La bibliothèque baignait dans un silence studieux, troublé seulement par le froissement des pages et les murmures de quelques élèves éparpillés entre les rayonnages. Hermione Granger, assise à une table isolée, tournait lentement les pages d'un livre dont elle connaissait déjà chaque ligne. Son regard glissait sur les lettres sans vraiment les lire. Non pas qu'elle fuyait la réalité, mais elle réfléchissait, analysait. Elle était entourée d'amis, de conversations légères qui remplissaient son quotidien, mais ici, entre ces murs de pierre, elle savourait la solitude choisie.
— Tu comptes te dissoudre dans ces pages, Granger ?
La voix déchira l'air avec une sécheresse acérée. Un frisson d'agacement la parcourut avant même qu'elle ne relève les yeux. Draco Malefoy se tenait là, adossé nonchalamment à une étagère, un sourire froid étirant ses lèvres. Il la fixait avec ce mépris teinté d'autre chose, quelque chose de plus trouble, plus malsain.
Elle ne répondit pas tout de suite.
L'indifférence était parfois l'arme la plus tranchante. Mais il attendait, il voulait une réaction, et elle ne comptait pas lui donner cette satisfaction aussi facilement.
— Malefoy, dit-elle simplement, posant enfin les yeux sur lui.
Il haussa un sourcil, amusé par son ton neutre. Il voulait la voir s'irriter, la voir s'emporter. C'était ainsi qu'elle existait à ses yeux, dans cette vivacité mordante, ce feu qui l'avait toujours opposée à lui.
— Toujours aussi prévisible, souffla-t-il en s'approchant d'elle, les doigts effleurant distraitement la tranche d'un livre posé sur la table. Tu pourrais au moins prétendre que tu es heureuse de me voir. Après tout, il paraît que Poudlard doit nous unir dans une belle harmonie post-guerre.
Il cracha presque ces derniers mots, et elle le sentit immédiatement sur la défensive.
— Si c'est une tentative de conversation, tu es encore plus pathétique que je ne le pensais, Malefoy.
Il ricana, une lueur mauvaise dans le regard.
— Pathétique, Granger ? Ce mot te va bien mieux qu'à moi. Regarde-toi, toujours perchée sur ton piédestal de moralité. Tu crois que ton retour triomphant ici efface tout ce qui s'est passé ? Que les cendres de la guerre ne collent pas encore à tes jupes ?
Elle le détailla avec calme. Ce n'était pas la première fois qu'il cherchait à la piquer, mais cette fois-ci, il y avait autre chose. Une hargne plus sourde, plus intime. Il ne la haïssait pas seulement parce qu'elle était née-moldue, ni même pour leurs années de rivalité. C'était personnel.
— C'est fascinant, Malefoy. Cette obsession que tu sembles avoir développée pour moi, murmura-t-elle en refermant doucement son livre. Je pensais que tu avais mieux à faire que de surveiller mes moindres faits et gestes.
Il se pencha légèrement vers elle, son ombre couvrant une partie de la table.
— Tu crois que je fais ça par intérêt ?
— Je crois que tu ne sais même plus pourquoi tu fais ça. Que tu cherches un prétexte pour exister autrement qu'en fantôme d'un monde qui t'a dépassé.
Sa mâchoire se contracta brièvement, mais il ne laissa rien paraître d'autre.
— Continue de parler, Granger. Un jour, quelqu'un finira par t'écouter.
Elle ne répondit pas. Le silence s'installa, dense, pesant. Puis, avec un rictus acide, il se redressa et s'éloigna, sa silhouette disparaissant entre les étagères.
Hermione le suivit des yeux un instant avant de rouvrir son livre. Il n'était qu'un problème de plus à analyser. Mais elle savait déjà que celui-ci serait loin d'être simple à résoudre.
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Les flammes se consument doucement dans l'âtre, projetant une lumière vacillante sur les murs de pierre. L'air est saturé de l'odeur des vieux grimoires et de l'humidité du cachot, un parfum singulier, presque familier. Il est tard, et pourtant, il n'éprouve pas la moindre fatigue.
Draco est installé dans un fauteuil de velours vert, une jambe négligemment repliée sur l'accoudoir. Son regard se perd dans les flammes, mais son esprit, lui, est ailleurs. À mi-chemin entre le passé et ce présent insipide, qu'il observe d'un œil distant, incapable de s'y abandonner totalement.
Un bruissement de pas brise le silence. Puis une voix.
— Tu vas finir par fusionner avec ce foutu fauteuil.
Draco ne bouge pas. Il n'en a pas besoin. Il sait déjà qui vient de parler.
Blaise Zabini se laisse tomber dans le fauteuil en face de lui avec la nonchalance d'un roi sur son trône. Son uniforme est défait, sa chemise entrouverte, et il sent le parfum boisé qu'il porte toujours après ses escapades nocturnes. Il a le sourire satisfait d'un homme qui n'a jamais eu à courir après quoi que ce soit.
— Tu t'ennuies, Malefoy ?
— Pas autant que toi, apparemment.
Un éclat de rire silencieux traverse le regard sombre de Blaise. Il prend un verre abandonné sur la table basse et le fait tourner entre ses doigts.
— Il faut croire que certaines occupations sont plus enrichissantes que d'autres.
Draco arque un sourcil, amusé malgré lui.
— Tu vas encore me servir l'un de tes monologues sur l'art de séduire ?
— Monologue, vraiment ? C'est vexant. Je pensais t'avoir mieux éduqué.
Il prend une gorgée d'hydromel avant de se pencher légèrement en avant, le coude appuyé sur son genou.
— Daphné Greengrass.
Draco roule des yeux.
— J'attends avec impatience l'analyse philosophique qui va suivre.
— Oh, elle était charmante. Un peu trop sûre d'elle, comme toutes les filles qui pensent que leur éducation les rend inaccessibles. Mais elles ont toujours une faiblesse.
Il marque une pause, l'air pensif.
— Chez elle, c'était le silence.
— Poétique.
Blaise sourit.
— N'est-ce pas ? J'aime ces moments où elles essaient encore de se persuader qu'elles ont le contrôle. C'est presque attendrissant.
Il repose son verre, puis croise les jambes avec une élégance étudiée.
— Mais assez parlé de moi. Qu'est-ce que tu attends pour te débarrasser de Pansy ?
Draco étire un sourire lent.
— Et pourquoi est-ce que ça t'intéresse autant ? Tu la veux ?
Blaise ricane.
— Elle est jolie, certes, mais elle n'a pas ce que je recherche. Trop bruyante, trop accrochée. Je préfère celles qui savent se taire quand il le faut.
Il le fixe un instant avant de reprendre, d'un ton plus léger.
— Tu sais que je dis vrai, Malefoy. Tu joues les blasés, mais tu n'es pas dupe. Elle t'étouffe.
— C'est une distraction.
— Une distraction ennuyeuse.
Draco ne répond pas tout de suite. Il effleure distraitement l'accoudoir du bout des doigts, puis relève les yeux vers Blaise.
— Il faut bien que quelqu'un m'occupe pendant que tu récites des poèmes à tes conquêtes.
Blaise éclate de rire, un son grave, sans retenue.
— Tu me fais de la peine.
— Rassure-toi, ça ne m'empêche pas de dormir.
Blaise fit lentement tourner son verre entre ses doigts, l'ombre d'un sourire toujours accroché aux lèvres.
— Et pourtant, tu devrais, ajouta-t-il après un silence.
Draco arqua un sourcil, mais ne mordit pas à l'hameçon. Il connaissait trop bien Blaise pour ignorer que derrière son indolence feinte se cachait toujours un esprit acéré, prêt à le sonder comme on dissèque une créature fascinante.
— J'ai bien assez de raisons de ne pas dormir. Pas besoin d'en ajouter d'autres, répliqua-t-il d'un ton neutre.
Blaise haussa légèrement les épaules avant de porter son verre à ses lèvres, savourant une gorgée avec une lenteur exagérée.
— Tu t'acharnes à jouer les ermites, mais on sait tous les deux que tu finiras par céder.
Draco plissa légèrement les yeux, amusé malgré lui.
— Céder à quoi, exactement ?
— À ce que tu refoules.
Un silence s'étira, lourd, mais Blaise ne détourna pas le regard. Il jaugeait Draco avec cette tranquillité presque insolente, attendant une réaction, une esquisse d'aveu.
Mais il n'obtint rien.
Draco esquissa un sourire en coin, indéchiffrable.
— Tu parles trop.
— Et toi, pas assez.
Draco ne releva pas. Il se redressa simplement, ajustant sa chemise avec une nonchalance étudiée.
— Bonne nuit, Zabini.
Blaise ne répondit pas immédiatement. Il se contenta d'observer son ami se détourner, avant de souffler finalement, dans un murmure presque moqueur :
— Si on peut encore appeler ça une nuit.
Draco ne s'arrêta pas, ne réagit pas.
Et Blaise, lui, se resservit un verre, satisfait à sa manière.
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La chambre était baignée d'une lueur tamisée . L'air était tiède, chargé de cette moiteur indéfinissable qui collait aux draps et alourdissait chaque mouvement. Hermione était allongée sur le dos, le regard fixé sur le plafond nu, tandis que Ron effleurait sa peau avec une maladresse presque enfantine. Elle savait déjà. Elle savait que ce moment ne l'emporterait pas ailleurs.
Il n'y aurait ni vertige, ni perte de contrôle, ni abandon. Juste un enchaînement de gestes appris, de soupirs étouffés, de frissons feints. Elle n'avait plus d'illusions. Il la touchait avec une tendresse sincère, mais Hermione n'y répondait plus. Son corps était là, docile, mais son esprit s'était déjà échappé. Spectatrice distante de sa propre inertie, elle se laissait aller à la mécanique de leur intimité, cette mécanique bien huilée, sans surprise, sans éclat. Quelque chose en elle se détachait, insaisissable, et elle luttait pour ne pas le voir.
Les lèvres de Ron parcouraient son cou, traçaient une route hésitante sur sa clavicule. Elle ferma les yeux, s'efforça de se concentrer sur le contact de sa peau contre la sienne, d'y trouver une chaleur qu'elle ne ressentait plus. Elle savait mentir. Elle savait tromper son propre corps, l'obliger à répondre, à feindre le désir. Un frisson simulé, une respiration suspendue au bon moment. Il ne se posait pas de questions. Il n'imaginait pas que, sous la courbe de son dos tendu contre lui, sous le soupir retenu qui effleurait ses lèvres, elle n'était déjà plus là.
Ron se redressa légèrement, son souffle effleurant sa joue. Elle le regarda sans vraiment le voir, consciente du poids de son regard sur elle, de la ferveur qu'il croyait lire dans ses yeux. Elle ne voulait pas le perdre. Cette peur était ancrée au creux de sa poitrine, tenace, irraisonnée. Il avait été son ami avant d'être son amant. Un pilier, un repère. Si elle arrêtait d'y croire, s'ils cessaient d'être ça, que leur resterait-il ? Hermione ne voulait pas répondre à cette question.
Il la pénétra et elle retint un soupir. Pas de plaisir. Juste une sensation mécanique, presque étrangère. Il bougeait en elle avec cette maladresse qu'il n'avait jamais vraiment perdue, cherchant un rythme, une harmonie qui n'existait plus depuis longtemps. Elle s'efforça de ressentir quelque chose, n'importe quoi. Elle bougea les hanches en réponse, agrippa ses épaules, fit semblant. Parce que c'était plus simple ainsi. Parce qu'elle l'aimait, malgré tout. Parce qu'elle ne voulait pas voir ce qui lui échappait.
Le frottement de leur corps, l'écho de leurs souffles entrecoupés, tout cela semblait lointain, irréel. Elle essayait de se persuader que son corps répondait, que le plaisir finirait par venir, qu'elle était là, présente, qu'elle voulait tout ça. Mais rien ne venait. Juste cette sensation d'être ailleurs, de flotter hors de cette chambre, hors de ce lit. Chaque mouvement de Ron creusait un peu plus cet abîme en elle.
Ron se crispa soudain, s'accrochant à elle, sa respiration heurtée contre son cou. Quelques secondes, à peine. Puis il se relâcha, l'embrassa distraitement sur l'épaule. Hermione, elle, resta immobile, les yeux ouverts sur l'obscurité. Elle attendit un instant, laissa son souffle se caler sur le sien, puis murmura, d'une voix maîtrisée :
— C'était bien.
Il sourit, s'étira, l'attira contre lui avec cette satisfaction paisible qu'il affichait toujours après. Déjà, il glissait vers le sommeil, inconscient du vide qui rongeait Hermione. Elle resta allongée, le regard perdu sur le plafond, sentant la chaleur s'attarder sur sa peau sans parvenir à la pénétrer. Un frisson la parcourut. Pas de froid. Juste cette étrange sensation d'être déconnectée de tout.
Elle aurait voulu être heureuse. Elle aurait voulu que ça lui suffise. Mais quelque chose s'effritait, doucement, silencieusement. Une fin sans éclat, une dérive inévitable.
Elle détourna les yeux, et dans le silence de la chambre, elle se demanda combien de temps elle pourrait encore prétendre.
