Dès qu'elle en eut l'occasion, après avoir mis de l'ordre dans ses dossiers, Regina quitta le tribunal et sauta dans le premier taxi qui croisa son chemin pour se rendre sur le lieu où travaillait l'adolescente hospitalisée. La devanture était assez banale alors qu'à l'intérieur, la décoration était plutôt moderne.

« Bienvenue Madame, est-ce que vous avez rendez-vous ? » Demanda poliment la réceptionniste.

« Je suis juge au tribunal, vous connaissez une dénommée Ruby Lucas ? » Fit-elle en lui montrant son badge.

La jeune femme qui l'avait accueilli était en réalité la patronne du salon de coiffure, elle fronça des sourcils en entendant le nom d'une de ses employées et lui demanda de patienter quelques minutes sur le côté. Elle accueillit une cliente qui venait d'entrer dans le salon, lui demanda si elle avait une idée de ce qu'elle désirait faire et l'entraina jusqu'à l'un des fauteuils où elle lui confia un classeur d'image – pour lui permettre de faire son choix – en lui assurant qu'une des filles allaient bientôt venir pour s'occuper d'elle.

Elle annonça qu'elle prenait quelques minutes de pause et choisit l'une des travailleuses pour la remplacer pendant son absence. Déposant son tablier portant le nom du salon de coiffure, elle entraina la brune dans la pièce de repos et lui proposa une boisson chaude. Assise face à face, de chaque côté de la table, la juge lui expliqua brièvement la situation, sans rentrer dans les détails.

« De la maltraitance ? J'avoue que notre charge de travail est plus importante que dans les autres salons de coiffure mais on ne l'a jamais frappé. Elle vous a dit ça ? Elle vous a dit qu'on l'avait frappé ? » Souffla la jeune femme, inquiète.

« Pas du tout, je vérifie simplement les faits. Comment est-elle, dans son travail au salon ? »

« Je devais constamment avoir un œil sur elle. Elle faisait très souvent des erreurs et elle partait sans ma permission. Il y a même une fois où elle n'est pas venue. Elle avait de mauvaise critique des clients sur internet, c'était aussi tendu au salon à cause d'elle. »

« A quelle heure arrive-t-elle et part-elle du travail ? »

« Ça dépend principalement de l'équipe qui s'occupe du matin et de l'après-midi. Comme elle est mineur, on applique la Loi donc elle ne travaille pas plus de sept heures par jour. »

« Vous en êtes bien certaine ? » Fit Regina, les bras croisés sur sa poitrine.

« Evidemment, vous voulez voir nos caméras de surveillance ? »

Prolongeant la discussion un peu plus longtemps, elle comprit qu'elle ne pourrait absolument rien tirer de ce côté-là puisque, effectivement, tout était en ordre. Pour ne pas faire perdre plus de temps que nécessaire à la patronne, elle la libéra, la remercia de son aide et quitta le salon en se posant encore plus de question que lorsqu'elle était arrivée.

Elle avança lentement dans la rue, se demandant sous quel angle prendre le problème. L'adolescente n'avait pratiquement plus aucun contact avec sa famille, elle n'avait pas vu ses anciens amis depuis un moment et le problème ne se trouvait pas non plus sur son lieu de travail. Que lui était-il donc arrivé ?

« Madame ! Attendez ! S'il vous plait, attendez ! »

S'arrêtant dans sa marche, la brune tourna sur elle-même pour tomber nez à nez avec une jeune femme qui portait le tablier du salon par-dessus une tenue similaire aux autres employées.

« Madame... J'aurais quelque chose à vous dire... Il y a ce type bizarre qui est venu rendre visite à Ruby à plusieurs reprises. Je ne sais pas s'il la frappait mais je l'ai vu plusieurs fois avec des bleus sur le visage. Toutes les absences qu'elle a eues, c'était à cause de lui. J'ai interverti mon emploi du temps avec elle quand elle était mal en point parce qu'elle avait été frappée très fort. Il est plus âgé qu'elle, beaucoup plus, on dirait... Enfin... Je ne sais pas... Je ne sais pas si je devrais vous dire ça mais je crois qu'il la force à se prostituer. »

Assise à l'arrière de son taxi, la juge n'arrivait pas à se sortir de la tête les mots qu'avaient prononcés la coiffeuse. Ruby serait donc, elle aussi, retombée dans ses travers ? Quelque chose dans cette histoire n'allait pas.

« Excusez-moi, oubliez le tribunal, nous allons faire demi-tour. S'il vous plait, pouvez-vous me conduire à l'hôpital ? »

« Pas de soucis. » Lança simplement l'homme en modifiant l'adresse sur son boitier de localisation.

Changeant de direction dès qu'il put se glisser dans la bonne file, il rebroussa chemin et la déposa rapidement à l'endroit demandé. La jeune femme fit un détour par l'accueil afin de savoir dans quelle chambre avait été déplacée l'adolescente puis, tout en s'y dirigeant, elle appela Scarlett pour lui demander d'effectuer quelques recherches sur Ruby, notamment pour vérifier si elle avait été impliquée dans des affaire de crime sexuel depuis sa libération.

D'un pas rapide, elle traversa les différents couloirs pour se rendre jusqu'à la chambre qu'elle découvrit complètement vide. Etonnée, elle continua d'avancer jusqu'à la trouver, au détour d'un couloir, assise dans un fauteuil roulant.

« C'est fou ça ! Combien de fois est-ce qu'il va falloir que je vous le répète ? Personne ne m'a battu, je me suis fait ça toute seule en tombant. »

« C'est complètement absurde. Si ce n'était qu'une chute, pourquoi être venue jusqu'au tribunal ? Comment peut-on se blesser ainsi en tombant. »

« Je vous en prie, ne cherchez pas à comprendre. Restez, en dehors de ça. » Marmonna Ruby qui était, visiblement, épuisée.

« Je peux savoir qui est cet homme ? On m'a dit que ce n'était pas la première fois qu'il vous frappait. »

« Vous avez fait une enquête sur moi ? »

« Exactement. Vous n'avez qu'un mot à dire, sinon, je peux aussi vous renvoyer en centre éducatif fermé dans l'heure. » Informa Regina en lui montrant un document signé et daté attestant qu'elle n'avait pas respectée plusieurs conditions de sa liberté.

« Ruby. Tu étais donc là, est-ce que ça va ? Excusez-moi mais... qui êtes-vous ? » Lança soudainement une personne âgée en entrant dans le couloir.

« Regina Mills, je suis juge au tribunal pour mineur. Vous êtes la grand-mère de Ruby ? »

« Oh mon dieu, comment faire ? J'ai tellement honte, je ne savais pas que vous veniez. Ma pauvre petite Ruby... Pardonnez-moi, je manque à mes devoirs. J'aurais dû vous offrir quelques choses à boire, je suis désolé. »

« Ce n'est pas grave Madame, je m'appétais à partir. Quant aux blessures de Ruby... »

« Oh oui, elle est encore tombée. La pauvre, c'est un problème, elle a un corps qui est si frêle et elle est tellement maladroite. »

« Comment ? » S'exclama la brune, les sourcils froncés.

« Son corps est très fragile, ça lui arrive très souvent de tomber. Pas vrai ma chérie, tu lui as dit ? »

L'adolescente, les yeux honteusement baissés vers le sol, n'osa pas dire le moindre mot et se contenta d'hocher la tête de haut en bas. La juge se doutait bien que quelque chose se tramait mais, à présent, elle était persuadée que la grand-mère jouait un rôle, plus ou moins important, dans toute cette situation - sa tentative de mensonge était vraiment pitoyable ce qui lui arracha un soupire d'agacement.

« Madame, ce que j'aimerais... »

« Oh mon Dieu, mais qu'est-ce que je fais ? L'infirmière m'a dit qu'elle voulait voir Ruby, on va devoir y aller. Je suis vraiment désolée, vraiment désolée, veuillez m'excuser. Je suis désolée, je suis sincèrement désolée Madame. »

Regina n'eut pas le temps de dire quoi que ce soit que la vieille dame attrapa le fauteuil roulant pour le pousser, aussi vite que possible, aussi loin que possible. Elle avait le comportement typique de quelqu'un qui tentait de fuir après avoir menti à une personne dépositaire de l'autorité. Que diable se passait-il dans cette famille ? Qui donc Ruby tentait-elle de protéger ? Ce n'était tout de même pas sa grand-mère qui lui avait infligé de telles blessures ?

Au vu du comportement de la vieille dame, de la peur présente dans les yeux de Ruby, elle était pratiquement certaine d'avoir compris ce qui se passait réellement mais un détail ne rentrait pas dans le puzzle. Si l'adolescente était maltraitée par sa grand-mère, qui était donc l'homme violent dont lui avait parlée la coiffeuse ?

Bien sûr, Granny avait lamentablement menti, elle n'avait jamais croisé d'infirmière. Elle voulait juste éloigner sa petite fille pour la protéger, protéger leur secret et leur famille. Pour cela, elle avait tout simplement ramené l'adolescente dans sa chambre en espérant que la femme s'en aille sans faire plus d'histoire. Elle avait alors aidé la brune à se réinstaller dans son lit avant de lui donner un gobelet d'eau fraiche.

« On ira où quand je sortirais de là ? Ce sale type doit certainement être en train de nous chercher en ce moment. » Marmonna Ruby, les yeux dans le vide.

« Tu t'entends parler ? Ce que tu peux être dure avec lui. »

« J'en ai marre de rester dans cette ville. Quitte à s'enfuir autant se tirer le plus loin possible. Est-ce que tu as de la peine pour moi ? Je te signale que c'est à cause de lui si je suis là. »

« Je me sens mal, je me sens si mal que j'ai une boule dans mon ventre et que mon cœur est déchiré. Mais Ruby, ma chérie, c'est mon fils. Il faut que tu prennes sur toi, il faut que tu le comprennes. Ce n'est pas sa faute s'il est comme ça, c'est un pauvre garçon. Tu dois lui pardonner Ruby. » Soupira sa grand-mère, en larme.

L'adolescente hocha doucement la tête de haut en bas et lui tourna le dos, une larme solitaire roula le long de sa joue et elle tira la couverture sur sa tête pour sangloter silencieusement sans que personne n'en ait conscience. Elle n'était justement plus en capacité de supporter quoi que ce soit, ni ses cris, ni ces coups.

Après avoir quitté l'hôpital, la juge passa quelque coup de téléphone afin d'avoir les informations nécessaires puis elle s'empressa de rejoindre la maison de repos en question. Les heures de visites étaient dépassées depuis un moment mais elle tenta tout de même le coup en montrant sa carte de juge ce qui lui permit d'obtenir le numéro de chambre du patient.

Grimpant à l'étage, elle n'eut aucun mal à trouver la pièce que l'on venait de lui désigner. En veillant à faire le moins de bruit possible malgré ses hauts talons, elle s'aventura dans la chambre où se trouvait plusieurs hommes, 5 au total, tous en train de dormir. Jetant un coup d'œil aux dossiers accrochés à leur lit, elle avança jusqu'à trouver le nom de celui qu'elle cherchait.

« Excusez-moi, est-ce que je peux vous aider ? » Demanda tout bas une aide-soignante.

Pour ne pas troubler le sommeil des malades, elles quittèrent toutes les deux la pièce pour rejoindre une petite salle allouée aux infirmières. Au calme, elles purent discuter sans se soucier des patients qui se reposaient.

« Nous sommes là et nous passons toutes nos journées auprès de ces personnes âgées. Ce n'est pas évident à gérer, c'est dur de savoir ce qui se passe vraiment dans leur famille. Je sais ce que fait leur fils et combien il y a de bouche à nourrir mais, à part ça, c'est très difficile d'en apprendre plus. Vous êtes ici au sujet de leur petite-fille, c'est ça ? »

« Oui. » Répondit simplement la brune.

« Vous croyez que, de nos jours, il y a encore beaucoup d'enfants qui se soucient de leurs grands-parents malades ? Ça saute aux yeux. Elle a changé du jour au lendemain, elle s'est teint les cheveux en rouge, elle fumait des cigarettes, elle se mettait à crier sur ses grands-parents, elle était très dure avec eux. Elle est terriblement mal élevée, je n'avais jamais vu quelqu'un comme elle avant. » Confia la femme.

« Il y a quelque chose derrière tout ça. Si c'était vraiment une mauvaise personne, elle ne viendrait même pas les voir à l'hôpital et surtout, elle n'aurait pas pris le soin de faire une coupe de cheveux à son grand-père. Vous me dites que Ruby vient tous les jours ? »

« Oui, tous les jours, sans exception. »

« Je me demandais pourquoi elle rentrait si tard alors qu'elle ne travaillait que sept heures par jours. Je crois que j'ai trouvé ma réponse. Et les parents de Ruby ? Vous savez quelque chose sur eux ? »

« Bien sûr ! Je sais des choses, tout le monde à l'hôpital est au courant pour son père. Il est violent et a un sale caractère. Il fait du grabuge à chaque fois qu'il vient ici, les frais d'hôpitaux de ses parents sont payés grâce aux aides de l'Etat et lui, il essaye de voler leur argent. Il leur laisse qu'un minimum pour vivre, c'est dégueulasse. »

« Je croyais qu'il n'avait plus de contact avec eux. »

« Eh bah non, ils se voient bien. D'ailleurs, Ruby déteste qu'on lui pose des questions sur son père, elle se met en colère et hurle sur tout le monde quand ça arrive. »

« Bon sang, c'était donc son père. » Souffla la juge qui voyait, enfin, la dernière pièce du puzzle entrant parfaitement à sa place.

Son téléphone se mit à vibrer dans sa poche et elle s'excusa auprès de l'aide-soignante avant de sortir. Le nom de l'inspecteur, qu'elle avait enregistré en cas de besoin après leur rencontre à l'hôpital, s'afficha ce qui la fit froncer des sourcils.

« Oui, je vous écoute ? »

« Graham Humbert, police des mœurs et des mineurs. Vous savez si Ruby Lucas a été licenciée ? »

« Pourquoi est-ce que vous me demandez ça ? »

« Parce que son père vient de débarquer au commissariat. Il veut déposer une plainte en disant qu'elle s'est enfuie du domicile. » Informa l'inspecteur.

« Quoi ? Qu'est-ce que vous allez faire ? »

« En temps normal, on envoie une patrouille à la recherche dès qu'on nous signale une fugue mais là, j'ai senti un truc bizarre. J'ai l'habitude et ce gars-là n'a pas un comportement normal. »

« Lucas Ruby est victime de violence domestique, c'est son père l'agresseur. Tenez-le éloigné d'elle, il ne doit surtout pas savoir où elle est. Dites-lui que tout est noté et que vous allez vous en occuper. » Lâcha-t-elle en récupérant ses affaires pour quitter la maison de repos au plus vite.