C'étaient les femmes qui survivaient le mieux.
C'était l'époque où les humains les traquaient avant que ceux-ci ne réalisent qu'ils ne formaient qu'une seule et même race, cette étincelle naissant parfois en leurs propres enfants. Les hommes pouvaient consacrer leur vie à apprendre, à utiliser les lois de la réalité pour les trafiquer et bâtir d'immenses constructions que seule la magie ferait tenir, à écouter les esprits qui régissaient le monde, à prédire l'avenir d'une ville dans l'écorce des arbres qui y poussaient ou à celui d'une personne dans ce qui restait de son dernier repas. C'étaient les femmes qui se réunissaient en cercles au clair de lune ou à l'aurore, qui dansaient avec les gens ordinaires, qui chantaient des incantations en y incorporant chaque souffle de vent, chaque bruissement d'arbre, chaque pépiement d'oiseaux. C'étaient aussi elles qui obligeaient leurs épées à devenir aussi légères et tranchantes que possibles d'une simple décision, elles qui maniaient les armes comme personne. C'étaient elles qui persuadaient à coup de cajoleries ou contraignaient à renforts d'ordres la terre à leur fournir ce qu'il leur faillait pour les nourrir tous. Rien d'étonnant à ce que leurs sociétés émergentes s'articulent autour des femmes.
À l'époque, les hommes sorciers vivaient rarement vieux. Magnus s'estimait si chanceux de ne pas être né à cette époque. Petit, il aimait se mêler à l'assemblée qui se formait autour de sa grande-tante Maba, la conteuse, et l'écouter parler des temps anciens. Quand les humains les voyaient comme des menaces et pas comme des êtres étranges. Maba avait le don de recréer tout ça en images et en paroles, s'attirant l'auditoire de tout le clan. Il admirait son pouvoir, si heureux de vivre à cette époque-ci.
Plus tard, il comprit que malgré tous les avantages dont il bénéficiait actuellement, il faisait partie d'un peuple en déclin. Trop de ceux qui naissaient avec la capacité de manipuler la magie grandissaient en l'ignorant.
Il partit à dix-huit ans parcourir le monde, dans l'espoir d'apprendre plus que ce que son clan pouvait lui offrir. Beaucoup d'hommes le faisaient.
-Mon grand garçon, murmura sa mère, incapable de lui dire adieu.
La plupart des hommes ne revenaient jamais. Une fois les premiers sortilèges franchis, ils ne pouvaient compter que sur l'aide de la chance et souvent celle d'une résidente pour entrer à nouveau. Et de toute manière, il était mieux de favoriser ces échanges, favoriser la mixité dans des communautés souvent fermées. Magnus n'y voyait à l'époque aucun problème. Il était jeune, insouciant. Il trouverait une autre communauté ou il rencontrerait d'autres indépendants pour en fonder une.
Welwick fut la première qu'il rencontra.
Il écouta les élémentaires, en partant de son village. Il les suivit jusqu'à la bourgade la plus proche, peuplée d'humains. Welwick vivait sous une tente mauve en se faisant passer pour une ridicule diseuse de bonne aventure, avec la boule de cristal et tout. Elle laissa échapper un rire en l'apercevant.
-Tu es tellement jeune, fiston. Viens t'assoir! Tu mérites un peu de repos.
C'était une femme dans la force de l'âge, déjà. Il distinguait derrière elle, caché dans l'obscurité, de l'essence en bouteille tellement prisée et des yeux rouges dans le noir. Ça lui plut suffisamment pour qu'il accepte de s'arrêter. Welwick lui offrit un siège et un verre d'eau.
-Je sais que c'est ridicule, reconnut-elle, voyant que le regard de Magnus se tournait vers la boule de cristal bien en évidence. Ça rassure les plus humains.
-Comment peux-tu lire dans le verre autre chose que le destin de celui qui te l'a fabriqué?
Welwick lui tapota sur l'épaule.
-Tu as beaucoup à apprendre, fiston. Je lis dans les paumes de leurs mains, dans les plis de leurs vêtements, dans leurs respirations. Certains connaissent de vieilles légendes ou ont mis la main sur des artefacts qu'ils utilisent au quotidien et sont moins dupes que les autres, mais pour la plupart je me contente d'ânonner des prophéties vagues comme la vieille femme que je serai bientôt en tenant cet objet entre mes mains et ça leur suffit amplement. …Je suis Welwick, au fait.
-Magnus.
-Magnus, mon garçon! Je n'avais pas rencontré de Ma depuis si longtemps. Que sais-tu faire?
Ce fut avec Welwick qu'il apprit la divination. Welwick avait eu un fils, Welind, parti depuis quelques années. Welwick aurait espéré le voir rester mais il avait rencontré Gaba, sa compagne, et choisi de repartir sur la route avec elle.
-Je sais où ils sont, admit Welwick, au grand étonnement de Magnus, caressant le pendentif qu'elle portait, taillé dans la neptunite. Oh, fiston! Je sais que je ne devrais pas en avoir le droit. Mais le temps où nous brûlions sur des bûchers a pris fin. Et je veux rencontrer mes petits-enfants.
-S'ils ont plus qu'un enfant, souligna Magnus.
-Ils les appelleront comme le vent ou comme les plantes, peu importe.
-Mais ils ne seront d'aucune famille!
-Bien sûr que si, releva Welwick, très doucement, un grand sourire aux lèvres. Une fois dans leur village, ça n'aura aucune importance.
Welwick y croyait de tout son cœur. Son fils et sa belle-fille avaient fondé un village où ils vivraient toute leur vie.
C'était un rêve qui en valait la peine, somme toute.
Lyba arriva sur la route cinq ans après Magnus avec une petite fille sous le bras, Lylié. Elle lui apparut tellement belle, ce jour-là, où elle arriva sous la tente qui servait de maison à Welwick et Magnus en riant avec sa fillette, toutes trempées par la pluie. Magnus vit aussitôt qu'il s'agissait d'une sorcière, elle aussi. Elle portait un balai de paille sanglé dans ses bagages et une couronne de fleurs étonnamment intactes enroulée autour de la valise de la fillette.
-Lyba, se présenta-t-elle spontanément à Magnus, lui tendant la main. Et Lilyé.
Elle était tellement belle, avec de longs cheveux noirs et un nez droit, le teint basané par le soleil et une constellation de grains de beauté dans le visage.
-J'ai connu une autre Ba, fit Magnus, incapable de penser à autre chose. Une grande conteuse.
Welwick surgit heureusement de la pièce arrière avant qu'il ne puisse dire plus de bêtises.
-Ce que ce grand garçon veut dire, c'est qu'il est très content de te rencontrer, Lyba. Oh, jolie petite fille. Un nouvel ajout!
Lyba contait très mal mais elle jouait beaucoup sur un luth qu'elle avait fabriqué elle-même, et elle chantait. Lyba dressa sa propre tente adjacente à celle de Welwick pour en faire une autre pièce et Lylié et elle prirent quelques jours pour s'installer. Magnus s'autorisa à lui rendre visite quelques fois. Lyba se servait du balai pour purifier les environs, mais ce fut la seule forme de magie qu'il la vit pratiquer jusqu'au jour où elle l'invita à se joindre à lui.
-Tu es tellement curieux, ajouta-t-elle dans un rire.
Il était très tôt le matin. Lyba marcha le long des champs, Magnus derrière elle, et quand ils furent hors de vue elle veilla à tenir son luth correctement et se mit à chanter. Ce fut tout bonnement… magique. Il connaissait cette force, il l'avait entendue, vue même, dans les récits de Maba, mais il ne l'avait jamais réellement vécue. On aurait dit que le monde se prêtait à la voix de Lyba, que chaque chant d'oiseau, chaque souffle de vent dans les plantes, chaque son qui se fit entendre dans le monde à cet instant précis passait par elle et lui appartenait. Les plantes fleurissaient sur son passage, les animaux se détendaient… le monde était à elle. Et Magnus le fut aussi.
-Ne l'épouse pas, lui dit plus tard Welwick, mais il ne l'écouta pas. Tu ne la rendras pas heureuse.
Plus tard il serait juste reconnaissant qu'elle ne l'ait pas blâmé de ce fait.
Welwick assista quand même à leur mariage en guise de mère adoptive, elle portait du violet, la mariée était en jaune et le marié en bleu, des tenues qu'ils conserveraient tous. Lylié leur lançait des fleurs, toute heureuse dans sa robe rouge, pour sa part.
Lyba était plus vieille que lui. Peut-être que ce fut une erreur de construire sa vie de jeune adulte avec elle, déjà dans la force de l'âge.
Peut-être Lyba et lui n'étaient-ils tout simplement pas faits pour s'entendre.
Quoi qu'il en soit, ils repartirent sur la route ensemble, laissant Welwick encore quelques années dans son propre village. Lyba aimait sa vie sur la route et Magnus ne vit aucune raison de ne pas suivre les deux femmes de sa vie.
Ils eurent huit ans ensemble. Huit ans à s'aimer, à se disputer parfois. À élever leur fille - leur fille, oui, même si Magnus n'avait que dix-sept ans le jour où Lylié était venue au monde. Lyba chantait pour amener la chance et lui construisait des bâtiments sur son chemin, réinvestis après leur passage par les humains des alentours. C'était ce qu'il aimait le mieux. Ce en quoi il était doué, lui. L'alchimie lui venait de sa mère; la divination de Welwick; les incantations de Lyba. Mais la construction, la création d'objets, lui était propre.
-Tu bâtiras le monde, affirmait Lyba en souriant.
Ah ha. Il avait actuellement une bonne cinquantaine, sinon plus, d'œuvres laissées dans des villages comme celui-ci, habitées par des gens qui ignoraient lui être redevables. En attendant… ça faisait bien une trentaine d'années qu'il était sur place, dans la vallée de Stardew.
Quand elle eut quatorze ans, Lylié demanda à rester sur place. Lyba refusa net et la dispute s'acheva en hurlements.
-Tu es une enfant! cria Lyba. Pas une adulte! Tu ne peux pas te prétendre adulte et décider de rester!
Il y avait longtemps que Magnus avait compris que Lylié ne s'intéressait pas tant à la magie, qu'elle était par ailleurs difficilement capable de maitriser. Le père de Lylié… le vrai père de Lylié… n'avait pas une once de magie en lui, et Lylié n'avait pas eu la chance d'en hériter tout de même. D'autres domaines, comme l'alchimie, lui restaient accessibles, mais Lylié n'aurait jamais la force de chanter comme le faisait Lyba. Et sa mère refusait encore de l'admettre. Il allait ouvrir la bouche pour défendre sa fille quand Lyba se retourna vers lui, tout simplement furieuse.
-Tu n'es même pas son père! Laisse-moi gérer ma fille.
Il fallut un nouveau déménagement pour que Lylié se confie à lui. Sa fille avait dressé sa tente à l'écart, sous la pluie, à la hâte. Magnus était venu l'aider à la monter, murmurant des morceaux d'incantations qu'il connaissait maintenant par cœur pour obliger les poteaux à tenir. Lylié ne pouvait que tenter de rassembler assez de magie pour faire pareil.
-Tu m'en veux? osa-t-elle demander.
Elle ressemblait à sa mère. D'une rare beauté, mais blonde, le teint trop pâle pour faire autre chose que de griller au soleil.
-Jamais, assura Magnus en venant s'asseoir près d'elle.
Après, Lylié lui montra des photos de ses amies. Ses anciennes amies, laissées sur la route.
-Je voulais rester. Je voulais vraiment rester, avoua-t-elle. La boulangère du village avait accepté de me prendre en apprentissage.
-Quatorze ans est toujours très jeune, Lylié.
Sa petite fille se frotta le visage.
-J'aurais préféré m'appeler Lily. Ou Emma, ou Sophie. Tu dis tout le temps que tu n'avais que dix-huit ans! Je ne suis pas vraiment plus jeune.
-Je n'ai jamais revu ma mère, lui admit Magnus. Elle vit toujours… si elle vit toujours… dans le village où je suis né. Mais quand on en part, on ne revient pas. Ta mère est terrorisée à l'idée de te perdre.
-Mais rien ne l'empêche de rester, objecta Lylié.
Magnus s'aperçut bien vite que tenter de discuter de ce point avec Lyba était comme heurter un mur. Douloureux et visible de très, très loin après coup. Mais moins de six mois après, Lyba entreprit de les guider à nouveau sur la route mais en restant élusive à chaque fois que Lylié lui demandait où ils allaient. Magnus réalisa un matin comment il reconnaissait les lieux. Ça faisait… bien dix ans, non? Un matin, sa mère surgit de l'air ambiant en tendant les bras et en pleurant.
Lyba avait passé des mois à relever chaque petit indice que Magnus lui avait jamais confié, recherchant dans ses souvenirs et quêtant la moindre petite trace de magie de protection dans l'air.
Il comprit après que ce n'était pas un cadeau gratuit. Lyba espérait qu'il renonce. Qu'ils renoncent.
Mais au sein de la communauté, il apparut vite que Lylié ne se sentait pas à sa place. Oh, elle était plus qu'heureuse de rencontrer sa grand-mère, Masie, et sa tante, Mare. De se faire de nouvelles amies, aussi, Saha, Taceis et Anisa. Lylié prenait volontiers part à la vie quotidienne, elle jardinait, elle récoltait l'eau de pluie et les plantes sauvages. Elle aimait écouter les contes au coin du feu et s'occuper des plus petits enfants. Elle avait un certain talent pour l'alchimie et la fabrication de potion, mais seulement quand elles ne nécessitaient pas une dose de magie qu'elle ne possédait pas. Lylié aimait surtout cuisiner. Elle disait que ça l'épuisait moins.
-Ce n'est rien, lui dit Masie, un jour, en lui tapotant la main.
Lylié était sa petite-fille, maintenant, quoi qu'il arrive.
-Avec un peu de pratique, tu feras une bonne alchimiste. Nous en sommes tous un peu dans la famille. Ce n'est pas parce que tu n'es pas une grande incantatrice comme ta maman que tu dois te sentir lésée.
Mais Magnus devina tout de même que même elle en doutait.
Néanmoins, il ne serait jamais venu à l'idée de personne d'exiler Lylié. Il ne serait jamais venu à personne l'idée d'exiler une femme qui avait un peu de magie en elle. Il ne serait surtout jamais venu l'idée à personne d'exiler la fille de Lyba et de Magnus, dont la lignée maternelle perdurait sur place depuis des siècles. Lylié aurait fait une bonne héritière pour Mare, qui n'avait qu'un fils. Non, personne n'y avait pensé sauf Lylié elle-même.
Il ne sut jamais ce qui motiva Lylié à prendre la décision.
Ils faillirent rater la cérémonie, Lyba et lui. Personne ne les avait prévenus. Elles étaient toutes là, mères et sœurs et tantes, de la plus vieille jusqu'à la plus petite dans les bras de sa mère, toutes autour de Lylié qui dormait déjà. Lyba comprit avant lui. Jamais Magnus ne réentendit quelqu'un hurler de la sorte.
-Vous n'avez pas le droit! objecta-t-elle en tentant de s'interposer.
-Elle le voulait! se défendit une des femmes.
Quand Magnus prit une seconde pour regarder, il vit les souvenirs couler de la tête de Lylié. Il allait lui prêter main forte quand Mare se jeta sur elle, Mare qu'il connaissait depuis toujours, sa cousine, presque sa sœur, et ses mouvements s'emmêlèrent.
Après, elles le laissèrent rester, lui qui n'était que le mari d'une étrangère, pas même un père. Parfois Lylié s'éveillait, elle le regardait et elle lui souriait, mais il comprenait déjà qu'elle ne le reconnaissait pas. Il resta tout de même jusqu'à la fin, au petit matin, les derniers souvenirs de la magie évanouis en elle. Il n'en subsista qu'une seule trace, sa chevelure blonde marquée à jamais.
Après, Mare acheva le sort en posant les mains sur les yeux de Magnus à son tour. Ce fut le plus cruel.
Lyba était toujours dehors, au petit matin, quand Magnus descella la porte pour sortir l'affronter. Elle les détestait toutes, maintenant… lui aussi, mais la haine de Lyba s'appliquait aussi à lui. Il comprit en la regardant que Lyba, sa si douce Lyba, les aurait tous tués sans hésiter quelques heures auparavant. À cette heure, elle paraissait simplement lasse. Il prit une inspiration pénible.
-Mare l'a emportée, lui apprit-il.
Elle ne s'appelait plus Lylié, dorénavant. Elle était une Lily ou une Emma. Lyba se releva pour lui faire face, chancelante.
-Dis-moi où.
-Je l'ignore.
Toute sa vie il lutterait contre le dernier sort de Mare. Lyba le regarda et un nouvel cri étranglé jaillit de ses lèvres.
-Je les aurais empêchées. Je l'aurais fait. J'aurais détruit cette maison et tout ce village si ma petite fille ne s'y était pas trouvée. Je n'aurais pas hésité.
-Je sais. Mais rien ne nous empêche de la chercher! Lyba, nous pouvons…
-Nous? le coupa-t-elle, riant déjà. Mais, Magnus, il n'y a plus de nous.
Elle pâlissait déjà, verdissait déjà. Elle changeait déjà. Il n'y avait plus de Lyba non plus. Plus de la Lyba qu'il connaissait. Elle se retourna pour ne plus avoir à la regarder, la fureur au bout des doigts. Il l'observa s'avancer vers la maison principale, tendre les mains et se mettre à chanter d'une voix dissonante qu'il ne connaissait pas.
Il n'en fut pas fier. Il n'en est toujours pas fier, d'ailleurs. Mais, pendant que Lyba détruisait tout sur son passage,
il ne fit
absolument rien
pour l'en empêcher.
Elle épargna les enfants. Qu'elle jugea indignes de sa fureur, sans doute, ou peut-être restait-il de l'empathie en elle. Magnus les conduisit à Zuzu City, usant de la magie pour offrir un toit aux six adolescents et suffisamment d'argent papier pour tenir deux ans, puis des familles d'accueil aux plus petits. Parfois il alla jusqu'à créer des souvenirs: pour s'assurer que la nouvelle mère de Latra et de Lakia reste à jamais leur nouvelle mère, pour que Sare et sa sœur Elire puissent demeurer ensemble. Une fois sa tâche accomplie et chacun des enfants de son village en sécurité, il partit sans regarder en arrière.
Il passa quelques mois sur la route. Il traquait Lyba. Il cherchait les dernières traces de la magie de Lylié. Il finit un jour par se diriger dans un tout petit village, intrigué par la rumeur d'une sorcière vivant au fin fond d'un ancien vallon. Trente-huit habitants et la nature partout. Magnus s'arrêta pour regarder le ciel.
Lyba aurait adoré, songea-t-il.
Magnus alla tout de même s'installer à l'orée de la forêt, le plus loin possible, dans sa tour. Construire tout ça fut fastidieux mais cela lui permit d'évaluer les villageois. D'interroger les esprits. D'écouter le monde.
Il était au bon endroit. Il ne mit pas très longtemps à retrouver Lyba, tapie dans une caverne - tapie. Elle avait magnifiquement aménagé l'endroit. Elle l'accueillit de manière si chaleureuse - avec des sorts incendiaires - que Magnus prit la fuite à peine quelques pas faits. Ça voulait donc dire que Lylié était ici. Il pouvait le sentir. Il ne savait juste pas quelle femme du village elle pouvait bien être. Il possédait une photo, mais il ne pouvait plus fixer le visage de sa fille dans sa mémoire, et Mare n'était plus là pour défaire le sort, mais il se rappelait que Lylié était blonde. Aucune femme du village n'était blonde.
Linus fut le premier du village auquel Magnus adressa la parole. Linus - presque comme si Lyba et lui avaient eu un enfant. Linus ne parut même pas s'en rendre compte, cependant, heureusement. Il arriva avec une offrande: des concombres de mer violets que Magnus tentait de pêcher depuis une semaine.
-Sorcier, commença-t-il simplement.
-Ne m'appelle pas ainsi, répliqua Magnus, amer. Si tu veux un souhait, je ne peux pas te l'accorder.
Mais le vieil homme - il devait être plus jeune que Magnus, en réalité, mais il paraissait plus vieux - leva un des poissons ficelés.
-Personne ne mérite de rester sans manger.
Ils devinrent amis, voilà. Linus était l'humain le plus désintéressé que Magnus rencontra. Il méritait bien que de temps à autre, la pluie ne frappe pas trop fort sa tente et que les buissons des alentours soient généreux quand il avait faim. Linus fut aussi le seul à comprendre, malgré toutes les preuves mises sous les nez des habitants, que Magnus était un sorcier.
Il montra la photo de Lylié à Linus, une unique fois.
-Je n'arrive plus à la voir, admit-il. Ses… ses traits m'ont été arrachés. Peut-être que toi, tu la reconnaitras.
Mais Linus secoua la tête d'un air désolé. Non, il ne savait pas qui elle était.
Puis il y eut Caroline qui vint spontanément à sa rencontre, plusieurs années plus tard.
-Pardon, lâcha-t-elle, toute rouge. Je voulais… juste voir.
Elle tenait une fleur à la main, une fleur tropicale. Exactement le genre de fleurs que Lylié aimait tellement quand elle était petite.
L'inviter à entrer aurait été stupide mais Magnus resta une éternité avec elle, dans cet entre-deux, ni elle dans sa vie ni lui dans la sienne. Inviter Caroline à parler ne fut pas difficile. Une tasse de thé.
-Je ne savais pas que ça poussait par ici, s'émerveilla Caroline. Ma mère en préparait pour moi quand j'étais toute petite.
C'était le cas de Lylié, à tout le moins. Caroline but lentement. Il ne lui en fallut pas plus; elle avait visiblement besoin d'un confident.
-Je ne voulais même pas venir vivre ici, lâcha-t-elle en soufflant sur sa tasse. L'idée me plaisait mais c'était un grand changement. Pierre a insisté. J'attendais Abigail. La vie serait meilleure à la campagne. Et puis il a ouvert son commerce… et il a été difficile de faire demi-tour.
-Aurais-tu voulu autre chose? lui demanda Magnus, sous le choc, "Abigail"?
-Non, répondit Caroline dans un petit rire gêné. Ce n'est pas comme si je pouvais y changer quoi que ce soit.
Elle revint toutes les semaines pendant environ un an. Toujours à boire du thé et à se confier sur sa vie de famille, Magnus à l'écouter et à contempler son visage. Elle était mariée, bien sûr qu'elle était heureuse! Même si elle trouvait parfois le temps long.
-Un jardin, murmura Magnus.
Caroline lui jeta un regard surpris. Magnus se racla la gorge.
-Tu aimes les fleurs, non? Prends une parcelle de terrain quelque part. Personne ne te le reprochera.
Caroline sourit.
-Merci, murmura-t-elle.
Puis Jodi arriva en ville avec ses deux enfants, désireuse de fuir la guerre, et petit à petit les visites de Caroline s'espacèrent, maintenant qu'elle avait une amie avec qui parler. Elle était plus distante de rendez-vous en rendez-vous, plus encline à apprécier le silence.
-Ta fille sera heureuse, lui promit Magnus, un jour de pluie, il pressentait que c'était une des dernières visites de Caroline. Pour toujours. Jamais personne n'imposera sa volonté à Abigail.
Caroline eut un geste, l'air sincèrement reconnaissante.
-Merci.
Et ce fut tout.
Il regarda Abigail grandir de loin et Caroline continuer à vivre. Il ne sait toujours pas aujourd'hui ce qu'il en est. Si Lylié est là, juste sous ses yeux. Mais il y a la magie en elles, en elles deux. Ça lui suffit. Il ne s'estime pas toujours en paix, mais ça lui suffit.
