Chapitre 53 : La Main Gantée

Quelques jours plus tot :

Au royaume d'Alabasta, le roi Cobra s'était accordé un souffle. Il avait espéré — naïvement, peut-être — que les choses suivraient leur cours avec calme. Il avait fait ce qu'il pensait juste : envoyer ce dossier au Gouvernement Mondial, appuyant officiellement la réintégration de Drum dans l'ordre mondial et la légitimation du règne Kureha. Il l'avait fait pour honorer une promesse. Pour cette femme. Pour l'avenir.

Mais dans les jours qui suivirent, le désert ne fut plus un refuge. Il devint attente.

Tout avait commencé au port de Nanohana. D'abord un navire. Puis trois. Puis une escadre complète. Tous frappés de bannières blanches — d'une blancheur immaculée, éclatante, trop pure pour ne pas dissimuler une lame. Pas un seul pavillon de guerre. Pas un seul canon déployé. Et pourtant, les marins du port, les capitaines de caravane, les officiers en faction… tous reculèrent devant cette flotte comme devant une peste. Car ces voiles blanches portaient autre chose : le sceau du Cipher Pol Aigis-0.

Le CP0. L'autorité invisible. L'intouchable.

Pendant cinq jours, les navires restèrent là, au large, alignés dans un mutisme parfait. Aucun tir. Aucun contact. Juste leur présence — dense, pesante, insupportable. Comme une main gantée suspendue au-dessus du royaume, prête à tomber sans cri.

Puis, au sixième jour, ils traversèrent le désert.

Ce ne fut pas une marche. Ce fut une procession. Un cortège silencieux, lent et implacable, glissant sur les sables comme un mirage noir. En tête, Gernika — le chef du CP Aigis-0 — montait un char sans ornement, flanqué de silhouettes en manteaux pâles, visages masqués, tous pareils, tous effrayants dans leur immobilité. Ils étaient suivis par des officiers de la marine en grande tenue, par des secrétaires du Gouvernement Mondial, par une cinquantaine d'agents du Cipher Pol. Aucune arme dégainée. Mais chaque mouvement, chaque pas, chaque regard semblait prêt à faire plier la colonne vertébrale d'une nation.

Ils atteignirent Alubarna alors que le soleil s'écrasait contre les murailles. Les portes s'ouvrirent sans qu'aucun garde ne lève la main. Pas par trahison. Par lucidité. Qui peut arrêter un raz-de-marée vêtu de blanc ?

Le roi Cobra les attendait, debout, seul, dans la grande salle du trône. Derrière lui, personne. Il avait exigé que ses conseillers se tiennent à distance. Ce moment n'appartenait qu'à lui.

Gernika entra comme une ombre de lumière. Son masque, ivoire strié de filigrane doré, ne laissait rien paraître. Il s'avança, sans hâte, entouré de ses gardes silencieux. Puis il parla.

« Votre Majesté, » dit-il d'un ton bas, presque cérémoniel. « Nous sommes venus sous bannière blanche. Ce n'est pas une guerre que nous apportons. Pas encore. »

Le silence était un abîme entre chaque phrase.

« Nous avons lu votre courrier. Vos intentions. Votre soutien à une femme d'un autre monde. À une couronne qui n'en est pas encore une. »

Gernika s'arrêta. Il leva un doigt ganté, presque avec délicatesse.

« Vous avez signé au nom d'Alabasta. Cela suffit à déplacer les vents. Et parfois… à les empoisonner. »

Cobra ne répondit pas. Il n'avait pas besoin. Il comprenait. Tout était là, dans la bannière blanche. Dans le sourire poli du monstre masqué.

« Ce n'est pas une menace, » conclut Gernika, comme s'il avait entendu ses pensées. « C'est une visite. Une main tendue. »

Il laissa flotter cette dernière phrase, comme un couteau sur une nappe de soie.

...

Le roi Cobra émit un frisson involontaire. Ce frisson n'était pas causé par la température, qui était brûlante comme à l'accoutumée dans le désert. Non, ce frisson venait de l'intérieur, d'un instinct profondément ancré dans son être, une sensation effrayante qui naissait dans les tréfonds de son âme.

Nul ne connaissait véritablement l'identité de Gernika. Il n'était qu'une légende, une ombre entre les mailles du monde. Mais ce que l'on savait suffisait à faire naître une terreur sourde. Gernika était l'un des trois sages, des êtres qui, dans l'ombre, façonnaient le destin du Gouvernement Mondial. À ses côtés, le directeur d'Impel Down, le terrifiant Magellan, et le généralissime Kong, l'impitoyable leader de la marine, tenaient les rênes des plus grandes puissances du monde.

Et ces trois figures colossales étaient aux ordres du Conseil des Cinq Étoiles, ce groupe de dirigeants mystérieux et inaccessibles, qui régnaient sur le Gouvernement Mondial d'une manière que même Cobra, en tant que roi d'Alabasta, ne pouvait comprendre. Leur autorité était absolue, leurs décisions immuables. Ils étaient des légendes vivantes, inattaquables, hors de portée de tout pouvoir. Rien ne se passait sans qu'ils l'aient décidé. Rien.

Et voilà que le numéro un du Cipher Pol, l'ombre des ombres, l'homme derrière les rideaux du monde, se présentait en personne dans son palais. Cobra ne s'attendait absolument pas à cela. D'ordinaire, quand des affaires aussi sensibles étaient en jeu, le Gouvernement Mondial envoyait un fonctionnaire de haut rang, un ambassadeur, parfois accompagné de quelques gardes. Mais le Cipher Pol… cela, c'était un tout autre niveau. Un message en soi. Une déclaration.

La sueur perla lentement sur le front du roi. Il sentit sa gorge se serrer, l'air soudainement plus lourd, presque irrespirable. La salle se ferma autour de lui. Un vertige l'envahit. Avait-il fait le bon choix en envoyant ce dossier ? Lise… Lise et son projet. Ce projet qu'il soutenait dans l'espoir de sauver son pays, et de donner à Drum une nouvelle chance. Était-ce ce qu'il fallait vraiment ? Il se surprit à douter. Cette rencontre avec Gernika n'était pas seulement une négociation. C'était un coup de maître dans un jeu d'échecs où chaque pièce pouvait être sacrifiée en un instant.

Il baissa les yeux, comme si la simple vue de son propre trône pouvait lui offrir un peu de réconfort. Mais il n'y en avait pas. Pas aujourd'hui. Pas devant cet homme, devant ce monstre qui lui faisait face avec une calme impassibilité qui frôlait l'arrogance.

"Je… Je n'ai jamais imaginé que le numéro un du Cipher Pol viendrait lui-même," murmura Cobra, plus pour lui-même que pour Gernika, sa voix teintée d'une tension palpable. "Je pensais que ce dossier serait traité par un fonctionnaire, comme il est de coutume. Que vous soyez venu personnellement…"

— « Je vous dois d'abord des excuses, roi Cobra. L'instabilité provoquée par Crocodile aurait dû être contenue plus tôt. Nous avons laissé le désert saigner trop longtemps. »« Mais si je peux me permettre… n'échangez pas une forme de soumission contre une autre. »Cobra haussa un sourcil, sans répondre. Gernika poursuivit :

— « Depuis quelque temps, plusieurs dépêches m'ont été adressées depuis l'île de Sunny. Elles font état de mouvements suspects aux frontières, d'interventions non sollicitées, et d'une présence grandissante des Colorless Butterfly dans des zones censées être neutres. »

Il fit quelques pas, les mains jointes dans le dos.

— « J'entends bien que ces actions s'inscrivent dans un contexte de stabilisation. Mais je vous mets en garde, Majesté : cette organisation n'est pas un simple bras armé. Elle obéit à sa propre logique, à une cheffe qui n'est pas redevable à Alabasta, ni à personne d'autre que ses propres intérêts. »

Il s'arrêta à quelques pas de Cobra, le fixant avec une intensité sobre.

— « Ne les laissez pas devenir votre outil de contrôle sur Sunny. Ce serait une erreur politique majeure, que vos successeurs paieraient cher. »

Gernika marqua une pause, puis ajouta d'une voix plus douce, sans perdre de sa solennité :

— « Je ne remets pas en question vos intentions, qui sont louables. Et c'est précisément parce que le Gouvernement mondial salue et reconnaît votre intégrité à sa juste valeur que je suis présent aujourd'hui, en personne. »

Il fit une brève inclinaison respectueuse de la tête, mais ses mots suivants trahissaient une inquiétude plus grande :

— « J'espère ne pas avoir causé d'alarme à Sa Majesté. Mon devoir est de parler franchement. Le dossier que vous avez appuyé… est épineux. »

À ces mots, le roi Cobra, jusque-là impassible, inclina légèrement la tête de côté, les doigts joints devant lui, geste familier chez lui lorsqu'il évalue une menace qui ne dit pas son nom. Il ne répondit pas encore. Gernika continua, pesant chaque terme :

— « Les propositions sont structurées, nobles dans leurs intentions. Mais elles sont aussi teintées d'une complexité stratégique qui dépasse ce qu'un simple partenariat économique permettrait de garantir. La potentielle puissance militaire — dissimulée ou implicite — affiliée à Drum, et par extension à l'organisation des Colorless Butterfly, pourrait rompre un équilibre fragile dans la région. »

Le roi plissa les yeux. Il n'y avait ni colère, ni surprise. Juste une fatigue contenue, et une lueur d'irritation froide, comme celle d'un homme habitué à deviner les pièges derrière les formules diplomatiques.

— « Vous craignez que je laisse entrer le loup dans la bergerie », dit-il enfin, d'une voix grave.

— « Je crains que vous ne laissiez une meute de loups bâtir la bergerie à votre place », corrigea doucement Gernika, sans agressivité. « Lise Kureha ne vient pas seule. Elle vient avec l'ombre portée de Drum, un héritage scientifique autrefois placé sous supervision mondiale, aujourd'hui insaisissable. Elle vient aussi avec Carl Snow, un Empereur, même si elle ne prononce jamais son nom. Et elle vient enfin avec une armée d'anciens agents, de saboteurs, d'espions et de survivants, loyaux à elle seule. »

Cobra se leva alors lentement, s'approcha d'un globe ancien posé près d'un pilier, le fit tourner du bout des doigts. Son regard glissa sur les îles du désert, les territoires encore marqués du sceau de Crocodile.

Puis il répondit, sans se retourner :

— « Je pense que cette femme est différente de Crocodile. »

Il se retourna enfin vers Gernika, les mains croisées dans le dos.

— « Certes, elle est une pirate. Mais je soupçonne que vous en savez plus sur elle que ce qu'elle a bien voulu me confier. Et j'en sais assez, de mon côté, pour vouloir prendre ce risque. »

Un silence tendu s'installa, le murmure des fontaines du palais semblant marquer le temps avec lenteur.

— « Ce que souhaite cette femme, ce n'est pas une conquête. C'est la certitude — la garantie absolue — que personne ne pourra venir détruire ce qu'elle rebâtit. Drum est un cimetière de promesses trahies. Et elle a grandi parmi ses ruines. »

Cobra marcha lentement jusqu'à une vasque en pierre, y fit glisser ses doigts, pensif.

— « Elle m'a parlé de Warpol. Pas avec haine, non… avec une forme de dégoût viscéral. Elle m'a confié que sans lui, elle n'aurait jamais quitté Drum, ni son poste de médecin enseignant. »

Il redressa les épaules, ses yeux brillants d'un éclat de lucidité :

— « Je pense que si quelqu'un porte en elle le goût amer de la chute de cette île, c'est bien elle. Pas comme une victime. Mais comme un témoin de première ligne. »

Il fixa Gernika, sans détour :

— « Vous devriez la rencontrer. Pas à travers les rapports. Mais face à face. Elle vaut mieux qu'un simple numéro dans un dossier obscur. »

— « Qu'est-ce qui vous a poussé à lui faire confiance, Votre Majesté ? »

Cobra laissa échapper un long soupir, comme si cette question le fatiguait encore davantage. Il ferma les yeux un instant, puis les ouvrit à moitié, ses prunelles marquées par des années de politique et de batailles internes.

— « Disons... qu'elle m'a séduite, » répondit-il avec un sourire qui n'était ni joyeux ni amer, mais plutôt fatigué, comme un homme qui a vu trop de choses pour se laisser émouvoir par la plupart d'entre elles. Il fixa un point lointain dans la pièce avant de continuer. « Vous voyez, à un moment donné de notre discussion, elle a sorti un collier... »

Gernika haussait légèrement les sourcils, intrigué. Un collier ? Cobra, remarquant l'intérêt croissant de son interlocuteur, poursuivit.

— « Ce collier... » répéta Cobra, presque comme s'il parlait d'un souvenir douloureux. « C'est le trésor royal, le même que Crocodile nous a dérobé. Celui-là même. Le collier porté de reine en princesse, de génération en génération, dans ma famille. Il appartenait à la Reine Receswinthe Nefertari, née Ronan. Il est entré dans notre lignée il y a plus de quatre siècles, un héritage précieux, symbolisant la puissance et l'influence du clan Ronan. Un symbole de stabilité, de légitimité. »

— « Et quand cette femme, Lise, a mis ce collier autour de son cou, » poursuivit Cobra, une lueur étrange dans les yeux, « j'ai... j'ai eu l'impression étrange de voir le portrait de cette Receswithe elle-même, la ressemblance était... frappante.

Cobra s'arrêta là, une expression perplexe sur son visage. Il se demanda, peut-être, si ce qu'il ressentait n'était qu'une projection de ses propres désirs ou une réalité plus profonde.

Gernika, bien que frappé par la révélation, savait qu'il devait garder son calme.

Toujours en quête de la princesse disparue du clan Ronan, il sentit une étrange tension naître dans ses veines. Les mots du roi Cobra avaient touché une corde sensible, une corde qu'il avait maintenue bien cachée jusqu'à présent. L'idée que cette pirate, Lise, puisse être liée de quelque manière que ce soit à l'héritage du clan Ronan, et peut-être même à la mystérieuse princesse qu'il traquait depuis tant d'années, titillait son intérêt de manière inquiétante.

Il fixa Cobra d'un regard perçant, sa voix se faisant plus sombre, presque menaçante.

— « J'espère pour vous, Altesse, que vous n'avez pas sciemment joué avec mes sentiments dans le but de protéger une pirate dont la tête est mise à prix. »

Les mots de Gernika étaient chargés d'une lourde accusation. Ce n'était pas seulement la politique qui l'intéressait ici. Il y avait aussi cette quête personnelle, cette recherche incessante de la princesse disparue, et l'idée que cette pirate puisse avoir un lien avec elle le perturbait profondément.

Cobra le regarda un instant, son regard pensif, presque désolé, avant de répondre d'une voix calme, mais ferme.

- Ce n'est absolument pas le cas.

— « Très bien, » dit-il d'une voix froide. « Je rencontrerai cette Lise. Mais sachez que je fais cela en tant que chercheur de vérité, pas en tant que défenseur de pirates. Et si je découvre que vous m'avez trompé, Altesse, notre prochaine conversation sera bien moins cordiale que celle ci. »

Cobra le regarda partir, une ombre de doute et de perplexité dans ses yeux. Il savait qu'avec une personne comme Gernika, les choses se feraient dans l'ombre et dans la discrétion, loin des regards. Mais il sentait aussi que la rencontre à venir serait cruciale pour tout ce qui allait suivre. Une question restait en suspens : cette femme était-elle vraiment un atout ou un danger pour Alabasta ?

Le roi soupira, se demandant où cette route allait mener.

...

Avant de quitter le palais, Gernika prit un détour volontaire par la longue galerie des portraits — un couloir majestueux, baigné d'une lumière dorée filtrant à travers de hauts vitraux représentant les symboles d'Alabasta : le faucon, le croissant de lune, l'oasis et le désert. Sur les murs s'étalaient des tableaux monumentaux, encadrés de bois sculpté et de feuilles d'or. C'était un espace solennel, presque sacré, où les visages des rois et reines d'autrefois fixaient le visiteur avec une gravité figée dans le temps. Ils étaient tous là, les Nefertari, génération après génération, gardiens silencieux d'un royaume millénaire.

Nombreux étaient ceux qui, sur ces toiles, portaient les vêtements traditionnels du désert : longues robes de lin blanc, voiles colorés, turbans sertis de pierres précieuses, et parures de perles fines ou de bijoux hérités des temps anciens. D'autres, plus austères, avaient été représentés en prière, les mains jointes vers le ciel, les yeux clos dans une expression de dévotion fervente, témoignage de leur foi envers les anciens dieux du désert.

Les femmes, quant à elles, étaient presque toutes voilées, selon l'usage des temps anciens. Leurs visages délicats, à peine visibles sous les tissus, laissaient à l'imaginaire le soin de deviner leurs traits. Toutes, sauf quelques-unes. Parmi ces exceptions rares, il y en avait une en particulier qui attira l'attention de Gernika, comme toujours. Il s'arrêta net devant le tableau.

Sainte Receswinthe Athanasia Ronan.

Elle ne portait ni voile ni parure opulente. Juste une robe bleue nuit brodée de motifs célestes, comme si elle portait sur elle la carte d'un firmament ancien. Autour de son cou reposait le célèbre collier de perles irisées – les Larmes de Dieu. Chaque perle semblait aspirer la lumière, la tordre, la renvoyer sous mille angles comme si le temps lui-même se fragmentait en leur présence.

Le portrait dégageait une puissance tranquille, souveraine. La reine Receswinthe y était représentée droite comme une épée, la tête haute, le regard impérieux. Sa peau très pâle, presque translucide, accentuait l'intensité de ses yeux, d'un bleu si vif qu'ils semblaient briller comme des saphirs sous la peinture. Ses cheveux courts et argentés encadraient son visage avec une rigueur militaire, une netteté glaciale.

Ce tableau avait été commandé en deux exemplaires : l'un pour le palais royal, et l'autre pour son frère. Un nom que l'on chuchotait encore avec un mélange de fascination et d'effroi : Saint Frédéricus Orlano Ronan. Ou, plus communément… Fred le Fou.

La légende familiale disait qu'il y a quatre siècles, le clan Ronan avait vu naître un génie. Un pur esprit de stratégie, d'intuition et de connaissance. Mais rongé par une folie profonde.

Frédéricus était le trente-septième enfant du chef de clan. Son vingtième fils. Un numéro insignifiant, destiné à rester dans l'ombre. Et pourtant, par une combinaison terrifiante de ruse, de manipulation et de cruauté, il avait provoqué l'effondrement de tous ceux qui le précédaient. On racontait que ses frères s'étaient entre-tués sans comprendre qu'ils jouaient une partition écrite par sa main.

Il récitait les codes célestes à l'envers, dictait des lois absurdes en ricanant, élevait des tortues à qui il confiait les secrets d'État — et n'hésitait pas à en faire exécuter une pour trahison.

Autour de lui, un harem d'épouses qu'il nommait comme des chiens — Setter, Beagle, Saluki, Borzoi — et qu'il promenait en laisse. Des femmes réduites à l'état de créatures soumises, remplacées sans cérémonie à la moindre lassitude.

Mais une personne avait échappé à cette spirale de destruction : Receswinthe.

La rumeur prétendait qu'un jour, alors qu'il n'était encore qu'un adolescent prodige et cruel, il avait tenté de l'humilier publiquement. Receswinthe, sans un mot, l'avait giflé devant toute la cour. Puis l'avait roué de coups de pied, sans aucune peur. Devant tout le monde.

Ce fut le seul moment de sa vie où Frédéricus connut une forme d'humilité. Il ne l'épargna pas par amour — il en était incapable — mais parce qu'elle l'avait terrassé dans l'instant. Il la respecta comme on respecte un dieu païen : avec crainte, avec fascination, avec un refus catégorique de recommencer l'erreur.

Il se mit à sourire sous son masque. Un sourire bref, presque imperceptible. Puis, avec une lenteur étudiée, il s'inclina profondément devant le portrait.

Pas un simple salut. Une révérence d'apparat, comme s'il se trouvait non devant une toile, mais face à la véritable Receswinthe — droite, impérieuse, glaciale.

Et dans son esprit, l'image jaillit avec une netteté douloureuse : cette même femme, observant son frère Fred le Fou s'écrouler à ses pieds, suppliant, le visage déformé par la peur. Et elle, le dominant du regard, sans trembler, avec cette même intensité coupante.

Gernika s'inclina plus bas encore.

Et dans un souffle grave, chargé d'ironie voilée et d'un respect ancien :

— Je vous présente mes hommages, très lointaine tante. Moi, votre arrière-petit-neveu, vous salue.

Puis il se redressa lentement, et s'en alla, le pas ferme, la pensée troublée.

Il devait savoir.

Pas pour la diplomatie. Pas pour la guerre. Pas même pour la gloire du nom Ronan.

Mais pour cette question, qui hurlait dans son sang depuis toujours.
Cette sœur que le clan tout entier continuait d'honorer comme si elle était encore de ce monde...
Cette sœur dont la disparition avait laissé une plaie béante dans l'arbre généalogique sacré.

Et lui.

Lui, avait commis l'erreur inexpiable.

Durant une fraction de seconde, une seule...
Il avait lâché sa main.

Emporté par la foule, le chaos, les cris.
Les flammes qui dévoraient les rues.
L'odeur du sang, de la peur, des larmes.

Ce jour-là, il avait perdu son âme.

Et gagné le mépris des siens.

A suivre...