Chapitre 2. La première épreuve
Ron n'avait pas dormi. Il avait passé les heures à fixer son ciel de lit, ses pensées tournant à un rythme effréné dans son cerveau. Chaque fois qu'il tentait de fermer les yeux, il revoyait Harry. Son regard perdu. Ses mains tremblantes. Cette fichue coupe. Ce bout de papier. Ce nom.
«Un quatrième champion, on dirait. Un pour chaque maison. Harry Potter, de Gryffondor.»
À cet instant, il avait eu envie de le prendre contre lui, de l'attraper pour transplaner ailleurs. Partir, loin.
Cette impulsion fugace s'était bien vite envolée pour laisser place à l'incrédulité.
Il n'arrivait pas à croire qu'il l'ait encore trahi. Et pourtant, Harry s'était levé et avait traversé la salle sous les acclamations des autres élèves. Il était, encore une fois, un champion.
De retour dans la salle commune, Ron n'avait pas pu supporter de rester avec les autres à célébrer l'événement. Il s'était enfui dans son dortoir dans l'attente de l'inévitable confrontation.
Ses mots avaient dépassé sa pensée. Paradoxalement, il n'en regrettait aucun. Il avait voulu le blesser, autant que cela le blessait d'être laissé sur le côté. Vexer Harry n'était pas si compliqué, il suffisait d'utiliser les bons mots au bon moment. Le traiter de héros fonctionnait la plupart du temps.
Seul dans son lit, coupé de tout le reste, il avait passé la nuit à lutter contre des envies contradictoires. Il voulait faire exploser la bulle qu'il s'était créée, rejoindre Harry pour lui dire qu'il le croyait, qu'il avait confiance en lui. Et, en même temps, il désirait s'enfermer ici à tout jamais, ne plus jamais croiser le regard de celui qui se prétendait son meilleur ami.
Harry lui avait menti. Encore. Il lui avait fait jurer de ne pas glisser son nom dans la coupe pour garder la gloire pour lui seul. Il se mettait encore une fois sous le feu des projecteurs tout en le maintenant dans son ombre.
Comment avait-il pu lui pardonner une telle trahison lorsqu'ils avaient quatorze ans?
Au fil des heures, il s'attendait à ce que sa colère diminue puis disparaisse. Mais non. Au petit matin, sa rage était toujours là. Il était en colère contre Harry, pour lui avoir fait jurer de ne pas se porter candidat. Il était en colère contre lui-même pour y avoir cru. Avoir cru que, pour une fois, Harry et lui allaient être sur un pied d'égalité.
«Tu m'avais promis.»
Oui, Harry lui avait dit que ça serait différent. Et lui l'avait écouté. Encore, et toujours.
Il avait pensé que, cette fois, Harry tenait assez à lui pour ne pas faire cette erreur. Il avait espéré… Quoi, au juste?
Il ne se souvenait que trop bien de la chaleur qui l'avait envahi lorsque leurs doigts s'étaient enlacés. D'abord à table, puis pendant le cours de Maugrey. Ces papillons dans le ventre, cette envie de plus.
Tout ça volait en éclat.
Pourquoi? Pour mille gallions? Pour avoir son nom sur un trophée?
Ça n'avait aucun sens.
Mais si Harry ne mentait pas…
S'il ne pouvait pas être en colère contre Harry, alors que devait-il faire? Accepter de le voir se mettre en danger? Rester à ses côtés en attendant l'issue inévitable de ces jeux?
Allongé dans son lit, Ron avait envie de hurler. De l'attraper pour le secouer à leur en faire mal à tous les deux. Il voulait s'enfuir avec lui et le jeter dans l'arène de la première épreuve. L'embrasser et le crucifier.
Ron se saisit de son oreiller avec l'envie de mordre dedans.
«Merde.»
Le bruit que fit Harry en sortant de son lit le tira de ses pensées. Ron se tétanisa. Il ne s'était pas rendu compte que la nuit était finie. S'il se levait maintenant, il pourrait encore le voir avant le début de la journée. S'excuser.
Harry ouvrit sa malle et la claqua de façon un peu trop sèche. Il y avait de la colère dans son geste. Puis ce fut au tour de la porte de subir le même sort. Non, il ne pouvait pas le rejoindre. Pas alors que ses sens le trompaient et lui envoyaient des signaux si contradictoires.
Harry ne revint pas par le dortoir. Il avait dû jeter son pyjama dans la panière pour l'expédier aux elfes de maison. C'était fini. La seule occasion qu'il avait eue de le voir avant les autres était passée. À présent, il ne lui restait plus qu'une chose à faire : l'ignorer.
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Harry passa les jours suivants à ruminer. La première épreuve devait avoir lieu une semaine plus tard, le mercredi après-midi. Ça lui laissait largement le temps de réfléchir et de s'inquiéter. À quoi devait-il s'attendre? Un élève était mort la dernière fois, était-ce au cours d'une épreuve? Lorsqu'il tentait de se pencher sur la question, seule l'image de Cédric lui revenait en mémoire.
Cédric allongé sur le dos, les yeux grands ouverts. Pas de sang. Pas de blessure. Juste une absence totale de vie, un corps lourd et froid.
Il se rappelait de l'effet que cela lui avait fait de toucher son cadavre, de la force qu'il avait dû déployer pour tirer son corps contre lui. Mais pourquoi? Pourquoi lui avait-on confié la tâche de rapporter ce corps au château?
S'il ne se souvenait plus des épreuves, il se souvenait parfaitement de l'état de panique dans lequel il était avant chacune d'elles. En particulier avant la première. Car à l'époque, comme aujourd'hui, il avait dû affronter ça sans Ron.
Il était alors trop jeune pour mettre des mots sur ce qu'il ressentait vraiment. Il se souvenait avoir éprouvé de la colère contre lui, une sorte de trahison, mais sans plus. À présent, il comprenait mieux ce qui l'avait agité à l'époque et ce qui remuait en lui.
Ron c'était son meilleur ami, mais pas seulement. Ils devenaient plus, il voulait plus. En lui tournant ainsi le dos, Ron avait fermé les portes à toutes les possibilités.
Hermione n'arrêtait pas de lui demander d'aller lui parler. Quelle ironie alors que, depuis deux ans, c'était lui faisait la liaison entre eux deux!
— Il a toujours été dans ton ombre, avait-elle tenté de lui expliquer un soir. Être un champion lui aurait permis de briller seul pour une fois, mais tu lui as interdit de le faire.
— Pour le protéger! s'était énervé Harry. Pour ne pas le voir crever.
— Et pourtant, toi, tu es un champion! Il trouve ça injuste et il se sent trahi.
— Je n'ai pas mis mon nom dans la coupe!
Harry avait l'impression de passer ses journées à rappeler cette évidence. À Hermione, aux autres Gryffondor, à Malfoy qui lui reprochait d'être un faux champion, car ils auraient dû être trois et pas quatre.
— Je sais, je te crois. Mais lui, non.
Harry avait grogné et avait préféré se taire. Si Ron ne le croyait pas, alors se battre pour faire entendre la vérité aux autres ne servait à rien.
Pendant les cours, ils restaient tous les trois ensemble et Hermione se forçait à faire la discussion pour maintenir un semblant d'harmonie entre eux. Harry lui répondait, Ron également, mais jamais ils ne s'adressaient directement la parole. Ils faisaient comme si l'autre n'existait pas.
«Tellement puérile,» songea Harry après un cours de potion.
Le cours avait été effroyablement long. L'ombre de Rogue ne cessait de l'interroger et de chercher une façon de retirer des points à Gryffondor, ce qui avait été drôle les cinq premières minutes mais finissait par devenir lassant. Ils avaient passé plus de deux heures enfermés dans une salle obscure à fabriquer un philtre d'amour. Une partie de lui savait que c'était stupide, il avait déjà appris à faire cette potion. Et pourtant, une fois devant le chaudron, il avait été incapable de se souvenir de la recette ou de la façon de le confectionner.
D'après l'ombre, s'ils parvenaient à préparer correctement leur potion, elle aurait pour eux l'odeur de l'être aimé. Ils devaient la laisser reposer deux semaines avant de pouvoir l'utiliser et l'ombre avait promis de leur faire tester les uns sur les autres. Pour s'amuser, selon elle.
Le regard d'Harry avait glissé sur Ron à l'autre bout de la table. Il était sûr que, quand sa potion serait terminée, elle sentirait l'odeur du feu de bois et la bièraubeurre. Et l'herbe humide du petit matin, lorsqu'ils allaient dégommer le jardin ensemble au Terrier.
Rogue s'était faufilé derrière eux et Harry aurait pu jurer que la température avait baissé de plusieurs degrés.
— Deux semaines, et vous verrez. L'amour a toujours un parfum… et rarement celui qu'on espère.
Les épaules de Ron s'étaient crispées. Comme s'il avait fini par sentir son regard posé sur lui depuis trop longtemps, il avait levé les yeux dans sa direction et avait croisé son regard. Aucun sourire n'était venu éclairer son visage.
Lorsque Ron allait se pencher sur sa potion, quelle odeur aurait-elle?
Malgré ses sentiments toujours plus forts qui l'agitaient, Harry était incapable de faire un pas vers lui. Il savait que c'était ridicule et que Ron était tellement têtu qu'il ne le ferait pas non plus. Mais quelque chose le retenait.
Il n'était pas coupable de quoi que ce soit, ce n'était pas à lui de s'excuser.
Il se sentait comme une Cocotte Minute prête à exploser.
Il se sentait comme… Putain, il se sentait comme un adolescent en pleine crise.
La peur ne le quittait pas un seul instant et voir les autres agir normalement autour de lui le rendait dingue. C'était comme si ce tournoi n'était qu'une blague pour la plupart d'entre eux. Un jeu.
Enfin, le cours prit fin et ils purent s'éloigner de cet endroit étouffant. Il aurait voulu aller prendre l'air, esquiver les cours de l'après-midi et aller voler. Qui à être bloqué à Poudlard, autant en profiter. Mais au lieu de ça, il suivit ses amis qui se dirigeaient vers la Grande Salle pour déjeuner.
Draco leur barra le passage avant qu'ils ne puissent emprunter l'escalier. Il avait son air suffisant et son sourire en coin qui rendait Harry fou. Quand il le croisait au ministère, et parfois ailleurs, Draco avait toujours cette même façon de le regarder. Comme lorsqu'ils étaient élèves. Ce regard qui disait «je te suis supérieur et toi, tu n'es rien».
Pourtant… Oui, on pouvait lire autre chose sur son visage. Un faux semblant dans son sourire. Des yeux plus fuyants que d'ordinaire.
Aujourd'hui, Malfoy avait peur. Et lui pouvait le voir, bien plus que tous les autres.
Ce visage, il le connaissait par cœur. Après avoir fait une croix sur Ron il y a si longtemps, il avait tourné sa frustration vers Draco. Il l'avait observé, analysé. Il avait passé sa cinquième et sa sixième année à guetter le moindre de ses faits et gestes. Aucune de ses émotions ne lui était étrangère. Jamais il ne l'avait vu ainsi.
— Un souci Malfoy? râla Harry.
— Oui, toi. Tu vas te décider à nous dire ce que va être cette putain d'épreuve ?
Harry soupira. Depuis le tirage au sort, il ne s'écoulait pas une journée sans que Draco ne vienne lui poser la même question.
— Pour la dernière fois, si je le savais, je vous le dirais. Mais je ne m'en souviens pas.
— À d'autres! C'est pour ça que tu as ensorcelé la coupe de feu? Pour profiter de ton avantage et nous regarder crever!
— Et toi? Pourquoi t'être inscrit si tu ne penses pas être à la hauteur?
Draco sortit sa baguette et la leva dans sa direction. Du coin de l'œil, Harry remarqua que Ron s'était adossé contre le mur, comme si cela le laissait indifférent. Aucun soutien à avoir de ce côté-là!
— Je suis à la hauteur, grogna Malfoy, mais je n'ai pas envie de me battre contre un tricheur.
— Je ne suis pas un tricheur. Et je n'ai pas ensorcelé la coupe pour qu'elle crache mon nom.
— Tu aimes juste être le seul qui attire toute la gloire. Ça te manque de ne plus être le centre de l'attention?
Dans son dos, il entendit Ron ricaner. Ce son, plus encore que les remarques de Draco, le fit craquer. Il sortit sa propre baguette et menaça son adversaire.
Les deux hommes se regardèrent un long moment. L'autre allait céder en premier. Il le fallait.
— Tricheur, répéta Malfoy.
— Lâche, répliqua Harry. Va crever.
Le sort fusa sans qu'ils aient le temps de réagir et les corps des deux ennemis se retrouvèrent à convulser sous les effets d'un Doloris.
— 20 points en moins pour Gryffondor et Serpentard, articula l'ombre de Maugrey.
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Ron regardait la salle de classe et ses condisciples sans vraiment les voir. Son regard attiré tel un aimant revenait inlassablement à Harry et Hermione qui s'entraînaient loin de lui.
Encore deux jours à attendre avant la première épreuve. Autant dire une éternité.
Harry ne lui avait toujours pas adressé la parole. Pas même lorsqu'il l'avait aidé à se relever dans le couloir des cachots.
Quand il avait vu Harry s'effondrer et se mettre à hurler, il avait eu l'impression que le sort l'avait touché lui tant la douleur qui l'avait submergé était forte. Harry s'était tordu sur le sol, ses yeux s'étaient révulsés, ses doigts avaient griffé la pierre. Et lui était figé, cette ombre torturait Harry et il ne pouvait rien faire pour l'aider.
Son esprit avait enregistré le moindre détail. Comment son œil gauche s'était fermé, l'ongle de son pouce droit qui avait fini par se retourner, sa canine qui avait transpercé sa lèvre. Depuis, il ne cessait de revivre la scène dans son esprit, encore et encore.
Mais jamais il ne bougeait.
Jusqu'à ce que le sort s'arrête, il était resté immobile. Comme tous les autres spectateurs.
Enfin, le cauchemar avait pris fin. Les corps des deux hommes étaient retombés sur le dos, inertes, sans aucun soubresaut. Draco et Harry respiraient vite et mal, mais ils ne hurlaient plus.
— Que ça vous serve de leçon avait menacé l'ombre de Maugrey. Ici, rien n'est impardonnable. Vous, emmenez-les voir madame Pomfresh.
Ils avaient obéi. Ron et Seamus avaient soulevé Harry, Blaise et Goyle s'étaient occupés de Draco. Sans un regard, sans un mot, ils avaient conduit leurs amis jusqu'à l'infirmière où une nouvelle ombre les avait accueillis en silence.
Il avait allongé Harry sur un lit et l'avait regardé un instant. Il avait laissé sa main s'égarer, s'autorisant à caresser ses doigts meurtris. Un simple contact, juste pour s'assurer qu'il était bien là.
Harry avait levé la tête vers lui et leur regard s'était croisé. Quelques secondes. Une éternité. Il y avait lu la douleur qu'il ressentait encore et une sorte d'attente. Comme s'il espérait quelque chose de sa part. Mais rien n'était venu. Comme un idiot, Ron s'était défilé, incapable de faire ce premier pas que l'autre attendait. Harry avait fini par se tourner vers le mur et Ron était parti.
Depuis, rien n'avait changé.
En remontant se coucher ce soir-là, il avait trouvé Harry allongé dans son lit. Il aurait pu aller le voir, lui parler. Mais la honte le retenait autant que la colère qui pulsait constamment dans ses veines et dont il ne parvenait pas à se débarrasser. Harry n'avait pas bougé du week-end, mis à part pour aller manger, et encore Hermione avait dû faire preuve de beaucoup d'insistance.
Les sorts fusaient de toute part dans la salle de classe et les autres élèves semblaient s'amuser. Le professeur Flitwick leur apprenait le sort d'attraction. Une chose de plus qu'ils connaissaient et avaient oubliée.
Les coussins mis à leur disposition pour s'entraîner volaient dans tous les sens, mais, pour le moment, Hermione était la seule à avoir réussi à maîtriser le sort.
Harry expédiait systématiquement son coussin trop loin. Il l'écartait chaque fois un peu plus de lui au lieu de le rapprocher. Celui de Ron n'arrivait pas à traverser plus de la moitié de la distance qui les séparait avant de s'effondrer au sol.
Alors qu'il se perdait dans ses songes, le coussin envoyé par Harry lui atterrit en plein visage. Il releva la tête et, une fois encore, leurs regards se croisèrent. Un sourire éclaira son visage sans qu'il ne puisse rien faire pour l'empêcher.
Cette situation était tellement stupide.
Mais au lieu de lui rendre son sourire, Harry se figea et tourna les talons.
— Si tu t'en vas, tu ne pourras pas venir manger! l'interpella Hermione.
— Rien à foutre.
Et ce fut fini. Ron l'ignorait, mais il ne devait plus le revoir avant l'épreuve.
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Adossé au mur dans le couloir, Harry tentait de calmer les tremblements qui s'étaient emparés de lui. Pourquoi l'ignorer pendant des jours pour venir lui sourire ainsi? Il n'avait pas le droit.
Putain, il n'avait pas le droit!
Pas si près de l'épreuve.
— Harry?
Harry sursauta. George semblait aussi surpris que lui de le voir dans ce couloir. Devant lui se trouvait une forme noire vaporeuse. Il était en train de discuter avec un spectre?
— Un souci?
— Non, j'en avais juste marre du cours de sortilèges.
Il ne pouvait décemment pas lui faire part des pensées qui l'agitaient à propos de son frère. George avait beau être son ami, il devait sans doute éviter de trop pousser.
— Tu tombes bien. Je voulais te parler de toute façon.
— Me parler de quoi?
— Pas ici. Viens avec moi.
Harry suivit George à travers tout le château. Ils étaient les seuls à se promener dans les couloirs, tous les autres élèves étant en cours. Harry réalisa alors qu'il avait peu vu George dans la grande salle durant des repas. Il séchait donc régulièrement les cours.
Ils quittèrent la fraîcheur des pierres pour traverser le parc. Le soleil tapait fort, trop fort pour un mois de novembre.
Non, juillet. Ils étaient en juillet.
Harry s'arrêta et prit appui sur ses jambes pour ne pas s'évanouir. Sa tête lui tournait et il avait la nausée. George le regarda. Il eut d'abord l'air surpris avant qu'un éclair de compréhension ne passe dans ses yeux.
— Moi aussi, ça me donne parfois l'impression de devenir fou.
— Tu sembles moins affecté, répliqua Harry.
Il ferma les yeux et attendit que les choses se stabilisent autour de lui.
— Le sort à moins de prise sur moi.
— Pourquoi?
George grimaça et reporta son regard sur la forêt.
— Je sais que je ne suis pas vraiment en sixième année. Il me manque quelqu'un… Allez, viens, les monstres que vous allez devoir affronter sont bien réels eux.
Les jambes encore tremblantes, Harry se remit debout et recommença à suivre George. Il l'emmena dans la forêt interdite jusqu'à atteindre une clairière. Des gradins avaient été construits pour accueillir les spectateurs et au centre se trouvaient…
— Des dragons.
Beaux, majestueux, gigantesques. Ils se tenaient là, enchaînés. Des créatures dangereuses et mortelles. Leurs dents et leurs griffes étaient aussi acérées que des lames de rasoir. Même à cette distance, il pouvait sentir le soufre qui s'échappait de leur gueule.
Ils allaient devoir affronter ça?
— Ils sont réels, gémit Harry.
— Autant que toi et moi, ouais. Et ils sont de mauvaise humeur.
Harry déglutit avec difficulté. Sa gorge était sèche et ses yeux brûlaient à cause de la chaleur que dégageait ces monstres. Des dragons… Des putains de dragons…
— Je dois prévenir les autres.
— Si tu veux, lui répondit George avec un haussement d'épaules.
— Tu sais ce qu'on va devoir faire? Les tuer?
— Même en vous y mettant tous les quatre, vous n'y arriveriez pas. Vous allez devoir passer devant eux.
— Sans se faire rôtir.
— Exactement.
L'image fugace de Ron et son putain de sourire lui traversa l'esprit. Non, il n'avait plus le temps pour ça. Il lui restait moins de quarante-huit heures pour trouver une façon de survivre à cette épreuve, et ce n'était pas Ron qui allait l'aider.
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De retour au château, Harry prévint les autres champions et Hermione de la nature de la première épreuve. Il s'enferma ensuite dans la salle sur demande.
Les quarante-huit heures qui lui restaient pour trouver une façon de passer devant un dragon sans mourir devinrent vingt-quatre, puis une. Il eut à peine le temps de respirer que le moment était venu.
La mort dans l'âme, l'estomac en vrac et les membres aussi douloureux qu'après le sort de Maugrey, il prit la direction de la forêt interdite.
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Ron s'installa dans les gradins. Il avait la désagréable impression d'être au mauvais endroit. Il n'aurait pas dû être là, mais dans la tente des champions, avec Harry. Pas en tant que champion! Voir l'arène en contrebas lui coupait toute envie de devenir un participant.
Non, en tant que soutien.
Il n'avait pas été là lorsque son nom était sorti de la coupe.
Il n'avait pas été là dans les cachots lorsque le sort l'avait frappé.
Il aurait dû être avec lui maintenant.
Autour de lui, les autres spectateurs semblaient se régaler par avance du spectacle qui allait s'offrir à eux. Ils riaient, applaudissaient, échangeaient des hypothèses enflammées sur ce qu'allait être cette épreuve. Certains avaient même amené des jumelles pour mieux voir.
Comme si tout ceci n'était qu'un jeu.
Ils avaient donc tous oublié?
— Il va bien? demanda-t-il enfin à Hermione.
— Aussi bien que possible.
— Mais il a mangé au moins? Il n'est plus venu en cours…
— C'est maintenant que tu t'en inquiètes?
Violent. Mais mérité.
À ses côtés, Hermione avait le teint pâle. Elle ne cessait de porter ses doigts à sa bouche pour se ronger les ongles. Une mauvaise habitude qu'elle avait gagné pendant les derniers mois de leur relation.
Elle lui cachait quelque chose.
— Il sait ce qui l'attend, n'est-ce pas?
Hermione hocha la tête et les larmes lui montèrent aux yeux.
C'était si grave que ça?
Le bruit d'une bête lui répondit. Les ombres firent entrer dans l'arène un dragon. Un Suédois à museau court. Plusieurs mètres de haut, des écailles d'un bleu étincelant, des griffes d'acier. Un souffle meurtrier. Parmi les flammes les plus chaudes du monde, capable de réduire en cendre un être humain en quelques secondes.
Un nid avec quatre œufs, dont un en or, apparu. L'une des ombres lança un sort vers le nid et un des œufs éclata. Le dragon rugit et ses flammes enveloppèrent l'arène.
Draco Malfoy sortit de la tente des champions, apportant avec lui le silence. Son teint était encore plus pâle que d'ordinaire. Sa démarche était raide, ses mains tremblaient. Il avait peur et ne tentait même pas de le cacher.
Il allait vraiment affronter ça?
Et Harry?
— C'est des malades, râla Seamus à ses côtés.
Draco s'élança. Il courait pour éviter les attaques du dragon et slalomait entre les rochers. Le sol devenait noir là où les flammes le touchaient. Le moindre faux mouvement, la moindre erreur, et c'en était fini de Draco Malfoy.
À ses côtés, Hermione murmura quelque chose d'inaudible.
— Quoi? demanda Ron, la gorge serrée.
— Il n'a pas de plan, Ron.
— Quoi?
— Harry. Il n'a pas de plan. Juste son balai.
— Tu veux dire qu'il va faire ça en improvisant?
Elle hocha la tête, les lèvres pincées.
Sans réfléchir, Ron tourna les talons pour fuir les gradins. Il devait le rejoindre.
Il n'avait pas bougé pendant qu'on lui lançait un Doloris.
Il ne l'abandonnerait pas seul face à un dragon.
Arrivé en bas des marches, une ombre lui barra le chemin.
— Je passe!
L'ombre leva sa baguette et la pointa sur son torse.
— Rien n'est impardonnable ici, lâcha Maugrey.
Avec l'impression de crever, Ron retourna à sa place. Hermione ne fit aucun commentaire alors qu'il se laissait lourdement tomber sur son banc.
Son univers se réduisait à présent à la tente blanche des champions. Il entendit la foule acclamer Malfoy et eut vaguement conscience qu'on l'escortait vers l'infirmerie. Puis, ce fut le tour de Luna. Zacharias fut le troisième à sortir et à affronter la créature.
Mais il n'était pas capable de les regarder.
Il ne pouvait que rester fixé sur cette toile à attendre la venue du dernier champion.
Et enfin, ce fut son tour.
Harry. Avec sa robe de sorcier et sa baguette. Sans rien pour le protéger du Magyar à pointe qui avait rejoint l'arène.
Comment avait-il pu douter de lui? Comment avait-il pu croire qu'il s'était volontairement mis dans cette situation?
Il n'avait pas de plan.
Juste du courage.
Et cette inconscience folle qui l'avait toujours fasciné.
Ron sentit sa gorge se serrer. Il aurait dû être à ses côtés. Il aurait dû l'empêcher de faire ça. Il aurait dû…
Harry leva la baguette.
— Accio balai!
Le silence lui répondit. Rien ne se passa pendant plusieurs secondes.
C'est long plusieurs secondes quand votre meilleur ami est face à un dragon enragé.
Le Magyar l'attaqua avant même qu'Harry n'ait fait le moindre geste dans sa direction. On avait détruit l'un de ses œufs et l'humain en face de lui devait payer pour ça.
Harry esquiva. Un peu trop tard, son bras était touché.
Son vieil éclair de feu arriva enfin et Harry sauta dessus avant de prendre son envol.
Ron l'avait déjà vu faire, mais il avait oublié les sensations que cela lui procurait. Harry sur un balai avait toujours été l'un de ses spectacles préférés. Sa posture, sa façon de se pencher en avant, la position de ses jambes, tout le faisait frissonner. À onze ans il n'avait pas compris, à quatorze il l'avait ressenti, à seize il avait cherché à l'ignorer.
Voir Harry sur un balai, c'était le voir dans son élément.
Il n'était jamais aussi beau que lorsqu'il enchaînait les figures dans les aires.
Mais aujourd'hui, c'était le voir prendre tous les risques.
Le dragon décolla et tenta de le suivre. Il projeta une gerbe de flammes. Harry vira à droite, juste à temps. Les flammes léchèrent sa jambe. Trop près.
— Putain… souffla Ron.
Il n'avait pas conscience de s'être levé. Il n'y avait plus qu'Harry.
Le dragon cracha à nouveau. Harry plongea et rasa les rochers. Il fit un tour complet autour de la créature, qui se débattait, furieuse.
Il l'épuisait.
Et puis, soudain, il piqua droit vers le sol.
Ron sentit un cri monter dans sa gorge. Il allait s'écraser.
Au dernier moment, il redressa son balai, frôla le nid. Sa main s'empara de l'œuf doré.
Un battement d'ailes. Un rugissement.
Mais c'était trop tard.
Harry était déjà reparti.
Il s'éleva dans les airs, l'œuf fermement tenu sous son bras.
La foule explosa.
Ron, lui, resta debout, figé.
Ses jambes tremblaient. Sa poitrine brûlait. Il avait envie de pleurer, de hurler, de le prendre dans ses bras et de ne plus jamais le laisser seul.
Harry avait gagné. Il posa son balai et fut dirigé vers l'infirmerie où se trouvaient déjà les autres champions.
Hermione lui attrapa le bras et l'entraîna à sa suite. Ils descendirent des gradins et, cette fois, personne ne vint les renvoyer à leur place. Ils parcoururent la distance qui les séparait de la tente en courant.
Harry était là, il tournait en rond, l'œuf dans les bras. Il semblait incapable de s'arrêter, comme s'il avait un trop-plein d'énergie à évacuer. L'adrénaline de l'affrontement bouillait dans ses veines.
— Harry, tu as été extraordinaire! s'écria Hermione. Vraiment, c'était incroyable!
Mais Harry ne l'écoutait pas. Derrière Hermione, un peu en retrait et le teint livide, Ron le fixait.
— Tu n'as pas mis ton nom dans la coupe de feu.
— En effet.
Le ton employé par Harry était glacial. Hermione passa son regard de l'un à l'autre et sortit de la tente.
Le temps sembla se suspendre. Ron ouvrit la bouche et la referma à plusieurs reprises. Un souvenir fugace de la dernière fois qu'il s'était trouvé ici lui traversa l'esprit : il ne s'était jamais excusé, Harry ne lui en avait pas laissé le temps.
— Je…
— Ça va, le coupa Harry. N'en parlons plus.
— Non! Pas cette fois!
Ron inspira profondément et parcourut la distance qui les séparait en quelques grandes enjambées. Les mains tremblantes, il attira Harry contre lui dans une étreinte malhabile.
— Je suis désolé, Harry. Pour tout.
Harry hésita sur la conduite à tenir. Il céda et attrapa la cape de Ron. Il le garda serré contre lui jusqu'à ce qu'une ombre vienne le chercher pour aller écouter son score.
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Harry était électrisé. Des décharges parcouraient son corps et il avait envie de courir, de crier et de taper dans les murs. Il n'avait pas le souvenir que sa victoire lors du premier tournoi lui avait provoqué un sentiment d'euphorie aussi violent.
Une chose était sûre cependant, il n'avait pas pu ressentir un tel effet sur sa libido. Pas à quatorze ans. Mais aujourd'hui, il avait l'impression qu'il pourrait coucher avec le premier venu. Surtout après l'étreinte qu'il avait partagée avec Ron. Si personne n'était venu les interrompre, s'il s'était laissé aller à suivre ses envies…
Il avait abandonné Ron et Hermione en prétextant vouloir ranger l'œuf. En réalité, il avait juste besoin d'un moment seul pour se calmer avant d'aller fêter la fin de l'épreuve avec les autres Gryffondor.
Fêter quoi au juste?
Le fait d'être encore en vie?
Une main lui attrapa soudain le bras avant de le jeter contre le mur. Surpris, il lâcha l'œuf d'or qui roula sur le sol jusqu'à venir cogner contre l'un de ses homologues. Malfoy se tenait face à lui et avait retrouvé son air hautain qui le caractérisait et son sourire était de nouveau à sa place. L'adrénaline marquait son visage de petits tics.
— Tu m'expliques ce qu'on doit faire maintenant Potter?
— De quoi tu parles?
— L'œuf. La prochaine épreuve. Tu es déjà passé par là. Comment on l'ouvre?
— Tu sais bien que je ne m'en souviens pas, cracha Harry. J'en ai marre d'avoir cette conversation avec toi.
Draco soupira sans pour autant le relâcher. Avec lenteur, il s'approcha jusqu'à se coller contre son torse. Oui, il était exactement dans le même état d'excitation que lui.
— On pourrait remettre ça, proposa Malfoy.
Il se frotta à lui sans retenue pour appuyer ses propos. Coincé entre le mur et Draco, Harry se laissa submerger par son parfum, un peu acide après l'épreuve qu'ils venaient de traverser, et par les sensations que lui provoquaient la jambe qu'il glissa entre les siennes. Il se retint de jurer : Malfoy savait très bien comment l'exciter. C'était chaque fois la même chose.
— Remettre quoi? grogna Harry.
Il tenta de se dégager, mais Draco descendit sa main libre le long de son torse. Quand elle eut rejoint sa ceinture, Harry ne put s'empêcher de gémir.
— Tu le sais bien, Potter. Quand on baise, on fait trembler les murs.
Le bruit que fit Ron en s'éclaircissant la gorge les fit sursauter. Ni l'un ni l'autre ne l'avait entendu arriver. Harry profita du moment d'inattention de Malfoy pour se libérer de son emprise. Il ramassa son œuf doré qui traînait par terre et s'éloigna, Ron sur les talons. Il se hâta de mettre le plus de distance possible entre lui et sa Némésis. S'il s'était retourné, il aurait pu voir Malfoy grogner avant de partir.
— Alors, tu as déjà couché avec Malfoy, demanda Ron d'un ton qui se voulait détaché lorsqu'ils eurent atteint un escalier.
Harry se tourna vers lui et fut surpris de le trouver si pâle. Il l'était encore plus que dans la tente. L'idée de lui mentir lui traversa l'esprit, mais il la chassa bien vite. C'était inutile. La scène à laquelle il venait d'assister était assez explicite.
— Ça a dû arriver deux ou trois fois.
— Et vous faites trembler les murs?
Ron ne le regardait plus et un voile rose avait coloré ses joues. Harry lui saisit le poignet d'un geste brusque et serra ses doigts sur ses os.
— Ron, si on baisait ensemble toi et moi, comme j'ai baisé avec lui, c'est les fondations de ce putain de château qu'on ferait trembler.
Il le tira plus près. Ron se trouvait une marche en dessous de lui et, pour une fois, Harry était plus grand que lui. Il dut lever la tête pour le regarder en face et ses yeux bleus croisèrent ceux émeraude. Ce qu'il y vit le paralysa. L'envie et le désir se bataillaient la place avec autre chose qu'il n'arrivait pas à identifier.
— Je te connais par cœur, je saurais exactement quoi faire pour ça. Et toi aussi.
— Je ne te connais pas comme ça, gémit Ron sans parvenir à se détacher de ses yeux.
— Vraiment?
Un rire résonna au-dessus d'eux et une bombe à eau explosa devant eux et ils se retrouvèrent arrosés de la tête aux pieds. Une deuxième tomba sur la tête d'Harry qui jura alors que l'ombre de Peeves continuait de rire.
