Chapitre 3


Alors que mon esprit est terriblement perdu. Mon esprit rationnel n'arrive plus à analyser ce qui m'entoure entre l'étrange lieu psychotique et les personnages bizarres et menaçants. Finalement, c'est un grondement qui me sort de ma torpeur. Mon estomac gronde. Peut-être le choc. Peut-être le vide qui m'habite depuis que tout a… déraillé. Mais même si je suis sous le choc, mes sens continuent de rester aux aguets. Et maintenant, mon odorat a pris le dessus. Ce que je sens, maintenant, c'est une odeur — une odeur grasse, presque écœurante, qui me donne envie et me retourne l'estomac à la fois. Je suis la trace invisible de cette senteur qui m'affame terriblement jusqu'à tomber sur une scène improbable.

J'arrive dans un quartier rempli de petits restaurants, brasseries et divers commerces alimentaires. Des terrasses sont mises en place et des menus sont mis en avant pour attirer les passants curieux. Je m'avance timidement d'un pas incertain, dans la rue en jetant un regard sur les ardoises de menus mais les différents intitulés me sont indifférents voire inconnus. Nous sommes près de la mer, d'après les odeurs marines et salées alors la majorité des plats devraient être à base de fruits de mer et de poissons. Pourtant, je ne remarque que des plats inconnus… En m'approchant d'une enseigne visiblement orientée dans les plats de mer, je commence à détailler un étrange banquet…


"Tartare de poulpe céleste aux algues fermentées"
"Carpaccio de méduse électrique marinée"
"Calamar des mers folles en tempura, sauce à l'encre"
"Soupe de coquilles chantantes du Calm Belt"
"Huîtres géantes des Bulles, servies avec mousse de corail rose"
"Bouillon de requin-clown à la racine de gorgone"


J'essaie d'imaginer à quoi peuvent ressembler les poissons dans ces plats. Mais mon imagination étant limitée à mes œuvres d'un autre temps, difficile d'arriver à quelque chose. Mon estomac crie famine de nouveau même si cela n'a pas l'air appétissant… Mais alors que j'étais en train de me décider, mon regard est attiré par une scène….

Assise à une une table de brasserie, au beau milieu d'une terrasse bondée, une jeune femme aux cheveux roses éclatants est en train de dévaster une montagne de pizzas. Elle enchaîne les bouchées avec une rapidité presque inhumaine, ses joues pleines, les doigts dégoulinants de sauce, les yeux mi-clos comme en transe. Personne ne semble oser l'interrompre. Autour d'elle, des clients évitent son regard et certains finissent leurs assiettes et désertent les lieux. D'autres la dévorent des yeux avec un mélange de fascination et de crainte. Autour d'elle, il y a des hommes tatoués, armés veillant sur elle, comme des grands frères. Ils sont de toutes tailles et les armes à leur ceinture ne m'inspirent guère. L'un d'entre eux joue avec une immense dague pour se récurer le dessous des ongles. Le groupe semble soudé et menaçant. Ça saute aux yeux même. Je reste figée dans la crainte d'être repérée et agressée par ces drôles de personnages.


Ce n'est pas réel. Ce n'est pas réel. Je suis dans un parc d'attractions qui a mal tourné, pensais-je.


Mais alors que je suis immobile, espérant être invisible. Mais mes calculs étaient pas bons : être immobile au milieu d'une foule en mouvement, c'était pas la chose à faire. Je suis remarquée par la femme aux longs cheveux roses pétant. Ses yeux violets se relèvent de sa divine pizza et me fixent avec une émotion indéchiffrable ; de la colère, de la haine, de la méfiance ? Un peu de tout. Elle relève la tête et me fixe. Longtemps. Ses yeux sont aussi vifs que sa mâchoire est rapide. Elle ralentit à peine sa cadence avant de s'adresser d'un ton sec à moi.

- T'as un problème ?!

Sa voix est rauque, sèche, mais pas forcément agressive. Juste… directe. Je me raidis alors que je cherche péniblement mes mots.

- Non. Non, pardon. Je… regardais juste. Par curiosité.

Mauvaise réponse vu le regard qu'elle me lance en retour. Elle me détaille de haut en bas. Mon blazer. Mes baskets immaculées. Mon air visiblement paumé et surtout de touriste.

- T'as pas une tête d'ici. T'es pas une chasseuse. T'es pas Marine non plus… Alors c'est quoi, ton délire ?

Je sens mes mains trembler légèrement sous la pression qui commence à monter. Trop d'yeux sur moi. Ces hommes se sont raidis quand la discussion a commencé. Certains ont mis les mains sur leurs armes, prêts à s'en servir. Des dizaines de regards se tournent vers moi. Des mains se rapprochent de la garde de sabres, des doigts effleurent des gâchettes. Alors que je n'ai que ma plume littéraire pour me défendre face à l'épée. Quelle ironie. Moi qui défends bec et ongle ma plume littéraire.

- Rien. Je suis juste de passage. Nouvelle. Je cherche juste mon chemin…

Elle me lance un regard suspicieux, puis se remet à manger avec autant d'énergie qu'un raz-de-marée. Entre deux mâchouillements de pizza, elle me jette un coup d'œil avant de s'adresser à moi de nouveau.

- Un conseil…. T'as l'air de quelqu'un qui pense trop. Ici, on ne survit pas en pensant. On bouge. Ou on crève.

Un rot sonore échappe à ses lèvres alors qu'elle s'essuie la bouche des morceaux de pizza. Les gens autour rient. Moi, je me crispe si bien que mes muscles deviennent douloureux. Mes pensées deviennent plus floues alors que je commence intérieurement à paniquer.


Quel enfer, pensais-je. Où est-ce que je suis tombé ?


Puis, sans me regarder, elle continue avec ces conseils miséricordieux :

- Si tu veux pas qu'on te marche dessus, apprends à marcher plus fort.

Je reste figée. Elle reprend tranquillement son repas, mais je sens que je suis toujours testée. Observée. Et moi, je suis toujours perdue. Sauf que maintenant, une pirate notoire vient de m'adresser la parole, et tout mon corps me hurle de ne pas faire de vague. Alors que je réfléchis à quoi faire, cette fille continue de m'épier.

- T'as pas pigé où t'étais, ou t'as juste décidé de mourir aujourd'hui ?

Elle se lève lentement de la chaise où elle trônait quelques secondes plus tôt, ses bottes claquent contre le bois de la terrasse. Elle s'approche de ma position, un peu nonchalante. Je m'oblige à respirer normalement…

- Je… Je ne veux de problème avec personne.

- Ouais, ça, c'est ce que les espions du Gouvernement disent aussi, grogne-t-elle en me toisant.

Elle plisse les yeux, méfiante et recule de quelques pas.

- T'es de la Marine ?!

Je secoue négativement la tête. De toute façon, j'imagine de qui elle parle.. J'imagine que cela doit être l'autorité locale qui fait la loi si elle les craint.

- Non. Je suis Archiviste…

Un silence. Franchement, même moi, je me trouve ridicule. Personne ne connaît mon job, j'ai l'habitude. Et maintenant que je suis dans un autre monde, ça va doubler… Elle fronce les sourcils, visiblement perplexe.

- Archiviste ? C'est un code ?

- C'est… un métier. Enfin… là d'où je viens.

Elle me fixe avec plus d'attention. Puis elle se met à tourner autour de moi, comme un prédateur curieux. Ses hommes ne bougent pas, mais ils observent. L'un d'eux, un grand gars à lunettes, ricane.

- Elle ne sait même pas où elle est, Bonney… Regarde-là… ! C'est sûrement une de ces choses précieuses… Une noble qui s'est perdu sur l'une des pires îles…. C'en est presque drôle héhéhé… Elle n'a même pas peur de toi… Ni de nous d'ailleurs !

Bonney ne rit pas. Ses yeux violets débordent d'une colère qu'elle semble refréner aussi fort qu'elle le peut. Mon instinct crie de m'échapper mais mon corps est bloqué par le stress.

- Tu ne sais pas qui je suis ?!

- Non. Désolée…

Son regard se durcit alors que je sens la sueur couler sur mon front. L'angoisse fait surface face à cette demeurée

- Tu fais semblant d'être inconsciente ou t'es vraiment une abrutie ?!

Je lève les yeux vers elle, tentant de ne pas reculer.

- Je vous assure que je n'ai aucune idée de qui vous êtes….

Un silence épais s'installe. Puis Bonney éclate de rire. Un rire franc, presque moqueur.

- Ah ouais, t'es sérieuse. Elle ne sait pas. Je suis la grande Jewelry Bonney en chair et en os !

Quelques ricanements fusent. Moi, je reste là, glacée tandis qu'elle continue à me fixer d'un regard amusé.

- T'as pas peur. Pas un tremblement, pas un cri, pas une larme. T'as vu mes hommes ? Nos flingues ? Les primes autour de toi ? Et tu fais quoi ? Tu me sors que t'es archiviste et tu ne connais même pas mon nom.

Elle se rapproche de mon visage, ses yeux plantés dans les miens.

- T'es peut-être pas de la Marine… Mais t'es carrément pas nette non plus !

- Je suis juste… perdue. Je ne sais pas où je suis, ni comment je suis arrivée ici… Je ne connais rien, ni personne…

- Ouais, ça, j'ai bien vu. T'as le look et la tronche d'une bécasse qui vient de naître et qu'on peut croquer à chaque seconde. Alors je vais te donner quelques informations dans ma grande bonté ! T'es sur l'archipel de Sabaody, ma grande ! Le dernier arrêt avant le Nouveau Monde. Là où les têtes tombent vite et les idiots plus vite encore. Bienvenue dans le vrai monde !

Elle pivote, retourne s'asseoir sur sa table et attrape une autre pizza qu'elle engouffre dans sa bouche.

- Si tu veux pas crever dans l'heure, évite de te balader avec une tête de touriste. Et ne t'accroche pas à moi. J'suis pas une guide pour novices !

Je reste figée quelques secondes de plus. Puis, lentement, je recule dans la foule… tandis qu'une étrange chaleur monte dans mon ventre. Pas de cris, pas de panique, pas de révélations… Mais un fait simple, sec, indiscutable : Je suis ici.
Et quelqu'un vient de m'expliquer froidement où est "ici".

Et je vais devoir survivre.


Je m'éloigne de la foule à pas feutré, loin de ces restaurants et de ce groupe de pirates... Tout ce vacarme, cette agitation, ces visages étranges et trop expressifs... C'est au-delà de mes limites. Mon cœur bat encore trop fort, mes tempes résonnent et j'ai l'impression que le sol continue de bouger sous mes pieds. Je longe des boutiques aux vitrines bizarres, croisées entre un rêve de forain et un délire de dessinateur sous acide. Chaque personne que je croise semble sortie d'un carnaval permanent : un homme avec un sabre trois fois plus grand que lui, une femme dont les cheveux forment un cercle parfait autour de sa tête, un type avec des pinces de crabe à la place des bras... Je détourne les yeux. Un peu plus loin, une ruelle s'ouvre à moi et à mon désir de calme. Je m'y glisse sans réfléchir, cherchant un semblant de silence.

Là, entre deux énormes racines de mangrove, je trouve un coin d'ombre. Une racine bombée, presque comme un banc, m'invite à m'asseoir. Je m'y laisse tomber, le dos contre l'écorce tiède, les jambes repliées sous moi. Je souffle. Une bulle s'élève lentement à côté de moi, puis une autre. J'ai à peine la force de réagir.


Tout ça n'a aucun sens.


Mon esprit tourne en rond, embrouillé, et pourtant je sens mes paupières devenir lourdes. J'essaie de lutter, de garder les yeux ouverts. Je ne veux pas dormir ici. Pas au milieu de ce délire. Pas maintenant. Mais mes muscles se relâchent, traîtres. Une dernière bulle monte lentement jusqu'à mon visage. Elle éclate dans un léger pop… et je sombre.

Silence.

Puis…

Un cliquetis familier. Une odeur. Mon dos… contre quelque chose de doux.

Le canapé.

J'ouvre brusquement les yeux. Le plafond de mon salon me fixe avec indifférence. Le vieux plafonnier. Les murs blancs. La plante que j'ai presque tuée la semaine dernière. Tout est là. Je redresse la tête. Sur la table basse, un tome de One Piece. L'un de ceux qu'Éric laisse traîner un peu partout. L'un de ceux que je n'ai jamais ouverts, par principe. Je fixe la couverture. Ce sourire stupide, ce chapeau. Je ne veux pas le voir.

Je me redresse lentement, encore un peu engourdie. Ma montre est toujours là, bien accrochée à mon poignet. Tout semble normal. Et pourtant… cette sensation. L'humidité poisseuse sous mes doigts. Le goût salé de l'air. Le grondement de la foule, les visages, les voix… Je ferme les yeux un instant.

- C'était un rêve… non ?

Mais alors, pourquoi ai-je encore cette odeur agréable de nourritures dans le nez ? Pourquoi ai-je l'impression que, quelque part, ce monde absurde continue de tourner… même sans moi ?