Tu arrives après moi. Évidemment. Tu joues toujours avec les limites. Là où je me présente cinq minutes à l'avance pour honorer les règles, tu défies encore en te présentant à la seconde près. Il est vingt heures et tu viens de passer la porte. Tes yeux ne se posent pas sur moi. Tu te contentes de saluer ta directrice de maison. Et c'est comme si je n'existais pas.
Je ne sais pas comment réagir à ça. Je te l'accorde. Ça m'est insupportable. J'ai compris que c'était volontaire de ta part. Tu m'ignores la plupart du temps, et les rares fois où j'ai ton attention je récolte ta haine.
Je crois l'avoir mérité. Bien sûr. Mais je ne sais pas comment gérer cette situation. Je n'y arrive plus. Du moins, pas de la bonne façon. Ma rage m'a dépassée et je m'en prends à ceux qui t'entourent.
Surtout Lupin.
Je n'aime pas sa façon d'être près de toi.
Mais maltraiter Lupin ne te rend que plus hargneux à mon égard.
Alors que puis-je faire ? Te laisser t'éloigner ? À cette idée, ma hargne ne fait qu'augmenter. Je ne sais pas de quelle façon j'en suis arrivé là. À être dépassé par mes émotions, ces ressentis pourtant bien dressés et habilement contrôlés d'habitude. Ils prennent des proportions démesurées.
- Monsieur Malefoy, Monsieur Black. J'ai besoin que nous discutions tous les trois de ce qui s'est passé aujourd'hui.
Je la regarde attentivement et m'oblige à ne pas poser les yeux sur toi. Pourquoi ça te semble si facile alors que c'est une forme de torture pour moi ?
- Demandez-le lui.
Ton ton est tranchant. Tu es un mur de glace infranchissable. Je fais quoi moi avec ça ?
- Monsieur Malefoy, vous avez une explication ?
- Je n'ai rien à dire.
Je garde un ton poli mais distant, comme vaguement intéressé par la conversation. Mais McGonagall est redoutable. Aussi, elle fronce les sourcils et prend son air dangereux.
- Je vous préviens : tant que je n'ai pas d'explication vous resterez dans ce bureau. Tous les deux.
- Il s'en est pris à Remus.
Tu as murmuré, d'un ton presque tremblant, comme si c'était la chose la plus impardonnable au monde. Et le pire, c'est que McGonagall acquiesce d'un air grave. Comme si c'était légitime. Comme si ce Lupin était l'être humain le plus important sur terre.
Qu'est ce qu'il a ce foutu clochard pour que tout le monde l'aime ?
- Pouvez-vous vous expliquer Monsieur Malefoy ?
- Je n'étais pas présent lors de l'agression de ce très cher Lupin. Je tiens à le rappeler.
Tu ricanes. C'est un ricanement moqueur et nerveux. Je ne sais pas lequel de nous deux deviendra fou en premier.
- Comme c'est pratique... Jamais tu ne vas avoir le cran de te dénoncer hein ? Tu joues encore au rat.
- Monsieur Black, je vous prie de rester poli. Je ne parlais pas uniquement de Monsieur Lupin. Je veux comprendre ce qui se passe entre vous deux.
Je te vois légèrement tressaillir. Je m'oblige à rester de marbre. Aucun de nous ne prononce un seul mot. Son regard se fait plus intransigeant.
- Je sais que ces querelles entre Serpentards et Gryffondors ne sont pas les petites bagarres anodines et habituelles. Il y a de plus en plus de blessés. De façon grave... Et, Monsieur Malefoy, ma maison est bien plus souvent impactée que la vôtre.
Les yeux de McGonagall ne me quittent plus à présent. Et elle semble vouloir me faire passer un message. Elle arrive beaucoup trop tard.
- Lucius, je ne peux pas tolérer que mes élèves ne soient pas en sécurité. Vous avez été élu préfet en chef et je sais que vous avez une bien plus grande influence et autorité sur vos camarades que vous ne le laissez croire...
Mes yeux et les siens s'accrochent. Je ne frémis même pas.
- Il ne s'agit plus de mauvaises blagues, il s'agit d'attaques visant à blesser véritablement mes élèves. Aussi, je dois vous le dire : une seule attaque encore, et je me verrai dans l'obligation de vous retirer votre fonction de préfet en chef. Et de prévenir les familles.
- Vous ne pouvez pas faire ça. Je n'ai rien ordonné.
- J'ai ce pouvoir, si, Monsieur Malefoy.
Je serre les poings malgré moi.
- Je n'ai rien fait. Je siffle, en colère.
- Pourquoi les élèves de Gryffondor, et particulièrement ceux de cinquième année, sont-ils devenus vos cibles désignées, Lucius ?
- Parce qu'ils ont besoin que quelqu'un leur apprenne les règles. Ils doivent comprendre qu'ils ne sont pas les maîtres du monde. Ces sales Maraudeurs qui...
- Tu as un problème avec nous ? Ou avec moi ?
Tu t'es levé d'un bond. Et McGonagall semble un peu dépassée par les évènements. Ce qui est plutôt rare. Je te désigne du doigt sans même te regarder.
- Vous voyez ? C'est lui le pire. Un Black qui est totalement sorti du cadre, à moitié renié par sa famille, il n'écoute rien ni personne. Il est ingérable. Et si je ne fais rien, c'est à la rue qu'il va finir. Comme un clochard.
- Mais pour qui tu te prends putain ?
- Monsieur Black !
Tu m'as attrapé par le col et tu as pointé ta baguette sous ma gorge. Tes mains tremblent. Je ne sais pas, à cet instant, ce que notre professeur voit dans cette scène, dans nos yeux. Peut-être qu'il y a dans les miens tout ce que je ne sais pas dire, faire. Ou simplement de la résignation. Dans les tiens, il y a une puissante rage mêlée aux larmes qui débordent de tes yeux. Tu es toujours aussi beau. Mais tu m'es interdit. Tu as pris plus de distance que jamais et je ne sais pas comment la réduire.
Je ne fais que fauter en essayant de me rapprocher.
- Monsieur Black... Asseyez-vous, s'il vous plaît.
- Je ne peux pas rester dans cette pièce une seconde de plus.
- Asseyez-vous. Ordonne McGonagall d'un ton ferme et sans appel.
Tu ne veux plus respirer le même air que le mien. C'est officiel : Tu ne peux plus me supporter. Ma présence est un poison. Tu étais peut être l'une des rares personnes pour qui ce n'était pas déjà le cas. Tu te rassois, les poings serrés. Je crois qu'elle est la seule personne à pouvoir te contraindre un minimum. Ta directrice de maison est un peu ton parent de remplacement. D'adoption.
- Monsieur Malefoy...
- Aucun Serpentard ne s'en prendra à un Gryffondor, Professeur. Je peux vous l'assurer. Je m'en occupe.
Ses yeux s'accrochent aux miens et j'y lis de l'impuissance. Une complète et totale impuissance. Elle sait qu'elle n'a rien réglé entre nous. Je me lève, prêt à partir.
- Monsieur Malefoy.
- Oui, professeur ?
- Votre retenue n'a pas commencé. Réplique t-elle d'un ton glacial. Vous et Monsieur Black avez beaucoup de chaudrons à nettoyer.
Je n'ai pas répondu. Elle nous a emmenés dans les cachots et abandonnés là, ensemble sans vraiment l'être. Je fulmine de rage. Contre moi même. Contre toi. Contre elle. Je ne veux pas nettoyer ces foutus chaudrons. Je ne veux pas rester dans la même pièce que toi. Je ne veux pas subir ton ignorance et ton mépris. Je ne veux pas te voir.
Je ne veux pas être près de toi si je ne peux plus t'avoir.
Je te veux toi. Depuis le premier jour. Mais toi et moi c'est quoi ? C'est du flou, de l'incertitude, de l'incompréhension. Je me brise chaque jour un peu plus face au mur qui nous sépare. Un Malefoy c'est solide. Ça ne flanche pas. Ça ne ressent rien.
Mais pourquoi j'explose alors ? Pourquoi mes poings cognent contre ce mur ? Pourquoi mes larmes veulent couler ? Qu'est ce que tu m'as fait putain ? Qu'est ce que je t'ai fait ? Ça ne se fait pas tout ça. Ça ne peut pas exister. Et pourtant, j'en crève de te perdre.
- Lucius.
Je n'y arrive pas. Je n'y arrive plus. Je ne comprends plus ce que je suis, qui je suis, ce que je suis censé faire.
- Lucius.
C'est ta voix pourtant que j'entends. Tu essaies de m'arrêter.
- Arrête. Regarde tes mains. Stop. Calme-toi.
- Je suis désolé.
Il est parti tout seul celui-là. Il y a un blanc. Tu ne réponds pas et reste distant, tes yeux n'expriment rien. Pourtant, tu prends mes poignets pour les éloigner du mur. Je frissonne sous ce geste.
- Je t'emmène à l'infirmerie.
- Je suis désolé, Sirius.
Ta lèvre tremble. Tu acquiesces simplement, sans un mot. Tu m'entraîne vers l'infirmerie. Il n'y a rien d'autre qu'un silence assourdissant entre nous.
Alors, ça va se finir comme ça ?
Non. Je ne le permettrai pas. Tu me tiens par le bras comme on entraînerait dans son sillage un enfant perdu. Mais je ne suis pas un enfant. Et même si j'ai l'air, je ne suis pas complétement perdu. À la seconde où tu vas ouvrir la porte de l'infirmerie, je te pousse contre le mur. Doucement. Prudemment. Je m'attends à ce que tu m'en colles une, mais ton souffle semble être coupé. Tes yeux s'accrochent aux miens dans une question muette. "Qu'est ce que tu fais ?"
Mes lèvres trouvent les tiennes dans un baiser ardent. J'essaie d'y mettre tout ce que je ne sais pas dire et faire. J'accroche mes mains fermement à ta chemise, comme pour t'empêcher de te détourner. Mais tu n'essaies même pas. Tes lèvres et ta langue se joignent aux miennes. Je pourrai tuer pour ça et tu n'en as même pas conscience. Tu ne sais pas à quel point tu me fais vriller. Tu ne comprends pas.
Je me détache doucement et tes yeux ne me quittent plus. Ils ont comme un air grave et sérieux qui ne trompe pas.
Ça y est. Enfin. Tu as fini par comprendre.
Tu sais que tu es à moi.
