Franchement : je m'agace. Ce que vous vous apprêtez à lire - si jamais vous êtes encore dans les parages -, est rédigé depuis l'an 12 (comprendre : septembre - oui ! carrément ! avant le chapitre 4, même - pour toute la partie Slughorn, et février pour la partie Tom). Si je le poste aussi tardivement, ce n'est pas parce que je viens précipitamment d'écrire la fin et de corriger le tout, c'est parce que j'ai eu un désamour de cette fic. Ça part dans tous les sens. Et parce que je flippe sur comment la finir. Je me suis pas encore tout à fait décidée sur la fin, et ce que j'ai décidé, je sais pas exactement comment le mener à bien.
Mais, j'ai regardé Basic Instinct hier et voir des voitures de police défiler dans un San Francisco sombre et au grain un peu passé, m'a ramenée à cette fic. Je me suis dit : quand même. (et puis, bon, les deux personnages jouent à un jeu un peu dangereux dans le film, ça m'a fait sourire— enfin pas que. Parce qu'étrange film. Dérangeant. Bref). Quand même, il faut que j'aille au bout.
Réalisant qu'il était déjà d'une taille plutôt conséquente (un peu plus de 50 pages word), j'ai abandonné l'idée de finir ma scène pour la remiser au chapitre suivant et poster au moins ça. Marre de me traîner cette scène à ra-llon-ge avec Slughorn (je me suis amusée) et hâte de savoir ce que vous pensez de la scène qui suit avec Tom.
Vous savez tout.
Mercis infinis et répétés à celles qui commentent, déposent leurs mots-qui-me-donnent-envie-de-continuer et disposent toutes leurs théories géniales. Merci ici et sur AO3 à Baccarat, feufollet, Sun Dae, Louvrine, OrlaneSayan, Blackbutterfly, Lolkis05. C'est pour vous.
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Dans la glace, la jeune fille propulse un air blême qui tache les alentours d'une étrange détresse. Mon dieu. Est-elle si blafarde que ça ? C'est la première fois depuis des semaines qu'elle se scrute ainsi et le résultat appuie sur elle son diagnostic lapidaire. Faire quelque chose, urgemment.
Hermione se pince les joues, étale le blush que lui a prêté Padma. Passe les morceaux de glace que Parvati lui a conseillés pour réveiller ses traits et débouffir son allure. Pansy lui a ordonné de se maquiller légèrement, lui a même montré comment glisser le trait de khôl pour s'étirer l'œil. Faisable, Granger, faisable, se répète-t-elle, main sur le crayon. Hermione fixe le coin de son regard et rien d'autre, elle se concentre sur le micro détail dont elle doit redessiner la courbe. Précis, précis, précis. Elle ôte sa main, se fige. Oh. Elle a presque envie de se féliciter pour cette main qui n'a pas trop tremblé, et cette pointe fine, à peine plus haute à gauche. Ce n'est pas si mal. Le noir habille ses yeux d'une maturité et d'une sensualité qui détonnent avec son allure habituelle, elle, si sage et si débraillée à la fois. Les doigts de fantôme qui semblent avoir repeint son visage finissent presque par lui donner quelque chose— dans le contraste avec son regard sombre, ses prunelles à l'ambre claire et son air grave, elle saisit. Pour la première fois de sa vie peut-être - arrête d'exagérer, arrête de mélodramatiser ton existence, tance la petite voix dans son crâne -, Hermione ne détourne pas le regard de sa piètre banalité, sa médiocrité interchangeable.
Elle se regarde dans le miroir de sa chambre, fixe le bandeau qui compresse ses boucles depuis que Pansy lui a offert l'instrument de discipline, sauveur de vies et de peignes, et elle se dit pourquoi pas. Elle tire dessus. La masse s'écroule sur les côtés avant de rejaillir, indomptée. Les boucles fusent et s'enroulent, maladives de s'échapper. Cela fait longtemps qu'elle ne les a pas vues comme ça, si longtemps. En dehors du foulard, en dehors d'une tresse, d'un élastique, de ses doigts autoritaires. La scène se suspend, rattrape un morceau de souvenir. Des doigts fins courant les nœuds.
Mais non. Elle ne peut pas les laisser comme ça. De quoi a-t-elle l'air soudain ? D'un feu qu'on aurait allumé dans ses boucles et laissé courir jusqu'aux pointes. Je vous aime bien comme ça, la voix chuchote. Le feu jaillissant. Hermione brusque ses doigts vers ses cheveux et ramasse les mèches vers le bas. En tirant bien sur les racines pour aplanir les nœuds et les mauvaises pensées, elle entortille à nouveau la masse. Elle fronce les sourcils, tourne légèrement la tête à droite, à gauche, son profil renvoie un chignon bas, fourni et discipliné, quelque chose de tenu et professionnel. Le reflet hoche la tête avec elle, c'est mieux, tu peux sortir comme ça, allez. Le feu se tient sage, replié dans les boucles.
Hermione avise l'horloge. 12h38. Bien— Horace Slughorn ne l'attend qu'à 14h. Ses mains lissent nerveusement le complet noir à fines rayures que Pansy lui a refilé. Ça passera très bien Grangie, ce qu'il faut de propre sur toi et de femme fatale. Le complet la moule indécemment mais il ne révèle rien au moins, l'encadre sagement de la tête aux pieds— et puis qu'a-elle d'autre à mettre de toute façon ? Elle a presque envie de glousser maintenant, à se voir là prête à empoigner un manche de golf.
Club de golf, se corrige-t-elle. Il suffirait qu'elle dise qu'elle ne sait pas jouer parce qu'elle n'a jamais pu jouer, pas une histoire d'occasion manquée, mais de circonstance géographique et sociale, une affaire d'injustice qui ne la ternissait en rien puisqu'elle était là, devant lui, sur le plus beau club de golf de la côte Ouest. Tout ça pour attirer un peu de sympathie sociale, sans tirer la larme misérabiliste, juste de quoi attendrir. Avant de surprendre par la détermination féroce du parcours d'élévation. Méritante et brillante, le duo rêvé du pays de l'abondance et de l'american dream. Ginny aurait surement vomi devant son petit speech intérieur et Hermione est rassurée de sentir la voix familière de son amie dans sa tête. Elle voit ses mains de joueuse de rugby, solides et râpeuses juste au niveau des cales, "Hermione. Qu'est-ce que t'inventes sur toi ?" Qu'est-ce que t'inventes sur toi, qu'est-ce que tu racontes sur toi pour tenir la route, pour que l'image convienne au moment même à celui qui te fait face, à l'institution à laquelle tu t'adresses ? Méritante et sans peur face à Shacklebolt. Méritante et ambitieuse face à Scrimgeour. Méritante et humble face à Slughorn. Méritante méritante méritante. Car elle mérite, non ? Méritante et tellement terriblement salement désespérée sourit Tom entre elle et son reflet.
Golden Gate Park. Boulevard Presidio. California Street. Puis Arguello boulevard.
Hermione claque la portière et le bleu pétrole de la vieille Dodge, garée dans un recoin du campus, referme son odeur de cuir et de chewing-gum à la menthe sur elle. Golden Gate Park d'abord, se répète-t-elle la route comme un mantra. Elle actionne l'air froid pour lutter contre la buée et frissonne, mains sur le volant. Ses doigts agrippent la boite de vitesse, blanchissent dans l'artère turbulente et tapageuse du boulevard du Presidio. Elle n'a même pas prêté attention au parc qu'elle a traversé entre les aplats gris et les branches qui s'étirent dégarnies. Il faut qu'elle tourne au dernier moment sur California Street juste avant de rejoindre le second boulevard, après ça c'est facile d'après la carte, une dernière rue et puis elle y serait, juste à l'endroit où le club de golf personnel d'Horace Slughorn arrache un bout du parc Presidio. Elle a lu partout que son club était un petit bijou niché dans l'un des parcs les plus fournis et les plus clinquants de San Francisco, débordant sur la côte, nez à nez avec le Pacifique. Hermione dépasse l'école primaire sur la droite, la synagogue et son dôme orangé sur sa gauche, continue tout droit sans même jeter un regard aux villas blanches et roses qui montent leur indécence jusqu'à Pacific Heights. Les palmiers dénudés défilent et la débauche de végétation sèche plantée dans ce micro climat se tient sage et dissonante dans l'hiver brumeux, comme pour rappeler que San Francisco est sur la côte-ouest aussi, malgré tout. Stop. Coup d'oeil à droite, gauche. Première, la Dodge peine puis redémarre, dépasse le signe planté dans les feuillages, Presidio Park, suit la flèche, The Slug Golf Club.
Hermione se gare sur un parking désert qui déborde bel et bien sur la côte et le museau de la Dodge pointe sur le Pacifique. Elle s'arrête une seconde, contemple l'eau et les quelques rayons qui la caressent. Pourquoi a-t-elle ce sentiment trouble devant elle ? Elle secoue la tête, ramasse son sac contre elle. Le lobby du Club est à cent mètres, un écriteau boursouflé et argenté trace en lettres sombres : The Slug Golf Club, impossible de se tromper. Inspire, expire. Face au lobby indécent de marbreries et de colonnades volées au mauvais goût et aux temples grecs, avec son drapeau américain, ses golfs exhibés et l'infini déroulé de caddies à droite de l'entrée, elle n'a qu'une envie, empoigner l'angoisse qui monte, et se jeter avec elle dans un dix kilomètres qui l'essouffle sur la plage.
Elle tire sur son complet. Tom, Tom, Tom. Le nom balance d'un côté, de l'autre, il rejoint sa prière, en finir avec tout ça, et le repli honteux qui susurre, tu en as tant envie après tout. Elle peut le faire— ce n'est rien, rien, face à un Yaxley ou un Greyback pas vrai ? Rien.
— Miss Granger ? » Derrière le portail, un employé en livrée vert sombre offre un bras.
Qu'est-elle censée lui donner ? Elle n'a pas de sacs, encore moins de matériel de golf. Aurait-elle dû ? La question lui monte aux joues, mon Dieu. Elle aurait dû, n'est-ce pas, elle aurait au moins dû se préparer à l'éventualité, bien sûr, qu'elle aurait dû, elle est si distraite ces derniers temps, elle ne pense pas, elle ne pense plus, il y a deux mois elle aurait su, elle aurait pris son manuel, son…
« Miss ? », interroge à nouveau avec une certaine douceur l'employé. Ses cheveux ramassés dans la calotte ont l'allure soignée des hommes qui se lèvent tôt pour que d'autres hommes se lèvent tard. « Je vous emmène directement voir le Dr Slughorn, la partie avec Sir Mclaggen est déjà engagée. »
Oh. Étrangement, ses mots défont une angoisse. Si la partie a commencé, c'est qu'il a lu son mot et agi en conséquence. La perspective de découvrir votre lieu réputé me réjouit Docteur. Sincérité et déontologie obligent, j'ai le malheur de vous annoncer que le golf n'a jamais atteint les hauteurs de Hogsmeade, mon village natal — la petite incise géographico-sociale, pleure Horace —, et que mon investissement personnel à Ilvermorny ne m'a guère offert l'opportunité de me familiariser avec la pratique — mais ne pleure pas trop, je suis une femme méritante.
Ou peut-être lui épargne-t-il le spectacle interminable de deux hommes entre cinquante trous. Elle saisit le bras toujours offert de l'employé comme s'il s'agissait d'un appui ferme et non d'un geste codifié, et elle lui sourit. « Merci. Allons-y ».
À l'intérieur, le sol coule dans un marbre qui fait crisser ses mocassins et sous cette liquidité onéreuse, ses ampoules naissantes lui font déjà mal. Des plantes voraces envahissent certains murs, tandis qu'une multitude d'objets sportifs et de trophées assortis de portraits grandeur nature tapissent le reste. Elle reconnaît certaines têtes : Mathilda Hopkirk, Bing Crosby, Joe DiMaggio. Politique, musique et sport ont foulé l'herbe du Slug Golf Club avant elle apparemment. Étrange, étrange imbroglio.
— Je vous laisse ici. Il suffit de traverser le pont au-dessus du cours d'eau et de suivre le chemin numéroté. » L'employé interrompt sa prise de vue devant une large ouverture vitrifiée enchâssée entre deux colonnes blanches. « Ils étaient au trou numéro 9 il y a quelques minutes. » Il retire doucement son bras, dévoile un demi-sourire qu'elle a du mal à déchiffrer, et d'un mouvement de tête, se retire. « Bonne pratique Miss Granger. »
Les portes vitrées se fendent majestueusement sur le parc de golf. Immense, pédant et piqué de drapeaux blancs. Il est dévoré par des magnolias et des aloès entre les parcelles millimétrées, traversé par un ruisseau qui monte, descend, se perd aux pieds de la forêt qu'elle aperçoit derrière, et par une bande blanche qui ligne les parcours. Elle ne voit personne hormis deux silhouettes au loin flanquée de deux autres - les caddy, surement -, en tweed brun et bottes hautes. Le parc est baroque et soigné à la fois.
Très bien. Cerveau clair, sourire de circonstance, un pied après l'autre.
La silhouette compacte est vraisemblablement celle du fils du gouverneur— Cormac McLaggen, dernière année en droit des affaires, et joueur de golf à ses heures indolentes. « Affligeant d'inutilité », d'après Pansy qui avait eu le plaisir de le rencontrer à un dîner mondain. L'autre ombre, étrangement grande et boulotte, étirée sur les quatre boutons de son tweed, a une main pensive sous le menton et les yeux rivés sur la posture de McLaggen. Hermione s'arrête à quelques mètres, incertaine. Interrompre la préparation tendue et démonstrative de McLaggen Jr. n'est pas la meilleure idée— elle contemple la façon que McLaggen a de rouler des épaules, tendre les jarrets - il va se faire une lésion méniscale cet idiot ne peut-elle s'empêcher de penser -, puis de décocher un rictus brillant à Slughorn avant de balancer ses deux épaules vers la gauche d'un coup sec qui fait ploc contre son club. Une jambe légèrement pliée vers l'avant, l'autre sur la pointe des pieds, il se fige quatre, cinq, six secondes…
— Et 10 !, hurle d'un coup l'animal prenant au dépourvu Hermione, suspendue à un spectacle invisible.
Elle ne sait pas où a disparu la balle, censément proche du trou numéro dix. Son recul vif a buté contre son sac et le bruit alerte Slughorn qui se retourne sur un large sourire.
— Miss Granger ! » Le plaisir déroule les quelques rides amassées dans les commissures et l'un de ses yeux se met à pétiller. « Vous tombez à pic », fait-il en lui serrant la main. « J'étais justement en train de commenter la trajectoire sensationnelle du drive de notre cher Cormac. Placement épaules arrières, pieds rapprochés, swing relâché et précis, tout en coordination et bien sûr, position excellente du fer qui évite la tige, quelle posture, quelle posture et quel bras, mon cher, » bavasse-t-il en tapotant l'épaule de McLaggen, « c'est admirable ». Il retourne ses petits yeux vifs sur elle. « Deux cent mètres tout en douceur et sans bavures, Miss Granger, vous rendez-vous compte ?
Hermione se passe le balancier du bras de McLaggen en revue. Elle a eu le temps d'apercevoir une épaule au bord de la dislocation, un bras qui part en tirant sur le mauvais tendon, un ploc, et deux minutes de solitude.
— Les subtilités techniques m'échappent un peu, Docteur, je le crains. » Elle force un sourire. « Mais le… oui… la chorégraphie du… swing… est… » mon dieu, elle a vraiment dit chorégraphie, «… fascinante ». Et elle répète, les bras de la crucifixion bien ouverts : « Fascinante.
Elle est sauvée par McLaggen qui se tourne soudainement vers elle, swing accompli et louanges reçues, avec un sourire qui dévoile chacune de ses dents blanches. Il se penche et attrape sa main :
— Miss Hermione Granger, permettez-moi, offre-t-il en lui baisant la main. Vous devez être une personne vraiment admirable pour être invitée par notre éminent docteur sur le plus beau terrain de la région.
D'un compliment deux hypocrisies— Hermione sent qu'elle va l'adorer. Elle détaille ses boucles peignées en arrière, son col bateau, la veste ouverte sur l'écusson du Ministère.
— Nous avons des travaux cliniques et académiques qui se rejoignent, dit-elle en retirant sa main, un vague sourire bloqué à la mâchoire, et le Dr Slughorn a très aimablement accepté d'ouvrir une discussion sur la base de mes récentes recherches. J'ai beaucoup d'estime pour ses publications scientifiques, ajoute-t-elle en se tournant vers l'homme.
— Allons, allons Miss Granger, pas de ça entre nous. Rien de plus excitant que la solidarité confraternelle », fait-il en agitant une main richement baguée devant son hommage. Mais le rose qui lui colore les pommettes et la petite lueur complaisante au fond de l'oeil trahissent son plaisir. « Je vous propose de regarder la fin de notre partie - nous n'irons pas plus loin que le trou numéro 12, je vous rassure ! - et nous pourrons discuter de notre affaire sous la véranda, avec un bon scotch de ma collection personnelle. » Sa main libre lisse le petit gilet beige aux boutons ouvragés. « J'ai cru comprendre que vous n'étiez pas une grande adepte du golf— ce n'est rien, ce n'est rien, ne vous en faites pas », rassure-t-il devant son geste gêné, « mais, le golf faisant partie de l'adn de notre chère patrie » et Hermione prie pour qu'il manque son grincement de gencive, « j'offre ces trente dernières minutes à votre curiosité scientifique », et il appuie sa connivence toute fraîche d'un clin d'oeil.
Clin d'oeil reproduit par McLaggen à sa gauche, affairé à la détailler depuis trois minutes, dans un clignement mouillé et certainement très séduisant. « Ce serait dommage de rater ça, Hermione Granger ».
Uugh. Sa grimace peine à faire bonne figure et elle choisit de se retirer vers le grand chêne qui l'attend à quelques mètres. Un banc en pierre lui fait signe et elle dépose son sac, son malaise et son complet rayé sur les pierres froides.
— Bonne partie, grimace-t-elle en évitant les bouclettes gélifiées de McLaggen.
Rapidement, la vision des deux hommes armés de leur club et de leur petit frétillement devant la balle blanche perd en consistance. Hermione est prise par d'autres images. Les mains sèches, veineuses de Trelawney brandies vers elle, son châle mauve. Comment a-t-elle pu se laisser entraîner là-dedans ? Rester jusqu'au bout et tenir dans l'intensité absurde et dérangeante de la pièce avec son divan pour illuminés et ses livres occultes. Après tout ça. Comme si en ouvrant la porte à son premier entretien avec Tom Jédusor, elle avait accepté que le revers irrationnel et mystique du monde déverse toutes ses folies sur elle. Elle entend un vague ploc, à sa droite, la balle surement, mais c'est le bruit du ruisseau derrière elle qui attire son écoute. Cette onde froide qui glisse sur les pierres en chuchotant.
Elle ne peut s'empêcher de se tourner, approcher la tête. Ses yeux glissent sur les ridules, et les clapotis l'hypnotisent toujours autant. Leur familiarité effrayante. Ce qu'ils savent d'elle et de l'enfance arrêtée. Elle se penche. Si elle déplie son bras, ses doigts pourraient toucher l'eau, juste un peu. Une enfant sentimentale et terrorisée, avait-il dit, sous sa rationalité procédurière et son travail besogneux. Une pauvre petite enfant idiote et tremblante s'accrochant à des institutions et à leur cadre pour ne pas se retrouver entre les miettes de son histoire. Les défendre coûte que coûte— et la raison, la pensée, contre le sentiment qui l'avale. Sous ses yeux, l'eau bouge, murmure. Elle étend la main. Elle ne peut s'empêcher de ressasser la scène, même après l'avoir revu, lui, avoir retourné des questions, parlé d'autre chose, été saisie par son emprise. La nuit pardonne tout Hermione. Elle ne peut empêcher les mots de s'infiltrer encore et encore. L'eau est glacée, elle lui coupe momentanément le souffle alors que sa main plonge. Elle comprend ses élèves, elle comprend leur fascination, leur envie de lui plaire— oh, quand ses yeux versent leurs confessions, leur attention étrange, ou l'Odyssée sur elle. Ses paroles attentives, suspendues, et tous ces récits où il prétend s'offrir— alors qu'elle sait qu'il ment, elle revoit les billes frénétiques d'Hepzibah, ces lettres fantômes, le médaillon, tout ce qui remonte en frissons sur sa peau.
Il dit se donner et ne cesse de se dérober. Il n'a pas le droit pourtant, se dérober autant à elle. Les milliers d'aiguilles qui lui attaquent la main sous l'eau se mettent à s'engourdir. Ça y est, sa peau s'habitue. Elle pourrait avancer le poignet maintenant pour se rappeler la vraie température et etrouver le choc glaçant du premier contact. Mais sa main est bien là, immergée, anesthésiée. Gourde et presque endormie. Elle voit trois bandes de ciel gris, un morceau de soleil se refléter dans l'eau. Les contours vagues de son visage. Ses yeux grand ouverts, leur allure spectrale. Elle—
— Miss Granger ? » La voix rompt brusquement le charme, Hermione retire sa main comme si elle venait de s'y brûler. « Oh, vous avez découvert la beauté de notre petit ruisseau.
Elle se relève prestement sous le regard content de Slughorn. McLaggen est à quelques mètres, en train d'assommer l'un des porteurs de sacs - le caddie surement - par de grands gestes et ce qui ressemble à un cours sur le port du panier.
— Oui, je… me suis légèrement laissée emporter par la beauté de l'endroit. » Elle sourit en étirant bien les lèvres. Secoue-toi. « Quel calme, près du ruisseau et de cet arbre.
— L'un de mes endroits favoris», lui confie le vieux docteur avec un clin d'œil. Il fait mine de baisser la voix et se penche vers elle : « Parfois, entre deux séances particulièrement intenses de travail avec des patients, je viens me ressourcer ici. » Un sourire malicieux lui monte aux joues. « C'est là que j'y goûte les délicieuses friandises que l'on m'offre.
Apportez-lui de l'ananas confit, Hermione. Le paquet bruisse dans sa poche— comment a-t-elle pu oublier. Bien sûr qu'il savait.
— À ce propos Docteur, dit-elle d'une voix enjouée, je vous ai apporté ma petite contribution aux pauses culinaires. » Elle extirpe le sachet Honeydukes de son sac où l'emballage luxueux dispose ses tranches d'ananas confits. « Je ne pouvais me résoudre à venir les mains vides.
Hermione n'a pas fait de pari sur sa réaction. Elle a pensé bien sûr aux possibilités — à un piège de Tom, par exemple. Dans le meilleur des cas, Tom disait vrai, le docteur était troublé, inconsciemment rappelé à des souvenirs et à l'envie d'en partager certains plus tard. Dans d'autres cas… Elle l'avait suivi quand même ce conseil, les tranches onéreuses coulées dans le paquet, disant doucement : "Tu es sure de toi ? Tu verras malgré tout. Car tu as envie de voir. Pas vrai ?" S'il a été aussi marqué que tous les autres par Tom.
Elle tente de décrisper ses doigts autour du paquet. De toute façon, Harry ne lui avait-il pas confirmé qu'il raffolait des petites attentions ? Il apprécierait le geste, c'était évident. Il ne pouvait pas savoir que c'était lui qui avait soufflé l'idée, mais il serait troublé de la coïncidence, attentif à sa présence. Elle se démarquerait.
Elle n'avait prévu un geste de recul aussi brutal du Docteur. Ni l'inflexion agitée de sa voix.
— Qui vous a dit que j'aimais cela ?
Il s'est arrêté à quelques pas, le regard fixé sur les morceaux d'ananas. Un filet de transpiration grignote son front sous la casquette écossaise et une goutte tombe dans l'humidité.
— Oh, tente de sourire Hermione pour masquer son malaise, personne en particulier. Ce sont les confiseries préférées d'un ami à moi.» Elle hausse une épaule. «Il est notoirement de bon conseil.
Qu'est-ce qu'elle raconte ? Un ami à elle. Le regard de Slughorn est toujours absorbé par le paquet et l'étrange spectacle qu'il semble produire devant ses yeux.
« Un problème Docteur ?, retente-t-elle en forçant la sincérité dans son inquiétude.
Car, à vrai dire, elle est terriblement curieuse de cette réaction. Elle ne la pensait pas si à vif.
— Non, non, c'est… » Son regard voilé est travaillé par des images qui échappent à Hermione. Sa voix, distante. « Voyez-vous, on ne m'en avait pas apporté depuis… » Il remonte vers elle, ses yeux qui papillonnent, « … de longues années », finit-il par dire.
— Oh. Je suis navrée d'avoir fait remonter un mauvais souvenir si c'est le cas.
Hermione croise les mains en se triturant les doigts. Elle n'a pas autant à feindre le malaise que ce qu'elle pensait, elle n'aime pas tout ça. Les détours duplices.
— Ce n'est rien », force-t-il de cette expression congestionnée. Il essaie de sourire, alors que McLaggen se rapproche d'eux en sifflotant. « Bien, bien, merci Miss Granger pour cette attention», et il fourre le paquet d'un geste nerveux dans sa poche. « Nous en avons terminé, peut-être voulez-vous nous joindre pour les rafraîchissements ?
Et, rafraîchi, Slughorn semble déjà l'être. Elle remarque le soin qu'il a pris à ne pas toucher trop longtemps le sachet. Hermione opine en leur emboitant le pas vers la table en fer forgé qu'elle a aperçu près du petit pont. Elle ne pense pas avoir commis de faux pas— il faut toujours troubler quelque chose pour baisser les défenses, pas vrai ? Comme dans un interrogatoire de prison alors ? Elle chasse la voix sifflante et retrouve son cerveau vif. Entre dans le jeu, rendors-le, puis attaque à nouveau. Tu savais que ce ne serait pas facile. Rien n'est facile. Elle n'est pas retorse. Non.
— Très cher Docteur, très chère Miss Granger », annonce d'une voix solennelle Cormac, et ses yeux s'arrêtent sur Hermione, « laissez-moi vous faire goûter cet excellent whisky japonais, tout juste parvenu du soleil Levant. » Il les invite à s'assoir d'un geste ample. « L'empereur du Japon en a offert quelques caisses à mon oncle il y a deux mois.
Il sourit, et sa suffisance se reflète dans sa dentition. Est-il possible d'être haïssable à ce point ? Cormac McLaggen, sa voix vantarde et ses dix relations oh-si-exquises au mètre carré. Pourquoi donc reste-t-il ? La pensée furtive que Slughorn ne le chasse pas maintenant pour se protéger de certaines questions de sa part, la traverse.
Hermione sourit, les pommettes douloureuses.
— Avec plaisir.
Elle prend place à sa droite, en face du Docteur ; la chaise est froide sous son tailleur. Il faudra qu'elle-même trouve un moyen.
— C'est un honneur », roucoule à son tour le docteur en tirant la chaise à lui. Il semble avoir repris la consistance d'avant-l'ananas. « Je n'en ai pas goûté depuis… eh bien, depuis votre dernière venue mon cher !, et il rit, une gourmandise dans l'oeil.
Des verres stylisés s'alignent sur un plateau d'argent. Cormac en extrait trois et sert l'équivalent d'un triple-whisky à chacun.
Hermione fronce les sourcils devant la dose et l'invitation ambrée. Certes, elle ne peut décemment pas conduire en état d'ébriété. Elle ne peut pas non plus refuser l'occasion, «l'honneur» et la brèche qui s'ouvre. Quelques grammes dans le sang, à peine— de quoi embarquer dans la connivence, rien de plus. Elle ferait le tour du terrain à marche rapide pour aider à évacuer les restes. Ses doigts se serrent autour du verre.
Slughorn s'installe confortablement contre le coussin rayé dont il est le seul à bénéficier et il claque la langue contre son palais alors qu'il aspire sa première gorgée.
— J'espère que le froid ne vous dérange pas Miss Granger, soupire-t-il d'un air satisfait. J'ai toujours apprécié la lumière de décembre après une partie réjouissante comme celle-ci.
Elle sourit en dépit des lames frileuses qui se sont invitées sous sa jupe. « J'ai l'habitude des exercices dans le froid, Docteur. » Au moins, il lui reparle à nouveau, sans la suspicion égarée d'à peine quelques minutes plus tôt.
— En voilà une sacrée réponse ! », déclame Cormac. Il opine du chef frénétiquement. « Une femme qui n'a peur ni du risque, ni du froid— notre bonne vieille Matilda Hopkirk - une amie de la famille, Hermione - disait toujours que c'étaient les vertus cardinales de la femme.
La femme, oui. Unique et peu frileuse. Hermione avale deux gorgées qui lui brulent la trachée. Il faut vraiment qu'elle trouve un moyen de le congédier.
— Il a un goût particulier, ce whisky. Une spécificité dans la distillation ? Influence de la flore japonaise ?, demande Slughorn.
Le goût monte, acide et désagréable. Hermione fronce le nez. Étrangement, ce qui vient après est doux et chaud, et elle sent ses épaules se décrisper. Elle s'assoit mieux au fond de sa chaise.
— Je n'en sais rien mon vieux. » Cormac a un sourire idiot plaqué au visage. Il a déjà fini son verre et sa langue s'est relâchée en même temps que sa révérence à Slughorn. « Il faudrait demander à Rufus Scrimgeour. Je vous ai dit, Hermione - vous permettez ? c'est un joli nom - que j'avais l'habitude de chasser avec lui ?
Hermione fixe les branches estropiées de la vigne qui les surplombe. L'été, elle doit attirer les guêpes, les frelons, et la chaude langueur des midis de la côte. Pouvoir lever le bras, gouter un raisin. En ce décembre blanc, le soleil de 16h perce en rayons froids.
— C'est drôle, voyez-vous mon petit, le goût me rappelle une espèce particulière de champignons qui poussent dans les hauteurs du mont Fuji. » Slughorn contemple son verre, un doigt câlinant sa moustache. « Étonnant, étonnant.
— Oy ! Regardez-moi ça, Hermione, c'était l'an dernier lors d'une partie de chasse avec ce bon Rufus. Avant qu'il ne soit ministre bien sûr, mais nous avons conservé d'excellentes relations. Rien de plus fédérateur qu'un faisan au bout du fusil, pas vrai ?
Elle aperçoit vaguement un rectangle glacé agité à sa droite. Est-ce qu'il se trimballe un répertoire photos au quotidien pour exhiber son importance ? Elle préfère suivre les croisements de la vigne. Elle n'avait jamais remarqué les milliers de stries entre les nœuds.
« Là, c'est le plus beau morceau. Tiré par moi, bien sûr. Et mon valet de limier. Vous savez ce qu'est un valet de limier Hermione ?
Ses paroles heurtent la contemplation paisible d'Hermione. Les perce-neige sont pourtant si jolis à cette saison. Elle n'a jamais aimé la botanique - on ne pouvait pas dire qu'elle avait la main verte -, mais il lui rappelle son grand-père. Ses mains occupées à prendre soin.
— Ce qui est le plus curieux, vous voyez, c'est peut-être cet arrière-goût fongique. » Ses yeux glissent sur le visage de Slughorn. C'est étrange, il a un air drôle avec sa fixette gustative. « Les Japonais en prennent-ils avant ou après le dîner ?
— On pose toujours avec les prises, le piqueur, et le limier s'il est bien habillé. C'est rare, rit Cormac avec sa petite face bronzée en décembre. Rufus avait oublié son piqueur personnel cette fois-là, je lui ai évidemment offert le mien. Ou était-ce une autre fois ?
Il a l'air sincèrement préoccupé par la question. Son visage rappelle une lune ronde et mate, un peu froissée.
— Je pencherais pour un petit digestif plutôt qu'apéritif. C'est un goût de clôture », mâchonne Slughorn. Il se ressert un verre. « Décidément pas une ouverture en fanfare, non. Une conclusion…
— Cette autre fois, c'est le jour où le vieux piqueur a mal organisé la battue et Rufus a tiré dans l'œil d'un chien. Le lascar est devenu fou. Un vrai massacre, continue Cormac de sa voix rêveuse. Mon oncle a dû faire intervenir un hélicoptère d'urgence Hermione, vous imaginez ?
— … une conclusion mystique !, s'exclame le Docteur après des secondes d'intense pondération. Le mot juste, je crois. Ne pensez-vous pas Miss Granger ?
Miss Granger— est-ce elle ? Miss Granger est fascinée par les morceaux scintillants que les flaques réverbèrent sur la table. On dirait des petits attrape-soleils. Quelle belle curiosité.
— Hmm, dit-elle.
Sa voix lui paraît lointaine. L'atmosphère douce. Les alentours cotonneux, comme une couverture molletonnée aux mille broderies fascinantes. Elle a envie de tout voir, mais le plus lentement possible. Car tout est si confus et précis à la fois.
« Est-ce que vous ne trouvez pas que ces ronds d'eau ressemblent à des visages ?
Elle se rend compte que c'est elle qui a parlé, lorsque ses mots ricochent sur le Docteur.
— Oh ! Hahahaha, Miss Granger ». Slughorn part dans un éclat qui le secoue de rire jusqu'à la moustache. « Oui ! Je me disais la même chose. » Sa veste s'ouvre légèrement alors qu'il se penche. « Étrangement, j'y vois le visage de ma grande-tante. Bertine, la vieille Bertine…
— Je dois avoir une photo de cette partie de chasse là. » Cormac continue de s'affaisser indolemment sur sa chaise. Hermione a l'impression de voir son corps s'amollir, glisser dans le fer forgé. « Peut-être que lui aussi a la photo du faisan au-dessus de sa table de nuit ?
Hermione se concentre sur les ronds d'eau. Ils lui échappent, s'évasent, prennent des contours flous.
— Et puis je vois… » Slughorn est tout entier affairé à inspecter la table maintenant. Ses yeux dissèquent les flaques en objets d'études. Elle le verrait bien avec des lunettes rondes et fines, au bord du nez. « … C'est curieux, je vois des visages de patients. » Il s'interrompt une seconde, les yeux happés par les scintillements. « Et vous Miss Granger, dites-moi ce que vous voyez. » Il rit d'un petit rire ravi d'enfant. « C'est une activité vraiment fascinante !
— Je vois… » Elle plisse les paupières. Que voit-elle ? « Un papillon… avec des antennes. » Elle se concentre. « Et des doigts.
— Des doigts ? » Slughorn médite sa réponse au-dessus des flaques. « Autour du papillon ?
— Oui, comme s'ils le traversaient. » Une mèche coule de sa nuque à son front. « Ou de la brume ?
— Hmm, de la brume. Fascinant, fascinant. Développez sur la brume. Venez-vous d'un pays brumeux ?
Elle rit. Va-t-il, lui aussi, offrir une séance gratuite à l'apprentie auror ?
— Docteur, je ne suis pas venue solliciter votre expertise pour moi. » Sa voix sort étrangement claire de son esprit engourdi. Elle plante son doigt sur sa tempe. « Tout va bien là.
Slughorn semble trouver sa réponse affolante d'humour et son rire s'étale sur trois longues minutes dans lesquelles Hermione plonge agréablement. Elle même se sent diffusément joyeuse. L'intérêt de Slughorn est si doux. Ou bien est-ce ce liquide étrange ? Elle en reprend une gorgée.
— Fair enough, Miss. » Puis sa distraction joviale s'évapore pour retrouver son regard perçant. « Bon, parlons sérieusement vous et moi. » Elle remarque une fébrilité dans son oeil, une vague qui colore le brun. « J'ai lu vos comptes-rendus dans la plus grande attention et le plus grand plaisir.
— Mais moi aussi, moi aussi, quel plaisir d'être ici avec vous. » Cormac a la tête renversée vers la treille, les yeux égarés dans le bleu-brun du milieu d'après-midi. « Vous ne trouvez pas que les couleurs sont vraiment colorées aujourd'hui ?
— Taisez-vous un peu Cormac, dit Slughorn en lui jetant un regard distrait.
Hermione s'attend à le trouver estomaqué et rouge sur sa droite, mais non. Il rit, coule dans le dossier blanc. « Je suis sûr qu'il la regarde aussi, cette photo. Avant de dormir ». Lui-même a fermé les yeux.
— Voyez-vous, commence Slughorn, j'ai rencontré Corban Yaxley une seule fois, contrairement à vous. » Ses lèvres s'ouvrent, laissent échapper les souvenirs en petites corolles rouges. Hermione a envie de tendre la main et de les toucher, de rire. « J'avais été affecté à la prison de Godric's Hollow où l'homme résidait. "Résidait" », répète-t-il d'une moue amusée. Il lève une main qui se met à jouer avec l'air. « Il avait l'air très à l'aise sous ses décompensations schizophrènes. Sa chemise, boutonnée jusqu'à la glotte.
— Il vous a parlé ?, glousse Hermione.
Elle se rappelle sa voix affreuse, les sons gutturaux qui hésitaient sur le seuil des animaux. Mais aussi de ses manières précieuses et de sa façon de fixer Dean, curieux, intéressé. Elle ne sait pas pourquoi elle glousse, à vrai dire. Elle n'était pas seule dans ses entretiens à cette époque.
— Fort peu, fort peu. Quelques miettes— de quoi remplir la fiche clinique et l'extraire de l'isolement carabiné dans lequel il était. Étrange bougre », ajoute Slughorn, sa tête grisonnante balançant de droite à gauche. « Il m'a dit "Je ne l'aurais pas fait, s'il n'avait pas porté de daim". Vous rendez-vous compte ? Que de promesses. » Il secoue la tête, sans la regarder. « De quoi ouvrir mon appétit. Mais le voilà qui refuse toute nouvelle visite psychiatrique la semaine suivante— un refus clair et net. J'étais fort désappointé. C'était un excellent objet d'étude. » Son air peiné affecte Hermione, puis s'évapore.
Des flocons se mettent à glisser de la treille aux flaques. Le spectacle chatoie, se répercute sur la posture absente de Slughorn. Que raconte-t-elle ? Des flocons, maintenant ? Non, ce sont… elle fronce les sourcils. Des rais frais et violents de soleil à travers les nuages.
— Oui, se surprend-elle à acquiescer.
— Comment vous y êtes-vous prise ? » Les rayons virent du gris scintillant au brun clair et se fichent en elle. Les yeux de Slughorn la scrutent. « Pour qu'il accepte de se livrer autant et tant de fois.
Comment s'y est-elle prise ? La question résonne en ricochets lointains dans son cerveau. Yaxley, Yaxley… Oui, Corban. Ces entrevues lui paraissent si floues désormais. Habillées d'une étrange couleur sépia, avec l'odeur entêtante du café et de… du fromage…
— Il adorait la pizza, dit-elle soudain.
Ç'avait été une idée de Dean. Non ? Une intuition venue percuter leurs fiches bien ordonnées et le questionnaire bourgeonnant, sous leurs doigts dociles. Il doit bien aimer quelque chose. Les sourcils en flèches de Dean. On doit pouvoir conserver un certain avantage sur lui— venant du dehors, Hermione. La nourriture. Fade, interchangeable et immonde en prison. Des morceaux gras suintent de ses souvenirs.
— Quoi ? » Peut-être qu'à un autre moment Slughorn aurait secoué la tête, désapprobateur. Entre les bras gelés et doux du dehors de décembre, sous cette treille si accueillante et ce breuvage étonnant, l'image, la proposition, l'amusent. « La sombre psyché de Corban Yaxley contre une Margherita.
Hermione lève une épaule, la suspend, s'amuse de cette pesanteur infinie. Puis la relâche dans un gloussement.
— Toujours une affaire de désir et de leviers Docteur, n'est-ce pas ?
Ils se regardent, les coulées marrons rejoignant les mêmes fleuves.
— Je pense que nous faisons le même métier vous et moi, au bout du compte », sourit-il. Sa fossette creusée.
Un silence les enveloppe d'une douceur rouge-orangée et les vignes déshabillées leurs sourient. Oui, tout est paisible et si curieux. Entraînant. Elle a presque envie de se lever et de rouler sur l'herbe en tenant la main du Docteur. Tout se passe si bien— pas vrai ? Son verre se lève naturellement à ses lèvres.
— Et puis, il me faisait confiance. À force de lui parler. ». Corban Yaxley et ses petits yeux noirs aux mains tremblantes. Pressé de dire sa vérité. « Il avait envie de se raconter. » Elle entend sa voix affirmée, sûre d'elle. Elle aime cette voix-là. « Ne jamais sous-estimer le besoin qu'ont les gens de se justifier au monde. Le désir de parler de ce qu'ils sont et de ce qu'ils font.
Une leçon de sa professeure d'Interrogatoires poussés en première année. Des mots qui s'étaient greffés à son circuit neuronal.
— Le désir, le pouvoir et la confiance », égrène Slughorn. Les alentours prennent froid dans la fin d'après-midi, mais ni elle, ni le Docteur n'ont envie de s'extirper de cet engourdissement apaisé. Complice. « C'est un cocktail très puissant Miss. Très puissant, répète-t-il, et il sourit.
Son verre est vide, elle fixe les dépôts brumeux qui s'agglutinent au fond. Brumeux ? Qu'est-ce donc ? Son cerveau passe de l'information à la vision, aux entrelacs bruns. Elle sourit devant le fond— Trelawney y aurait-elle lu son avenir ?
— Je crois que lui aussi me fait confiance, dit-elle alors.
N'étaient-ce pas les mots de Hepzibah ? Il te fait confiance. Il n'a plus que toi maintenant dans sa vie.
— Lui ? », demande distraitement Slughorn. Il a l'air tout entier absorbé par l'idée de la pizza face au dépeceur d'humains, Corban Yaxley.
— Oui, souffle-t-elle. Tom. » Elle relève ses cils, si lourds. Fixe Slughorn dans les yeux. « Vous l'avez connu je crois ?
Quelque chose de doux et pénétrant a forcé les contours de sa vision et du terrain de golf, barbouillé une humeur vaporeuse. Et puis tout se fige.
— T-Tom… ? » Un éclat apeuré transperce leur bulle chaude d'un coup sec.« Comment ça ?
Sa posture, engluée dans le fauteuil rayé et la contemplation se tend. Il rapatrie sa main fuyante à son flanc. Eh bien, Tom.
— Tom Jédusor. » Elle croise une jambe sur l'autre, en s'étirant la cheville. « Vous voyez, docteur, non ? Il n'y en a qu'un.
— T-tom, oui, oui », balbutie-t-il. Son regard l'évite, rebondit d'un coin à l'autre. « Un sacré cas, n'est-ce pas ?
Son sourire coincé dans les commissures. Tremblant. Son aisance ravie et lente de toute à l'heure s'est liquéfiée dans une agitation inquiète qui surprend Hermione. Qu'a-t-elle dit ? Tout se passe bien pourtant.
— Il m'a dit », commence-t-elle, et les doigts blancs des flaques viennent reformer la brume de ce moment, l'enveloppent d'un calme étrange, « que j'étais une petite bureaucrate zélée. Oui… », elle hoche la tête. Le souvenir la plonge dans une mare amorale et rieuse désormais. Pourquoi y pensait-elle comme à un exorcisme violent tout à l'heure ? Elle rit. Elle ne croit pas en Dieu. «… un petit agent efficace et plein de jugements moraux. Sans prise de risques. » Elle joue avec son poignet en même temps. Elle n'avait jamais pensé à tous les rouages qui le plient, déplient. « Amoureuse des normes, vendue à l'institution. Pour ne pas tomber, vous comprenez ? » Elle chuchote en regardant Horace. Elle peut dire Horace, maintenant, non ? « Ils me rassurent— les gens de l'institution, les protocoles. Ils me protègent de l'écroulement. » Elle rompt le contact visuel avec Horace et pose sa main sur son cœur. « Car je suis inquiète, dit Tom. En état constant d'inquiétude… de ma place… de…
Horace Slughorn passe un mouchoir à peine plus blanc que son visage, sous sa casquette. Sa main retombe. Il a cessé de l'éviter, la fixe de son regard livide.
— Miss Granger… Qu'avez-vous fait ? » Il paraît sincèrement horrifié. « Vous êtes allée le voir ?
— Rien, rien. » Hermione balaye l'air, amusée et contente.
Le Docteur accepte de discuter. C'est ce qu'elle voulait ? Elle croit. Les raisons de sa venue luisent au loin, plus tout à fait déterminées. Elle veut seulement parler de lui maintenant.
« Je l'ai laissé entrer, reprend-elle sérieusement. Pour entrer moi aussi, vous comprenez ? ». Elle a besoin qu'il comprenne. Puisque tout le monde s'évertue à la penser folle, il faut bien que celui qui lui a parlé aussi, qui l'a connu lui, comprenne. « Un échange.
— Un… échange ? » Sa face ronde est dévorée par l'effroi. « Vous avez pactisé avec Tom Jédusor ?
— Mais non. Il est si gentil avec moi. Maintenant. ». Elle agite sa main entre eux. Elle lui semble si lourde et agile à la fois. « Je lui ai offert un dialogue. Vous voyez ?
Le mot dialogue lui rappelle quelque chose. Un moment. Il lui est familier, sous la langue.
— On ne dialogue pas avec… », sa voix se crispe, « … avec Lui, Miss.
Pourquoi le Docteur est-il si agité et récalcitrant subitement ? Hermione fait la moue. Elle le préférait avant.
— Reprenez-en, Dr Slughorn, vous êtes tout blême », fait-elle en basculant la lourde bouteille vers le verre de Slughorn.« Oups.
Elle en a renversé partout. Ce n'est pas grave, le verre est plein. C'est ce qu'elle souhaitait, après tout, elle est satisfaite.
— Qu'attendez-vous de moi ? », reprend-il. Il avance une main hésitante vers la dose de whisky, puis en prend plusieurs gorgées d'un seul coup. Elle espère qu'il ira mieux.
— Il pense que quelque chose s'est cristallisé chez moi, enfant, le jour où ma mère a plongé dans l'eau en m'entraînant.
Sa voix a débité ça très calmement, presque rêveusement. C'est drôle de l'entendre en dehors d'elle— elle l'a si rarement raconté. Harry, Ginny, Ron. Cho. Tom. Slughorn déglutit, sa pomme d'Adam en difficulté. Il a cet air de malaise et d'inquiétude qu'Hermione ne comprend pas. Elle se sent bien, elle. Ce n'est rien voudrait-elle ajouter, mais ses paupières sont lentes, lourdes et n'ouvrent que sur les images de lui.
« Pensez-vous que quelque chose de similaire se soit cristallisé chez lui enfant ? Des choses qui l'ont fait— comme ça. » Elle soupire, appuie son menton contre sa paume. Les choses sont étonnamment faciles à sortir et dans le même temps coincées quelque part. « J'aimerais savoir comment il était. Ce qu'il a vécu là-bas. » Elle regarde Slughorn. « Et vous, par rapport à lui. Vous ne voulez pas de ces souvenirs ?
— Non, non, non, ce n'est pas… » Slughorn s'empêtre dans sa langue. Il secoue la tête, les lèvres encore rouges de malaise et de whisky. Il semble avoir du mal à être aussi véhément qu'il l'aimerait. « Je n'ai été le psychiatre de cet orphelinat qu'une courte période où je n'avais pas de temps à consacrer à Tom Jédusor. Je m'occupais d'autres enfants ». Il pose son verre dans un bruit mat. « Maintenant, si vous voulez bien, j'ai des choses à faire et des endroits où être…
— Un 22 décembre ? À 17h ? » Elle penche la tête, fixe les aiguilles peiner contre le 4. Leur ronde mécanique, si bien huilée et ordonnée. Que disait-elle déjà ? Les mains du docteur s'affairent à lisser son pantalon— oh, non, elle ne veut pas qu'il parte. « Est-ce que vous l'avez tenu dans vos bras ? Quand il était enfant.
L'image lui est venue comme ça. Tom, Tom— papillon, brume, visage d'enfant, froissé dans le grand orphelinat. Sa tête lui pèse, elle a des fourmis dans les doigts. Hermione ne s'est jamais sentie ainsi— ravie, rieuse, curieuse. Prise d'images en images. Elle résiste au désir subit de fixer à nouveau les dépôts bruns au fond de son verre, chasse les verres-loupes de Trelawney, son pendule rouge, elle veut revoir Tom. Non, elle lève les yeux, elle doit regarder Horace.
— J'ai—, » allonge ce dernier et lui aussi a cette pesanteur vaporeuse dans les gestes, il insiste contre le piège. « Je n'ai pas—
Un brusque fracas les fait se retourner d'un même mouvement. Hermione passe de la forme assoupie de Cormac - sa petite chemise au col rayé, la chair de poule levée sur son cou -, à l'herbe, à la treille— oh. Le visage livide de l'employé de tout à l'heure, celui qui l'a gentiment prise par le bras. Tiens, elle ne l'avait pas entendu arriver. Ou était-ce lui ce crac ? Elle fronce les sourcils— sa calotte est sans-dessus dessous.
— Monsieur, Miss », propulse-t-il d'une voix qu'il aimerait maintenir dans des eaux placides, mais la panique la fait monter d'une octave. « Nous avons un problème.
— Georges ? Qu'y-a-t-il ? » Slughorn tente d'affermir sa voix légèrement pâteuse.
Ses mains, plaquées contre son complet, sont agitées d'un tic. Hermione l'observe prendre une grande inspiration, un, deux, expire.
— Ce sont les ânes, Monsieur.
— Comment ça, les ânes ? » Slughorn se redresse. Sa casquette s'avachit sur l'oreille droite.
— Ils…
— Georges ! Allons, crachez le morceau.
Une dernière grimace réprimée à l'os. Hermione voit les mots tomber.
— Ils se sont échappés.
— C-c-comment ? » Elle ne pensait pas possible de voir le visage de Slughorn marquer autant l'épouvante, même après l'évocation du fameux Tom. « Mes… mes ânes… ?
Oh non. Va-t-il s'étouffer ? Ses réflexes s'avivent et tranchent dans le coton aérien qui les entortille depuis qu'ils se sont assis. Qu'ils ont commencé à boire ? Elle chasse la pensée d'un tacle. Elle y penserait après. Mais lorsqu'elle se lève, les alentours et leur brume douce et chatoyante et qui brillent en petits morceaux de soleil reprennent leurs droits sur elle, Hermione tangue, se rattrape à la table. Elle n'avait pas remarqué les liserés sombres de la table qui font comme les carreaux de sa cuisine, à Hogsmeade.
— Monsieur ? » La voix de l'employé déforme les carreaux. Hermione le voit s'agenouiller auprès de la masse apoplexante face à elle. « Prenez ça ». Il sort un flacon d'un geste éclair. Quelques gouttes passent du goulot aux lèvres du docteur. « Seulement une goutte supplémentaire. Avalez, s'il vous plaît.
Hermione observe avec curiosité les gouttes faire effet. Essence de bézoard peut-elle déchiffrer. Les palpitations de Slughorn se contiennent, ses yeux cessent de rouler sur eux-mêmes et il se redresse sur ses deux jambes, égaré. Ses pieds à elle sont figés, alourdis sur le sol herbeux. Elle aimerait s'approcher mais—
— AAAaaaah !
Le hurlement sape le sortilège qui la pétrifie et son cou craque quand elle se tourne. C'est Cormac. Réveillé, un vagissement plaintif le défigure. Non— quelqu'un l'a réveillé. Qu'est-ce que… ? Le coeur d'Hermione manque un coup, deux.
Un âne s'applique à mâchouiller les cheveux de McLaggen, deux longues oreilles caressant ses boucles, la queue en l'air.
Ce n'est pas possible. Elle rêve. Son coeur repart en séquences courtes, avec ses côtes, ses joues, et sa main qui se plaque sur ses lèvres. Elle éclate de rire. Elle ne veut pas se moquer, c'est plus fort qu'elle : Cormac a le corps à moitié coincé dans la chaise, dans sa fin de sommeil, et sa petite face lunaire barbouillée de salive d'âne. Elle en voit qui goutte sur l'insigne d'Harvard.
— T-t… V-v-vous… », se débat-il. « Docteur faites quelque chose !
Un coup de coude s'extirpe brutalement de ses gesticulations et se plante dans la mâchoire de l'âne qui recule d'un bond.
— Lily ! » La face épouvantée de Slughorn est propulsée sur l'âne. Il se précipite, mais ses mouvements sont lents et l'âne, agile.
Lily… ? Le visage vague de la mère de Harry traverse le coton neuronal d'Hermione et son hilarité. C'est la seule Lily qu'elle connaisse. Elle secoue la tête. Prénom commun. La Lily de Slughorn est déjà à quinze mètres lorsque le docteur atteint Cormac.
« Malheureux ! Mon ânesse ! » Il gesticule dans tous les sens, sa jaquette déboutonnée et les joues papillotantes. « Il faut la rattraper, il faut la rattraper, répète-t-il en boucle.
— Les rattraper, s'intercale la voix tendue et, malgré tout discrète, de l'employé.
— Q-q… Quoi ?», tremble la voix de Slughorn.
Trois paires d'yeux s'agitent vers le même fond herbeux. Au trou numéro 10, Lily et deux autres ânes tiennent conciliabule en dehors de toute attache. Deux secondes, trois, suspendent la scène.
— RATTRAPEZ-LES, vocifère le docteur.
Ses postillons atteignent Hermione et la montée d'alarmes qui l'agite de pied en cap électrocute à dix mètres. Cormac se relève d'un bond.
— À votre service, Sir ! », et il fait un signe de tête en s'essuyant le visage d'une manche. « Hermione, restez ici. Je m'en charge.
Par Dumbledore. Hermione n'a le temps ni de s'indigner de l'ordre, ni de l'enjoindre à penser stratégique, que l'impudent fonce en ligne droite sur les trois bêtes. Peut-on s'enfoncer plus loin dans la bêtise ? Elle a envie de glousser et de tester un club sur sa face moyenâgeuse en même temps.
— Hermione, s'épouvante le docteur et elle remarque à peine la familiarité sous la prière, aidez-moi. Il va les faire fuir.
La panique d'Horace tient à distance - quelques mètres lucides, du moins - l'humeur vaporeuse qui l'a prise. Il faut qu'elle cesse de rire à tout va. Que lui arrive-t-il ?
— Bien sûr. » Elle lève une main rassurante vers lui, tapote sa redingote. « J'y vais.
Elle y va ? Elle a l'impression d'être coupée en deux— une voix normale qui la tance de retrouver sa clarté rationnelle, et puis ces doigts gourds et rieurs, tellement apaisants, qui ont gommé ses perceptions.
— Pas la forêt, pas la forêt », geint Slughorn tout proche d'elle. Ses yeux sont attaqués par une peur viscérale et mouillée qui la ramène à sa prise consolatrice sur son bras. Le vieux psychiatre aux désirs impudiques tient sincèrement à ses ânes. « S'ils entrent dans la forêt, ce sera trop dur ! Non… ! L'imbécile !
Ils observent d'un même regard halluciné McLaggen se dresser face à un bosquet aux drapeaux blancs. Lever les bras, plier les jambes, ouvrir la poitrine, face à l'âne qui court vers la forêt, dans sa direction et droit sur lui, ils l'entendent mugir comme un détraqué et espérer l'impact, plein d'assurance, quand Lily, à l'instant même où ses mains peuvent la toucher, bondit. Non, elle voltige. L'ânesse propulse ses 300 kg de muscles, de poils et de sabot, et cabriole au-dessus de la tête de McLaggen dans un élancement aérien quasi-magique. Une bulle de sidération qui les fige. Les yeux de Cormac qui fixent le vide dans leur expression ahurie. Sa bouche molle qui s'agite sans son. Puis clac la bulle éclate, les sabots de Lily frappent une roche, rompent le silence, la stupéfaction et l'inertie d'Hermione, et elle s'élance dans ses réflexes entraînés et sonnés, au moment où Cormac tombe sur les fesses, la même expression de mollusque cousue au visage.
Le chemin laisse une traînée marron derrière elle ; le vent agite l'herbe puis l'aplatît, avec les pieds d'Hermione ; elle voit quatre taches découpées sur la forêt, trois sur leurs pattes, la dernière allongée, elle la voit remuer, s'accouder, mettre pied à terre, regarder les trois taches à longues oreilles et sauter d'un coup ; elle pense oh non, McLaggen, reste ici, ne bouge plus, mais ses mots bondissent en jets lumineux entre les influx sensoriels qui la submergent et sa vision qui ondule, et elle continue juste à courir, rapide, engluée ; avec le ruisseau qui coule dans son dos.
Elle est presque à leur hauteur. Oui ça y est elle va pouvoir s'arrêter doucement prendre le temps d'approcher Lily et ses deux compagnons sans brusquer, prendre le temps de crocheter Cormac par derrière et, non, non, non, idiot, reste là— reste— ooooh, tout est flou et rapide et fracassé de couleurs chaudes et dans cette gangue épaisse elle voit Cormac se prendre un sabot dans la tête, retomber dans un cri, un âne renâcler, pattes arrières, et et et, et puis Lily disparaître dans la forêt. Son souffle lui remonte aux oreilles, écorche sa gorge. Cormac ramassé sur sa douleur. Slughorn qui hurle en agitant les bras. Et merde. Elle entre dans la forêt.
La luminosité plonge d'un coup. La confusion passe de son humeur, ses sens, à la nuit. Les branches qui l'écartent du sentier. La respiration de Lily comme un guide— ou est-ce la sienne ? Le sang aux oreilles. Elle ne sait pas où elle va, elle avance à l'aveugle, mains tendues. Si seulement Cormac était moins idiot, si seulement elle avait regardé dans son verre avant de boire - car elle est certaine maintenant que rien ne va depuis ses premiers gorgées, que le monde ne devrait pas être ce film ralenti et lumineux où les pensées s'égarent -, si seulement Slughorn avait tout déballé, ouvert ses carnets, ses souvenirs, ses tripes, si seulement elle n'avait pas poussé cette porte seule, oh si seule, si— oh les arbres, la boue, non, pas là, pas— elle voit la queue disparaitre, les ronces se resserrer, elle—
La douleur plante deux ongles, puis sectionne. Hermione tombe dans un souffle, un petit sifflement— hhhha. Elle attrape sa cheville— c'est la mauvaise. Faible faible faible. Elle plaque la main sur l'os, tente de contenir la douleur. La rendre docile et diffuse ; elle serre les dents. Respire. Une branche s'enfonce légèrement dans ses cheveux. Elle a presque envie de pouffer en imaginant l'état de son chignon. Les restes capillaires de ses tentatives. Mais ce n'est pas le rire qui monte, ni la main douce qui l'a empoignée sans demander après son verre, c'est cette mélasse idiote et débordante qui l'attaque— tous ses accents rieurs se cassent la gueule et elle a envie de pleurer. Le sol humide, avec ses feuilles mortes, même plus orangées. Grises et froides sous elle. Elle plaque son autre main sur sa bouche, tais-toi, remets-toi, ce n'est rien, elle n'a déjà plus mal, pas vrai, c'est passager, car la douleur est toujours passagère, la douleur est une passante, elle vient, s'attarde, et repart toujours, n'est-ce pas, elle—
Un souffle, dans son cou. Un morceau humide qui se colle à son oreille. Hermione bouge très lentement, attentive au bruit, à ses brusqueries. Gestes à tâtons. Elle suspend sa respiration. Tourne la tête. Oh. Oh. Est-ce que…? À cinq centimètres de son visage, Lily la regarde. Les yeux de l'ânesse sont larges, nébuleux. Trois envies se télescopent sans consulter l'avis de sa raison. Se pencher, toucher, parler.
— Comme tu es belle, murmure-t-elle, et elle tend la main.
L'ânesse ne bouge pas. Elle cille à peine— et que ses cils sont longs. Son poil roux est doux sous sa paume. Elle suit la tâche blanche juste sur sa joue, caresse d'une main légère, qu'elle espère légère. Comme tu es belle avec tes yeux et leurs cils et les douceurs profondes de ton regard les morceaux plus clairs qui traversent la pupille le souffle chaud mesuré qui ne trébuche pas n'alerte pas, qui apaise.
— Toi, tu me vois » Sa voix chuchote. « Tu ne juges pas ce que tu vois. Lily.
L'ânesse donne un léger coup de museau sous la paume à l'entente de son nom. Hermione sourit. Elle pose son front contre le sien, et les yeux de Lily lui paraissent encore plus immenses d'ici. Ils glissent sur les côtés, s'ouvrent, s'ouvrent, et s'évasent pour rejoindre la pénombre ; Hermione plonge. Dans ses yeux noirs, elle voit les volets bleus de son enfance / les guêpes qui tournent sur les fruits / le jaune sépia vif du début du jour, puis le rose violet mauve qui déborde des montagnes / elle voit son grand-père, sa casquette, ses mains autour d'un piquet à rafistoler, ses mains qui soudent la rampe, ses mains qui prennent les oeufs, sa main qui s'agite pour dire à bientôt / les jupes en couleur de sa mère, ses cheveux coincés dans la pince puis lâchés, leurs boucles définies sans hystérie / l'odeur de la tonte, du miel, du chèvre, du purin déposé contre le grillage / le sourire doux, les sourcils froncés, la réprimande, puis le pardon / les livres qui montent descendent tombent au coin du feu / les briques et la terre cuite, la chaleur puis l'hiver, le froid aussi, la neige aux bras violents / le ruisseau qui court à leurs pieds / le ruisseau qui coule / l'enthousiasme euphorisant, l'enthousiasme effrayant, les délires et les rêves de sa mère / maman, tu me vois ? / c'est beau un âne, ça ne recule pas / elle voit ces endroits où l'aube murit comme les oranges / où les fantômes accompagnent le vent dans les volets, les prières au soir / elle voit, elle ferme les yeux, elle rit dans la douceur des larmes / car la douleur est une passante / n'est-ce pas / la douleur passe s'attarde et puis repart / repart
Dans son dos, elle l'entend qui rompt la vision et son front collé à l'animal. Ce hurlement masculin. Hermione ouvre les yeux, un voile humide s'accroche à ses cils.
— Toi aussi tu l'as entendu, chuchote-t-elle à Lily dont les oreilles se sont levées brusquement. Est-ce que c'est Slughorn, tu penses ? Ou bien l'idiot ?
Elle n'a pas le temps de décrypter les mimiques - ou leur absence - de l'ânesse, cette dernière a reculé sous sa paume et s'avance prestement vers l'orée de la forêt. Hermione se lève, ses cheveux emmêlés, le bas de son pantalon boueux. Elles sortent ensemble de la forêt.
Lumière vive qui passe un scalpel chaud sur ses yeux embrumés. Cormac. Dans une voiturette de golf. Avachi sur lui-même. Une marque rouge fraîche sur le front. Slughorn agenouillé à quelques mètres. Des larmes en sanglots lui dévalent les joues. L'employé tapote son épaule, expression peinée, murmure quelque chose, part en direction du grand hall après une dernière pression. La plainte de Lily à ses côtés. Un souffle bruyant qui monte et ricoche sur Slughorn puis sur la forme évanouie au sol. La forme au sol. Un âne, dont elle ne connait pas le nom, gît, ses yeux grands ouverts et figés, les pattes repliées dans une torsion, et le flanc dégorgeant ce liquide rouge, poisseux, qu'Hermione a tant vu et dont elle devine de loin le goût métallique.
— Il… il lui a foncé dessus… pour l'arrêter… avec la voiturette de golf » parvient à articuler Slughorn lorsqu'elle arrive à sa hauteur. Son coeur se serre— oh les yeux sombres fixes sans vie de l'âne. Elle s'agenouille, pose une main sur son front. « Lily, Lily, comment vas-tu faire…
Son gémissement alerte Hermione sur la présence de l'ânesse à leurs côtés. Elle aussi s'est rapprochée. Une douleur indicible abîme ses beaux yeux sombres — ou est-ce qu'Hermione y projette celle du docteur, celle qu'elle présuppose, et celle qui git, revient, repart, en elle ? Elle touche d'une main les crins de Lily, de l'autre, la manche tremblante de Slughorn.
— Il faut l'enterrer, dit-elle.
— Il s'appelait… Aragog… », lâche d'une voix tremblante Slughorn. Ses yeux fixent le cadavre sans le voir.« En l'honneur du personnage de Tolkien… un ami vous savez ? » Il s'adresse au vide et au vent qui balaye le sol. «… Aragorn, souffle-t-il. Mais c'était difficile à… à prononcer… pour les enfants qui venaient ». Ses patient— lorsque Slughorn était encore psychiatre pour enfants. « Ils l'adoraient pourtant, il fallait, il fallait... », et le sanglot se solidifie, bloque les mots. Un long instant s'écoule avant qu'il ne puisse se remettre à parler, la voix brisée. « Il fallait un nom prononçable… Aragog… ça, ils pouvaient.
Le regard de Slughorn lui semble celui d'un petit garçon effrayé, rouvert sur une tristesse qui le désarme. Alors Hermione insiste doucement : « Allons l'enterrer, Docteur. C'est la chose à faire », et elle prend les choses en main, sous les larmes du vieux psychiatre et le chagrin de Lily.
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Ils ont creusé toute cette fin d'après-midi. Avec le secours de Georges et le regard déformé de solitude de l'ânesse. Les mains irritées par le manche de bois et les coups de pelle répétés, la profondeur qu'il faut atteindre pour un tel corps. La terre est meuble en cette saison pluvieuse et aspergée par l'arrosage automatique. C'est Slughorn qui a choisi l'emplacement— à l'extrémité d'une corniche qu'il nomme Le bout du monde et qui saute dans l'océan d'un enrochement acéré. Le soleil de décembre descend en ocre sur eux ; la lumière est chargée et mélancolique.
— Peut-être voulez-vous prononcer quelques mots. » Hermione lève son regard vers Slughorn. Leurs mains sont recouvertes de poussière et ils ont de la terre ramassée sous les ongles. « En son hommage.
Sa voix lui semble pâle— à l'image de la présence éplorée du vieux Docteur. Mais elle se sent étrangement apaisée, sortie des griffes déconcertantes de toute à l'heure. Comme si la plongée dans la forêt, sa main posée sur Lily et les yeux de Lily, ses beaux yeux tristes aux lacs et souvenirs, avaient chassé le rire et la frénésie du début d'après-midi, pour ouvrir sur cette douleur familière qui se tient tranquille.
— Oui, oui… Vous avez raison, Miss ». Slughorn hoche la tête d'un air déboussolé. Il essuie un front maladif, que la sueur fait luire d'un blanc-vert. « Il ne faut jamais négliger les adieux.
Son sourire relève à peine ses commissures. Après un regard à Lily, sa main qui se pose sur ses poils, il s'éclaircit la voix au-dessus de l'âne.
« Adieu Aragog, roi des ânes et de tous les équidés, au nom de la fidèle amitié de ceux qui t'ont connu et ne t'oublieront pas. Bien que ton corps se corrompe, ton esprit s'attarde dans le calme, au-dessus de l'endroit enchevêtré qui fut ta demeure sylvestre. Puisse ta descendance et ceux que tu laisses après toi s'épanouir à jamais, et puissent tes amis humains trouver la consolation pour la perte qu'ils ont subie. Adieu, répète-t-il, la voix dans un murmure.
Hermione serre la main du psychiatre avant de s'approcher du corps et de la tombe de fortune. Elle lève haut la bouteille de whisky japonais apporté par McLaggen et répand le reste sur la terre retournée.
— Adieu Aragog, chuchote-t-elle, et elle s'appuie contre Lily.
Ils laissent la terre au silence, alors que les rayons s'étirent, glissent, et puis déclinent. Aragog paraît frêle dans son cercueil d'argile et d'humus. Doucement endormi.
— Je me chargerai de l'ensevelir, Sir. » finit par dire Georges. Il se tient en retrait, une main sur l'encolure du troisième âne. « Avec les autres employés.
Il incline légèrement la tête vers Slughorn, vers Hermione, puis se retire avec l'âne en direction du lointain enclos. Hermione les regarde disparaître derrière les roches, les pousses erratiques et le laurier fin qui les encerclent— unique morceau sauvage du terrain.
— Merci Georges. » Slughorn n'a pas relevé la tête. Perdu dans sa peine, à nue.
Une matière humide et chaude se frotte contre la paume d'Hermione. Elle baisse les yeux sur Lily. L'ânesse la regarde, son museau contre sa peau. L'échange dure une, deux minutes. Ses grandes orbes noires où tout le chagrin du monde s'est accumulé, déployant sa nuit, ses douleurs indicibles. Adieu Hermione.
— Adieu Lily », chuchote-t-elle, la tristesse menaçant ses yeux. L'ânesse recule, avant de disparaître à la suite de Georges.
Hermione est seule avec le psychiatre, pour la première fois depuis qu'elle est entrée dans le Slug Golf Club. Elle ne sait pas ce qu'elle doit faire. Elle repense à sa venue, à l'enchaînement insolite et funeste des dernières trois heures. Le mieux serait de se retirer, laisser le vieux docteur à son deuil, ses égarements. Revenir plus tard, peut-être. La brèche est ouverte désormais. Elle s'en veut d'avoir ces pensées qui reviennent à l'assaut dès que la tempête s'est calmée, devant le corps tiède d'Aragog. Son poil brun et lisse.
— Je crois qu'il y avait des champignons dans le whisky de Cormac », lâche Slughorn soudainement. Il se tourne vers elle, un minuscule éclat amusé entre les lignes de sa peine. « C'est pour cela, Miss, le brouillard », fait-il en désignant ses tempes.
C-c-comment…? Son cerveau bataille contre la pensée, s'empêtre, la prend en considération. Cela expliquerait tellement de choses.
— Des champignons ? Mais… comment se fait-il que…
Slughorn est secoué par un petit rire désabusé. « Son père s'amusait à faire ses propres décoctions à une époque et à en infuser des bouteilles très chères. Pour sa propre consommation, précise-t-il. Pas vouées à celle d'autrui. Encore moins lorsqu'il s'agit d'un cadeau. » Il marque une pause, se remémore la scène.« Je me disais bien que la chose avait un goût particulier. Fongique, répète-t-il en secouant la tête, amusé malgré tout par lui-même.
Son coeur tambourine avec sa honte, son imprudence. Comment n'a-t-elle pas fait plus attention ?
— Mais quel idio t», jure Hermione.
Elle n'en revient pas. N'en décolère pas. C'était donc ça. Cette humeur rieuse, confuse, à l'affut du moindre détail pour s'y abîmer. Est-ce que vous ne trouvez pas que ces ronds d'eau ressemblent à des visages ? Tout ce qu'elle a pu dire. Elle a envie de plonger la tête dans les mains, les mains dans la terre, et la terre au-dessus.
« Quel stupide idiot inconséquent, rajoute-t-elle. Impudent et lâche.
Ses imprécations font sourire Slughorn et son silence ne les désavoue pas. Elle n'ose pas dire Dr, il a tué votre âne, en plus, elle ne sait pas si elle peut se le permettre, si Slughorn se le formule ainsi. Ils ont l'air… proches. Peut-être. Quelque chose les lie sûrement qui l'empêche d'ensanglanter le nom de Cormac (et son carnet de relations, ajoute la voix cynique qui a pris ses aises depuis qu'elle côtoie Pansy).
— Vantard, pourrions-nous ajouter à la liste.
Elle lève un regard surpris. Le docteur lui retourne une expression taquine, qui assouplit la tristesse. Il y a toujours ce moment halluciné, étrange, après les grandes détresses— l'absurdité du monde qui fond sur la tristesse.
Elle chasse la pensée. Rit en hochant la tête, c'est le moins qu'on puisse dire. Infâme plastronneur.
— Vaniteux, dit-elle à voix haute. Infâme crétin vaniteux, conclut-elle, et ils sourient tous deux.
Un silence moins lourd s'invite sur la corniche. Hermione ne sent plus le froid, la sueur séchée sur son front, l'agacement prodigieux que lui inspire Cormac, la douleur. Reste ce lent engourdissement, et cette peine aux contours assagis.
— Une pizza, quand même, médite-t-il d'une voix lointaine.
Elle sursaute presque lorsque Slughorn reprend la parole. Il a replacé la casquette sur son front et les bandes écossaises vertes et brunes s'accordent avec la terre piquée d'herbe
Hermione n'ose pas tout à fait se tourner vers lui. Lui reviennent par bribes ses confidences sur Corban Yaxley, la pizza, la confiance. Il se souvient de tout cela, Merlin.
— Entre autres choses, s'empresse-t-elle d'ajouter, mal à l'aise. C'était avant tout pour qu'il accepte de nous voir, grimace-t-elle. Une sorte… d'ouverture du dialogue. D'appât.
Elle remise tout au fond d'elle la culpabilité d'avoir voulu recourir aux mêmes procédés avec Slughorn. Une pizza pour l'un, des contenus d'entretiens pour l'autre. Elle avait même pensé à lui apporter une cassette, dire, et pensez-vous que Tom Jédusor rendrait bien sur une bande sonore similaire ? Trop tard, le malaise grimpe en gargouillis dans sa gorge, et il faut qu'elle se détourne des souvenirs idiots de cette après-midi, du corps mort d'Aragog. Elle jette un coup d'oeil au docteur, honteuse. Le psychiatre n'arbore pas l'expression qu'elle s'attend à y trouver. L'idée de la pizza paraît l'amuser, le distraire.
— Mais laquelle était-ce ? » Il se tourne vers elle. « C'est la question à dix mille dollars.
Merlin.
— Une quatre fromages, s'entend-elle lui répondre.
Et peut-être que c'est le contrecoup des émotions emmêlées de la dernière année, des événements absurdes de sa semaine, de la déraison qui s'abat sur elle, et de l'épuisement, mais elle ajoute, « avec de la harissa », et se met à rire, prise par une hilarité qui l'horrifie autant qu'elle la secoue, et elle rit, rit, sans pouvoir s'arrêter. D'abord les champignons, ensuite la poursuite des ânes et maintenant la pizza de Yaxley. Un rire grave se joint à elle, et Slughorn est attaqué par la même crise, semble-t-il. Lui aussi expurge son après-midi.
L'hilarité les bouscule encore quelques secondes avant de mourir. Il n'y a plus de malaise, seulement, le coeur d'Hermione bat à rythme répété contre sa cage. Car si Slughorn se souvient de Yaxley, il se rappelle aussi les mots qui ont suivi, Je crois que lui aussi me fait confiance, docteur. Vous l'avez connu, je crois ? L'éléphant entre eux a des cheveux noirs et une bouche mesquine, un air de séduction dérangeante, et une boucle qui retombe constamment sur ses yeux. Leurs pensées sont certainement au même endroit maintenant.
Elle lui jette un regard, de côté. Son visage a retrouvé ses coins sombres, replié dans un chagrin qu'il tient à distance. Quelque chose semble avoir cédé en lui lorsqu'il lâche, les yeux fixés sur Aragog :
— Vous n'êtes pas venue pour moi, Miss Granger. » Son sourire résigné. « Vous êtes venue pour lui.
Il la regarde fugitivement de son air usé, avant de fixer le bout de la corniche, et les images qui y dansent.
« Que voulez-vous que je vous dise ? » Il soupire. « Qu'est-ce qu'un vieux psychiatre fautif peut-il bien vous dire sur le jeune Tom Jédusor que vous n'auriez pas lu dans les journaux ou compris de vos entretiens avec lui.
— Il ne se livre pas facilement Docteur. Vous le savez. » Elle le regarde avec sa pelle appuyée contre le genou. Il fixe l'eau, ses yeux absorbés par quelque chose qu'elle ne voit pas. « Et les journaux n'ont rien dit de lui. De ce qui nous intéresse.
Une voix lointaine la félicite pour son dernier choix de mot— elle a fait attention à les inscrire dans une même histoire, nous intéresse. Elle ne s'en rend même plus vraiment compte à présent, les mots viennent, coulent doucement sur la terre retournée.
« Je veux comprendre. Le comprendre.
Elle ne dit rien de plus. Oublie son discours rituel sur la mécanique sociale et psychique du crime. Le soleil commence à tomber sur l'eau et Hermione ressent un apaisement étrange. Pourquoi toujours se cacher derrière autant de mots et de protocoles ? Elle a le droit, après tout, n'est-ce pas ? Savoir juste pour savoir.
— Oh, Miss Granger. Vous l'avez vu n'est-ce pas ? Vraiment vu ». Horace Slughorn plante ses yeux dans les siens, un sourire difficile aux lèvres. Il lui semble usé et frêle soudain, comme si un vent particulièrement coriace avait fini par effriter son assurance. « Il ne laisse personne indemne.
Hermione resserre sa prise sur la pelle. De fins morceaux du bois se détachent, griffent sa paume. Je vous aime bien comme ça.
« C'était un enfant solitaire, très solitaire. Il pouvait passer des journées sans prononcer un seul mot, du petit-déjeuner des Frères à la prière du soir. Un silence buté et dérangeant, difficile à soutenir. Les professeurs et les prêtres étaient souvent mal à l'aise en sa présence, il avait quelque chose de… grave, en lui ». Il détourne son regard, les paroles flottant entre ses souvenirs. « De grave et… fixe, qui ne convenait pas à son âge. Voyez-vous, ce qui saisissait chez cet enfant, c'était l'absence d'enfance. Il ne se comportait pas avec l'innocence des autres. D'autres enfants avaient subi des faits traumatiques, il n'était pas le seul. Seulement, chez lui, ces événements semblaient avoir eu une prise à la fois décisive — sa perte complète d'innocence — et sans effet.
— Sans effets ?
— Comme si… comme s'il n'en souffrait pas. Pas sur un mode traumatique ou ressassé, du moins. Simplement vécu, absorbé et dépassé.
Le vent ramasse ses cheveux d'un côté, dévoile sa nuque. Tout son esprit occupé à visualiser ce morceau sordide d'enfance.
— Quels événements traumatiques ?, demande-t-elle pour qu'il poursuive.
Slughorn fait un geste machinal de la main. « La mort brutale de sa mère, après lui avoir donné naissance. La solitude des premières semaines dans l'hospice des soeurs. L'absence de soin apporté au nourrisson alors qu'il souffrait de la scarlatine et de malnutrition. La mort de son grand-père et de son oncle, en prison pour petits larcins. » Sa voix s'éteint sur la dernière note. « Enfin… des choses que vous devez savoir. On peut également penser aux traumatismes transmis de façon générationnelle. La famille Gaunt… était connue pour sa brutalité, sa maltraitance à l'égard de la mère de Tom, et un mode de vie… spartiate. » Il fait une pause. « Pour ne pas dire nauséabond.
Le grand-père de Tom, Elvis, et son oncle, Morfin, avaient vécu reclus avec Mérope près d'un petit village du Vermont partiellement habité dans une maison immense et sordide, dévorée par la mousse, les ronces, et la crasse. Des plaques de moisi mangeaient encore les murs lorsque les journalistes chargés d'une enquête spéciale sur les « Racines du Basilic » après son arrestation, s'étaient invités sur place. Hermione ne s'était pas rendue sur les lieux— elle avait scruté les documents photos et le récit horrifié de Johnson, où des images de fourneau sale, pierres fendues, et écrits dans une langue intraduisible avaient tournoyé. Avec un écriteau Mort à la pourriture pendillant sur l'un des murs.
— Comment était-il avec les autres enfants ?
— Comme je vous le disais, c'était un enfant solitaire qui ne semblait pas avoir besoin des autres. Mais s'il est resté seul pendant ses deux premières années, les choses ont changé assez rapidement, dès sa troisième, quatrième année, jusqu'à s'inverser complètement. » Slughorn tapote l'une de ses poches, à la recherche d'un objet qu'il n'y trouve pas. Il répète, le regard préoccupé. « Une chose étrange, vraiment.
Hermione tourne la tête vers lui.
— S'inverser ? » Le mot est fort, cohérent. Capture ses façons instables.
— Constamment entouré, précise le psychiatre. D'autres enfants, se revendiquant son "ami", mais bataillant pour être le plus proche, le "plus ami de tous". Des sortes de papillons attirés par une lumière particulièrement intense.
Elle soupèse les fragments du portrait, n'ose ni espérer, ni s'interroger sur cet espoir quand elle demande :
— Vous ne pensez pas qu'il ait pu développer de relation véritablement affective avec l'un deux ?
— Je l'ai cru à un moment », avoue Slughorn. Il se déplace vers une pierre plate située derrière eux et s'y assoit dans un soupir. « J'ose le dire : j'ai cru qu'il changeait, s'ouvrait. » Hermione le rejoint près de la pierre. Elle s'assoit juste à côté, sur l'herbe encore fraîche. « Il avait un charme évident, une aura qui ne laissait pas ses camarades indifférents et qui, je le crains, pouvait aisément passer pour de l'attention - il aidait certains "amis" en difficulté, ou semblait le faire, du moins -, voire une influence bénéfique. C'était un excellent élève, zélé et terriblement perspicace. Il avait commencé à organiser des petites réunions dans l'internet-orphelinat lors de sa sixième année— je suis parti peu après, affecté dans un autre centre. Mais ces réunions avaient pour réputation d'être des lieux de savoir et… » Slughorn semble avoir du mal à terminer sa phrase, « … d'entraide… académique.
— C'est-à-dire ?
Hermione ne peut s'empêcher de faire le lien entre les réunions à l'orphelinat et les « cours du soir » à Serpentard. Les hésitations du vieux docteur ne la laissent pas indifférente.
— Eh bien, aucun professeur n'y était invité, bien sûr, et nous n'avons jamais su ce qui s'y tramait tout à fait. Le personnel paraissait tout disposé à croire Tom de bonne foi lorsqu'il avait présenté son projet "associatif". Mais… comment dire, cela ? Je vous dois transparence : j'étais moi aussi sous le charme de ce brillant élève. Cela ne m'empêchait pas de résister quelque part, d'être gagné par un léger malaise, à certains moments. » Slughorn trouve enfin l'objet recherché dans le fond d'une poche et commence à bourrer sa pipe. Occuper ses mains paraît le calmer. « Les élèves qui entraient et sortaient de ces réunions se fermaient de plus en plus avec moi. Lors de mes rendez-vous hebdomadaires avec chacun, ils gagnaient en assurance et en dérobade.
Il tire sur sa pipe, une fumée ocre tousse jusqu'à Hermione. Elle balaye les effluves.
— Il les… montait contre vous ?, demande-t-elle, incertaine.
— Contre moi personnellement, je ne sais pas. Ce qui est certain, c'est qu'il exerçait une certaine emprise sur eux qui les coupait des autres et les forçait à n'accorder leur entière confiance plus qu'à lui.
À travers les ondulations de la fumée, Hermione tente de rassembler les mots en petits tas ordonnés et éclairants. Dès ses débuts, des délires égo maniaques et d'emprise.
— Comment était-il en entretien avec vous ? Se révélait-il ?
— Il était merveilleux », répond Slughorn, la voix honteuse. Quelque chose de son regard a capitulé. « Il avait d'abord refusé de me parler lors des entretiens et le personnel me l'avait confié en me souhaitant bonne chance. Il ne parvenait pas à les toucher, pas encore. Il était très jeune. Mais ses épaules… vous voyez, ce sont ses épaules, qui m'ont d'abord ému. Deux pics décharnés, aux fantômes coriaces. Il a longtemps été très maigre, affaibli par sa maladie infantile et par un rapport étrange à la nourriture— dégoûté, presque. » Le psychiatre resserre un pan de sa gabardine sous un assaut venteux plus virulent que les autres. « Dans les entretiens avec lui, il avait cette façon si polie et courtoise d'être avec moi, cette soudaine capacité, non pas à me parler et me livrer ses troubles, mais à discuter. J'ai honte, Miss Granger, je peux le dire maintenant : je n'avais pas de rapport patient-psychiatre avec Tom. » Il regarde Hermione dans les yeux, avec une infinie tristesse, et elle ne sait pas si elle doit y lire du regret, de la nostalgie, ou de la honte. « J'avais des discussions. Nous discutions de tout et de rien, surtout de ce qui l'intéressait. Des questions académiques, des questions sur certains matériaux. Sur certains secrets de l'institution. Il était obsédé par ses racines, revenait obsessionnellement sur la famille de son père— il était persuadé de provenir d'une grande famille influente dont une branche sordide — celle de sa mère — l'aurait écarté. Il cherchait continuellement à percer le secret entourant ses origines. Je n'étais plus affecté à l'internat lorsqu'il a découvert que c'était dans la famille de sa mère que se trouvait une certaine ascendance mythique— vous savez, la famille Gaunt.
La famille Gaunt descendait de l'illustre Salazar Serpentard, brillant chimiste de la Renaissance, révéré autant par les cercles académiques pour son invention de la chimie moderne, que par des cercles plus occultes, obsédés par ses rapports avec l'alchimie. Il avait légué son nom à l'Université la plus réputée des États-Unis où avait enseigné Tom pendant six ans.
« Et puis il y avait les… événements.
— La subtilisation des seringues à barbiturique dans l'infirmerie, utilisées sur le surveillant du soir et quatre élèves. La poussée de la jeune Elizabeth Sons dans le puits, car elle avait l'avait humilié devant les autres. La "fugue" collective au-delà des barbelés, jusqu'au village de Little York, en 1952, complète Hermione.
Selon ce qu'elle avait pu lire des archives de l'orphelinat, les barbituriques avaient ciblé un surveillant aux méthodes brutales, plus tard affiché pour sa maltraitance envers les pensionnaires. Les quatre élèves auraient tenté de lui dérober un objet, puis se seraient amusé à le narguer avec, dans ses années encore très solitaires. Elizabeth Sons aurait eu des mots choisis sur son statut d'orphelin, son obligation à rester à l'internat pendant les vacances, ses habits légèrement trop petits. Quant à la fugue, il avait été pratiquement impossible d'en savoir d'avantage, perdu dans les archives du pensionnat et de celles de Tom. Ce qui était avéré, c'est qu'ils n'étaient pas revenus d'eux-mêmes, et que Tom y avait certainement découvert un plaisir de commander.
— Vous avez bien fait vos recherches », souffle Slughorn, la dérision poussant le réflexe pédagogique. Son regard reprend bien vite la couleur passée, douloureuse, des derniers mots. « Entre autres faits notables. Il a aussi été à l'origine d'un journal affichant chaque semaine le portrait d'un élève à stigmatiser, par exemple. Un portrait au scalpel, terriblement bien écrit, exposant les recoins privés de leur vie. L'une des jeunes filles a tenté de se suicider à l'époque— une certaine Druella.
— C'est affreux », dit Hermione, le coeur serré pour la jeune Druella. Pourquoi chaque page de ce livre sordide en dévoile-t-elle une plus sombre ? « Pour quelles raisons les stigmatisait-il spécifiquement dans son… journal ?
— L'argent.
— L'argent ?» Elle a du mal à le croire. Elle imaginait quelque chose de plus sournois et obscur, un motif pathologique.
Slughorn soupire, se masse un genou. Il tire sur sa pipe. La fumée s'enroule en boucles grises dans la luminosité déclinante.
— On en revient toujours à l'argent, n'est-ce pas ? » Il sourit, avec quelque chose de fourbu et triste dans le rictus. « Le jeune Tom était malade de jalousie. Le pensionnat était en majorité fréquenté par des élèves qui rentraient chez eux en fin de semaine ou bien pour les vacances, avaient les moyens de payer une scolarité tout-comprise, onéreuse. Mais une petite portion provenait de l'aile Ouest, une aile mal entretenue qui prolongeait le pensionnat. Orphelinat Wool et "Pensionnat Wool" se continuaient— et chacun savait qui dormait le soir à l'école, dans les dortoirs briqués par les dons des familles les plus fortunées, et qui s'enroulait dans les draps du secours public, dans l'aile Ouest. » Slughorn fixe le soleil qui a plongé. L'eau est calme, en dessous d'eux. « Tom ne supportait pas d'être associé au manque, à la pauvreté, au dénuement— qu'il voyait comme des faiblesses, des leviers contre lui-même. Ne supportait pas de pouvoir attirer le mépris ou la pitié. Alors, il a saisi ses moyens : un ou une élève particulièrement favorisée, une armée de petites ombres pour découvrir des faits privés, ses propres capacités pour manipuler, et il s'est vengé de l'asymétrie sociale. » Slughorn laisse à Hermione le temps d'absorber l'image. « C'était un journal anonyme et non officiel, mais il n'était pas très difficile de remonter au détracteur. Plus difficile à prouver. » Il fait un petit geste de la main, comme pour évacuer l'indignation d'Hermione qu'il pressent. « Il a cessé de toute façon assez vite, en cinquième année je crois, et a plutôt cherché le soutien et la domination de ces mêmes enfants favorisés. En un sens, il avait gagné leur respect— ou s'était attiré leur crainte. » Il la regarde, avec la proximité de celui qui sait qu'il n'est pas seul à l'avoir vu. « C'est un peu la même chose pour lui, Miss Granger, vous ne croyez pas ?
Hermione ne répond pas, laisse les volutes lui dérober le psychiatre un instant. Elle ne sait pas exactement ce qui le pousse à lui répondre aussi abondamment aujourd'hui, ouvrant les vannes, les souvenirs, et elle ne sait pas non plus comment accueillir tout cela. Où ranger les éléments à analyser. Où placer le psychiatre — son sentiment, sa déontologie, son rapport à Tom. Sa confiance en elle.
— Comment réagissiez-vous à la suite de ces… événements ? », demande-t-elle en se mordant la lèvre. Elle verrait, déferait les nœuds ensuite. « En "consultations".
Il triture la pipe, la fait tourner entre ses lèvres.
— Il vous faut comprendre, dit-il d'une voix lente, que… rien de tout cela n'était facile. » Il grimace. « C'était un enfant, avec le visage et le corps d'un enfant, et l'esprit et la présence d'un jeune adulte. Il parvenait toujours à… » Il cherche le mot, soupire. Finit par souffler : « À manipuler. Aller dans son sens.
— Mais comment pouvait-il se sortir de telles accusations ? » Elle fronce les sourcils. « Il était puni n'est-ce pas ?
— Oh, ça oui. D'atroces châtiments— que notre époque ne cautionne plus, bien heureusement. Les Frères de l'Orphelinat étaient connus pour leur humiliation violente. Cela y participait bien sûr, j'avais le sentiment qu'il avait déjà purgé une peine pour ces actions, avait été réprimandé, vous comprenez. Je voulais me situer autre part, dans une zone d'écoute et de compréhension. Mais il parvenait à me faire aller sur des sentiers tortueux, peu clairs, me poussant à parler autant que lui. » Il suspend sa confession. Puis lâche : « Plus que lui. Il pouvait écouter des minutes entières, le regard fixé sur vous, vivement intéressé, presque suspendu aux mots. Et puis de rares fois, il se mettait soudain à raconter, raconter vraiment. Il avait ces intuitions étranges. Ces rêves.
Les yeux du vieux docteur s'éparpillent, se perdent dans la contemplation de l'eau, des profondeurs qui abritent sa mémoire. Il lui semble fatigué à l'os.
— Des rêves… ?
De quel genre de rêves pouvait bien être faite la nuit de Tom Jédusor ?
— D'étranges intuitions, répète-t-il. Il… Comment formuler cela ? Il avait découvert assez jeune la transgression par le vol de livres à la bibliothèque— section interdite, bien entendu.
— Une section interdite dans un orphelinat protestant ? » Hermione hausse les sourcils. « Qu'est-ce que les Frères souhaitaient conserver de si terrible et si nécessaire à la fois ?
— Oh », fait-il, le geste absent, « rien de plus trépidant pour un moine que le visage du Diable, vous savez. Ils conservaient certains récits apocryphes ; une rangée de livres dont il fallait déterminer le degré blasphématoire ; que sais-je. Et puis plusieurs récits sur les formes occultes de la religion et de la pensée.
Hermione pense aux délires astrologiques de Tom, à ses prétentions d'un savoir scientifique pluriel où la vérité est mouvante, irréductible aux sciences naturelles. À ses différentes expériences du réel. "Que faite-vous de ce qu'on nomme les résidus de l'expérience ? Les rêves prémonitoires, les coïncidences signifiantes, les synchronicités".
— Est-ce qu'il a testé des… formes occultes… », hésite-t-elle. Elle ne sait pas comment formuler ça, tout est si étrange et abscons. « … de savoirs ? … de pratiques ?
— Il était troublé par des rêves violents qui empiétaient beaucoup sur son quotidien. Des rêves de morts graphiques, de poursuites avec un être malfaisant, de sa propre mort. Il faisait souvent le rêve pénétrant d'une vague immense qui montait pour l'emporter et le noyer.
Elle a du mal à le voir comme un enfant troublé et à arracher le visage manipulateur pour y trouver un désarroi. Slughorn glisse une main sa poche, rembourre sa pipe sous son visage blanc.
« Il était fasciné par tout discours ou écrit éclairant ces parties inconscientes et tourmentées de l'esprit. Nous avions des discussions là-dessus. Comme vous pouvez l'imaginer, ces sujets ne m'étaient pas désagréables, sourit-il en posant brièvement les yeux sur elle. Enfin, reprend-il, il y avait quantité de livres sur des savoirs non autorisés dans l'enclos du protestantisme, et il en a consultés beaucoup. Je pense que cette appétence pour l'occulte était aussi un moyen de détourner l'autorité, de se déprendre de l'autorité unilatérale et totalitaire des religieux de l'orphelinat.
— Donc vous ne pensez pas qu'il croie réellement en l'astrologie ? » Elle est obligée de demander. « Par exemple », ajoute-t-elle pour ne pas qu'il s'imagine ce qui s'est produit. Ce qu'elle a laissé se produire.
Il la regarde à nouveau, marque une pause cette fois, une pause dont le silence s'appuie sur Hermione.
— Vous savez, commence-t-il, je ne sais pas si un individu sur cette terre est en mesure de dire qu'il sait en quoi croit Tom Jédusor. » Il s'arrête pour mâchouiller le reste de chique. Une odeur de tabac mouillé infiltre ses narines. « Mais par la suite, ses travaux académiques tendaient à essayer de produire un savoir "total". Unifiant les savoirs dits "durs" - les sciences naturelles, physiques, mathématiques -, et les savoirs plus "psychiques". C'était un acharné de la Volonté et de la puissance psychique qui souhaitait trouver un pont entre la physique et la métaphysique.
— Une sorte de savoir transdisciplinaire ?, hasarde Hermione.
Elle n'est pas certaine de saisir les implications d'une telle ambition, mais elle fait écho à leur premier entretien, à son obsession pour cibler son étroitesse intellectuelle, et à ce fameux moment où tout avait changé, quand il l'avait emmenée dans la montagne, plongée dans la déroute et la soif de son propre esprit, tout ça pour sa "science". Vous comprenez bien que pour saisir les liens entre la conscience et la physique, Hermione, j'avais besoin de données d'expérience hors de l'ordinaire ?
Elle frotte ses bras gelés, croise les manches. Elle déteste ne pas comprendre.
— Oui, quelque chose de presque Grec. Grec Ancien, précise-t-il d'une risette. Une autre forme de pensée, plus large que la pensée occidentale. Une rationalité qui unirait l'esprit et la matière. » Il se tourne vers elle : « Vous voyez ?
Nous portons en nous des capacités psychiques jugées irrationnelles, occultes, paranormales, abandonnées à l'eau sale des médium de bas étage et des charlatans de toute espèce. Vous ne faites pas partie de ceux qui refusent ces régions problématiques et confuses de l'expérience humaine, n'est-ce pas Hermione ? Ses mots sont imprimés en elle.
— Non, pas vraiment, non, lâche-t-elle.
L'aveu la travaille. Elle n'a pas cessé de froncer les sourcils depuis les étranges intuitions, et le soir qui tombe sur eux n'aide pas à éclaircir son esprit.
— Moi non plus », confie Slughorn dans un petit sourire. Il avise sa moue affectée, ses incompréhensions. Il lui offre sa pipe fumante, et elle la refuse d'une grimace polie. « Tout cela est bien ardu, reprend-il, et je n'ai jamais compris ses déroulés sur l'espace et la conscience. Le pont qu'il faisait entre ses sciences physiques et une spiritualité plus large, contre le matérialisme, la causalité, le présentisme, énumère-t-il en secouant la tête, égaré. Il pensait, via des expériences limites où il fallait "se mettre en état", que l'esprit était capable de prédire certaines choses du futur. » Il s'abîme dans la mémoire invisible, les scènes qu'il refait danser sur la corniche. Oh, pouvoir plonger dans les souvenirs de quelqu'un. « Je dois vous avouer que cela me fascinait également à l'époque.
Hermione ne sent pas seulement de la honte dans cette proximité affective et intellectuelle avec Tom. Elle entend les regrets. La nostalgie. Elle appuie son menton sur ses genoux ramassés.
— Il tentait déjà des "expériences limites" à l'internat ? » Elle repense au pouf de Tom quand il lui avait parlé de l'immolation de Hannah Abbot.
Slughorn secoue la tête.
— Il ne me parlait que des "cas de conscience modifiée" tout à fait inoffensifs, dit-il. Comme la sieste, les rêves éveillés, la méditation. Pas des… mises en danger de sa propre vie et de la vie d'autrui pour… provoquer une ouverture émotionnelle. Faire flancher la conscience et sa rigidité.
— Ce que je ne comprends pas, finit-elle par dire d'une voix lointaine, difficile, c'est toutes ces lignes qui s'entrecroisent. » Elle plisse les yeux, tente de tirer le fil. « Ses obsessions intellectuelles avec la formation de ce savoir. Qui rencontrent une emprise sur ses élèves, des premières immolations, puis des incendies généralisés dans le pays. Savoir et domination. Tout ça s'emmêle sans logique. Je ne comprends pas, répète-t-elle en regardant le docteur cette fois.
Elle omet la troisième ligne— soufflée par Harry. Celle de la Défense et du visage gris du Secrétaire des Armées. La piste de la bombe. Elle ne sait pas ce qu'elle peut dévoiler, ce que ça engage, quelle pourrait être la réaction de Slughorn. Elle repense aux ananas confits. C'est un miracle qu'il lui parle aussi librement, sans filtre.
— La temporalité académique et la temporalité violente ne sont pas disjointes chez Tom. » De l'une de ses mains, il vient se frotter la tempe. « C'est comme cela qu'il a appris— comme cela que le savoir lui est venu. La meilleure note ne s'atteignait que par la subtilisation d'un livre interdit, la mise au pas d'un camarade fortuné lui donnant accès à ses ressources, la survie aux châtiments corporels des Frères. Dans la peur, la crainte, et le vol, achève-t-il. Savoir et peur, c'est tout ce qu'il a connu. Vous savez, cette affaire d'immolations spontanées faites en son nom à travers le pays, je ne suis pas certain qu'il s'y attendait.
Hermione repense aux mots de Harry. Je me demande si ça ne lui a pas échappé. Elle revoit aussi son visage fermé, presque violent, quand elle l'avait poussé à lui parler des immolations spontanées et au pourquoi de cet embrasement collectif. Son refus.
« Découvrir une telle capacité d'influence - sans même avoir à être présent - sur toute une jeunesse… C'est la beauté de la peur, Miss Granger. La peur infiltre tout, jusqu'au plus intime. Elle ne connaît pas de limites de temps, ni de limites spatiales. Il est parvenu, pendant une courte période de temps, à enserrer le monde dans sa terreur.
Les mots coulent glacés sur Hermione. Elle a terriblement envie d'un thé brûlant et de son écharpe. Mais elle ne peut pas rompre l'instant, et Slughorn ne semble pas prêt à quitter Aragog. Pas encore. Elle le regarde à la dérobée, ses yeux qui papillonnent, se déposent dans une infinie tristesse sur le corps allongé à quelques pas, puis revenant sur l'eau, la danse de souvenirs qu'elle l'oblige à retrouver.
— Docteur ? », chuchote-t-elle. Elle pose une main sur son bras. « Tout va bien ?
Il cligne des yeux, quelque chose d'humide dans le coin. Il finit par lui retourner son regard, un sourire hésitant sur les lèvres. Tapote sa main sur son bras.
— Excusez-moi Miss Granger, ce n'est pas évident de retourner là-bas.
Sur les lieux de l'orphelinat, de l'internat. Des souvenirs. Et puis de ses tentatives de rationaliser les crimes si spectaculaires d'un enfant qu'il avait suivi et, semble-t-il, apprécié. Aimé, peut-être. Hermione déglutit, chasse l'idée.
— Est-ce qu'il était…, reprend-elle, pour ne pas abandonner les confidences de Slughorn, est-ce qu'il vous a toujours semblé si… défini par sa terreur et... », elle cherche ses mots, peu sure de sa ligne d'arrivée, « … par l'idée de la faire rejaillir sur d'autres ?, achève-t-elle.
Mais Slughorn secoue la tête à nouveau, sa pipe désormais froide dans sa main.
— Vous ne comprenez pas Miss Granger. Ce n'est pas une simple question de terreur liée à un fort isolement psychique, à des traumatismes, à une vie difficile. C'est plus profond que cela— plus ancien. » Il reprend son souffle entre ses sourcils froncés. « Vous savez, je suis tombé un jour par un grand hasard sur un carnet étrange que le jeune Tom conservait dans sa chambre. Un journal à la couverture en cuir, usé. Il l'avait oublié dans l'une des poches de l'uniforme de l'internat— comme j'étais aussi responsable de son dortoir, c'est une des employées qui me l'a rapporté, juste avant la lessive. J'étais curieux de cet enfant brillant et solitaire. Je pensais avoir en ma possession un bien inestimable, un accès direct à l'intériorité forcément troublée de ce garçon qui tentait déjà de me manipuler à un si jeune âge et voulait converser comme avec un égal. Je l'ai ouvert bien sûr. » Il lui coule un regard désabusé, presque amusé de la chute prévisible. « Il n'y avait rien d'écrit à l'intérieur. Des pages blanches et des pages blanches et des pages blanches. » Il retrouve un sérieux fixe, une voix prudente. « Et puis, froissées au milieu, des lettres fébriles à l'écriture malhabile, comme s'il les avait fourrées à l'intérieur pour ne plus les lire, sans être capable de s'en débarrasser.
— Des lettres ? » Cela lui parait si détonnant. Un Tom sentimental, préservant une correspondance.
— Des lettres rédigées par sa mère, peu après sa naissance, et peu avant sa mort à elle.
Oh. La chose l'émeut sans son accord. C'est encore plus étonnant, compte tenu des rapports viciés, quasi de haine qu'il entretient avec son souvenir.
— À qui étaient-elles adressées ? », demande-t-elle, en inventoriant les rares correspondants de Mérope Gaunt. Décidément ni Morfin, ni son père.
— Miss Granger vous avez froid ?» Il semble s'apercevoir à l'instant de la vague de chair de poule qui recouvre son cou, ses poignets et le reste de peau visible. « Je vous offre mon écharpe si vous voulez. Prenez, prenez, insiste-t-il, déjà occupé à dérouler le cache-col en tweed.
Il s'empresse de la lui offrir, soucieux. Comme s'il ne souhaitait pas non plus qu'elle s'en aille— qu'il souhaitait que le moment dure. Hermione s'enroule dans l'épais tissu brun et se demande si Slughorn va veiller Aragog toute la nuit. Elle n'espère pas. Pas seul.
— Voilà, mieux », dit-il satisfait. Il tapote son épaule, à l'endroit où l'écharpe remonte. « Bien, bien ». Puis ses doigts sautent de son épaule, à sa poche, à sa pipe, et ils s'affairent à la bourrer. Après avoir tiré dessus une seconde fois, il reprend le fil, des rides nouées au front. « Elles étaient adressées au père de Tom. Des lettres confuses, rédigées à la hâte et surement dans le délire. Elles présentaient des traces évidentes de décompensation psychique, de détresse post-partum, et de dépendance psychologique à l'égard d'un fantasme. Le régime hallucinatoire ébouriffait tous les mots, ce n'était pas facile à déchiffrer.
— Elle ne les a jamais envoyées alors.
C'est plus un constat qu'une interrogation. Il tombe entre eux, dans sa pâleur triste. Mérope Gaunt et sa vie brutalisée.
— Non, non, elle ne devait même pas avoir d'adresse à laquelle les envoyer. Elles lui servaient d'avantage d'expiatoire libérateur— ou pulsionnel ». Il s'arrête un instant, perdu dans le travail de remémoration. Des ronds blancs éclairent diffusément la nuit qui vient de tomber. « Je me rappelle un passage… une ligne… je l'avais copiée dans mon dossier sur Tom…je la connais encore par coeur… ». Sa voix est modifiée, un chuchotement presque.« Bébé a les yeux noirs. Des puits comme diraient les poètes. Il m'a été pris— placé dans la machine chaude pour "qu'il vive". Mais pour vivre il a besoin de moi. Moi.
La citation prend Hermione à la gorge. Bébé a les yeux noirs. Ouvre sur une image dérangeante de Tom : faible, démuni. Dans des langes infantiles. Il m'a été pris. Loin de sa mère.
— Je ne saisis pas Docteur. "Placé dans une machine chaude". » Des lignes de réflexion traversent son front avant de percuter son regard. Elle lève brusquement la tête vers Slughorn : « Il a été mis en couveuse ?
— Oui, confirme le docteur. Je l'ai appris ainsi— et j'ai fait des recherches après. Enfant prématuré, trois mois au moins. Mis en couveuse sans que sa mère ne puisse le toucher. Un rapport d'infirmière de l'hospice de l'époque atteste de la brutalité de l'action. Retiré quasiment à l'instant même où il vint au monde. » Il se racle la gorge. Des moutons s'accumulent après les sanglots de l'après-midi. « Il a été privé de tout contact avec un être humain pendant les deux premiers mois de son existence. La seule personne qui fut autorisée à pénétrer dans la salle des couveuses et à le toucher fut le prêtre. » Il se tourne vers elle, effleure son front de deux doigts. « Pour le baptiser. » Il laisse tomber sa main, la fixe d'un sourire triste. « Un vécu abandonique très fort, Miss Granger.
— Oh ». Les mots sont durs à extraire d'elle-même. « Une solitude viscérale qui ne l'a jamais quitté, chuchote-t-elle finalement.
— Je pense que c'est une des raisons pour laquelle il aimait tant l'eau, poursuit-il soudain. À l'internat. Il bataillait pour avoir accès à ce qu'on appelait "La salle de bain des préfets". Une salle d'eau onéreuse à laquelle avaient accès les quatre chefs de dortoir. Tom n'y était pas éligible, mais il s'y introduisait très souvent. Le chaud, l'eau… comme une enveloppe natale…, souffle Slughorn. Enfin, "bataillait", reprend-il, un léger malaise dans la glotte. Il y allait, tout simplement. Moyennant quelques… incidents.
Incidents. Voilà une dernière information qui rassure presque Hermione— une information logique et cohérente. Pas un élément qui tire sur son empathie. Sa compassion. L'eau. Elle aussi avait aimé l'eau.
— Pourquoi les avait-il gardées pensez-vous ?, relance-t-elle, pour éviter les détours de son esprit. « Les lettres.
— Que dire ?, soupire le psychiatre. Qu'inférer ? » Il se frotte l'un de ses sourcils. « Il entretenait un mélange émotionnel contradictoire envers sa mère. Entre haine pour sa médiocrité, sa mort, sa passivité, sa dépendance, sa faiblesse, et puis incapacité à couper tout lien. » Il lève les mains avant de les laisser retomber. « Il n'a jamais su que je les avais lues, mais il s'est douté que quelqu'un y avait mis le nez lorsqu'il l'a retrouvé sur le lit, avec son uniforme plié. Il est entré dans une nouvelle ère paranoïaque que la propagation de symptômes maladifs dans l'internat n'a pas tempéré, loin de là. Je pense qu'il a détruit le carnet très vite après cela. » Il hausse une épaule. « Je doute qu'il l'ait toujours en sa possession en tout cas.
— Symptômes maladifs ? », relève-t-elle. Elle n'a jamais entendu ces rumeurs sur ces maladies.
Il recule légèrement sur la pierre, souffle la fumée en fixant ses souvenirs. Hermione resserre l'écharpe sur ses épaules.
— C'était en raison du boom industriel de la région, narre-t-il. Étrange endroit pour un internat », il secoue la tête, sombre. « Encore plus pour un orphelinat. Sordide, pourrait-on dire. Vraiment sordide. C'était une zone favorisée par les usines métallurgiques qui en avaient aussi fait un déversoir industriel, avec leurs rejets polluants. Terres, nature, faune… tout était contaminé. On retrouvait du plomb, du benzène et des furanes partout. Beaucoup d'enfants sont tombés malades, certains en sont morts. Évanouissements, grippes, leucémies, autres cancers.
— C'est pour cela que vous êtes parti ? » Elle est horrifiée par le récit et ses images.
Le docteur est pris dans la gangue de souvenirs et leurs effluves de plomb. Il poursuit sans répondre, la voix sourde :
— Le plus étrange, c'est que l'on s'habitue à vivre en terre polluée. Cela devient la vie normale. On apprend simplement à… vivre avec les inconvénients.
Hermione pense aux populations autochtones parquées dans des réserves, aux scandales sanitaires éclosant, puis tus. Les parents de Harry avaient publié une enquête incendiaire dans leur journal L'Ordre du Phénix. Ciblant les pratiques d'une usine de papiers pour dissimuler les contaminations au mercure de la communauté Grassy Narrows, de ses rivières, de ses sols. Le poisson contaminé, les maladies neuro-dégératives. Les magouilles de l'entreprise couplées à l'indifférence coupable de l'État fédéral. Eux aussi avaient simplement répondu : il faut s'y faire ou partir, car c'est trop tard maintenant. Apprenez à vivre en zone toxique ou dissolvez-vous dans le reste de la population.
— Lui-même a été gravement atteint », lâche Slughorn. Il reporte son attention sur Hermione, la tire de ses pensées erratiques et embrumées. « Mais il en est revenu. Et quand il en est revenu, je pense qu'il s'est senti pris dans un maillage extrêmement morbide qui ne pouvait plus l'atteindre.
— Comment ça ? » Elle ne comprend pas cette phrase absconse et alambiquée, serre ses mains glacées l'une contre l'autre.
— Eh bien, il y a deux manières. On peut revenir de la presque mort avec le sentiment de l'extrême fragilité de la vie, de son équilibre instable, intensément précaire. » Il lui offre ce même sourire triste aux bords désabusés. « On peut aussi en revenir avec le sentiment de sa propre invincibilité.
Hermione se terre dans l'écharpe. Les informations rejoignent ses émotions à vif, la poursuite de Lily, la traîtrise des champignons. Elle laisse les derniers morceaux de l'enfance et de l'adolescence de Tom grimper sur la brume et l'entourer. Elle se sent épuisée. Peut-être n'a-t-elle pas besoin de tout saisir là, ici. Les ouvertures sur Tom et ce qui grouille peuvent attendre— demain, sa chambre, le sous-sol familier et impersonnel de Cho.
Slughorn tire lentement sur sa pipe à ses côtés. Il a l'air absorbé par la fumée, par la vapeur qui monte de l'eau et par ses propres démons. Elle-même plonge doucement dans le bruit des vagues contre la roche. Aller, retour, se retire, s'éclate, aller, s'éclate, se retire, retour. Si elle pouvait poser un coquillage contre son oreille et n'entendre plus que l'illusion de la mer dans son sang.
Elle ne peut pas empêcher sa dernière question— elle ne peut jamais. Elle se tourne vers Slughorn, cœur troublé :
— Pourquoi avez-vous dit "fautif", docteur ? » Il la regarde, interrogateur. « Avant de me parler de Tom, vous avez dit : "qu'est-ce qu'un vieux psychiatre fautif peut-il bien vous dire sur le jeune Tom Jédusor", répète-t-elle de mémoire.
— Ah, lâche-t-il simplement, comme une défaite.
Hermione ne peut pas déchiffrer son expression dans le noir, elle perçoit à peine le tressaillement nerveux de sa bouche. « J'ai dit cela », murmure-t-il, yeux abandonnés aux vagues.
— Oui », elle insiste, elle sent qu'il y a quelque chose derrière. Une dernière chose tue. Qui a l'odeur de la culpabilité et des refus horrifiés de Horace Slughorn. « Vous m'avez tellement aidée jusque là, docteur. » Elle pose une main sur son bras. « Vous pouvez aller jusqu'au bout maintenant. Plus rien ne vous retient.
Elle espère qu'il entend la liberté et l'adjuration derrière sa prière. Quoiqu'il dise, quoiqu'il ait fait : elle ne lui en voudra pas. Elle sait ce que ça fait d'être face à lui. « Je sais ce que cela fait docteur », dit-elle à voix haute, et il baisse les yeux sur elle, avec cette expression violente de tristesse et de conflit sur le visage.
— Le pire, Miss Granger, c'est qu'il m'a manqué. Terriblement. » Il avale sa salive, laisse entre eux le poids de l'aveu. « C'était mon meilleur interlocuteur, chuchote-t-il.
— Je sais. » Et le disant, elle voit le sourire, l'attention, le répondant toujours à vif, les yeux noirs. « Je sais, répète-t-elle.
Le docteur prend une longue inspiration qui ressemble à une plainte et dit, la main resserrée sur sa pipe, l'autre, sur le bras d'Hermione :
— Je suis allé le voir en prison. À la demande spéciale du ministre de la Justice. » Sa voix avance à tâtons, les coups lâchés. « Et je lui ai demandé, "Tom, es-tu en mesure de mentir et de dire que tu n'as pas influencé ces immolations et que tu n'as jamais tenu de propos invitant au risque dans tes cours du soir ?"
— Je ne comprends pas, balbutie Hermione. Je—
Ou commence-t-elle à comprendre, le serpent revenu dans la trachée, prêt à dégorger son venin ? Elle fixe le docteur, horrifiée.
— Le ministre de la Justice, Rufus Scrimgeour, était prêt à refaire son procès, à lui offrir une révision de jugement via une nouvelle preuve et un nouveau service d'enquête. Avec un procureur choisi par ses soins, une réappréciation des preuves matérielles par le juge a posteriori, des témoignages sur les méthodes brutales d'interrogatoire des enquêteurs Aurors, justifiant un aveu malgré lui, etc, etc. Tout ça, de manière expéditive et dans le but de l'innocenter.
Les mots de Harry— "En fait, il avait peut-être des liens avec le Ministère des Armées, qui sait." La vision colorant ses paupières. "Une arme. Peut-être. À grande échelle. Peut-être". L'horreur qui achoppe sur la retraite rassurante de Harry. "Il est sous les verrous Mione, très loin de ses petits calculs et de l'oreille des Armées".
— Pour qu'il poursuive ses… travaux… avec le Département de La Défense ?, complète-t-elle, le coeur au bord des lèvres.
— Oui. Je ne sais pas exactement ce qu'il tramait pour eux. » Il remue sur la pierre froide, le malaise dégorgeant de ses pores. « On peut l'imaginer— physique des particules, fission.
Oui, on peut l'imaginer. Hermione se force à bousculer les images et les rouages qui tentent d'agripper les bribes pour leur faire cracher leur vérité. Elle secoue la tête.
— Mais il a refusé ? Il a refusé un nouveau procès… gagné d'avance ? » Elle ne peut pas y croire.
— Oui, confirme pourtant Slughorn. Il a refusé les trois fois où je suis venu. "Horace, Horace." Vous connaissez sa voix— désapprobatrice, sirupeuse. "Vous n'êtes pas sérieux ?"
Elle connaît sa voix. Ses expressions. Ses sourires aveugles. Mais qui refuserait pareille opportunité ? Sa vie, contre quelques années de travail vendues à un Ministère qu'il servait déjà ?
— Il n'a pas donné de véritables motifs ? » Elle cherche, bataille contre la logique. « Ça n'a pas de sens. » Sa voix est lourde, plaintive.
Il hausse les épaules.
— "Peut-être êtes-vous leur jouet attitré, mais je ne suis pas le leur. Ils devraient le savoir, depuis le temps", cite-t-il encore.
— Quoi, », elle relève brusquement la tête, « c'est une raison narcissique ? De réaffirmation d'indépendance égocentrique ? Au risque de purger autant d'années ?
— C'est un mégalomane. » Elle voit bien que Slughorn cherche les mots les plus précis pour rationaliser l'acte de refus. Aussi incompréhensible soit-il. « Un mégalomane qui avait de très mauvaises relations avec ses interlocuteurs militaires. » Il souffle. « Ils n'étaient jamais en accord sur les délais, les buts. Il ne s'y était à vrai dire jamais vraiment plié— qu'elle qu'ait été la mission véritable, une… bombe… ou une autre arme… » Les mots ne dérobent pas la vision d'horreur, ils la placardent dans leur blanc. Slughorn enfonce le clou : « Il travaille seul. Et pour lui-même.
Un mégalomane ne travaillant que pour lui-même dans une solitude et un désir de puissance auto-érotisés. À qui l'on avait versé des secrets militaires. Confié des responsabilités aussi funestes. Hermione n'a plus qu'une envie : rembobiner les derniers mois et retrouver l'insouciance violente de ses premières années d'études.
Mais elle est là maintenant. Elle ne peut pas reculer devant cette masse informative évidée à ses pieds. La main glacée la tient au corps, au ras des faits nauséeux.
— Ça ressemble à de l'auto-sabotage, finit-elle pas dire. Quelles que soient les motivations narcissiques profondes, on ne préfère pas Azkaban, ses murs noirs attaqués par la brume, au dehors libre », elle martèle.
— Ou à de l'intégrité », contredit le docteur, et il ajoute, devant son regard offusqué : « Au sens d'alignement avec soi-même, poussé à son point le plus extrême.
— C'est immature », renvoie-t-elle. Elle renifle.
— Et courageux à la fois.
— Docteur ! » Une telle valorisation l'indigne. L'estomaque, à vrai dire.
— Ça ne s'exclue pas, Miss Granger. Le courage n'est pas une valeur morale, c'est un degré de vitalité. Il s'affirme dans sa volonté, sa puissance, son indépendance en le refusant.
La forme grise de Slughorn a des contours qui ne cessent d'onduler, de lui échapper. Elle peut encore toucher l'affection et l'admiration qu'il porte à Tom, et elle reconnaît dans les mots qu'il vient de prononcer, l'esprit de Tom, sa patte amorale — ou bien l'inverse ? Qui du Docteur, qui du Patient. Mais elle aurait pu jurer, dans la face diurne des révélations, pouvoir toucher aussi sa culpabilité, sa conflictualité.
— Cela vous rassure, lâche-t-elle alors. De le savoir enfermé.
Slughorn la regarde. Elle discerne un rictus résigné et légèrement amusé.
— Aussi, lui accorde-t-il.
Hermione ne creuse pas. Elle préfère cette version à sa défense d'une dimension de Tom. Elle se sait lâche, mais elle n'est pas là pour faire le portrait psychologique du Docteur, elle est simplement venue pour Tom, des indices, un moyen d'avancer. Tempère-toi, domine tes émotions.
— Quand était-ce ?, reprend-elle après un court silence. Vos entrevues avec Tom.
— Le premier mois de son incarcération. » Son profil accroche la pâle lueur de la lune qui vient de monter. « Puis le troisième. Et une dernière avant sa seconde année d'emprisonnement.
Hermione visualise la silhouette du vieux psychiatre aux abords de la tour et de son immense occulus. Peiner à grimper les marches, resserrant son veston, écartant la brume. Le coeur scindé : débordé par la terreur et rattrapé par l'admiration. Le reste d'affection conflictuelle ; le sens du devoir patriotique.
— Pourquoi vous ? Vous n'aviez plus de contacts, si ? » Elle fronce les sourcils. « Et puis… l'armée ?
Elle ne comprend pas qu'ils n'aient pas envoyé l'un des leurs. Après tout, l'offre était simple, ils ne devaient pas s'attendre à un refus de sa part.
— Mais parce que, Miss Granger, je n'ai jamais cessé d'être en lien avec Tom ». L'admission lui coûte, elle peut le sentir. Hermione n'est pas surprise pourtant. Tout le disait. « J'ai suivi ses travaux académiques. Ses conférences. Ses prix. Ses recherches moins orthodoxes. Nous avons correspondu longtemps. » Il étend l'une de ses longues jambes, son genou craque. Il grimace. « Et ça… eh bien, ça, ça n'est pas passé inaperçu par les services de la Justice quand ils l'ont arrêté. Disons qu'ils ont pensé que j'étais la personne la plus susceptible, ou la mieux placée dans sa confiance, pour obtenir de lui ce qu'ils voulaient. » Il déplie l'autre, absent. « Ils pensaient qu'il se méfierait moins. Que j'aurais des arguments. » Il s'arrête pour un court silence. « Ce… partenariat, disons, ne me déplaisait pas. Je l'avais enjoint dès le début à collaborer avec l'armée quand ils l'ont approché après ses premières publications sur la fission. Je pensais détourner ses désirs destructeurs. Ou bien je chérissais l'éclat qui rejaillirait sur moi, avoue-t-il.
— Mais vous n'étiez pas… au courant de ses actions au sein des cours et de son influence sur les immolations… Si ?
Le froid abat un vent terrible qui les fait frissonner tous les deux. Elle ne le sent presque plus tant elle est suspendue à l'horreur des confessions de Slughorn.
— Non, non, dénie-t-il vigoureusement. Je pensais ses "désirs destructeurs" inexploités. Inassouvis, j'entends, insiste-t-il. J'en parlais au sens métaphorique, pas littéral.
Hermione déglutit lentement. Il est possible qu'il n'ait rien vu ou qu'il se soit persuadé inconsciemment que les immolations étaient des actes de souffrance sans rapport— il ne connaissait pas son nom de crime, Le Basilic. Ce n'était pas connu. Elle choisit de le croire, pour sa santé à elle peut-être, assise à ses côtés. Ayant pleuré son âne.
— Vous n'avez pas signé de clause de confidentialité ? » Elle retourne à la conversation, ses ombres. « Un contrat de non-communication, de non-divulgation ? Comment pouvez-vous me dire tout ça ?
— Je suis tenu par le secret professionnel uniquement. J'y suis allé en qualité de psychiatre consultant.
— Quoi ? » Elle tourne vivement le cou. Secoue la tête, incrédule. « C'est affreusement inconséquent pour de telles informations.
— Et qui vous croirait Miss Granger ?, lui retourne-t-il, ironique, las. Même la frange suspicieuse des Aurors qui a tenté d'enquêter sur ces liens avec le département de la Défense a été étouffée par ses propres supérieurs. C'est l'État en face de vous. Et l'État en son coeur : l'armée. » Il évite son regard, l'abaisse malgré lui. « Et puis… quel psychiatre aimerait voir son nom exposé aux côtés de celui de Tom Jédusor ? Affiché médiatiquement, politiquement.
Il est certain que ce n'était pas une information connue et qu'elle aurait gravement nuit à sa réputation si le Washington Post ou le San Francisco Chronicles s'étaient emparés de la relation entre Le Basilic et le psychiatre multi-récompensé. Les motivations des uns, des autres. Parfois, elle a l'impression qu'ils sont si peu à être poussés à l'action par l'injustice du monde— son arbitraire, ses immoralités.
— Pourquoi me le confiez-vous alors ? » Elle tente de contenir l'amertume, mais elle afflue dans sa fatigue.
— Je ne sais pas. Je me sens vieux, peut-être, sourit-il. Usé. » Son sourire s'éteint rapidement. « Et puis… je ne suis pas certain que l'on vous ait envoyée rendre visite à Tom Jédusor pour rien. Je vous le dois, Miss Granger.
— On ne m'a pas "envoyée", nie-t-elle vivement, coeur emballé malgré tout. Je l'ai requis.» Elle pense à son harcèlement des services de l'ACAV. Ses entretiens avec Kingsley.
— Si vous le dîtes.
Sa réponse l'irrite. Elle vient gratter le souvenir de Kingsley sur les gradins vides du stade, ses mots sibyllins dans la nuit opaque, son avertissement dérangeant, pas tout à fait explicite. Préparez-vous à ce qu'on vous demande d'obtenir cette information. L'irritation couvre l'angoisse.
— Pourquoi l'aurait-on fait ?, s'énerve-t-elle. Je ne suis au courant de rien. » Elle agite une main. « Je ne sers à rien dans cette histoire.
— Vous êtes la première personne qu'il ait accepté de rencontrer depuis six ans Miss Granger. » Ses yeux tentent de tempérer le danger implicite de ses mots par de la douceur, mais elle a le coeur glacé. « Vous êtes le seul point qui lie Tom et le monde extérieur. Vous avez sa confiance. » Il penche légèrement la tête sur le côté. « Son intérêt, du moins.
Hepzibah et ses mots et ses mains et son regard malade et sa correspondance funeste et ce pendentif qu'elle a remisé loin loin loin de son esprit et de son corps, tout au fond d'une boîte sous son lit. Mais les mots ont été prononcés, qui convainc-elle vraiment ?, c'est trop tard. Il n'a plus que toi maintenant dans sa vie.
— Pour quoi faire ? Gagner sa confiance ? Pour… pour… » Elle s'agite, a envie de se lever, fouler l'herbe, s'extirper de ce sol aqueux qui la transit depuis des heures. Elle doit se concentrer. Sa voix retombe. « Pour que je lui soutire quoi ensuite ? Une formule mise au point par lui, uniquement accessible via lui, et que je la transmette au Secrétaire de la Défense en main propre ?
La perspective manque de la faire éclater de rire. Ou s'arracher les cheveux. Les émotions, main dans la main avec la peur.
— Par exemple, confirme doucement Slughorn. Je ne sais pas exactement, je vous l'ai dit. Mais par exemple, répète-t-il, et il presse son épaule.
Son geste ne la calme pas, mais il touche quelque chose en elle qui tempère sa dureté à son égard. Lui aussi s'est trouvé dans cette position de pion, jetée dans la fosse aux tigres pour le plaisir de ces Oh-Si-Grands-Intérêts.
— Soutirer une information à Tom Jédusor, retenue depuis 6 ans. » Elle souffle, incrédule. « Pari fou.
— Dernier pari.
Il ne retire pas sa main ; elle tremblote quand même. L'odeur du sel, de la houle. Ses os, sa chair de poule, ses larmes contenues.
« J'ai aidé à faire de Tom ce qu'il est. J'ai répondu à ses questions, l'ai introduit auprès de relations influentes. Je l'ai accompagné dans son développement. » La voix du docteur est heurtée et piteuse ; elle avance claire malgré tout. Comme s'il était trop tard désormais pour reculer devant la vérité entière. « Ma culpabilité est intacte Miss Granger.
Hermione ne sait que répondre. Ses élans empathiques si prompts à lui faire tendre la main s'arquent et se suspendent, ne viennent pas rassurer l'homme. Car il a raison. Sa culpabilité est intacte.
« Je ne me rattrape pas, termine-t-il. Je vous offre ce que je peux pour ne pas finir au plus bas étage de l'Enfer. »
Ils restent tous deux à fixer le bout embrumé de la corniche. Épaule contre épaule, culpabilité contre horreur grandissante. La houle déforme les sons et s'introduit en petites gouttes gelées sous leurs vêtements, même l'écharpe de Slughorn capitule. Hermione se lève, déplie son corps gourd. Ils ne peuvent pas s'éterniser ici jusqu'au lever du jour, à attendre que le soleil recolore les environs. Elle lui tend une main : « Ne tombons pas malades, docteur ».
Ils rasent ensemble la tombe ouverte d'Aragog, son tas meuble qui le surplombe, les fleurs déposées. Ils s'arrêtent un dernier instant. « Adieu, Aragog », murmure la voix brisée de Slughorn. Adieu, chuchote Hermione.
Sur le chemin retour, il s'appuie sur Hermione, et elle le laisse faire, l'accompagne. Ils sont là, pris dans la même vague que recouvrent les rencontres avec Tom. Elle ré-entend les paroles échangées dans la cabine avec son grand-père, sous l'aube rougeoyante et les mégots de cigarettes. Ce qu'elle avait acté malgré elle. « Tigre, Tigre, brûlant brillant ; Dans les forêts de la nuit, ; Quelle main, quel œil si puissant ; Fit ta terrible symétrie ? » Lui aussi connaît le Tigre— l'a laissé entrer, et l'a aidé.
Elle pense à la violence et au sordide de l'enfance de Tom, aux lieux évoqués par Slughorn, aux fantômes sur ses épaules pointues. Elle ne peut empêcher la compassion, la douleur— toute la misère et la violence qui habitent avec nous.
Le bruit d'un paquet qu'on déchire la tire au présent. Ils évitent des ronces et une voiturette garnie de drapeaux blancs. Elle tourne la tête vers Slughorn, interrogatrice. Oh.
— J'ai compris que vous vouliez me parler de lui, que vous étiez venue pour lui en fait, à ce moment-là. » Il tient ses ananas confits dans une main, extirpée de la poche. « J'ai failli faire volte-face. Sans les champignons de Cormac, nous n'en serions peut-être pas là, sourit-il.
Il en extrait deux qu'il enfourne aussi sec. Hermione observe avec curiosité le plaisir et le chagrin batailler sur son visage. Elle ne l'interroge pas sur le goût qu'ils ont, aujourd'hui.
— Est-ce qu'ils sont bons, au moins ?, finit-elle par demander en se remettant à marcher.
— Délicieux », avoue-t-il. Il tourne la tête vers elle, alors qu'ils atteignent le perron éclairé : « Mais il vous l'a déjà dit, n'est-ce pas ?
Elle hoche la tête. Il ne sert plus à rien de mentir. Il lâche son bras avec un sourire, retire sa casquette écossaise qu'il dépose sur la table du vestibule. Il se met à la scruter d'un air grave, la voix tenue :
— Tout cela - vous, ici, avec moi - reste entre nous, Miss Granger, bien sûr ?
Son coeur tape, heurte ses pensées. Elle éteint discrètement le magnétophone caché dans son revers.
— Bien sûr.
Il la sonde longtemps. Plonge ses yeux usés et pourtant encore vifs et pénétrants en elle.
— Bien, finit-il par dire, et il lui offre un morceau d'ananas.
Il a le goût du sucre de l'enfance et de ce qu'on dérobe à l'interdiction.
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Slughorn a tenu à la raccompagner jusqu'à sa voiture— "vous me rendrez l'écharpe au dernier moment". Sur le chemin assombri et dense, ils croisent Lily dans son enclos. Elle est trop loin pour qu'Hermione puisse la caresser une dernière fois, mais ils entendent tous deux le son lugubre qui lui échappe. Comme un salut ou bien un au revoir.
— Vous savez, lui dit Slughorn, un âne n'aime pas la solitude. Il y survit rarement. Il vit avec ses compagnons, aime ses compagnons, leur est fidèle, et dépérit lorsque l'un meurt. Un peu comme nous ». Elle entend la peine qu'il tente de contenir. « Peut-être qu'elle vous a reconnue.
— Comment ça ? » Elle relève la tête, confuse.
Ils ont presque atteint le parking indécent du parc Presidio et sa rambarde qui coupe le ciel pour offrir le Pacifique. Ils s'arrêtent devant la Dodge.
— Vous me paraissez mener un travail d'une extrême solitude Miss Granger. » Il la regarde, une infinie tristesse dans le regard, et quelque chose qui ressemble à de la douceur. « Ne faites pas l'erreur de penser que ça n'attaque pas l'âme, à force.
Elle chasse la boule.
— Merci pour tout Docteur, parvient-elle à sourire, en ouvrant sa portière.
— Prenez soin de vous. » Il hésite longtemps avant de dire : « Et ne lui parlez pas de moi, s'il vous plaît. »
Dans la lumière fade de l'unique lampadaire, Hermione discerne, dans la supplique, l'envie. Le plaisir qu'il aurait eu à continuer à le voir, à converser, à prendre sa place à elle sur la chaise en métal. Et puis la nécessité d'arracher leur page commune. Elle ne peut pas lui dire, c'est trop tard, il sait déjà. Elle presse simplement son bras, murmure Joyeux Noël docteur, et incline la tête, la promesse dans son sourire triste. Elle délaisse sa silhouette dans son rétroviseur, phares allumés au plus bas.
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« Harry ? … Je crois que… je crois que tu n'avais pas tort. » Sa voix chute— comme si un mouchard grésillait dans la cabine à ses côtés. « Au sujet de la bombe. » Sa voix précipite les contre-arguments. « Et je sais, je sais, ce que tu vas dire : ce ne sont pas mes affaires ! Je ne dois pas m'occuper de ça, je dois simplement faire un portrait psychologique. » Elle souffle, s'arrête. Ses yeux accrochent la buée qui givre sur les parois. « Je suis allée voir Slughorn, et il m'a parlé, Harry, et je ne peux pas faire comme si je ne savais pas. Des choses graves et dangereuses nous ont été dissimulées, je crois, et… Et on ne peut pas fermer les yeux. Tôt ou tard, ça explosera. » Sa gorge se noue. Des images tourbillonnent et se télescopent contre la vitre : le thermos fumant de Kinglsey et son avertissement, la suffisance de Tom, les yeux mouillés et coupables de Slughorn. Elle lutte contre l'idée, la phrase, et plus elle lutte, plus elle prend l'allure d'un aveu à soi-même, et ça la traverse malgré elle. «Tu crois qu'ils auraient pu nous mentir ? » Chuchote sous le fil craquelé du téléphone : « Il y a quelque chose de pourri au royaume des Aurors. » Elle s'arrête, paumes glacées. « Rappelle-moi Harry. Maintenant. Ou… demain. Je serai dans cette cabine à la même heure. » Des nuages passent, se gorgent de la fin de journée. « Ou viens à Ilvermony. S'il te plaît ».
Le bip strident lui arrache le téléphone des mains, elle le repose brutalement dans son siège. Forfait consommé. Calme-toi. Hermione plaque son front contre l'une des parois et ferme les yeux en décomptant ses respirations. Son angoisse diffuse des dernières semaines s'est embrasée depuis Slughorn. Elle attend, une, deux, dix minutes. Peut-être qu'Harry aura son message rapidement ?
Elle rouvre les yeux. Car la patience n'est pas son fort, et la journée tire déjà sa révérence en emportant les derniers morceaux de luminosité. Elle est sur sa plage retirée, la grande malfamée de San Francisco. Personne n'a daigné l'ornementer de quelques lampadaires, des silhouettes diffuses errent en fantômes négatifs le long de l'eau, et la solitude chérie des conversations privées prend une couleur plus inquiète.
Rappelle-moi Harry. Elle a besoin de lui— il est le seul à tout savoir et à être, indubitablement, de son côté. Pansy ne comprendrait pas qu'elle s'acharne, s'énerverait de son imprudence, de ses curiosités dangereuses et finirait par lui dire de tout lâcher et de laisser le tas d'inconnues - aussi sales pour le Bureau des Aurors soient-elles - là où elles sont. Elle évacue Ginny, Angela d'un revers de paupière— elles ne sont pas dans la confidence, ne savent rien de ce qu'Hermione fait vraiment. Dean— comprendrait-il ? Peut-elle risquer des informations qu'elle n'est en aucun cas censée détenir ? Les tas habituels de mégots oubliés redécorent l'annuaire, la boite téléphonique, le parterre. Une seringue vide est abandonnée au sol. Cho. Cho ne fait pas partie du service des Aurors— techniquement. Elle est employée en qualité de psychiatre pour aider Hermione dans la formalisation et la compréhension des entretiens, elle doit s'assurer de la scientificité des publications à venir. Mais elle connaissait Kingsley avant de connaître Hermione. Elles se sont rencontrées à travers lui. Des mains paranoïaques agrippent chaque fil de confiance qu'elle a tissés avec ses amis, ses collègues, et les abîment depuis Slughorn.
La solitude à laquelle elle est confinée l'attrape à la gorge pour la première fois. Elle se sent seule, épuisée, et traquée. Traquée par quoi ? Ne faites pas l'erreur de penser que ça n'attaque pas l'âme, à force.
Ses doigts arrachent presque les pièces à la poche de son trench, elle compose compulsivement le numéro appris par coeur. 970-432-9870, Marble, Colorado. Elle le chuchote en même temps— 9, 7, 0, 4, 3, 2, 9…
Sonnerie après sonnerie qui retombent dans le vide. Laissez-moi un message, je suis surement parti dans un bout de la ferme ou occupé par mes agnelles. Peut-être dans les montagnes ! À bientôt. Elle entend le rire cristal, enfantin, de petite Hermione derrière la voix de son grand-père. Le répondeur lui adoucit le coeur, et le lui mange.
« Papi ? C'est Hermione. Juste… pour avoir de tes nouvelles. Discuter. Comment va mon chat préféré ? » Sa voix imprime à peine son sourire forcé. « Je suis désolée de rester à San Francisco pour Noël. J'espère que tu passeras un bon réveillon chez Rosmerta avec Papa. » Silence. « Erm, je te rappellerai. Tu dois être sorti… occupé avec les brebis. Je sais que ce n'est pas la bonne heure », elle essaie de rire, d'attraper la voix guillerette de petite Hermione. Elle répète. « Je rappellerai demain. » Ne peut s'empêcher d'attendre— juste au cas où. Se résout. « Je t'aime Papi. À bientôt ».
Le téléphone est chaud dans sa main. Les alentours brouillés par la nuit. Sa chaussure accroche un reste de liquide collé au sol, elle grimace, pousse la porte, retrouve le vent. Sa voiture n'est pas loin.
Rappelle-moi Harry.
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— Je m'en veux. » La déclaration de Dean bouscule le silence qu'ils ont laissé s'installer après les réparties habituelles sur le self, la course de Crabbe au loin, les vociférations de Fol'Oeil. Hermione pressent ce qu'il va dire, a déjà envie de balayer la culpabilité déplacée, mais elle le laisse poursuivre. « J'aurais jamais dû me ranger avec Cho et te pousser à y aller seule, encore moins le laisser faire ton thème. » Il grimace sous le mot. « C'était un pari bizarre. On devrait jamais parier avec ces types-là.
Elle évite de dire qu'il faut sûrement toujours parier avec ces types-là. On ne peut pas espérer tirer sur les confessions, sans donner un peu de soi. Avec lui, surtout.
— C'est pas toi Dean, j'y serais allée de toute façon. » Elle lui sourit, mais il y a quelque chose de triste dans son sourire. « C'est ce que m'a dit mon grand-père quand je l'ai appelé, tu sais ? "Tu as l'air d'avoir fait ton choix, déjà". » Elle hausse une épaule, son imper accroche une irrégularité du mur. « C'était une excellente façon d'instaurer un semblant d'équilibre. Depuis, il parle.
— Quand même ». Dean secoue la tête, sombre. « T'as l'air…
Il ne termine pas sa phrase tout de suite. Elle sent ses yeux sur son profil, les questions qui le traversent, le souci sur la pointe des pieds. Comme s'il ne voulait pas la brusquer. Ça l'agace, elle pense à Tom qui, lui, au moins, n'a pas peur de la brusquer et s'invite avec ses mots cruels et fascinants et ses récits et ses mythes et ses regards toujours si plantés en elle, si concentrés sur elle, attentif, curieux. Puis la pensée la pétrifie - cette envie brutale d'aller le voir -, et elle attaque l'ongle de son pouce.
« … pas tout à fait toi-même », finit par lâcher Dean. Il pose une main sur son épaule, puis sur son poignet, et le redescend doucement jusqu'à sa hanche pour que ses dents abandonnent le pauvre doigt.
Ils sont appuyés contre le mur de brique de Quantico. Les nuages noirs se pressent au-dessus de leur pause déjeuner et du doughnut qu'il a tenu à lui offrir. « Te rendre des couleurs, Hermione », lui avait-il souri d'un air inquiet. Elle a accepté pour la forme, par habitude, et puis parce que son désarroi la touche quelque part.
— Ça va », balaye-t-elle. Sous sa manche, elle frotte du bout de l'index les cuticules qu'elle vient de déchirer. « Est-ce que… », commence-t-elle, et elle se demande jusqu'où elle va aller. Dean la regarde, attentif. « Est-ce que Kingsley est venu te voir avant que je commence les entretiens avec Jédusor ? » Elle hésite, cherche le mot. « T'aurait parlé de… d'une sorte de… mission ? Qui doublerait la mission criminologique des entretiens.
Peut-être qu'elle a aussi accepté pour ça : le sonder sur ce qu'on lui aurait caché et sur cette mission secrète destinée à surgir à travers elle. Les révélations de Slughorn l'étouffent, elle n'a jamais été douée pour conserver une angoisse institutionnelle trop longtemps. Les secrets d'enfance, les détresses psychologiques, les mots qu'on balance, ça, d'accord, Hermione pouvait les retenir en elle et les recroqueviller dans ses positions foetales. Mais des secrets qui concernent le Bureau des Aurors, le Ministère, le pays ? Elle frotte sa paume contre l'une des briques rouges qui ressort légèrement. Elle n'est pas paranoïaque pourtant.
— Qu'est-ce que tu veux dire par là ? » Dean fronce les sourcils et la regarde fixement, comme s'il soupesait les silences derrière son hésitation. Ça la rassure, ce sérieux. « Une mission ?
— Je sais pas, je…
Que peut-elle dire ? Elle scrute son attention, ses yeux marrons doux, son air soucieux. Peut-elle vraiment partager un morceau du fardeau avec son ami alors qu'il n'a jamais fait que la soutenir depuis le début, même après l'incident avec Yaxley ? Elle s'en veut déjà assez de l'avoir mis sur cette chaise à ses côtés et de n'avoir pas su voir les effets des tirades du détenu sur son ami, elle s'en veut enco—
— Hermione ? » Sa voix brise ses pensées.
— Je sais pas Dean, elle finit par soupirer. C'est comme s'il y avait une clé de compréhension de Jédusor qui relie ses emprises sur élèves, les immolations spontanées et ses travaux scientifiques. Quelque chose qui est là, tout proche, et que je n'arrête pas de manquer.
Cette clef, surement détenue par le ministère de La Défense— ou de la Justice. Une intime persuasion, qui sinue en elle. Hermione scrute l'expression de Dean dans la bruine froide, espère y déceler un éclair avisé, une prise de conscience. S'il en sait d'avantage, il le dira maintenant.
— Qui relie ?, répète-t-il. Criminellement tu veux dire ?
— Oui. Non. » Elle secoue ses doigts crispés. « Peut-être pas. Pas aussi… mathématiquement. » Elle relève la tête vers lui. « Mais plus qu'une clef psychologique, oui.
Il y a un long silence pendant lequel la moitié de doughnut affaissé dans sa paume s'imbibe des gouttes qui tombent du toit. Puis il frotte son pouce contre sa veste de cuir, pointe ses yeux pensifs sur Hermione et récapitule lentement :
— Tu penses que Jédusor n'est pas simplement un égomaniaque qui aurait joui d'une emprise sur des élèves et influencé des immolations dans le pays, mais qu'il aurait un plan, quelque part.
— Un plan, je sais pas, dénie-t-elle rapidement. Mais des raisons autres que psychopathologiques. Je ne pense pas qu'il soit juste fou, Dean. » Le bout de sa chaussure racle un caillou alors qu'elle répète en murmurant : « Je ne crois pas du tout.
— T'en as parlé à Kingsley ?
Une déception affreuse lui tombe dessus. Il ne sait rien. Pas plus qu'elle. Elle réalise à l'instant à quel point elle aurait aimé qu'il l'aide, et à quel point elle va se refuser à l'inclure dans les révélations, parce qu'elle ne peut pas, à nouveau, demander les épaules de tous ses amis.
— Non, je ne veux pas l'embêter avec de simples… intuitions. » Elle grimace en pensant à Harry. Il ne l'a pas rappelée à Ilvermony, peut-être n'a-t-il pas eu ses messages. Les fils de communication toujours coupés du Manoir. « C'est sans doute idiot, continue-t-elle.
— Ce n'est pas idiot, dit-il lentement. C'est une mission particulière Hermione, tu dois pouvoir parler de tout ce que tu ressens et pressens avec tes collègues et avec tes supérieurs. Avec tes amis », ajoute-t-il, et elle entend bien qu'elle ne l'a pas rassuré avec sa réflexion. Peut-être va-t-il la croire encore plus sonnée et "pas elle-même" maintenant.
Hermione Jean Granger, percluse de doutes. S'ils savaient à quel point les doutes la mangeaient depuis toujours, lui prenaient la main, le soir, l'emmenaient dormir sur son oreiller, tiraient sur ses draps. Tu es sure ? Et pourquoi tu n'as pas fait comme ça ? Et pourquoi pas faire comme ça maintenant ? Tu pourrais penser à quelque chose de tellement plus intelligent Hermione, secoue-toi un peu. Qu'est-ce qu'on va penser de toi. Qu'est-ce qu'on penserait de toi si on avait accès à toutes tes émotions indignes, lâches. Hermione serre l'ourlet de son manteau.
— Merci Dean, je sais. » Elle relève deux yeux qu'elle espère rassurants vers lui. « Je lui en parlerai sûrement.
— Hmm », souffle-t-il. Son ami n'a pas l'air convaincu, mais il n'insiste pas. Il lui offre la moitié de son doughnut, la partie protégée de la bruine. « Allez, un peu de sucre, contre les mauvaises pensées et San Francisco en hiver.
Hermione accepte la moitié, sourit à ses mots, tente de mastiquer les morceaux gras et leur couche de chocolat. Elle a du mal à déglutir, ses sourcils froncés, inquiets, rejoignent des lignes invisibles au sol.
Dans la flaque d'eau goudronnée, trois rayons traversent son visage. Hermione y perçoit la vérité qui capture son visage dans un blême triste, effrayé— elle est seule, seule dans ses questions, dans ses espoirs de réponses. Elle ne peut se tourner que vers lui. Tom, Tom, Tom.
— T'as passé un bon réveillon hier soir ?, reprend Dean, comme pour chasser les plis de son visage.
— Hun, hun, répond-elle distraitement. Je suis pas rentrée pour la première fois depuis quelques années », s'entend-elle continuer. Elle hausse une épaule. « Pansy a réquisitionné ma chambre pour y dévorer l'énorme pintade que sa mère lui a fait livrer, et on a fini par regarder des films au sous-sol. » Elle rit. « Pansy était ravie de savoir que j'avais gardée la clef. Enfin bref, c'était plutôt doux et tranquille. Même si Pansy a tenu à m'offrir une croix stylisée à agiter devant le visage de Jédusor , ajoute-t-elle en secouant la tête.
— Impie, sourit Dean, et elle le lui retourne.
Elle l'écoute lui raconter son réveillon turbulent avec ses trois frères et ses douze cousins, imagine ce que ça pourrait être un tel Noël, plein de chahut, de paroles, de cadeaux en tout sens, évite de penser au seul Noël qu'elle a partagé avec une famille nombreuse, celle de Ron ; et les dix litres de café qu'il avait dû ingurgiter ce matin pour être opérationnel ici. Le 25 décembre n'a pas de prise sur Quantico et son effervescence sans nuit. Quelques sapins enguirlandés s'appuient contre des salles vides, une machine à café s'est vue attribuer une boisson supplémentaire à la citrouille. À l'extérieur, près des arbres qui bordent le lac, quelqu'un s'est amusé à dresser une étoile scintillante au sommet d'un pin.
Elle ne lui parle pas de la carte qu'elle a reçue, directement dans son casier. Ce « Joyeux Noël, Hermione » en lettres rouges, encore luisantes. « Hepzibah vous a-t-elle offert mon cadeau ? Prenez en soin, j'y tiens. » Pour seule signature, un « Tom » qui l'avait surprise, au milieu de ses mains tremblantes. Pas de titre pompeux ou effrayant, pas de « Jédusor » en toutes lettres ou, mieux, de « Basilic » satisfait.
Non, un simple Tom, presque trivial au milieu des traces rouges. Presque plus glaçant dans sa familiarité.
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Elle n'allume pas le magnétophone tout de suite. Tire sur la feuille dans la lumière crue.
— Tom Elvis Jédusor, né le 31 décembre 1938 dans un hospice de l'État du Vermont de Merope Gaunt et Tom Jédusor Sr, et élevé dans un orphelinat reconnu insalubre et dangereux pour la santé des résidents pour cause de pollution industrielle. Vous avez effectué l'intégralité de vos études à l'université de Serpentard avant d'y enseigner à votre tour de 1963 à 1966. Estimé pour votre érudition et vos travaux sur la fission nucléaire, votre nom a été suggéré sur la liste du Nobel de Physique en 1965 pour la première fois, puis de façon répétée jusqu'à votre incarcération. Vous n'avez connu ni votre mère, morte quelques semaines après votre naissance, ni votre père, assassiné le 18 mai 1964 à son domicile par un groupe d'étudiants proches de votre cercle. » Elle ne prend pas de pause. Ne le regarde pas. « Des rumeurs et témoignages évoquent une implication indirecte dans ce meurtre, mais, à ce jour, aucune enquête n'a su produire de preuves suffisamment incriminantes. Les soupçons ont été renforcés par la découverte d'une série de lettres mensuelles publiées dans Le périodique du Mangemort de 1961 à 1967 et signées du pseudonyme Le Basilic. Ces lettres de plusieurs pages mêlaient derniers travaux marginaux, voire occultes, de Physique, réflexions sur le climat de terreur de la Guerre Froide, et incitaient les lecteurs à "s'emparer de la violence politique pour soi-même", dans une sorte de Mystique du Mal où le suicide était conçu comme un "acte de protestation révolutionnaire contre les conditions inhumaines du monde". Lettres reconnues, par vous-mêmes en interrogatoire, de votre fait. Incitation à des immolations spectaculaires, fondées sur la souffrance individuelle, et succédant à une série de suicides au sein de votre propre cercle d'élèves qui reprenaient les termes de ces lettres en y ajoutant la dimension "expérientielle" et "scientifique". » Elle s'interrompt pour reprendre son souffle. Ne le regarde toujours pas. « Vous avez été arrêté le 4 janvier 1967.
Main froissée sur une feuille, Hermione débite les informations en s'accrochant aux faits, rien que les faits. Elle aurait dû commencer le premier entretien comme ça. Elle ne le fait jamais avec les autres - beaucoup refusent de parler si elle emploie les mêmes termes que la Justice ou l'État ont utilisé pour les enfermer -, mais il n'est pas comme les autres. Elle hésite à lui jeter un coup d'oeil, surprise du silence de la pièce, mais elle ne peut pas lever les yeux. Pas encore.
« Condamné pour incitations multiples au suicide, pour actes indirects de terrorisme dans un contexte de Guerre Froide où vous n'hésitiez pas à encourager le suicide contre l'enrôlement militaire, vous êtes à Azkaban depuis six ans. Hormis un incident », et elle se félicite de ne pas grimacer, « avec l'infirmier Wilkes que vous êtes parvenu à convaincre d'avaler sa propre langue* lors de votre première année entre ces murs, votre dossier de détenu est immaculé : vous y êtes décrit comme besogneux, tranquille, silencieux et solitaire. Vous êtes très souvent à la bibliothèque depuis les points gagnés en troisième année et dispensez toutes les semaines un cours de mathématiques élémentaires aux autres détenus. Vous ne recevez jamais aucune visite, vous n'y avez pas droit. Je suis la seule à avoir été autorisée à vous parler depuis votre incarcération…
Hermione lève enfin le regard vers lui. Manque de trébucher. Il n'y a rien sur son visage. Un blême sauvage, sans expression, avec deux yeux qui la fixent. Ses boucles cadrent les ombres sur ses tempes. C'est la première fois depuis des semaines - depuis leur deuxième entretien, peut-être -, qu'il ne lui retourne ni rictus, ni attention douce.
« … à l'exception du Psychiatre Horace Slughorn, termine-t-elle contre la boule dans sa gorge, venu successivement en mars 1967, juin de la même année, et janvier 1968.
Elle peut le faire. Elle n'a rien à craindre et rien à perdre. Entre la brume défilent Kingsley et son thermos, l'information désirée du Bureau, le visage de Slughorn, "je ne suis pas certain que l'on vous ait envoyée rendre visite à Tom Jédusor pour rien". Ses ongles ripent les pages. Ou tout à perdre.
« Il était mandaté dans le secret de l'État et du Ministère de la Justice pour vous convaincre de sortir d'Azkaban et continuer vos recherches avec le Ministère des Armées. » Prononcer ces phrases lui laissent une traînée brûlante dans la gorge. Trahie. « Pourquoi, Tom, n'êtes-vous pas parti ?
Hermione avait décidé d'attaquer d'emblée par la question la plus risquée. Celle à laquelle il ne répondrait sûrement pas, mais qui ouvrirait les brèches pour les questions suivantes. Lesquelles mèneraient peut-être à la vérité finale.
— Venue mener votre contre-enquête Miss Granger ?
Cela fait longtemps qu'il n'a pas utilisé son nom de famille. Sa voix, soudain, lui est étrangère, elle glisse sans heurts, sans douceur, sans moquerie familière.
« Dommage, continue-t-il. Je pensais que vous veniez avec une histoire sur vous et que nous nous étions finalement compris. Entendus. » Elle remarque qu'il n'a plus ses menottes lorsqu'il écarte les doigts. « Pas… ça.
— Ça, vous voulez dire, mon travail ? » Avant qu'il ne l'interrompe une nouvelle fois, elle claque entre eux la carte reçue à Noël avec ses lettres rouges. « Je n'ai que faire de votre cadeau, de vos petites cartes postales et de ce médaillon sordide que vous avez refourgué à une vieille dame manipulable et vulnérable. Je n'en veux pas— et d'ailleurs je ne l'ai plus. Je l'ai abandonné à la déchèterie de la ville et vous ne le verrez plus. » Elle ment, elle n'a pas pu se résoudre à disposer du médaillon. En face, il ne frémit pas. « Je ne suis pas votre élève, je ne suis pas votre amie, je ne suis pas votre expérience divertissante. Encore moins une patiente. Je ne suis là ni pour que vous m'éclairiez sur vos idées scientifiques sordides, ni pour que vous me tiriez mon portrait clinique. Je suis là pour faire le votre. Si vous ne voulez pas m'en dire plus sur les immolations du pays, sur vos liens avec Greyback, Malefoy, Dolohov et Scabior, si vous refusez de me livrer des détails d'enfance, vos obsessions pour vos racines et tout matériel biographique, c'est votre décision, très bien. Mais je ne vous donnerai rien de plus. » Menton levé, elle lâche : « Le jeu est terminé, Tom.
La tension écartèle chaque vertèbre, chaque ligament de son corps. Beacon ne l'a pas accompagnée aujourd'hui. À son, « Où est le sergent Beacon ? », elle n'avait obtenu qu'un grommellement monosyllabique du nouveau garde, « Protocole, Miss », évasif et distant. Hermione déteste la perte de rituels, aussi triviaux que la présence du vieux sergent l'était.
— Ah ». Il sourit très lentement, comme s'il prenait le temps de la regarder et de soupeser chacune de ses piques de colère. « Car vous pensez connaître toutes les règles.
— Donc, balaie Hermione. On peut commencer par le portrait psychologique ou bien par vos motivations criminelles. Ce sera quoi ? Papa ou bien Maman ? Les cibles immolées ou la vague spontanée d'immolations ? Greyback ? Malefoy ? Vos années hors des radars, juste avant d'enseigner ? » Sa langue déchaîne une vague d'émotions ramassées depuis des semaines. « Le nucléaire, l'armée ? » Elle dispose le magnétophone qu'elle allume d'un ongle. « Nous avons l'après-midi.
À ces mots, Tom penche la tête sur le côté et sourit contre son rappel du temps, comme s'il savait quelque chose d'infiniment drôle qui lui échappait.
— C'est tout ce que vous avez ?, dit-il seulement. Ça ne va pas très loin.
Hermione le connaît assez maintenant pour discerner la légère émotion derrière le discrédit. Elle croise les jambes, puis les doigts.
— Nous pouvons commencer pas la première hypothèse, continue-t-elle de la voix la plus claire et neutre qu'il lui est possible d'agripper. Celle des immolations ciblées de départ. Seize jeunes étudiants tués par le feu au cours des années 1964 et 1965. Leur profil type est intéressant Tom : incroyablement dotés financièrement, uniquement des enfants de personnes puissantes et influentes. » Elle cherche à gratter la couche opaque de ses iris ; rien ne lui répond. « Encore plus intéressant : une vague d'immolations volontaires noyée par la suite dans la vague d'immolations spontanées. Curieuse, n'est-ce pas ?, la couverture qu'offre cette vague spontanée par rapport à des meurtres ciblés ? » Hermione tente de sourire avec l'ironie sauvage de Pansy, mais elle ne parvient pas à chasser sa fébrilité « Une revanche personnelle Tom ? Une vengeance de classe contre ceux qui ne rentraient pas à l'aile Ouest de l'orphelinat ? » Elle ne manque pas la façon dont ses yeux se plissent d'un coup à la mention du lieu. « La survivance de cette jalousie qui vous poussait à écrire des pages entières contre un élève à stigmatiser pour ses privilèges ? Le fantôme de Druella qui vous poursuit ?
Elle ne sait pas ce qu'elle attend, ou redoute, de ses réactions — elle ne sait jamais avec lui. Il a toujours eu l'art de la surprendre par des déclarations doucereuses, presque douces, alors qu'elle le mettait face à la crudité de ses actes ; comme il a su la surprendre - et le mot est faible, faible - par ses mots si cruels et violents face à des paroles qu'elle avait estimées inoffensives.
— Intéressant, Hermione, commente-t-il d'un ton qui semble avoir tranché en faveur de son calme étrange pour le moment. Slughorn a été particulièrement loquace à ce qu'il semble. » Il penche la tête. « Il a aimé l'ananas.
Ce n'est pas une question et Hermione manque d'écraser le stylo entre ses mains.
— Non, il a détesté, assène-t-elle. Il a même failli faire demi-tour. Excellent indice, professeur, grande lucidité. » Il y a trop de brume dans la cellule, c'est de pire en pire. Elle chasse un filet devant ses yeux. « Vous vouliez qu'il sache que vous m'aviez parlé.
Était-ce pour tester Hermione ? Tester la peur qu'il inspirait encore chez le docteur ? Jouer avec eux deux ? Tom hausse une épaule. Le mouvement est lent, délibéré.
— Interprétez ça comme une petite expérience de ma part.
— De la survie de votre terreur sur le pauvre psychiatre ?
— Le "pauvre psychiatre", répète-t-il, nez plissé. Pas un gramme d'innocence chez cet homme. Je pensais que vous étiez intelligente, Hermione, ne vous laissez pas abuser par sa vieillesse et son… apathie. Il est vrai que la lâcheté voile parfois la culpabilité. » Son petit dicton semble l'amuser. Il sourit, avant de retrouver son masque. « Mais, non, pas cette expérience. » Sa voix se fait plus basse. « Plutôt de vous face à lui. Ce que vous seriez en mesure de lui soutirer malgré tout.
Les mots qu'il ne prononce pas percutent le cerveau d'Hermione, courent d'une paroi à l'autre. C'est toi que je teste, c'est toi que je teste depuis toujours. Non, ce n'est pas ça. Elle serre les poings.
— La vie est une série de micro-épreuves terrifiantes auxquelles soumettre les autres, mais jamais vous-même, c'est bien ça Tom ? » Elle avise les morceaux de moquerie sur son air froid. Ose. « Il est vrai que la lâcheté voile parfois la culpabilité.
Hermione pourrait toucher du doigt l'atmosphère : un air compact et frileux qui s'est ramassé entre eux. Elle ne sait pas si c'est son regard, sa rigidité ou bien la brume qui se tasse, mais elle le sent. Tout le froid et la rage du monde qui se mettent à réveiller ses traits.
Un instant, Hermione aimerait décroiser les jambes, mettre la main sur son arme laissée à l'entrée, et la pointer sur son visage. Défaire son expression qui semble dire, quoique je fasse, je peux. Elle remarque que le jeune garde n'est plus là. Il l'a laissée seule avec Jédusor— comme s'il avait fallu toutes ces semaines pour accéder enfin à la demande formulée avant le premier entretien. À cet instant, l'état des lieux l'inquiète et avive sa colère.
— Agent Hermione Jean Granger, glisse-t-il doucement et Hermione frissonne. Vous essayez tellement de faire croire au monde que vous en avez dans le ventre. Mais vos essais pour me saisir - c'est votre terme, n'est-ce pas ? -, sont si petits. Qu'avez-vous compris de moi, au juste, après toutes ces heures passées ensemble ? Si, si, si peu.
— Oh oui, Tom », dit-elle d'une voix qu'elle veut cassante, aussi cassante que tout ce qu'il a pu lui dire, « parce que vous en avez tellement dans le ventre, vous. Si on vous découpait la peau et vidait les entrailles, vous savez ce qu'on y trouverait ?
L'image qu'elle convoque la prend par surprise, mais elle plonge dans son caractère sordide. Elle a l'impression de toujours vendre quelque chose d'elle d'un peu noir dans ces entretiens. Elle serre la couture de sa jupe dans ses jointures.
« Un enfant dévoré par la solitude et l'ambition, par la rage de se sortir de son environnement, de ses racines haïes et de son orphelinat pollué au mercure. Un enfant terrifié par sa jalousie devant le pouvoir des autres : celui conféré par l'argent et celui conféré par les relations. Dans votre parcours, on ne voit que ça. Le besoin si pressant, si affamé, de reconnaissance et de pouvoir. "Monde, monde, aime-moi, reconnais-moi", hurle l'enfant Tom qui survit derrière le masque poli du détenu. L'enfant Tom est fier du grand Tom : il a accompli tant de choses. » Elle ne reconnait pas sa voix moqueuse. Elle se sent poussée dans des retranchements étrangers et sombres d'elle-même. « De grandes choses académiques— tous ces prix ! Ce presque prix Nobel que vous auriez surement eu dans quelques années, si vous n'aviez pas atterri ici. Et de grandes choses criminelles. Avec quelques lettres et quelques élèves sous influence, l'enfant Tom sous le masque du grand professeur, a soumis un pays aussi large et aussi divers que les États-Unis à une paranoïa d'une violence inouïe. » Hermione détaille l'immobilité dans laquelle il se réfugie. Cette façade ne lui fait plus si peur, car elle croit savoir ce qui se cache derrière. « Tant de désirs, tant de passions, sous ce vernis infiniment précieux et courtois. Ce sont ces désirs et ces passions, après tout, qui vous ont poussé à vous lier à des personnalités aussi influentes que Lucius Malefoy, Winston Parkinson, la famille Black et à vous rapprocher du nucléaire. Il vous fallait cette lumière-là aussi.
Les yeux d'Hermione tombent sur ses doigts. Ses doigts posés entre eux. Ils ne bougent pas. La brume encadre l'unique geste qu'il se permet : il se penche, à peine, et se rapproche.
— C'est donc ça votre mystique du mal, dit-il d'une voix basse. Une vengeance de classe et une mauvaise gestion émotionnelle ?
Hermione se force à ne pas reculer.
— Pourquoi avoir tout gâché Tom ? Vous aviez la reconnaissance, les travaux en cours, les relations. Malefoy et sa situation au département de la défense nucléaire vous assurait la continuité avec le ministère de La Défense. Parkinson, ancien Officier à la retraite, a toujours eu le bras long. Quant aux Black, ils vous offraient un emplacement idéal auprès de la logistique nucléaire et de l'oreille du Secrétaire de la Défense. » Hermione a les mains moites, des mèches collées aux tempes, elle ne se retient plus. Comme quelque chose qui a cédé en elle avec les révélations d'Hepzibah et le souvenir de Harry. Elle répète, « Pourquoi avoir tout gâché Tom avec ces lettres et ces emprises ? », et secoue la tête. « Je ne vous comprends pas.
Les yeux de Tom redeviennent mobiles d'un seul coup. Ils attrapent son visage, évitent un morceau de brume, fixent ses pommettes, son front, son bandeau, descendent sur son nez, puis sa bouche. S'arrêtent. Elle ne peut pas bouger. Il écarte les doigts sur la table et se penche un peu plus, juste un petit peu plus— et ses yeux ne la quittent pas. Puis il se met à sourire très lentement et chuchote :
— Dites "s'il vous plaît, Tom".
Hermione reçoit une décharge, son poing agrippe sa jupe. Un, deux, bégaye son coeur.
— … quoi ? » Elle ouvre de grands yeux. « Tom…?
Sa réaction étire un peu plus son sourire et il répète :
— Dites-le, Hermione.
Elle est trop décontenancée pour s'en remettre à la colère. Aux furies qui se déchaînent si facilement en elle. Trop proche— il est trop proche. Il mange son espace, sa respiration. Elle ne peut pas quitter ses yeux, son sourire, son invitation. Quelque chose de scandaleux et inapproprié a remplacé leurs échanges chargés, elle…
Elle ne va pas le dire, elle fronce les sourcils. Car que croit-il, qu'elle va se mettre à genoux, qu'elle va—
« Allez-y Hermione, soufflent ses lèvres. Dites-le.
Elle aimerait jeter un regard à l'horloge encastrée entre le plafond et la porte. Une boucle se détache sur son front. Sa main tressaute, comme pour y aller et la replacer. Elle écarquille légèrement les yeux face à sa propre envie et elle ne sait pas si c'est son coeur ou un démon qui frappe contre ses tempes.
« Qu'est-ce que cela peut faire, poursuit-il sur ce même ton voilé, puisque vous êtes là et que vous en avez tellement envie…
Une tache d'encre sur la feuille quasi immaculée. Elle n'arrive même plus à lire l'en-tête, "entrevue dix", les questions écrites à la rage, et à la peur. Elle a envie de… Hermione retrouve ses yeux. C'est son geste qui défait quelque chose en elle : ce geste très lent de la main qui écarte la brume entre eux et l'effleure, presque tendre, et qui révèle les plaies mal suturées des croix sur sa peau.
— S'il vous plaît », chuchote-t-elle en fixant ce rouge encore vif sur ses mains. Elle l'a lâché. « S'il vous plaît, Tom», entre ses lèvres tendues.
Il les fixe un instant. Dans son sourire, autre chose. Plaisir, victoire. Elle avale sa salive. Puis Tom recule lentement sur son siège et lui rend un espace où contrôler sa respiration.
— Puisque vous me suppliez Hermione… » Oui, c'est du plaisir dans ses yeux. « … laissez-moi vous raconter une histoire. J'espère que vous allez l'apprécier, elle est toute entière pour vous.
Hermione lâche la multitude de petites croix et se met à étudier son visage. Elle hoche à peine la tête.
« C'est l'histoire d'un homme insignifiant aux ambitions insignifiantes, qui se croyait pourtant destiné à une vie heureuse. » La façon dont il prononce heureuse donne un aperçu du mépris qu'il éprouve. « Famille nombreuse et propre, carrière assurée par sa riche ascendance, vie sans remous, mais bénie par Dieu. Car voyez-vous, c'était un homme très croyant, persuadé de son importance et de sa légitimité. D'une famille bien née, il avait reçu une certaine éducation et une certaine idée de lui-même. Or, il n'avait rien : ni génie, ni grandeur. La seule chose que l'homme avait pour lui, c'était sa beauté. Elle lui offrait le regard de femmes, et une assise à son arrogance. Un jour, cet homme médiocre persuadé de son bonheur immérité et sans éclat, captura le regard d'une femme bien en-dessous de lui. Une petite souillon », précise-t-il avec un sourire indéchiffrable. « Négligée, peu attirante, forcée de supporter un frère et un père abusifs dans une maison délabrée, sans électricité, ni eau courante. La première fois que la petite souillon vit le Prince, elle allait chercher de l'eau au puits. Ses bras maigres trainaient un poids démesuré et elle avait était forcée de s'arrêter sur sa route, tout près d'une clairière. La journée était belle et la campagne attrayante, pour ces gens de la ville. Le Prince s'était octroyé une après-midi douce et ensoleillée dans la clairière avec sa promise de l'époque. Ils avaient installé une nappe et s'amusaient à se nourrir l'un l'autre de raisins. Aucun des deux n'avait conscience du regard de la petite souillon, capturée par la scène, et cachée par les branches. Pourtant, elle resta aussi longtemps qu'eux— et des heures après leur départ. Sonnée. Était-ce la scène innocente, d'une simplicité écoeurante et amoureuse, tout ce qu'elle ne connaissait pas, qui l'avait fascinée ?
Tom hausse une épaule et Hermione est suspendue à sa manière sirupeuse, douce, de raconter l'histoire.
« Qui sait ce qui animait son intérieur maltraité ? Quoiqu'il en soit, lorsque la petite souillon rentra chez elle, un sentiment nouveau et violent s'était installé dans ses entrailles. Quelque chose comme de l'amour ou du désir. » Il la regarde. « Un désir dévorant qu'elle ne parvenait pas à chasser. Car voyez-vous, elle ne connaissait de la vie que deux modalités émotionnelles : la souffrance et l'absence de souffrance. La brutalité et sa paix, mais une paix mutilée, sans joie. Lorsque ce troisième sentiment s'empara d'elle, il prit les mêmes contours violents que sa souffrance et il la consuma toute entière. Il lui fallait partir et trouver cet homme à la beauté comparable au plus vif soleil sur une mer d'arbres. » Il lui sourit. « Et il fallait qu'il l'aime en retour. Alors, la petite souillon se sauva du domicile sordide en ne prenant rien de plus qu'un peu d'argent et un journal intime qu'elle avait barbouillé de ces émotions violentes depuis l'après-midi dans la clairière, et elle chercha l'identité du Prince. Ce n'était pas difficile. Il provenait de la ville mitoyenne, assez loin pour ne l'avoir jamais vue, assez proche pour qu'elle l'atteigne au bout d'une journée de marche. Elle trouva le Prince attablé à un bar réputé de la ville et elle se précipita à son encontre. Elle aurait dû éprouver une peur terrible à l'idée de s'approcher d'un tel éclat, elle, la souillon, la sordide enfant des ronces, mais elle n'y pensa même pas. La véritable peur, celle qui la griffait de sa terreur tous les soirs, c'était une vie sans Lui. Sans son amour. Elle s'approcha, préoccupée uniquement de son désir et de son coeur prêt à s'ouvrir, et l'aborda. Sans même se présenter, elle livra tout : son amour, ses mains, son apparence sauvage, ses pieds nus et plein de terre, son coeur mutilé ne battant que pour lui, ses émotions effrayées et violentes. Il en fut abasourdi d'abord. Dégoûté. Vaguement pétrifié. On raconte qu'il se pinça le nez au milieu même de sa tirade. Lui, le médiocre, persuadé d'être un Prince, face à la souillon impure se tenant droite devant lui. Osant dire tout cela. Le penser. Il la chassa sans un regard un arrière. Bien sûr, elle en fut terrassée. Elle ne comprenait pas, ne pouvait se faire une raison, et elle pleura des jours, noircissant ses pages d'une douleur indicible. Elle ne retourna pas chez elle, pourtant. Elle ne pouvait ni l'abandonner, ni retourner dans cet endroit abominable.
La brume passe des doigts blancs dans ses cheveux.
« Il fallait qu'il l'aime, c'était la seule solution. Alors, la petite souillon eut une idée : elle s'introduisit dans la maison de la promise du Prince, l'observa longtemps dans son sommeil, dans ses manières, dans ses choix, et alla voir une soignante atypique — une femme que son père connaissait et à qui elle avait souvent eu affaire. Elle lui demanda une potion médicamenteuse capable d'émousser les sens d'un humain le temps d'une soirée et d'une nuit, et la paya d'argent volé à la promise. Puis, elle se fit belle. Aussi belle qu'il lui était possible : elle déroba une robe de la promise, des bijoux, un peigne, se nettoya comme elle put, et se parfuma. Elle savait que le Prince se rendait parfois au bordel de la ville, même en étant promis au mariage. Elle avait repéré ses allées et venues et la grande maquerelle à laquelle il s'adressait. Elle proposa ses services à la dame du bordel : apprêtée comme elle était et menue, sans défaut particulier et sans maladie, la maquerelle l'accepta, et la souillon attendit. Il vint enfin un vendredi soir, alors que la nuit était épaisse et frileuse et que la ville s'apprêtait à célébrer le 31 décembre. Étonné d'apercevoir une nouvelle femme dans ce bordel familier, le Prince accepta la main de la souillon sans trop la regarder— de toute façon, il n'aurait pu la reconnaître tant il avait plissé les yeux dans le bar et tant la nuit émoussait ses traits. Elle lui servit du vin, y versa la potion de la vieille soignante et le regarda boire. Vite, elle évalua les effets. Moins scrupuleux, titubant, il obéissait à chacun des mouvements de la petite souillon. Il signa la feuille qu'elle lui tendit, esprit enfiévré, et la rejoignit dans le lit. Elle s'offrit à lui ce soir-là et elle pria tous les dieux qu'elle connaissait. Pourquoi priait-elle Hermione ?
Elle sursaute presque à l'entente de son nom— capturée par l'histoire. Elle sait où il va, elle croit savoir… la petite souillon et son obsession terrible, le prince et sa beauté recouvrant la laideur.
— Elle priait pour tomber enceinte, murmure-t-elle.
— Bravo, Hermione. » Il lui offre un sourire satisfait. « Elle priait pour, que de cette nuit du 31 décembre, grossisse le fruit de son grand amour », et les mots sont violents entre ses lèvres, « comme sa passion l'avait fait. Elle n'était plus jamais retournée au bordel, ni n'avait parlé au Prince, elle vivotait sur l'argent qu'elle se faisait au bar en servant la ville. Attendant. Elle priait tous les soirs pour que son plan fonctionne et, entre ses mains, elle froissait le papier et l'embrassait. Au moins un dieu sembla-t-il l'entendre ce soir-là puisque, effectivement, elle se découvrit enceinte quelques mois plus tard. Quelle chance, n'est-ce pas, eut la petite souillon lorsqu'elle fut prise de ses premières nausées ?
Hermione ne peut pas répondre. Des émotions lui montent à la gorge.
« Que croyez-vous qu'elle fit ? » Il n'attend pas sa réponse, enchaîne d'une voix lente : « Elle alla chercher le Prince, toujours pas marié, et lui révéla tout : la nuit dans le bordel, son adoration, l'enfant qui arrondissait son ventre et qui était le sien. Elle lui dit qu'ils pouvaient désormais tous deux se marier et l'élever avec tout l'amour qu'ils partageaient entre eux, que c'était un grand bonheur, n'est-ce pas, et qu'elle en était si heureuse, si heureuse. » Hermione se retient d'étirer une main vers lui ; elle ne sait pas ce qui lui prend. « Il en fut bien plus horrifié que la première fois. Refusa toute paternité et participation à cette nuit-là, lui dit qu'elle était dérangée, qu'elle ferait mieux de se faire hospitaliser et enfermer. Le coeur déchiré, la petite souillon sortit alors le papier qu'elle lui avait fait signer dans la nuit du 31 décembre et le lui tendit, les yeux féroces d'amour et de détermination : "Regarde, tu as pourtant signé que tu reconnaissais l'enfant et que tu l'élèverais avec moi, regarde". Regarde-moi voulait-elle dire, mais elle ne le pouvait. Le Prince éclata de rire et d'un geste déchira le papier. "Comment reconnaître un enfant qui n'existe même pas ?" "Mais il existe", geignait-elle, la main sur le ventre, "il est là". Il lui rappela qu'il n'existait pas quand le papier avait été signé, que la papier n'avait de toute façon aucun valeur, ni morale ni juridique, et qu'elle ferait mieux de se débarrasser de cet encombrement avant de disparaître à jamais de sa vie.
Tom s'arrête un instant et l'observe. Se demande-t-il si elle a compris de qui l'on parlait ? Un enfant qui n'existe même pas. Non, il sait qu'elle a compris.
«Je vous épargne le désespoir et la plongée en enfers de la petite souillon Hermione, mais ce fut violent. Destructeur. Elle ne voulait pas de l'enfant, sans le Prince. Elle n'avait jamais voulu de cet enfant. Elle écrivit des propos terribles à son encontre, avant de se repentir, de lui demander de lui pardonner, et qu'elle l'aimerait, bien sûr. Des décompensations psychiques terribles, agent Granger, vous auriez dû les lire.
Des ronds de fumée parasitent sa vision, avec la voix bourrue et hésitante du psychiatre qui remonte. "Bébé a les yeux noirs. Des puits comme diraient les poètes. Il m'a été pris— placé dans la machine chaude pour "qu'il vive". Mais pour vivre il a besoin de moi. Moi". Elle se concentre sur sa respiration et sur le visage de l'homme face à elle. Tom lui sourit.
« Lorsque la petite souillon accoucha, elle était finalement déterminée à aimer l'enfant. Peut-être ressemblerait-il au Prince. Elle l'écrivit en toutes lettres dans son journal immonde : "Nommer d'après Lui, pour Lui. Tom, Tom, Tom". Elle n'en eut pas l'occasion pourtant : l'accouchement précoce lui arracha son enfant, et une maladie lui arracha la vie. Elle mourut seule dans son hospice, les doigts repliés sur son journal et un vieux pendentif. Le pendentif lui fut ôté, mais elle légua ses déboires psychotiques à l'enfant sous la forme d'un journal noirci et de lettres non envoyées.
— Et l'enfant fut envoyé à l'orphelinat du comté le plus proche, chuchote Hermione, sans pouvoir s'en empêcher.
Après tout, il l'avait avoué avec le nom de l'enfant. Tom lui sourit, sans émotion. Pourquoi lui raconte-t-il tout cela ? Est-ce qu'il veut se justifier ? Enfin déposer ses racines devant elle, lui conter d'où il vient— car c'était bien son histoire, sous la forme du conte.
— Merope Gaunt ne fut plus qu'un corps anonyme parmi tant d'autres, et l'homme insignifiant qui lui avait donné une nuit sur le lit d'un bordel continua de vivre et de courtiser les femmes. La petite souillon retrouva la terre, et le Prince, les bras de sa promise.
Hermione se demande s'il a de l'admiration pour sa mère et pour la férocité avec laquelle elle avait extorqué cet amour. Une admiration mâtinée de haine et de mépris pour son sort pathétique, certainement, mais… quelque chose comme une révérence à l'égard de celle qui avait su aller jusqu'au bout de son désir et de sa violence. S'il avait eu envie de la connaître, malgré tout, et s'il l'avait pleurée. Elle imagine un instant Tom, pleurant — écarquille les yeux dans l'image.
— Mais le Prince n'a pas vécu jusqu'au bout, relance-t-elle pour retrouver les fils. Sa vie s'est… interrompue.
— Non, il n'a pas vécu jusqu'au bout, Hermione, vous avez raison. L'histoire n'est pas finie », il ajoute, et le coeur d'Hermione se met à battre. « L'homme médiocre construisit la vie médiocre dont il avait rêvé et passa ses journées avec des êtres faibles et inintéressants, à s'occuper d'un potager qu'il préférait à la compagnie d'une femme qui l'aimait de moins en moins. Après tout, vous vous en rappelez : sans sa beauté, il n'était rien. » Tom sourit cruellement. « Un jour de mai 1964, alors que l'homme était occupé à ramasser les asperges qu'il avait laissées pousser trop longtemps, il vit apparaître devant lui cinq jeunes adultes, pas plus de 20 ans, sérieux et habillés en noir. Il leur demanda ce qu'ils venaient faire sur sa propriété privée, s'il pouvait leur fournir quelque chose. Ils lui sourirent. "Non, c'est nous qui allons vous fournir quelque chose, monsieur Jédusor". Le sourire des étudiants le mit mal à l'aise, il se releva, essuya ses mains terreuses sur son pantalon, et tenta de les mener vers l'extérieur. Mais ils ne voulaient pas le suivre. Non, non, ils avaient quelque chose pour lui, quelque chose de chaud et légitime, qu'il aurait dû voir venir. » Il y a un silence entre eux qui laissent la possibilité à toutes les ombres de s'inviter entre eux. Tom agite l'index et le majeur devant ses yeux, comme pour lui soumettre une possibilité : « Un bidon d'essence et deux allumettes, c'est tout ce qu'il fallut pour faire disparaitre sa médiocrité de la surface de la terre. C'est peu, vous ne trouvez pas ?
Tom Jédusor Sénior avait brûlé vif le soir du 18 mai 1964 dans son jardin, à l'arrière de la maison dans laquelle cuisinaient sa femme et son fils. C'est le fils qui l'avait trouvé, ce qu'il en restait du moins. Dans la main d'Hermione, le stylo tressaute. Elle devrait noter cette description terrible avec sa confession au milieu.
— Et vous avez le sentiment d'avoir vengé votre mère Tom ?, demande-t-elle plutôt.
— Je n'ai rien fait, Hermione. Je n'ai forcé ni la main, ni le feu. » Se surimpose soudain à son visage un vitrail aux couleurs bleues et rouges où un diable couleur absinthe renverse la position du monde en plongeant les individus dans une gueule ouverte, à l'envers— le monde sans dessus-dessous. Le vitrail siégeait en haut de l'un des murs de l'Église de son village natal, juste au-dessus de l'autel, et il l'avait fascinée dans son enfance. Hermione cligne des yeux. « Ils en avaient envie et, lui, le méritait.
— Ils sont venus de leur plein gré brûler un homme anonyme ?, force-t-elle.
— Pas un homme anonyme, t-t-t-t. Ils avaient été mis sur la piste de cet homme-en-trop.
Mis sur la piste. Hermione essaie de desserrer sa prise sur la lanière du magnétophone.
— Et qu'est devenu l'enfant du Prince et de la Souillon, Tom ? Comment s'en est-il sorti dans cet orphelinat sordide, depuis ses racines et sa solitude. Qu'a-t-il souhaité accomplir ?
Tom quitte son regard et se met à suivre du doigt l'unique raie de lumière que trace le néon sur la table.
— L'enfant a grandi Hermione. Comme on vous l'a raconté, je crois. » Cet art qu'il a de laisser supposer qu'il en sait long, si long. Elle se force à demeurer figée. « L'enfant s'est libéré de toutes les chaînes qui lui paraissaient… inconvenantes, explique-t-il en retrouvant ses yeux. En trop. Autorité usurpée, délimitations de ses libertés, de ses potentiels… » Il fait un geste, comme pour dire, et tout ça. « Il est vite sorti de cette prison où les Frères n'ont peur ni de l'enfer, ni de l'oeil du Diable. Il a travaillé, beaucoup, pour conjurer ces racines corrompues et faire émerger sa vraie force. Elle n'était pas loin, Hermione.
Elle imagine les heures consacrées à l'étude, des vestes de costume trop petites, tirant sur les poignets. Elle ne sait pas d'où lui vient l'image.
— Il a testé cette force sur d'autres enfants de l'orphelinat avant de partir, n'est-ce pas ? Il désirait évaluer son potentiel d'influence et d'emprise.
— Vous schématisez et vous ne le saisissez pas, parce que vous ne comprenez pas le monde dans lequel vous vivez. Il ne voulait séduire ni des élèves fragiles, ni des pensionnaires inutiles. Il avait un but : s'élever ; et un désir : faire payer.
— Faire payer aux élites leur… illégitimité ?
— C'est un sentiment qui vous est familier Hermione. » Et elle hait, elle hait la façon qu'il a de les rapprocher tous les deux, et de lui faire désirer cette proximité. Ses ongles s'enfoncent dans sa paume. « Il s'est élevé à force d'intelligence, d'interlocuteurs réceptifs, et de travaux scientifiques hors du commun. Il est devenu ce qu'il a toujours été. » Il lui sourit. « Fin de l'histoire.
— Joli conte pour enfants, Tom.
— Je savais qu'il vous plairait.
— Il manque quelques péripéties néanmoins. Comme la partie où il a embrigadé ses propres élèves pour tester en pratique une théorie aux conséquences inflammables et les a sciemment mis en danger, voire, tués. » Elle n'attend pas sa réponse. « Il n'a pas trouvé sa puissance, il a succombé à son propre désir égotique. » Elle ne s'attarde pas sur le pli doucereux que vient de prendre son visage. « Il a atteint les plus hauts sommets universitaires et a commencé à travailler avec les services armés sur le projet le plus secret de la Guerre Froide, mais il a sous-estimé ses interlocuteurs et la peur qu'inspireraient ses… actions, en dehors de ses travaux. Et il a tout avoué en interrogatoire, parce qu'il voulait que le monde sache que tout cet étalage meurtrier, c'était lui, et que ce monde le reconnaisse dans sa puissance.
— Vous parlez de la puissance comme d'une maladie Hermione. Pourtant, vous aussi en détenez ». Il ne lui laisse pas le temps de recevoir le compliment— ou le coup. « N'avez-vous pas exclu de ces interrogatoires votre amoureux par ambition de reconnaissance ?
Hermione s'en veut tant de le lui avoir livré. Son coeur offert dans ses cavités les plus immondes, les plus coupables. L'histoire dont elle ne se remet pas. À juste titre, souffle la voix, affreuse, affreuse amie.
— Je l'ai fait parce que tout ce que j'avais construit pour arriver jusqu'ici allait s'effondrer si Ron continuait, renvoie-t-elle sur la défensive. Et je m'en veux. J'éprouve des remords. » Ses mots sont hachés, accusent. « Je ne me pardonne pas ce que j'ai fait, Tom. » Elle murmure : « J'en souffre. Pas vous.
— Soulagez votre conscience de votre morale des faibles autant que vous le souhaitez Hermione, mais ne me mentez pas. » Il ajoute, tout doucement : « Ne mentez pas au seul être qui vous écoute réellement et qui vous voit.
— Dit l'homme qui ne se raconte que par l'intermédiaire des mythes et des contes, ne peut-elle s'empêcher de cracher.
Elle l'a craché depuis la douleur du rappel de Ron et des larmes qui se sont amassées. Elle n'a pas songé à qui elle avait face à elle. Elle ne songe pas non plus aux phrases qui ont suivi et à leur dangereuse musique.
Tom ne réplique pas tout de suite, il prend le temps de promener un regard sur elle qui lève chaque poil sur son passage. Quand il consent à lui répondre, sa voix est douce, froide, et elle avance sans hésitations.
— Vous m'avez interrogé sur ceux que j'aurais ciblé d'abord, tout à l'heure ». Plus tôt, dans l'entretien. « Des individus de riche ascendance, jeunes, privilégiés. Enfants de puissants. » Son nez se plisse sous la dénomination. Pas la puissance qu'il révère, non. « Vous décelez le "motif récurrent" Hermione, parce que vous les méprisez autant que moi. » Ses yeux glissent sur ses vêtements, sa posture, son chignon bas. « Vous avez rampé depuis vos montagnes en saignant autant que possible pour arriver jusqu'ici. Jupe pauvre, phrasé aussi impeccable que révélateur de vos origines. Tellement désireuse de mériter et de briller. Mais sur le chemin, vous avez senti l'inégalité du sol, là où il se tasse pour en laisser passer certains, avant de se lever contre vous. Vous avez senti sa vérité, qui n'est autre que celle ci : la véritable odeur de la royauté, ce n'est pas cette richesse qui leur est échue de naissance, ce n'est pas ce avec quoi l'on part, les facilités accordées par le seul fait de naître dans tous ces privilèges. C'est ce mérite planté en travers des autres ». Sa voix atteint une férocité qu'Hermione lui connaît peu, mais elle n'a pas envie de reculer. « Un couteau qu'il a fallu planter en travers de leur gorge, répète-t-il. Car au fond, vous les méprisez autant que moi Hermione, vous sentez leur imposture. Qu'ont-ils fait pour accéder à cette puissance financière ? Rien. Rien. Ils ont vagi depuis les cuisses de leur mère impotente et sans rien n'avoir à prouver, ont reçu le monde au creux de la paume. » Tom lui sourit, et Hermione ne voit plus que ces lèvres cruelles, douces, quand elles s'étirent : « Il y avait quelque chose à corriger, n'êtes-vous pas d'accord ?
— Non, Tom, je ne crois pas, dit-elle dans un souffle. Je ne crois pas qu'embrigader des élèves et les tuer soit la façon de rétablir l'injustice sociale.
— Ne me faites pas me répéter, Hermione, j'ai horreur de cela. » Pourtant, il répète sa phrase d'un peu plus tôt :« Vous schématisez, parce que vous ne comprenez pas le monde dans lequel vous vivez. Ces élèves, et tous ceux qui l'ont écouté à travers le pays et se sont saisis d'une torche, ne sont que le ramassis de vos croyances. Il ne les a ni éduqués, ni élevés dans la peur, la fragilité et la haine : ce sont leurs parents, leur pays, leur gouvernement qui les a convaincus qu'ils n'étaient rien. C'est leur pays qui les matraque de la Guerre Froide et de ses dangers depuis des années. Il leur a montré une voie pour se sortir, mais vous leur avez mis la torche dans les mains.
Un malaise diffus renforce son malaise familier. Elle ne s'attendait pas à ce virage politique, n'aime pas cette analyse qui inverse tout.
— C'est la musique avec laquelle vous vous réconfortez Tom ?, attaque-t-elle.
Son rictus calme s'ouvre sur deux canines, avant de les ravaler. Il se penche, encore plus proche :
— J'ai ramassé sur la route ceux que vous avez mis dans cette situation émotionnelle. J'ai offert à leur cœur fragile et plein de haine un exutoire.
Elle sent des doigts glacés pousser contre sa gorge. Il dit « Je ». Enfin.
« La colère et la peur que tu ressens, petite Hermione, ne sont pas dirigées contre moi, elles sont celles que tu éprouves à ton propre égard. Car tu comprends ce dont je parle et le monde que je dessine, et toi aussi tu l'as en horreur. Mais plutôt que de prendre feu ou de suivre le chemin de ta propre puissance, tu as choisi de lutter contre toi-même, et de renforcer l'horreur de ce monde en soutenant l'une des institutions les plus rigides qui soient. Je ne fais que te tendre un miroir : tu me vois comme un monstre, mais c'est toi que tu regardes. » Un silence, l'aiguille des secondes. « Dis-moi Hermione, qu'est-ce que cela fait de se sentir responsable de tous ces meurtres ?
Sa nausée grimpe. Peut-être que c'est l'inversion en règle, peut-être que c'est le tutoiement. Peut-être que c'est parce qu'il cesse, enfin, de se mettre au centre de l'histoire sans en assumer la responsabilité.
Il se tient tout entier dans la blessure— et le sang coule, coule, sur Hermione.
— Où avez-vous disparu Tom, chuchote-t-elle, toutes ces années après Serpentard. Qu'avez-vous vu ?
— Je vais vous montrer, répond-il en laissant les mots tomber lentement. Mais avant cela... » Il lève un doigt pour lui intimer de se taire, le suspend. Puis, il lui désigne l'horloge : « Comptez jusqu'à six avec moi Hermione.
C'est à ce moment-là qu'Hermione se met à percevoir un bruit diffus qui monte de la prison. Un... deux... trois... Comme des précipitations étouffés par les murs de la pièce. Quatre... Elle s'arrête sur la lueur dans l'oeil de Tom, l'absence de garde, ... cinq... ; de pistolet à ses flancs. Au « six » chuchoté par Tom, un son strident traverse les portes blindées— aaannnnh se met à hurler Azkaban. Elle écarquille les yeux. Non.
— T-tom…?
Sa voix résonne dans la pièce contre les tuyaux de métal. Ce n'est pas ce qu'elle devrait dire pourtant. Se lever. Analyser la menace. Approcher le poste le plus proche. Renforts. Ses cils battent contre le visage de Tom, son attention aux bruits stridents, ses yeux qui la fixent.
Tous ses sens lui intiment d'agir, agir, agir, et de conjurer la première position de défense qu'elle a apprise, mais la voix de Fol'Oeil est étouffée par le cri de la sirène, et son cœur dégorge.
— Hermione, n'affecte pas cet air, lui répond Tom. J'ai tant de choses à te montrer, murmure-t-il, et il se lève.
Elle le fixe toujours sans bouger. Ses longs membres encapsulés dans l'uniforme de la prison, ses boucles noires jurant dans la lumière crue. Ce sourire, tellement, tellement satisfait. C'est là qu'elle le sent s'incruster en elle, au plus profond de ses tissus, de sa haine d'elle-même : le renversement subtil, mais éclatant, du rapport du force.
Tom lui tend une main : « Tu viens ? »
Les hauts-parleurs se mettent à crachoter la voix d'Ombrage, paniquée et stridente. « Intervention urgente dans la partie Ouest de l'établissement. Esclandre dans la cellule numéro 112, cellule numéro 112 ! Contamination des cellules voisines ! Contamination des cellules voisines ! »
Tom lui sourit.
Peut-être n'a-t-elle jamais eu l'ascendant.
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BOUM— je vous laisse sur ce cliff, au bord de la falaise. Que va faire Hermione ? Que mijote Tom ? Ombrage pourra-t-elle sauver ses assiettes en porcelaine ?
Je vous embête pas cette fois et vous laisse là-dessu—
—Oooh, si, une question : vous avez pensé quoi de notre Horace national ? J'ai complètement improvisé, je savais simplement que sa parole ne pourrait être débloquée qu'au terme d'un long processus— ou de la mort d'un âne, manifestement. En la relisant, j'ai pas mal d'affection pour tout ce passage. En tout cas, j'ai adoré l'écrire. Un peu chez moi, un peu dans le RER, beaucoup en écoutant la musique de David Lynch pour essayer de lui piquer son onirisme envoutant et décalé, poétique— celle de Twin Peaks, courtesy of notre merveilleux Angelo Badalamenti (le thème dé-chi-rant de Laura Palmer, mais aussi celle de la danse du nain et de la chambre rouge) et celle de Mulholland Drive. C'était avant que Lynch ne meure. Depuis j'ai re-re-vu Mulholland Drive et 132 vidéos du cinéaste. Coeur brisé.
Vous aurez reconnu le chagrinant discours d'adieu à Aragog-l'âne (en italiques dans le texte) de Slughorn, copié mots pour mots (ou presque) sur le discours d'adieu à Aragog-l'araîgnée dans Le Prince de Sang-mêlé. Je crois que cette fois, c'est le seul extrait que j'ai repris.
Sinon, mon moment préféré, c'est quand Tom a l'audace de demander à Hermione : « "Dites "s'il vous plaît, Tom". » Bahahaha. Crazy Tom.
Allez, il est l'heure pour moi de cliquer sur "save" et poster.
Des bisous.
