Je suis comme une âme en errance. Je ne sais pas combien de temps s'est écoulé entre ce moment près de l'infirmerie et mon retour à la salle commune rouge et or. Tout est flou. J'ai terminé le nettoyage pour ne pas que McGo nous égorge. Je passe le portrait et le bruit me transperce. Il me semble étrange de trouver autant de vie, si tardivement. Mais bon, c'est James qui court partout encore. Il est en train de mimer je ne sais quel exploit devant les autres. C'est vrai, j'ai raté l'entraînement à cause de cette retenue. Je me joins à la cohue mais n'ai jamais été aussi absent.

Je ne me rends pas compte immédiatement du silence qui suit mon entrée.

- Sirius ? Qu'est ce qui t'es arrivé ? S'indigne James.

- C'est encore Malefoy ? S'exclame un Gryffondor de septième année.

- Tu veux qu'on l'égorge ? Ajoute Fabian Prewett.

Je les regarde avec incompréhension. Pourquoi s'affolent-ils tout à coup ? Remus fronce sévèrement les sourcils et désigne ma chemise.

Merde. Elle est ensanglantée.

Tu l'as agrippée avec tes mains blessées.

- Oh ça.

Je suis incapable de m'expliquer. Et c'est rare. J'ai l'impression d'être sonné, complètement abruti. Je crois que j'ai compris. Tout à l'heure. Ton regard était un peu fou. Comme si tout était plus fort que toi. Comme si tu ne maîtrisais plus rien. Je crois que je te fais devenir dingue. Et je ne sais pas comment réagir à ça. Je n'ai pas l'habitude de ça. Remus passe sa main devant mes yeux. Ils nous ont tous rejoint autour du canapé et ils semblent inquiets.

- J'ai emmené Malefoy à l'infirmerie.

Des yeux ronds répondent à ma phrase. James se met à sautiller partout comme un kangourou en faisant la danse de la victoire.

- Bien joué Patmol ! J'espère que tu lui as démoli le portrait !

Je fronce les sourcils, perdu.

- Mais je n'ai rien fait.

- Quoi ? S'exclame t-il, abasourdi.

Je leur raconte un semblant d'histoire : explications, dispute, énervement, coups dans le mur. La plupart sont déçus, ils croyaient que je t'avais frappé pour me venger. Ils ne savent pas que je n'aurai pas pu faire le poids. Remus, lui, est soucieux. Ses yeux ne me quittent pas. Et je sais qu'il va tout faire pour que nous puissions discuter seul à seul. Et bien que je me sente épuisé, je lutte de toutes mes forces contre le sommeil. Il est le seul au courant, j'ai besoin de parler. La salle commune se vide lentement à mon goût, heureusement que nous sommes vendredi, je pourrai dormir demain.

- Alors ?

Je sursaute. Remus me tend une bière au beurre que j'entame avec joie. Je ramène mes genoux contre moi et accroche mon regard au sien.

- Je crois que je le fais débloquer complet.

- C'est pas nouveau, ça.

- Tu crois ?

Lunard esquisse son fameux sourire de celui qui comprend tout.

- Sirius, franchement, tu n'avais pas compris ?

- Non. Tu sais, pour moi, on a jamais été vraiment ensemble. Il a vrillé pendant les vacances parce qu'il a appris que j'avais flirté avec Marlène. Puis, l'autre soir, quand je lui ai dit que je ne voulais plus qu'on se voit. Il s'est mis en tête que c'était à cause de toi. Qu'est ce que j'ai rigolé ! Il croyait que toi et moi...

Mais Remus semble s'inquiéter au fur et à mesure de mes explications. Je le regarde d'un air curieux.

- Quoi ?

- Il n'a pas des réactions normales, Sirius.

- C'est un Malefoy, Remus.

- Ça explique la violence ?

- Il n'est pas...

- Ne me dis pas qu'il n'est pas violent, Sirius. Tu viens de me dire qu'il avait vrillé à cause de Marlène, et il y a trois semaines quand tu as voulu arrêter... Je sais ce qui s'est passé il y a trois semaines. J'étais là, j'ai vu. La question est : Comment a t-il "vrillé" pour Marlène ?

Un noeud se forme dans mon estomac. Je le fixe, incapable de répondre. C'est donc si malsain ? Et pourquoi je vais vers ça, toujours, de façon inconsciente ?

C'est ce que tu veux vraiment ? Me faire du mal ? Pourquoi je n'y crois pas ?

- Je sais, pour te connaître suffisamment, que tu as besoin d'intensité, que tu es de ceux qui ont besoin, constamment, d'être dans les extrêmes.

- C'est à dire ?

- Sirius, je sais où tu grandis. Je sais que tu ne te construis pas sur un schéma affectif normal. Tu es toujours dans le combat, dans la lutte. Même ici, il y a toujours une bagarre. Il faut que tu te battes. Pour tes droits, pour ceux des autres, contre l'injustice, contre les serpentards... Ta vie est bâtie sur ce fonctionnement. Et c'est ok, Sirius. Ça me va.

- Ça n'a pas l'air ok pourtant d'après tes mots.

Remus me fixe intensément et je ne le quitte pas des yeux.

- C'est ok pour moi si ça l'est pour toi.

- Je ne comprends pas ton raisonnement.

- Je vais te traduire : C'est ok pour moi que tu sois avec lui, si cette relation devient un équilibre. C'est ok s'il n'y a pas que des disputes et du négatif. C'est ok qu'il y ait du conflit, mais uniquement s'il y a du positif avec. C'est ok s'il t'apporte ce que tu as besoin. Dans tous les sens du terme. C'est ok s'il y a de la douceur, de la tendresse, de l'échange, de la compréhension, du partage. Ce n'est pas ok si cette relation n'est que de la possessivité, de la violence, des reproches. Tu comprends ?

- Oui, je comprends.

Nos yeux s'accrochent et je vois dans ceux de Remus une détermination sans faille.

- Et je veux que tu me promettes, dès ce soir, que tu m'informeras si tu te sens en danger.

- Remus !

- Promets-moi.

Je suis sonné, encore plus qu'avant. Mais peut-être que c'est nécessaire d'en passer par là. Peut-être que de savoir qu'il est là est essentiel pour le futur. Je n'en sais rien. Je serre la main qu'il me tend et je murmure "C'est promis."

- Je ne laisserai personne te faire croire que tu ne mérites que ce genre d'amour.

- Quel genre d'amour ?

- Celui qui te demande de changer pour être aimé. Nous on t'aime pour le Sirius que tu es. À Malefoy d'en faire autant s'il ne veut pas croiser un loup garou furieux.

Je pouffe de rire et lui ébouriffe les cheveux en le suivant jusqu'au dortoir. Il n'y a pas à dire : je ne suis peut-être vraiment pas doué pour les relations familiales et amoureuses, mais ce n'est pas de ma faute, j'ai tout donné pour les meilleures amitiés.

Ce soir là, je m'effondre de sommeil et ça commence déjà : tu es dans mes rêves.

On ne s'est rien dit, rien promis. C'est compliqué de définir ce que l'on est, toi et moi.

Nous sommes l'opposé. Deux aimants qui s'attirent et se repoussent inlassablement.

Pourtant, dès ce premier weekend, tu sembles tout faire pour me croiser. Au détour d'un couloir, tu m'attrapes le poignet. Tu m'isoles dans une classe, ici où là, et tes lèvres trouvent les miennes. Tu murmures que je t'ai manqué. Tu répètes que tu es désolé. Tu me demandes de t'apprendre.

Je crois que toi non plus tu ne sais pas aimer.

Les semaines défilent.

Je ne te parle pas beaucoup, et toi non plus. Au début.

Je finis par t'expliquer. Mes parents, la déception, les punitions et disputes incessantes, ce frère que je perds inévitablement par opposition. Ce sang que je ne fais que mépriser de plus en plus. Ces amis qui m'ont sûrement sauvé.

Je sens que tu es jaloux d'eux. Mais tu ne dis rien. Et tu me racontes finalement, tes parents, toi le fils unique sur qui repose des attentes démesurées, les coups de canne parfois d'un père froid comme le marbre, l'ennui dans un manoir glacial ou tout n'est dicté que par les apparences.

Tu m'embrasses,

Je t'embrasse,

On se noue,

On se dénoue,

Je m'endors contre toi,

Tu t'endors contre moi,

Tu es en retard en classe,

Je suis en retard en classe,

Je m'échappe,

Tu t'échappes,

Je m'amuse avec les miens,

Tu t'ennuies avec les tiens,

Je brille dans la lumière,

Tu te noies dans les ténèbres,

J'apprends à m'élever loin des miens,

Tu t'enfonces dans leurs sombres attentes,

Tes mains parviennent de moins en moins à me laisser m'éloigner,

Elles m'aggripent,

M'attachent,

M'enlèvent,

Je proteste,

Tu t'énerves,

Je t'explique,

Tu refuses de comprendre,

Je t'embrasse pour te rassurer,

Tu me fais l'amour pour me posséder,

Je t'aime,

Tu m'aimes à la haine.

- Sirius.

Je me retourne et tes lèvres capturent les miennes. C'est encore une de ces fois où tu ne peux pas me laisser partir. Tu essaies constamment de me retenir. Comme s'il n'y avait que moi dans ton monde. J'ai entraînement et James me tuera si je suis encore en retard. Je te l'ai déjà dit en arrivant. Mais tu approfondis le baiser et te colle à moi. J'y réponds mais te repousse doucement. Mon regard est intransigeant mais le tien se fait féroce. Voire dangereux.

- Reste.

- Je te l'ai expliqué, Lucius. Si je veux te mettre une raclée au quidditch il faut bien que je m'entraîne.

- Allez, reste. On s'en fiche du quidditch.

- Non.

Tu as de plus en plus de mal à accepter que j'ai une vie en dehors de toi. Ce qui me semble normal, tu le vis comme une trahison. Tu ne m'écoute pas et pose tes lèvres dans mon cou. Tes dents mordent un peu plus fort que d'habitude.

- Lucius.

- Sirius ?

- J'y vais.

Tu te redresses et je vois une lueur sombre passer dans tes yeux. Tu te détaches de moi.

- Ok.

Je sens que tu luttes. Contre quoi ? Tes yeux s'embrasent soudainement.

- Tu préfères être avec eux, n'est-ce pas ?

- Ne me fais pas ça maintenant. Je gronde.

- Te faire quoi ?

- Une crise de jalousie comme un gosse de six ans ! Excuse-moi d'avoir une vie et des amis.

- Je ne suis pas jaloux.

- Si ! Tu es seul au monde alors tu voudrais que moi aussi ! Comme ça tu serais sûr que je n'ai que toi et ça te rassurerai, pas vrai ?

Ton poing est parti. Vraiment tout seul. Et les miens se serrent sous le choc. Tu as l'air aussi éberlué que moi par ton geste. Tu veux t'approcher mais je recule.

- Ne m'approche même pas. Je vais à l'entraînement.

Je sors sans un mot de plus et claque brutalement la porte. Mais je ne vais pas au quidditch. Je vais dans la forêt. Seul. J'ai besoin de courir, d'être Patmol, de m'enfuir un peu. De laisser mes pensées défiler et de m'épuiser physiquement.

Pourquoi je reste ? Pourquoi je continue quand Je sens que tu pourrais vriller à chaque instant. Pourquoi je ne sais pas me passer de toi? De ce lien incompréhensible? De cette force effrayante qui nous attire l'un vers l'autre ? Parfois, je voudrais parler à Remus. Mais je sais que je ne pourrai que l'inquiéter. Il me conseillerait d'arrêter, purement et simplement. Et il aurait sûrement raison. Comme souvent.

J'ai cet élan vers toi. Depuis ces longs mois. C'est comme si nous étions deux forces opposées incapables de se passer de l'autre. J'ai cette sensation d'être drogué. Je ne sais exactement à quoi. Tes yeux de glace. Tes manières parfaites. Ton sacré caractère. Tes mains. Tu es censé représenter tout ce que je hais. Du plus profond de mon être. Et pourtant, depuis ce premier baiser, ces premières nuits, quelque chose qui me dépasse s'est tissé. Des deux côtés. Je crois que tu es tout aussi incapable de l'expliquer.

Je rentre tard. Je m'excuse auprès de James. Je lui promet que c'était ma dernière absence. Remus me regarde mais je reste de marbre. J'ai vérifié que tu n'avais pas laissé de marque. Pour l'instant, là, je n'ai plus envie de te voir. J'ai juste envie de dormir et d'oublier.

Peut-être qu'un jour, je t'en mettrai une droit dans le nez, Malefoy. Ça te surprendra sûrement. Mais l'envie est de plus en plus forte. Peut-être même que je prendrai la canne de ton père. Pour bien endosser un rôle de connard. Pour te montrer que moi aussi j'ai de la rage à revendre. Tu n'es pas le seul à avoir des problèmes. Tu n'es pas le seul à être rempli de colère.

Apprends à faire payer les personnes concernées.

Et pas ceux qui t'entourent.

Il y a une enveloppe sur mon lit. Je l'ouvre en l'arrachant à moitié.

«Sirius,

Je t'attends à la tour d'astronomie toute la soirée,

S'il te plaît, viens.

Pardonne-moi,

Lucius.»

J'esquisse un sourire désabusé et répond à la missive très brièvement.

« Va te faire foutre.

Cordialement,

S.B»