Playlist du chapitre : « Skyloft » dans The Legend of Zelda : Skyward sword, et assez étrangement « Be firm, my soul » dans Joseph and his Brethren, de Haendel (même si c'est le moment de l'oratorio où Joseph est en prison, c'est ça que j'ai écouté en boucle), et enfin, « The legend of Ashitaka » dans Princesse Mononoke de Joe Hisaishi


Les sept années d'abondance s'achevaient, sept années de bonheur pour Joseph. Le pays avait prospéré comme jamais, les champs avaient plus produit en sept ans qu'ils ne produisaient habituellement en trente, si bien que les greniers royaux tout juste construits, dans lesquels on avait entassé le cinquième de chaque récolte, s'étaient avérés à peine suffisants. Du reste, les grands domaines, suivant la coutume, avaient amassé un stock conséquent de blé. Il estimait que si l'on rationnait le grain comme il l'avait prévu, on passerait la famine sans trop de pertes.

Il avait parfois l'impression que ces sept années étaient passées sans qu'il les voie filer, et pourtant, il avait le sentiment qu'une vie s'était écoulée depuis qu'il avait quitté la prison pour interpréter les rêves de Pharaon. Il s'était certainement imposé à la cour, et avait gagné le respect de tous. Bien sûr, personne ne l'avait jamais ouvertement défié, c'eut été défier Pharaon lui-même, mais il avait perçu à ses débuts la méfiance voire le mépris d'un certain nombre de nobles qui avaient vu d'un mauvais œil qu'un étranger bénéficie d'une ascension si rapide. Désormais, rares étaient ceux hors de son cercle proche qui se souvenaient de l'esclave hébreu qu'on avait tiré de prison pour interpréter les rêves de Pharaon. Quant aux critiques, si certains en avaient, ils les gardaient pour eux, à en croire ce que ses serviteurs rapportaient. Il demeurait l'ami intime et le proche conseiller de Pharaon, qui le couvrait d'honneurs, et ses fils étaient les compagnons de jeux du plus jeune prince, qui avait le même âge qu'Ephraïm. Deux fois encore, Joseph avait tenu compagnie à son ami en attendant une naissance, et ils avaient devisé sur leur incapacité à se tenir éloignés du lit de leurs épouses respectives.

Dans sa propre maison, les choses changeaient, doucement. Asenath, à 32 ans, était plus belle que jamais, épanouie dans son rôle de maîtresse, d'épouse et de mère. Manassé et Ephraïm grandissaient comme de jeunes arbres, chaque jour plus forts et plus curieux. Contre toute attente, et malgré les préventions de la sage-femme, une petite fille avait encore agrandi leur foyer deux ans avant la première année de sécheresse. Joseph avait cru mourir d'inquiétude durant cette grossesse, mais la naissance s'était étonnamment bien passée, et Asenath, ravie, avait baptisé l'enfant Néheteni[1], car elle avait longtemps désiré une fille. De l'avis parfaitement subjectif de Joseph, la petite promettait d'être aussi belle que sa mère, et bien qu'elle n'ait que deux ans, elle faisait déjà preuve d'un caractère bien trempé qui amusait terriblement son père. Il ne doutait pas qu'elle ferait des ravages dans les cœurs des jeunes nobles de la cour quand viendrait l'heure de lui trouver un mari.

La maison avait connu des deuils, bien sûr. Nani, qui avait alors près de 70 ans, était morte paisiblement dans son sommeil l'année précédente après une vieillesse plutôt favorisée : Joseph avait insisté dans ses dernières années pour qu'elle s'installe dans une confortable maisonnette de son domaine avec une servante. Bekh, qui approchait des soixante ans, avait demandé la permission de se retirer après une pneumonie durant la sixième année d'abondance, et, toujours grand buveur, était mort peu de temps après Nani. Joseph avait pour chacun d'eux observé le jeûne rituel de quatre jours : il estimait que ce n'était pas sacrifier à d'autres dieux que le Sien que de marquer son respect pour ceux qui lui avaient toujours accordé leur estime, leur respect et leur loyauté.

Putiphar, à 70 ans passés, se faisait bien vieux : il boitait de plus en plus, et s'essoufflait rapidement. Le jugeant désormais trop âgé pour demeurer seul dans sa grande maison, Joseph, soutenu par Asenath, l'avait convaincu de venir vivre chez eux après la dernière crue: après tout, la plupart des servantes avaient suivi Asenath quand elle s'était mariée, et il ne restait avec le vieil homme que quelques serviteurs vieillissants. Même si Joseph venait souvent le visiter avec sa famille, il se faisait du souci pour son père adoptif. Du reste, avec la famine qui approchait, mieux valait une famille de six personnes que deux foyers plus petits. Putiphar s'était laissé convaincre, un peu à regret : c'était une épreuve à son âge de quitter la maison qui l'avait vu naître, mais il convenait qu'il était mieux entouré de ses proches. Les enfants, qui appelaient le vieil homme « grand-père », étaient ravis : il faut dire que Putiphar était souvent plus disponible que leur père pour répondre à leurs incessantes questions, et il faisait preuve d'une indécrottable indulgence à l'égard de leurs plaisanteries.


La première année de famine passa sans incident notable. Grâce aux réserves des domaines privés, on distribua assez peu de grains cette année-là. Grâce à différents travaux de retenues d'eau et d'étangs qu'on avait fait les années précédentes, on parvint même à garder cette année-là un semblant d'agriculture : les terres demeuraient encore vertes aux abords immédiats du fleuve, qui gardait d'ailleurs un débit respectable, si l'on exceptait la quasi-absence de crue cette année-là. Les années suivantes seraient sans doute plus difficiles, mais les réserves garantissaient qu'en rationnant dès maintenant, le peuple ne mourrait pas de faim. Il y avait même un petit surplus qu'on pourrait vendre aux étrangers.

La deuxième mauvaise récolte commença, et l'on vit affluer près des entrepôts le peuple, à qui on redistribuait le grain. Joseph ne supervisait pas lui-même directement la distribution du grain – il y avait des gardes et des scribes pour cela – mais il tenait à être informé des chiffres, et il se réservait les décisions particulières, essentiellement la vente de blé aux étrangers : on ne pouvait vendre que le surplus, et comme il n'y avait pas tant de surplus, il estimait injuste de faire peser le poids de ces arbitrages sur ses subordonnés.

Il vaquait à ses occupations quand on vint le prévenir qu'une affaire requérait son attention : un groupe d'étrangers souhaitait acheter du grain. Joseph fit signe qu'il arrivait, et ordonna d'aller chercher un interprète. Il parlait presque couramment quatre langues – il avait triomphé du minoen – et en comprenait plus ou moins une demi-douzaine d'autres, mais en contexte officiel, il trouvait plus commode de faire appel à des interprètes: outre que cela lui de garder une certaine distance avec ses interlocuteurs, il se laissait ainsi du temps pour réfléchir. Il avait d'ailleurs fait de l'apprentissage d'une langue étrangère une obligation pour les scribes travaillant directement sous ses ordres, afin de n'être jamais pris au dépourvu.

Il se rendit dans la petite salle où l'on faisait patienter les étrangers tandis qu'Hotep lui résumait la situation : les hommes s'étaient présentés comme dix frères, venus de Canaan acheter du grain pour leur famille. Joseph se raidit. Ce devait être une coïncidence. Mais Hotep, sans voir son trouble, continuait : puisqu'ils venaient de Canaan, fallait-il vraiment faire venir Bata, le seul scribe du bureau qui parlait cananéen ? Après tout, Safnath-Panéah parlait mieux cette langue que le jeune scribe, ajouta Hotep, qui faisait partie des rares à se souvenir des origines de son maître et savait pertinemment que c'était dans cette langue qu'il parlait à ses enfants.

Joseph hésita un instant avant de réaffirmer son ordre. Cela ferait un bon exercice pour son jeune scribe. Hotep obéit sans discuter et alla chercher Bata tandis que Joseph observait discrètement les étrangers, dissimulé derrière un rideau. Il sentit son cœur tomber dans sa poitrine, son souffle s'accélérer, et des larmes s'accumuler dans ses yeux. C'étaient eux. C'étaient eux dont les visages hantaient ses cauchemars depuis plus de vingt ans, eux à cause de qui il avait appris que le nom du monde est souffrance. Oh, ils avaient vieilli, bien sûr : les plus âgés grisonnaient déjà sérieusement, ils portaient tous des rides qu'ils n'avaient pas eu vingt ans plus tôt, et ils étaient tous marqués par l'âge. Mais ils avaient moins changé que lui, et étaient somme toute très reconnaissables.

Bata arriva sur ses entrefaites, et Joseph prit une grande inspiration pour cacher son trouble. Il rappela au jeune homme ses consignes et passa enfin le rideau. Les hommes en le voyant arriver se prosternèrent immédiatement à ses pieds, et en un éclair, Joseph revit les rêves qu'il avait eu tout jeune homme. Le Seigneur avait décidemment un sens très particulier de l'ironie. Enfilant son masque impassible de vice-roi, incarnation de la puissance d'Egypte, il dit à Bata de leur ordonner de se relever, ce qu'ils firent. Manifestement, ils ne l'avaient pas reconnu. Ce n'était guère étonnant : le vice-roi d'Egypte n'avait pas grand-chose à voir avec l'adolescent qu'il avait été. Cela ne l'empêcha pas de ressentir un pincement au cœur.

- Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? demanda-t-il, plus pour se donner une contenance que pour la réponse qu'il connaissait déjà.

Les hommes répondirent qu'ils étaient dix frères, venus de Canaan acheter du blé pour eux et leur famille. Leur famille ? les pressa Joseph. Leur vieux père, répondirent-ils, était resté au pays avec leur plus jeune frère ainsi que leurs femmes et leurs enfants. Un douzième frère, ajoutèrent-ils, n'était plus avec eux. Joseph retint un rictus.

Ainsi, ils avaient dit qu'il était mort. Ce n'était pas une surprise, bien sûr. Qu'auraient-ils pu dire d'autre à leur père quand il avait disparu ? Certainement, ils avaient raconté qu'il avait été tué par une bête sauvage. Et ils affirmaient que leur père était parvenu à engendrer un fils supplémentaire. Ne pas se laisser submerger par la colère lui couta un effort. Il réfléchit rapidement. Il brûlait de se venger d'eux et du mal qu'ils lui avaient fait, et s'il s'était écouté, il aurait ordonné sur le champ qu'on les exécute. Il se retint. Sa longue expérience du pouvoir lui avait appris que ce genre de décision ne se prend pas à la légère, et ils avaient dit que leur père était toujours en vie : il ne pouvait pas laisser passer cette chance. Mais enfin il ne pouvait tout de même pas les laisser partir comme ça ! Devait-il se faire reconnaître ? leur pardonner ? Il n'en avait pas envie. Il devait trouver un moyen de les retenir le temps de décider quoi faire d'eux.

- Je ne vous crois pas. Vous êtes des espions, venus reconnaître les faiblesse d'Egypte pour revenir plus tard la piller, prétendit-il, utilisant la première excuse qui lui passait par la tête. Qui vous a envoyé ?

- Mais personne, seigneur, protesta celui qui semblait le porte-parole du groupe. Je jure sur la tête de mon père que nous disons la vérité : nous sommes frères, et nous sommes venus acheter du blé pour nous nourrir, nous et nos familles.

Joseph les fixa un instant, impassible. Il s'étonna brièvement que son regard ne leur fasse pas davantage perdre leurs moyens, avant de se rappeler que c'était les Egyptiens qui étaient mal à l'aise face à ses yeux bleus. C'était un trait plus commun en Canaan, un trait qu'il partageait d'ailleurs avec sa propre mère. Il devait prendre une décision maintenant. Mais il ne pouvait, ne voulait pas leur pardonner. Pas comme ça. Pas sans leur faire payer.

- Je maintiens ce que je dis, répéta Joseph, avec l'assurance glaciale qu'il employait quand on contestait ses ordres. Vous êtes des espions, venus découvrir les points faibles du pays.

Bata lui jeta un regard incertain avant de traduire, suscitant de nouvelles protestations des Cananéens. Joseph leva une main qui suscita immédiatement le silence.

- Si vraiment vous n'êtes pas des espions, prouvez-le. Choisissez l'un d'entre vous qui rentrera au pays, et reviendra avec votre jeune frère. En attendant, les autres resteront ici en prison.

Les exclamations fusèrent sitôt que Bata eut fini de traduire.

- Un homme seul dans le désert irait à la mort.

- Notre père ne voudra jamais ! Benjamin est son fils préféré !

- Autant nous condamner à mort tout de suite, nous et nos familles !

- J'en ai assez entendu, déclara Joseph sans attendre. Qu'on les mène à la prison : ils ont trois jours pour choisir leur émissaire.

Il tourna les talons avant même que Bata ait fini de traduire et quitta la pièce, alors que les gardes emmenaient les Cananéens malgré leurs protestations. Il retourna dans son bureau, où il ordonna qu'on le laisse seul. Il se sentait glacé par la colère et la jalousie.

Benjamin, avait dit l'un des hommes, probablement Issachar. Jacob avait un nouveau fils favori, qui s'appelait Benjamin – Fils de ma main droite. Une rage sans nom l'envahit, une rancœur inédite. Il mourait d'envie de revenir sur l'ordre qu'il avait donné, de condamner ces hommes à mort sur le champ, de les vendre comme esclaves sans attendre, ou de les laisser croupir en prison jusqu'à la fin de la famine. Il se retint à nouveau. Bien sûr, personne en Egypte ne songerait à contester l'intuition du vice-roi, dont la clairvoyance exceptionnelle était connue de tous. Après tout, on avait déjà arrêté des espions sur son intuition l'année précédente, on avait trouvé sur eux des preuves irréfutables, et ils avaient été exécutés, bien sûr, quoique Joseph n'ait pris aucun plaisir à donner cet ordre. Il n'avait pas eu le choix, cependant : la survie du royaume était en jeu. Mais il ne pouvait pas faire exécuter les Cananéens : ce serait pécher devant le Seigneur, doublement, de les faire mettre à mort sur un motif fallacieux.

Il passa le reste de l'après-midi à ruminer, incapable de se concentrer. Il avait pensé leur être devenu parfaitement indifférent, il avait pensé qu'il ne leur en voulait plus, plus vraiment, plus personnellement. Sa vie était en Egypte, c'était là qu'il avait tout ce qui lui était cher, tout ce que son cœur avait toujours désiré : une place légitime et honorable, une famille, des amis fidèles qui l'estimaient pour lui-même. Il y avait des mois, des années, peut-être qu'il n'avait pas pensé à eux! Pourtant, en les revoyant, la douleur de son cœur s'était réveillée, aussi forte qu'au premier jour. Peu importe la vie qu'il s'était construite. Le nom du monde est souffrance, et il avait à nouveau 17 ans.

C'est d'humeur massacrante qu'il rentra chez lui, même s'il sentit une grande partie de sa colère s'évaporer en entendant les cris joyeux de ses enfants qui jouaient dans le jardin, insouciants. Il n'avait plus 17 ans, il était à sa place en Egypte, où il avait une épouse merveilleuse et trois beaux enfants. Il fit de son mieux pour participer à la conversation à table, et écouter attentivement alors que les garçons racontaient, très excités, ce qu'ils avaient appris à l'école durant la journée, modérés par Asenath et Putiphar. Il ne participa pas beaucoup quand ils s'agenouillèrent en famille pour la prière du soir avant que les nourrices des enfants ne viennent les mettre au lit.

C'est avec soulagement qu'il se retira enfin dans sa propre chambre où Asenath le rejoignit rapidement. Elle avait le visage déterminé, et il sentit qu'il n'échapperait pas à l'interrogatoire qui se préparait. Tout en lui appliquant la pommade qui gardait ses cicatrices souples et les empêchait de tirer, elle attaqua sans autre forme de procès.

- Est-ce que tu vas me dire ce qu'il s'est passé ?

- Rien, prétendit-il.

- Joseph, s'impatienta-t-elle, je sais quand tu as la tête des mauvais jours. Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Mais rien, te dis-je, répondit-il, agacé. Je suis seulement fatigué.

- Est-ce que ça a un rapport avec ces Cananéens qui sont venus acheter du grain ?

Joseph se retourna vivement, interloqué :

- Mais comment es-tu au courant de cela ?

- J'ai mes informateurs, répondit tranquillement son épouse. Mais j'ai donc raison, ce sont eux qui te tracassent. Qui est-ce ?

- Peu importe, répliqua Joseph avec mauvaise humeur. Ce sont des espions, ils ne sont pas importants.

Asenath lui adressa le regard désabusé qu'elle réservait aux garçons pour leur faire avouer leurs bêtises.

- Mon chéri, tu mens vraiment très mal, signala-t-elle en s'essuyant les mains sur un chiffon. Si ce n'était que des espions sans importance, tu serais peut-être préoccupé, mais pas de si mauvaise humeur.

- Je n'ai pas envie d'en parler, rétorqua-t-il en se redressant. Cela ne te regarde pas.

- Si ça ne me regarde pas, alors arrange-toi pour ne pas le ramener jusque dans notre lit, répliqua-t-elle sèchement. En revanche, si cela te met de mauvaise humeur, si cela menace l'harmonie de notre maison, alors cela me regarde.

Il leva les yeux aux ciel, agacé par l'insistance de son épouse.

- Joseph, reprit-elle plus doucement, nous avons toujours pu tout nous dire, toi et moi. Tu es tracassé, je le vois bien. Dis-moi ce qui te mine avant de te faire dévorer par l'inquiétude.

Soudain épuisé, il mit sa tête entre ses mains alors que sa colère se muait en un immense chagrin. Il valait mieux céder tout de suite. Asenath était bien plus tenace que lui, et l'expérience lui avait appris qu'il n'aurait de toute façon pas la paix tant qu'elle n'aurait pas obtenu les réponses qu'elle voulait. L'expérience lui avait aussi appris qu'elle avait probablement raison, et qu'il surmonterait sans doute plus facilement son épreuve s'il la partageait avec elle, même s'il n'avait aucune envie de le reconnaître. Il prit une profonde inspiration, mais au lieu des mots, c'est un sanglot qu'il laissa échapper. Asenath s'assit près de lui, et lui caressa doucement l'épaule.

- Ce ne sont pas des espions, n'est-ce pas ? demanda-t-elle de la voix douce qu'elle utilisait pour aborder les sujets difficiles.

Il secoua la tête, incapable de parler.

- Et tu les connais, n'est-ce pas ? Ils sont du même pays que toi.

Il acquiesça, toujours en proie à ce terrible chagrin.

- Qu'est-ce qu'ils t'ont fait, Joseph ? interrogea-t-elle encore.

Il prit plusieurs grandes inspirations, tentant de maitriser les sanglots qui lui nouaient la gorge.

- Ce sont…, dit-il enfin d'une voix entrecoupée, ce sont mes frères.

- Tes frères ? s'écria-t-elle, surprise. Mais… Je croyais que tes frères étaient morts !

Il releva la tête, surpris à son tour.

- Morts ? Je n'ai jamais dit qu'ils étaient morts, pourquoi irais-tu croire cela ?

- Joseph, observa-t-elle, tu ne parles jamais de tes frères. Je ne suis même pas certaine de combien tu en as, et les rares fois où tu les mentionnes, tu t'arrêtes brusquement, comme si le souvenir était trop terrible. Je pensais que tes frères avaient été massacrés quand tu as été emmené comme esclave.

- Oh ! Je pensais que tu savais, que tu avais compris, reprit-il après un court silence. Mes frères, ils…

Il s'interrompit à nouveau, la gorge bloquée par un sanglot. Il se recroquevilla sur lui-même. Pourquoi était-il si difficile, si douloureux, même vingt ans après, de prononcer, de penser seulement ces mots ? Il inspira à nouveau profondément plusieurs fois avant de reprendre d'une voix minuscule, presqu'enfantine.

- J'avais 17 ans, et ils m'ont… ils m'ont vendu … comme esclave à une caravane qui passait, avoua-t-il entre deux sanglots.

- Tes frères t'ont vendu comme esclave ? répéta-t-elle, horrifiée.

Il hocha la tête.

- Mais… pourquoi ?

- Je ne sais pas.

Il se reprit tout de suite

- Non, ce n'est pas vrai. Je sais très bien pourquoi. J'étais arrogant, et trop gâté. Je savais que j'étais le préféré de mon père, je me croyais meilleur que les autres, et j'avais tendance à rapporter à mon père tout ce que faisaient mes frères.

Il soupira et haussa les épaules.

- Mes frères se sont mis à me détester, ce qui est naturel, je suppose. Mais est-ce que c'était une raison pour me vendre comme du bétail ? pour vouloir ma mort ? s'emporta-t-il soudain. Tu sais pourquoi ils ne m'ont pas tué ? Parce qu'ils ne voulaient pas que mon sang retombe sur leurs têtes, conclut-il avec amertume.

Il remit sa tête entre ses genoux.

- Je suis désolée, mon amour, répondit doucement Asenath. Je l'ignorais. Et maintenant, ils veulent que tu leur vendes du blé ?

- Oui, confirma son époux.

- Ils t'ont reconnu ?

- Je ne crois pas, répondit-il. Et… je ne pensais pas que ce serait si douloureux, qu'ils ne me reconnaissent pas. Je croyais que je leur avais pardonné, je pensais que j'étais en paix avec ce qu'ils m'ont fait, mais ce n'est pas vrai. Je leur en veux toujours autant. J'avais seulement oublié à quel point. Et par-dessus le marché, je viens d'apprendre que j'ai encore un frère ! Tu te rends compte ?

- Où sont-ils à présent ? demanda Asenath.

- A la prison. J'ai cité la première excuse qui me passait par la tête pour les faire enfermer, et je leur ai donné trois jours pour décider lequel ira chercher notre plus jeune frère au pays.

- Bien, déclara férocement la jeune femme.

Cela qui lui valut un regard surpris de son mari : il se serait attendu à ce qu'elle lui prêche le pardon.

- J'ose croire que je t'ai rendu plutôt heureux ces huit dernières années, mais tu as énormément souffert pendant 13 ans, par leur faute. Il ne faudrait pas qu'ils s'en tirent sans conséquences. Mais est-ce que tu veux vraiment les garder en prison des mois ?

- Je ne sais pas, reconnut Joseph, pensif, en séchant ses larmes. Sur le moment, je n'ai pas vraiment réfléchi, mais c'était un mouvement de vengeance. Je crois que ce n'était pas une très bonne idée.

- Non, approuva-t-elle, comme tu dis souvent aux garçons, la vengeance ne résout rien. Mais ils ne peuvent pas non plus s'en tirer comme ça. Ecoute, pour ce soir, ne te tracasse pas davantage. Ils savent quel péché ils ont commis contre le Ciel et contre toi, et ils savent bien que Dieu prend parfois son temps, mais qu'Il rend justice aux innocents. Qu'ils dorment une nuit ou deux en prison ne me parait pas disproportionné. Après tout, tu y as bien passé six ans, toi, et pour un crime que tu n'avais même pas commis. La nuit porte conseil, tu y verras plus clair demain.

Elle avait raison, bien sûr, comme toujours, mais c'était plus facile à dire qu'à faire. En silence, il se lava le visage, et après avoir récité ses prières du soir, il s'allongea contre Asenath. Le sommeil fut long à venir, et quand enfin il s'endormit, ce fut pour être tourmenté de cauchemars, dans lesquels il revivait encore et encore ces jours terribles où ses frères l'avaient battu avant de le vendre aux Ismaélites, ces jours terribles où il avait traversé le désert, affamé et assoiffé, ces jours terribles où il avait appris que le nom du monde est souffrance.

Il se réveilla le lendemain affligé par une migraine lancinante. Ces migraines s'étaient faites rares au cours des ans : il n'en avait pratiquement pas eu durant ses années en prison, ce qui était heureux, et il n'en avait qu'une ou deux par an depuis sa nomination, qui l'immobilisaient rarement plus d'une demi-journée. Asenath, compatissante, pria Den de le veiller, et envoya les enfants, qui n'avaient pas école ce jour-là, jouer dans une autre partie de la maison, en attendant que la douleur passe. Il n'y avait pas grand-chose d'autre à faire. Joseph parvint enfin à se lever en début d'après-midi, mais s'il avait appris une chose au fil des ans, c'est qu'il n'y avait pas de mal à prendre une journée de repos s'il était malade : il était de toute façon trop moulu pour valoir quoi que ce soit. Plutôt que se tracasser pour les tâches qu'il n'accomplirait pas ce jour-là – Hotep était de toute façon habilité à traiter les urgences et à présenter le rapport quotidien sur l'état des Deux Égyptes à Pharaon en son absence – il alla se promener dans le jardin, qui demeurait assez agréable malgré la sécheresse.

Il s'assit sur un banc sous un arbre, et réfléchit. Qu'allait-il faire de ses frères ? Il regrettait déjà d'avoir impliqué son cadet dans cette histoire. Le pauvre n'avait certainement rien demandé. Qu'allait-il faire de ses frères ? La question tournait dans sa tête sans qu'il y trouve de réponse. Perdu dans ses pensées, il n'entendit pas Putiphar s'approcher en claudiquant jusqu'à ce que celui-ci ne s'assoit près de lui. Le vieil homme ne marchait plus bien depuis des années, et se fatiguait vite, mais il gardait toute sa tête, et demeurait de très bon conseil.

- Tu es bien soucieux, mon grand, observa Putiphar.

Joseph se contenta de relever la tête et de soupirer.

- Asenath m'a touché un mot de votre conversation d'hier soir, j'espère que tu ne lui en voudras pas, reprit le vieil homme.

- Même si je lui en voulais, répondit Joseph d'une voix qui trahissait son amour pour sa femme, est-ce que ça changerait quoi que ce soit ?

Le vieil homme approuva d'un signe de tête.

- Tes frères, donc, dit Putiphar après un bref silence.

- Mes frères, acquiesça Joseph.

- Qu'est-ce qui te tracasse, précisément ? interrogea Putiphar.

- Ce n'est pas évident ? rétorqua Joseph avec mauvaise humeur.

- Ce qui est évident pour toi ne l'est pas forcément pour moi, remarqua finement Putiphar.

- D'accord, concéda-t-il. Je suis contrarié parce que… Je pensais ne plus jamais les voir, ne plus jamais avoir à me soucier d'eux, et maintenant, ils sont là, en mon pouvoir, et je ne sais pas quoi faire d'eux. Je pensais leur avoir pardonné ce qu'ils m'ont fait, mais les voir devant moi…

Il ne finit pas sa phrase, trop dérouté par la force de ce qu'il ressentait.

- En somme, tu es tourmenté parce que tu leur en veux, n'est-ce pas ?

- Mais c'est ça que je ne comprends pas ! Je ne devrais plus leur en vouloir ! Cette partie de ma vie est finie depuis si longtemps ! S'ils ne m'avaient pas vendu, je ne serais pas arrivé ici, je ne serais pas devenu l'homme que je suis, je ne t'aurais pas rencontré, je ne connaitrais pas Asenath, et mes enfants ne seraient jamais nés ! je suis heureux ici, plus heureux que si j'étais resté chez mon père. Alors pourquoi est-ce que je leur en veux autant qu'au premier jour ?

- Je crois au contraire que c'est très naturel. Tu n'es pas heureux parce qu'ils t'ont vendu, mais malgré cela, opposa Putiphar. Ce n'est parce qu'ils voulaient ton bien qu'ils t'ont vendu, et sans cela, tu n'aurais pas souffert tout ce que tu as souffert. Mais dis-moi, le jour où tu es revenu me pardonner, tu m'as dit que tu avais déjà perdu toute ta famille une fois sans espoir de les revoir, ni de te réconcilier avec tes frères. Tu voulais leur pardonner, ce jour-là, il me semble. Qu'est-ce qui a changé ?

- Je ne sais pas. Je ne sais plus, admit Joseph. A l'époque, je crois que j'avais fait mon deuil. C'était facile de pardonner, d'être noble, quand je pensais que je ne les verrais plus jamais. Je n'avais pas à penser à eux.

Il poussa un profond soupir.

- Je pensais que je leur étais devenu parfaitement indifférent, mais si ça avait été le cas, je pourrais parler de ce qu'ils m'ont fait sans état d'âme, je leur aurais vendu du blé sans sourciller, et qu'ils ne me reconnaissent pas ne me ferait ni chaud ni froid. Mais maintenant, parce que je suis intervenu, ils reviennent dans ma vie, et ils n'ont pas changé depuis ce jour où ils ont décidé de se débarrasser de moi. Je me rappelle soudain tout ce que j'ai souffert à cause d'eux, et… J'avais 17 ans, j'étais un gosse, bon sang ! comment ont-ils me faire ça?

- Tu m'as pourtant pardonné bien pire, observa Putiphar. Il s'en est fallu de si peu…

- C'est différent, l'interrompit Joseph.

- Vraiment ? Je ne t'ai pas réduit en esclavage, mais je t'y ai maintenu bien trop longtemps ; et eux ont envisagé de te tuer, mais moi, j'ai essayé, et bien failli réussir.

- Nous en avons déjà parlé, siffla Joseph entre ses dents. On ne va pas revenir dessus indéfiniment.

- Mais explique-moi : pourquoi m'as-tu pardonné si tu ne peux pas pardonner à tes frères ? insista Putiphar.

- Parce que…, hésita-t-il, parce que je savais que c'était une erreur. Je sais très bien pourquoi ils se sont débarrassés de moi, je sais que c'était prémédité, et je sais aussi que c'était disproportionné. Alors que toi… si j'avais fait ce dont Zuleika m'accusait, ta réaction aurait été juste et appropriée[2]. Tu as essentiellement agi sous le coup de la colère, et plus tard, quand tu as compris ton erreur, c'était évident que tu regrettais.

- Et tu penses qu'eux ne regrettent pas ?

- Je ne sais pas. Je ne peux pas savoir. Quand tu es venu me demander pardon en prison, je n'avais rien à te donner, rien à te prendre, et tu as pris le risque de venir me voir, alors que tu devais bien te douter que je n'allais pas bien te recevoir. Mes frères, en revanche… Ils ne m'ont même pas reconnu ! explosa-t-il. Ils m'ont effacé de leur mémoire, comme si …

Il étouffa un sanglot en songeant au jeune frère qui avait pris sa place de fils préféré de Jacob.

- Comme si je n'avais jamais existé, termina-t-il lamentablement. Et si je me fais reconnaître d'eux, ils imploreront mon pardon, parce que je suis puissant, et que je les tiens en mon pouvoir. Comment est-ce que je saurais si leur repentir est sincère ? Et ce sera encore pire, parce que je passerais ma vie à me demander s'ils m'aiment vraiment, ou s'ils me craignent seulement, et eux auront une raison de plus de me mépriser.

- Et pourtant, au fond de toi, tu veux leur pardonner, mon grand.

Joseph haussa les épaules.

- Je n'en sais rien.

- C'était une affirmation, pas une question. Tu m'as dit un jour que tu étais indifférent à Zuleika et au mal qu'elle t'a fait parce que tu n'avais jamais eu d'affection pour elle, et qu'au contraire, le mal que je t'ai fait était d'autant plus douloureux que tu m'aimes. Tes frères t'ont fait beaucoup de mal, mais tu les aimes toujours, n'est-ce pas ?

- Non, assura Joseph. Enfin, c'est compliqué : je ne me suis jamais bien entendu avec eux. Mon père Jacob me plaçait à part, j'étais objectivement un garçon insupportable, et j'ai au moins une fois dit des choses sur eux que j'aurais mieux fait de garder pour moi. Mon père aurait dû me corriger, ou un de mes frères aînés, mais… Ils ont préféré me détester et se débarrasser de moi, termina-t-il avec acidité.

- Joseph, tu vas devoir trouver une résolution, remarqua Putiphar. Je te connais, je sais bien que si tu ne voulais vraiment pas leur pardonner, ce qui serait parfaitement compréhensible, tu ne te poserais même pas la question de te faire reconnaître, et tu les aurais déjà renvoyés les mains vides. Je comprends que tu n'as pas envie de leur pardonner pour l'instant, mais tu ne seras pas capable de vivre indéfiniment avec ta rancœur, tu n'es pas fait pour cela. De toute façon, tu l'as dit, tu t'es mis dans une situation qui t'oblige à aller jusqu'au bout, désormais : à un moment ou à un autre, tu as devoir te faire reconnaître d'eux. Alors réfléchissons à ce que tu dois faire à présent. Tu m'as dit un jour que tout est grâce, et que tout arrive pour une raison. Je te le demande donc : quelle est la grâce de cette situation ? Pourquoi arrive-t-elle, et que dois-tu faire pour accomplir la volonté de ton Dieu ? demanda-t-il, reprenant la didactique qu'il employait lorsqu'il enseignait à Joseph ses devoirs d'intendant, près de vingt ans plus tôt.

- Je ne sais pas, dit Joseph de mauvaise grâce.

- Allons, mon grand, le réprimanda le vieil homme en lui donnant une légère claque sur le haut du crâne qui surprit Joseph davantage qu'elle ne lui fit mal, tu es plus brillant que ça !

- Je ne sais pas ! s'exclama le vice-roi en se frottant machinalement la tête. Je ne sais pas ce qu'Il veut ! J'ai le sentiment que tous les chemins sont bouchés ! Je leur en veux, j'ai envie de leur faire payer ce qu'ils m'ont fait, mais je ne peux pas les faire condamner à mort, je ne peux pas les laisser croupir indéfiniment en prison, ni les vendre comme esclaves. Je n'ai pas envie de laisser passer la possibilité de revoir mon père Jacob ! Je ne veux pas me révéler à mes frères sans être certain de leurs regrets, mais je ne peux pas non plus les renvoyer comme si de rien n'était, et surtout, je ne peux pas laisser mourir de faim mon père et le reste de la famille qui n'a rien à voir avec cette histoire !

- Bien, dit Putiphar, nous avançons. Sur toutes ces choses que tu as énumérées, ne vois-tu pas une chose que ton Dieu pourrait vouloir que tu accomplisses ?

- Je suppose que je peux sauver tout le monde de la famine, concéda Joseph d'un ton plus digne d'un adolescent boudeur que du second personnage de l'état.

- Très bien. Maintenant que tu as défini ton objectif, que dois-tu faire ?

Joseph soupira à nouveau et laissa passer un bref silence avant de répondre avec une certaine mauvaise volonté.

- J'avais déjà prévu d'en laisser partir un pour qu'il ramène mon plus jeune frère comme preuve de leur bonne foi. Je sais, je sais, c'était stupide d'impliquer le seul de mes frères que je ne connais pas et qui ne m'a strictement rien fait dans cette histoire, contra-t-il avant que Putiphar ne proteste, mais maintenant, à moins de me révéler, je ne peux pas revenir en arrière sur ce point. Je suppose que je peux envoyer du grain avec celui qui repartira.

- C'est une idée. Me permets-tu de te pointer un défaut dans ton plan ?

- Lequel ?

- Ton père. Comment crois-tu qu'il réagira s'il ne voit rentrer qu'un seul de ses fils, pour le voir repartir immédiatement avec le dernier ?

- Pas bien, probablement, concéda Joseph. Il ne se remettrait sans doute pas du choc. Que me conseilles-tu ?

- N'en garde qu'un seul comme otage, et renvoie les autres avec du grain. Tu laisses ainsi entendre que tu sais qu'ils ne sont pas des espions, sans pour autant te dédire complètement, et tu les mets davantage sur des chardons ardents : celui qui restera seul n'aura pas la consolation de ses frères, et les autres s'inquiéteront de son devenir tout le temps qu'ils seront absents.

- Et s'ils ne reviennent pas ?

- Tu penses qu'ils pourraient ne pas revenir ?

- Je ne sais pas, répondit le plus jeune, pensif. Mon père Jacob n'est pas connu pour traiter équitablement ses fils. Il m'a toujours favorisé parce que j'étais le fils de sa femme préférée. Il pourrait refuser de laisser partir mon jeune frère.

Il poussa un profond soupir.

- C'est un plan un peu bancal, non ? Et je ne sais même pas encore ce que je ferai quand ils reviendront.

- Tu peux toujours te faire reconnaître d'eux, mais je comprends que tu t'y refuses. En garder un en otage me paraît ta meilleure option. Pour le reste, tu as le temps de voir venir. Combien de temps prend la traversée du désert ?

- Deux mois, je pense, peut-être trois.

- Cela te laisse au moins une saison entière pour décider, alors.

Il n'était pas certain que ce plan élaboré avec Putiphar soit excellent, mais après avoir dormi dessus, il lui sembla que c'était sa moins mauvaise option, à moins que ses frères ne le reconnaissent avant. Il pria longuement ce matin-là et implora le secours du Seigneur. Il avait choisi cette coupe, et il devrait la boire jusqu'à la lie. Il se prépara comme à l'accoutumé, et donna ordre à son intendant de faire préparer un chargement de blé sur les réserves de son propre domaine. Il se rendit ensuite au palais pour accomplir ses devoirs quotidiens. Heureusement, Amenhotep ne lui parla pas des Cananéens. Soit il n'en avait pas entendu parler, soit – plus probablement – il estimait que son vice-roi savait ce qu'il faisait avec ces étrangers. Après tout, Pharaon se reposait complètement sur Safnath-Panéah en ce qui concernait les décisions triviales du royaume. Une fois ses devoirs les plus urgents accomplis, Joseph convoqua Bata, et ordonna qu'on lui amène les prisonniers. Ses frères, quand on les amena devant lui, n'avaient pas bonne mine, et Joseph retint un sourire narquois en songeant aux planches qui servaient de paillasses en prison. Ils avaient du reste l'air terrifié. Joseph avait soigneusement préparé ce qu'il voulait leur dire.

- Voici ce que vous devez faire si vous voulez garder la vie sauve, leur dit-il par Bata, car je crains Dieu. Si vous êtes de bonne foi, si vraiment vous n'êtes pas des espions, l'un de vous restera ici comme otage, tandis que les autres repartiront avec de quoi nourrir vos familles. Puis vous m'amènerez votre plus jeune frère, pour vérifier vos dires, et ainsi, vous ne serez pas mis à mort. Mais ne revenez pas, n'envisagez même pas de paraître devant moi sans votre jeune frère, ajouta-t-il, plus menaçant.

Le groupe éclata en chuchotements alors que les frères parlementaient entre eux. Bata demanda silencieusement s'il devait traduire les chuchotis, mais Joseph lui fit signe que non : après tout, il comprenait sans doute mieux que le jeune scribe ce qui se disait. Ce qu'il entendit le bouleversa au point qu'il sentit sa résolution vaciller.

- C'est à cause de Joseph que nous subissons cela, disait Dan.

- Oui, répondait Nephtali. Nous avons vu dans quelle détresse il se trouvait quand il nous suppliait, et nous ne l'avons pas écouté.

- Je vous l'avais bien dit, commentait amèrement Ruben. Je vous avais dit de ne pas commettre ce crime contre notre frère, et vous ne m'avez pas écouté.

- Oui, tu avais raison, approuvait Juda. Nous en payons aujourd'hui le prix.

Bouleversé, Joseph sortit de la pièce, sous le prétexte de laisser la fratrie se décider. Au moins, ses frères ne l'avaient pas oublié, et s'ils ne comprenaient pas pourquoi le vice-roi d'Egypte leur en voulait tant, ils prenaient leurs tourments pour la juste punition de leur méfait. Une part de lui était tentée d'arrêter cette imposture, de se faire reconnaître immédiatement, mais il ne pouvait pas encore être certain de leur repentir, et au risque d'être de mauvaise foi, il n'avait pas encore envie de leur pardonner, pas tout de suite, pas sans s'être un minimum vengé. Il n'était pas très fier du sentiment, mais c'était agréable de les savoir en son pouvoir. Du reste, ils devaient payer pour ce qu'ils lui avaient fait, et deux nuits en prison n'étaient pas une pénitence suffisante, se dit-il en durcissant son cœur. Il revint dans la pièce, et Juda, qui servait de porte-parole à ses frères, fit savoir qu'ils acceptaient ce marché : ils n'avaient guère le choix après tout. Joseph désigna alors l'otage qui resterait là et lui fit passer les chaînes.

Il avait longuement hésité quant à quel frère garder en otage. Il avait considéré Ruben un moment, mais il se souvenait que l'aîné de la fratrie avait été le seul à vaguement le défendre – c'est-à-dire qu'il avait suggéré qu'on le jette dans la citerne plutôt que le tuer, et il n'était pas là durant la vente en elle-même – et à, marginalement, tenter de le corriger à l'époque. Du reste, si un seul de ses frères était susceptible de le reconnaître, c'était sans doute Ruben. Il avait considéré Juda, qui avait suggéré de le vendre, mais Juda était le meneur du groupe, bien plus que Ruben, et le plus opiniâtre. Sans lui, il doutait de la capacité de ses autres frères à retrouver la maison, et à convaincre leur père de laisser partir le dernier de la fratrie. Il avait finalement porté son choix sur Siméon, essentiellement parce que durant toutes ces années, c'était la voix de Siméon qu'il avait entendu le tourmenter et lui rappeler que le nom du monde est souffrance, mais aussi, de manière plus pragmatique, parce que si sa mémoire le servait bien, Siméon était le plus à l'aise en langues de la fratrie, quoique loin derrière Joseph.

Une fois Siméon enchaîné, il laissa les autres charger le froment préparé par son intendant sur le chariot qu'ils avaient apporté avec eux avant de les chasser. Il ne mentionna aucunement la surprise qui les attendait quand ils ouvriraient leurs sacs. A Paneb, qui dirigeait toujours la prison, et qui avait escorté personnellement les prisonniers, il donna comme consigne de bien traiter l'otage – malgré son désir de vengeance, il ne tenait pas à ce que son frère meurt de mauvais traitements – mais lui interdit de lui parler de Joseph le Cananéen, pour l'heure du moins. Paneb était assez fin pour connecter lui-même les informations, et en tirer les conclusions.


[1] D'après Wikipédia, cela signifie « celle que j'avais demandée ». Je trouve ça joli, comme signification.

[2] Non. Putiphar avait des circonstances atténuantes, mais ce n'était ni juste, ni approprié


La Genèse ne mentionne pas explicitement d'autres enfants de Joseph que Manassé et Ephraïm, mais laisse entendre qu'il y en a eu d'autres, notamment après l'arrivée de Jacob en Egypte. Et comme les filles ne sont quasiment jamais mentionnées dans la Genèse, j'ai pris une petite liberté (parce que statistiquement, on ne va pas se mentir : sur cinq générations entre Abraham et les petit-fils de Jacob, et autant de gens, il y a forcément plus que deux filles qui sont nées). A l'origine, la petite devait s'appeler Néfertiti, mais les noms des parents de la reine Néfertiti sont connus, et ne ressemblent absolument pas à ceux de nos héros.