Tu m'as fait promettre de ne pas mettre mon nom dans la coupe et, comme un abruti, je t'ai écouté. Alors que toi…

— T'es vraiment con quand tu t'y mets! Pourquoi je voudrais m'infliger ça encore une fois?

— Je n'en sais rien moi. T'aimes peut-être juste ça. Être le putain de héros.

— Connard, siffla Harry, les poings serrés.

— Comme ça, on est deux.

Ron tira ses rideaux et lança un sort de silence. Harry resta un long moment à fixer le lourd tissu de velours qui le séparait de celui qu'il pensait être son ami. Le seul qu'il imaginait capable de le croire quand il disait ne pas avoir mis son nom dans la coupe. Celui d'entre tous dont il attendait le plus le soutien.

Ce n'étaient pas les autres champions qui comptaient.

Ni les autres élèves de sa maison.

C'était Ron.

Toujours Ron. Depuis le début.

C'était le seul qu'il voulait à ses côtés.

Et maintenant, il était seul.