Chapitre 7 : métamorphose
Severus venait de passer les pires semaines de sa vie, et ce n'était pas peu dire.
Jusqu'ici, il avait rencontré mille difficultés, une enfance compliquée, un amour contrarié et le choix aux conséquences inaltérables d'avoir suivi le seigneur des ténèbres. Rien de cela n'avait été facile, mais il s'était au moins senti dans son droit ou sur le bon chemin pour s'en sortir.
Ce qu'il vivait depuis sa dernière discussion avec le jeune Potter était un supplice des plus atroces, surtout pour lui qui avait l'habitude d'être inébranlable même face aux situations les plus déstabilisantes.
Les liens magiques comptaient parmi les magies les plus fortes, pouvant résulter à la mort s'ils n'étaient pas respectés comme lors du serment inviolable.
Les liens qui liaient un être magique à un humain, le plus souvent par des pactes de sang, étaient si puissants que même la loi sorcière ne pouvait s'y opposer. Si un vampire faisait d'un sorcier son calice ou encore si un loup-garou clamait son partenaire, ceux-ci devenaient intouchables, autant par les autres membres de leur clan ou leur meute, que par la communauté sorcière.
S'opposer à un lien magique signifiait en subir les conséquences. Severus le savait avant de mettre un frein définitif à ce que son élève lui demandait. Il s'était attendu à du regret et à souffrir des sentiments qu'il percevrait à travers le lien. Oui, il s'était attendu à tout cela et avait été prêt à tout assumer.
Cependant, subir les affres du rejet et de la colère de son élève s'était avéré plus douloureux encore que ce qu'il avait anticipé, éveillant en lui un sentiment de culpabilité si profond que tout le reste de sa vie en avait été affecté. Même ce cornichon de Londubat avait perdu moins de points ces dernières semaines, tout cela parce que lui, la terreur des cachots, finissait par voir le jeune Potter dans le visage de tout élève qui put lui ressembler un tant soit peu – des cheveux noirs, des lunettes rondes, une silhouette frêle dans les couloirs alors que le couvre-feu était passé.
Si Severus s'était attendu à ce que le jeune Potter vienne le voir, au moins pour lui demander son sang, il ne s'était par contre pas attendu à l'obstination entêtée de son élève le plus détesté.
Ils étaient déjà en mai et pas une seule fois son élève ne s'était-il arrêté près de lui après les cours, quittant la grande salle dès qu'il le voyait prendre place à la table des professeurs. Son élève suivait les cours de potion dans un silence et une concentration hermétique.
Depuis la reprise des cours après la nouvelle année, Severus était celui qui avait commencé à suivre son élève du regard, guettant son arrivée dans la salle de cours, passant plus de temps sur ses copies que sur celles de n'importe quel autre élève.
Il s'était promis de ne plus faire un seul geste envers le jeune Potter, oui, mais jamais n'avait-il anticipé qu'ils n'auraient plus aucun autre contact l'un avec l'autre que des réponses monosyllabiques pendant des mois.
Severus souffrait de la solitude et d'un malaise constant. Tout était devenu fade et sans attrait. Même retirer des points et traumatiser ses élèves ne l'amusait plus.
Ses seules distractions venaient du lien, plus instable que jamais, plus douloureux à supporter au plus les jours passaient. Les émotions du jeune Potter étaient pour lui aussi claires que de l'eau de source. Il y avait cette solitude qui les affectait l'un et l'autre, mais aussi la colère et l'injustice. Par dessus tout, un manque sourd qui lui glaçait les entrailles et qu'il avait identifié à la soif inaltérable qui devait tirailler son élève.
C'était sans fin. Sans fin ! Merlin que le bruit cesse, que le brouillard se lève. Par Salazard, ô qu'il regrettait, il avait commis la pire erreur de sa vie. S'il le pouvait, il reviendrait en arrière et s'y prendrait autrement. Par pitié, qu'on le laisse respirer. Une heure, même juste une minute, il n'en demandait pas plus.
Puis, comme une réponse sarcastique des instances supérieures de la magie, un cri se mit à gronder dans son esprit. Comme une radio lointaine et crachotante qui se rapprochait, le volume devenant si intense qu'il lui vrillait à présent la tête comme pour la fendre en deux.
– Ça suffit ! s'exclama le maître des potions.
D'un geste de baguette, il fit disparaître toutes les potions en cours de préparation en éteignant les feux sur lesquels les chaudrons étaient posés – arrachant des soupirs de frustration aux élèves les plus avancés.
– Retournez à vos salles communes. Je n'hésiterai pas à vous coller un mois avec Rusard si vous faites un quelconque détour ou que vous dérangez ne serait-ce qu'un seul de vos professeurs.
Sans attendre de réponse, Severus Rogue sortit de la classe dans un grand mouvement dramatique de ses robes noires.
Le jeune Potter avait trouvé un nouveau moyen de lui pourrir la vie, mais il ne se laisserait pas faire plus longtemps. C'en était plus qu'assez.
Suivant son instinct, Severus quitta les sombres cachots jusqu'à un couloir du septième étage. À l'exception d'une affreuse tapisserie représentant des trolls et Banabas le Follet, il n'y avait ni porte, ni passage secret.
Le jeune Potter était pourtant là, il le sentait dans sa chair. Il continua donc d'arpenter le couloir, revenant chaque fois sur ses pas. Puis, apparaissant magiquement, une porte se découpa dans l'épais mur de pierre : une salle va-et-vient. Décidément, le château n'en avait jamais fini de dévoiler ses secrets.
Loin d'être dans le bon état d'esprit pour s'extasier, Severus Rogue, d'un geste assuré et dépourvu de toute prévenance, enfonça la porte de bois qui rebondit sur le mur intérieur.
La surprise première fut de trouver une vaste pièce aux murs couverts de miroirs et entièrement vide.
D'un pas rapide, Severus avança en allumant sa baguette pour y apporter un peu de lumière, puis comme un effet d'optique dans les miroirs tachés de rouille, il le vit et son cœur fit un bond dans sa poitrine.
Le jeune garçon était roulé en boule dans un coin, sa cape d'invisibilité, couverture de fortune, ayant glissé et ne le couvrant plus qu'à moitié.
Posant sa baguette sur le sol en pierre froide, il s'agenouilla près de son élève, incapable de le toucher ou même de repousser les cheveux trempés de transpiration qui lui collaient au front.
– Que se passe-t-il, Potter ? murmura-t-il, en observant l'expression crispée de douleur qui dénaturait les traits de son élève.
Le jeune sorcier entrouvrit ses yeux fiévreux, découvrant le visage inquiet de son professeur. Il crut un instant à un nouveau rêve, un de ceux auxquels il s'accrochaient toujours un peu plus avant de revenir à sa triste solitude.
– Harry, vous m'entendez ?
L'utilisation de son prénom finit par sortir le jeune sorcier du rêve fiévreux dans lequel il s'était réfugié. Il hocha la tête, mouvement subtil qui lui arracha pourtant une grimace de douleur.
– Je vais vous jeter un sort de diagnostic. Où avez-vous mal ?
– Partout, souffla Harry d'une voix rauque.
Severus lut avec attention le parchemin qui apparut lorsqu'il jeta son sort. La seule chose qui ressortait était une profonde anémie. Bien sûr, son idiot d'élève avait résisté à sa soif jusqu'à en perdre le contrôle.
Severus remonta sa manche et la présenta devant le nez de l'adolescent. Malgré l'effort que cela lui demanda Harry détourna la tête. Il ne voulait pas, il ne pouvait pas, préférant la douleur physique à tout autre supplice mental.
– Buvez. Par Merlin, Buvez ! s'exclama le maître des potions qui, aussi proche de son élève, se prenait de plein fouet toutes les émotions et sensations qui appartenaient au jeune sorcier.
Le regard brillant de température, Harry voulut se mettre à pleurer à cause de la douleur, certes, mais aussi parce qu'il ne savait plus quoi penser. Son professeur l'avait trouvé aux confins le plus méconnu de l'école à l'exception de la chambre des secrets. De quel droit revenait-il vers lui, débordant d'inquiétude et de bons sentiments, après l'avoir si douloureusement rejeté ? Harry décida alors de lui faire payer. Son professeur allait regretter jusqu'à la dernière seconde.
– Là, murmura Harry, en pointant la gorge de son professeur.
Un rictus douloureux défigura le visage encore juvénile de Harry alors que, déstabilisé, son professeur posait une main protectrice sur son cou.
Harry laissa retomber son bras sur le sol. Ce si petit effort l'avait épuisé et il respirait à présent lourdement comme s'il venait de gravir les escaliers jusqu'au sommet de la tour d'astronomie en courant.
– D'accord, d'accord, maugréa Severus qui se demandait comment faire pour se placer au mieux.
Le maître des potions envisagea de prendre son élève pour l'emmener dans les cachots, mais à peine voulut-il passer ses mains sous ses jambes et ses bras qu'il fut interrompu par des protestations de douleur.
Severus se coucha alors sur le sol froid et dur, regrettant déjà le confort de son canapé et la chaleur bienfaitrice de sa cheminée.
Aussi inconfortable que la position fut, le maître des potions glissa sa tête au plus proche de celle de son élève, dévoilant son cou alors qu'il passait une main dans sa nuque couverte de transpiration pour l'aider à se soulever.
D'abord peu réactif, le jeune Potter resta là, reposant lourdement sur l'épaule de son professeur qui ouvrait d'un geste sec les boutons de sa robe de sorcier, lui autorisant l'accès le plus large possible.
Les tissus ouverts laissèrent s'échapper l'odeur familière de son professeur. Se fustigeant immédiatement d'y penser, Harry soupira malgré lui de bien-être : son professeur était la part de lui qui lui manquait et il lui avait manqué jusqu'à préférer mourir.
Retroussant ses lèvres, Harry dévoila ses canines et posa leurs pointes sur la peau palpitante. La main de son professeur se crispant d'anticipation dans ses cheveux trempés, le jeune sorcier perça la peau d'un coup sec.
Le sang qui jaillit était plus abondant que tout ce que Harry avait pu expérimenter auparavant. Il dut presser sa bouche avec force sur la peau et avaler à pleine gorgée. C'était si bon, si chaud, si nécessaire. Chaque cellule de son corps s'embrasa, le figeant par l'intensité du feu qui le ravageait. Cela faisait si longtemps. Comment avait-il pu résister ? Comment le pourrait-il à nouveau ?
Cette pensée le garda conscient malgré la force avec laquelle il était emporté vers une absence béate. Non, il ne pouvait pas. Il ne pouvait plus. D'un geste plus puissant qu'il ne l'avait anticipé, il frappa du poing sur le torse de son professeur qui gémit de douleur au mouvement que cela provoqua sur les crocs encore enfoncées dans sa gorge.
Utilisant jusqu'à la dernière goutte de volonté qu'il lui restait, Harry se délogea de la chair chaude et laissa le sang couler. Il savait que la robe de son professeur serait souillée, la sienne aussi probablement, mais il n'en avait cure.
Rageur de s'être laissé aller à ses besoins primaires, Harry essaya de rouler sur le côté puis poussa sur ses jambes pour se relever, mais la douleur qui l'avait réveillée le matin même se raviva à pleine puissance.
Dans un cri, Harry s'écroula à nouveau sur le sol de pierre de la salle sur demande. Dans son champ de vision, le visage inquiet de son professeur apparut à nouveau.
– Que se passe-t-il encore ? demanda-t-il sur un ton exaspéré alors qu'il comprimait les plaies ouvertes sur son cou qu'il essayait de cicatriser en pointant sa propre baguette sur lui-même.
– Je ne sais pas, répondit Harry alors qu'une douleur nouvelle se répandait dans sa gorge.
– Décidément, vous ne n'avez jamais réponse à mes questions, grogna le maître des potions qui lui jetait un nouveau sort de diagnostic.
Harry, submergé par une nouvelle vague de douleur qui le fit s'arquer sur le sol froid, ne put s'empêcher de sourire. Son parrain avait eu raison : il préférait mille fois les remarques de son professeur que le silence mordant de leur absence.
Acceptant la fin de son combat, capitulant face aux émotions protectrices de son professeur et soulagé de s'abandonner au lien qui le liait à la terreur des cachots, Harry sombra dans les ténèbres d'un rêve réparateur.
Désolée pour le léger retard de publication et le repport des réponses aux reviews. Dans le meilleur des cas, à jeudi prochain !
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