Chapitre 3

Une fille comme les autres


La chambre qu'on lui avait attribuée était partagée avec Suzanne Nott et une élève du même âge qu'elle, qui se trouvait être la petite sœur d'Héloïse Prewett. Elle s'appelait Ariane. Si elle était techniquement plus jeune de quelques mois, elle faisait exactement la même taille qu'Hermione, avec une posture assurée et un regard clair qui lui donnait parfois des airs de sœur jumelle. Suzanne, elle, dominait la pièce de sa silhouette grande et élancée, toujours impeccable dès le réveil.

La lumière du matin filtrait à travers les rideaux de velours vert foncé, dessinant des lignes dorées sur les murs de pierre. Les filles s'agitaient déjà devant les miroirs enchantés, brossant leurs cheveux, ajustant leur uniforme, murmurant des sortilèges cosmétiques empruntés à des pages froissées de magazines de sorcières.

Hermione, assise au bord de son lit, tentait de discipliner sa crinière bouclée avec un peu d'eau et beaucoup d'acharnement. Mais ses mèches refusaient obstinément de coopérer. Elle souffla, agacée, tirant un peu trop fort sur une boucle indocile.

— Laisse-moi deviner… tu essaies de les dompter à la moldue ? lança Suzanne avec un sourire en coin.

Avant qu'Hermione n'ait le temps de répondre, deux paires de mains se glissèrent dans ses cheveux.

— Bouge pas ! fit la cadette des Prewett, hilare.

Elles ouvrirent un vieux numéro de Sortilèges & Soins capillaires, les baguettes à la main.

— Vous faites quoi ? s'alarma Hermione.

— Ne t'inquiète pas, murmura Suzanne. En tant que camarades de chambre, on ne peut pas te laisser comme ça. Et en tant que filles, il faut se soutenir. Hier, on s'est dit que le voyage t'avait sérieusement ébouriffé les cheveux…

Hermione n'eut pas le temps de protester. Les sortilèges fusèrent, doux, précis. Un léger picotement parcourut son cuir chevelu. Ses boucles se redessinèrent, soyeuses, rebondies, disciplinées.

Lorsqu'elle se vit dans le miroir, elle resta figée. Les larmes lui montèrent aux yeux. Jamais, depuis le début de sa scolarité, une fille ne l'avait aidée sans moquerie, sans arrière-pensée. Elle murmura un merci, la gorge nouée.

Elle se regarda à nouveau, les joues rosies, le visage encore un peu marqué par la fatigue, mais plus lumineuse. Peut-être… que cette année serait différente. Peut-être qu'elle allait enfin vivre, juste un peu, comme une fille normale. Peut-être même, ne pas se soucier des points de maison.

Le couloir qui menait à la salle de sortilèges était baigné d'une lumière grise de fin de matinée. Hermione suivait Suzanne et Ariane, son sac en bandoulière, les doigts nerveusement crispés sur la sangle. L'école paraissait si familière et pourtant, chaque détail jurait. Les affiches murales, les murmures d'élèves, la voix du tableau de Gaspard le Gargouilleur… Tout appartenait à un autre temps.

La salle était déjà à moitié remplie lorsqu'elles entrèrent. De longues tables, des pupitres bien alignés. Au fond, un bureau encombré de livres et de parchemins. Mais Hermione se rappela immédiatement que ce n'était pas ici que se tiendrait le prochain cours. Elle échangea un regard avec Suzanne, qui lui glissa :

— Ce n'est pas là, on a Défense contre les Forces du Mal maintenant.

Elles firent aussitôt demi-tour, croisant quelques élèves en chemin, et prirent la direction d'une autre aile du château, où les murs se faisaient plus sombres, décorés d'artefacts inquiétants et de tableaux représentant des scènes de combat magique. Là, la véritable tension commença à s'installer dans la poitrine d'Hermione.

La salle de Défense contre les Forces du Mal était vaste, voûtée, presque théâtrale. Les murs de pierre étaient garnis de tapisseries anciennes et d'armes enchantées figées dans un éternel duel silencieux. L'éclairage provenait de braseros suspendus qui projetaient des ombres mouvantes, conférant à l'endroit une atmosphère presque martiale.

Les bureaux étaient déjà disposés en arc de cercle autour d'un espace vide, un grand cercle de duel tracé au sol à la craie enchantée. Il n'y avait plus de chaises. Les élèves se tenaient debout ou adossés à leur pupitre, leurs regards convergeant inévitablement vers la nouvelle venue.

Hermione sentit ces regards la suivre alors qu'elle entrait, flanquée d'Ariane et Suzanne. Le silence n'était pas complet, mais assez pesant pour qu'elle sente la tension s'insinuer dans chaque pas. Elle leva les yeux et les vis.

James Potter, en pleine conversation animée avec Sirius Black. Remus Lupin, calme, penché sur son sac. Peter Pettigrew, en retrait, comme toujours. Et Lily Evans, silhouette droite, concentrée, le regard brillant.

Et… Severus Snape.

Assis seul, à l'ombre, au fond de la salle, plongé dans un manuel de maléfices. Il n'avait pas levé les yeux.

Hermione sentit ses jambes se raidir. Les souvenirs ou plutôt les fragments de souvenirs futurs, se bousculèrent. Elle n'était pas prête. Pas encore.

Ariane lui fit un discret signe. Suzanne lui désigna une place debout à côté d'elle, au second rang. Hermione hocha la tête, se força à avancer, et ignora les regards méfiants, amusés, ou froids lancés par certains Gryffondor.

— Le grand brun là-bas qui ricane, c'est Sirius Black. Le blond un peu en retrait, Peter Pettigrew. Celui qui parle fort, évidemment, c'est James Potter. Remus Lupin est plus discret, il est toujours comme ça. Et la rousse avec eux, c'est Lily Evans, leur amie… ou plus, selon les rumeurs, murmura Ariane.

Hermione ne répondit pas. Elle n'avait pas besoin qu'on lui présente ces visages. Mais dans cette époque, tout semblait étrangement neuf - comme un souvenir qui aurait oublié qu'il était le sien.

Elle observa James faire rire Sirius, tandis que Peter gloussait. Lily souriait, un peu rougissante. Hermione sentit un pincement. C'était étrange de les voir ainsi, vivants, entiers, insouciants.

- Alors, Snivellus, toujours plongé dans tes livres de magie noire ? Tu crois qu'un jour tu seras assez puissant pour qu'on oublie ton odeur de cave ? Lança Sirius soudain, d'une voix claire et moqueuse

Severus releva enfin les yeux. Son regard était noir, profond, chargé d'une colère ancienne. Hermione sentit son estomac se nouer. Elle était surprise de la cruauté de Sirius mais l'entendre si ouvertement, le voir aussi jeune et pourtant déjà si tranchant… la choqua profondément.

Avant que Sirius n'ajoute une autre provocation, Lily se tourna vivement vers lui et lui asséna une tape sèche sur l'épaule.

— Ça suffit, Sirius !

Il se retourna, interloqué. Hermione, elle, restait figée, incapable de détourner les yeux de Severus, dont le visage restait impassible, tendu, comme figé dans un masque de pierre.

La porte s'ouvrit.

Le professeur Selwyn entra, droit, austère, son regard balayant la pièce. C'était leur enseignant de Défense contre les Forces du Mal, réputé pour sa rigueur et son impartialité.

— Aujourd'hui, nous allons évaluer vos progrès. Duels en binôme.

Il fit un geste bref de la baguette. Les pupitres glissèrent silencieusement contre les murs, et un unique cercle de duel apparut au centre de la salle. Un petit pupitre se matérialisa devant Selwyn, qui y déroula un parchemin.

— Vous passerez chacun votre tour. Aucun commentaire. Chaque passage est noté.

Quelques binômes passèrent avant eux : des élèves que Hermione ne connaissait pas, mais dont certains affichaient une maîtrise impressionnante. Les sorts fusaient, l'air vibrait, et Selwyn prenait des notes sans jamais commenter.

Puis, enfin, Hermione aperçut Severus se diriger calmement vers le cercle, suivi par James qui sautillait presque d'impatience.

— C'est Mulciber son seul véritable ami mais il travaille souvent seul. Les Maraudeurs le harcèlent depuis la première année.

Hermione fronça les sourcils. Elle savait ce qu'il deviendrait. Mais ici, maintenant, elle voyait surtout un jeune homme concentré, solitaire, cerné d'hostilité et elle savait parfaitement ce qu'il ressentait.

Le duel commença. James ouvrit la danse, rapide, brillant, un feu d'artifice de sortilèges. Severus les para avec froideur, efficacité. Il ne broncha pas. Deux sorts précis. Le second fit valser la baguette de James hors du cercle.

Un silence stupéfait tomba. Même Sirius serra les mâchoires.

Hermione ne pouvait pas détourner les yeux. Le futur était flou. Et le passé bien plus nuancé que prévu.

Quand la baguette de James retomba au sol, Selwyn fit un discret signe pour indiquer la fin du duel. Il griffonna quelques mots sur son parchemin, sans lever les yeux. Le cours reprit. Deux autres élèves passèrent. Puis encore deux. Et bientôt, Hermione comprit avec un pincement au ventre qu'il ne restait plus qu'elle.

Selwyn releva enfin la tête. Il la fixa quelques secondes, comme s'il l'étudiait en silence, puis déclara :

— Mademoiselle Valmont, à votre tour.

Hermione inspira profondément et avança dans le cercle. Elle sentait son cœur cogner fort, trop fort. Le professeur Selwyn quitta son pupitre et entra à son tour dans le cercle, baguette à la main.

Il devait avoir la quarantaine. Il était plutôt charmant, droit, ses yeux marron clair étincelants d'une attention aiguë. Ses longs cheveux bruns étaient attachés en catogan, avec une sobriété qui trahissait une discipline exigeante.

— Je vais vous tester moi-même, annonça-t-il simplement.

Hermione hocha la tête. La dernière fois qu'elle avait dû affronter un adulte en duel, c'était pendant la guerre. Ce souvenir, amer, l'assaillit brièvement.

Le premier échange fut simple. Un sort, une parade. Puis il monta progressivement en niveau. Des attaques plus rapides, des enchaînements complexes. Hermione tenait bon. Elle retrouvait peu à peu le rythme, l'instinct, la précision.

Quand Selwyn lança un sort informulé, Hermione répliqua sans dire un mot, le souffle court. Il para son attaque de justesse, puis leva la main.

— Assez.

Il s'inclina légèrement devant elle, le regard brillant d'un respect inattendu.

— Enfin quelqu'un au niveau de Monsieur Snape.

Un murmure parcourut la salle. Hermione recula, le cœur battant encore, incapable de savoir si c'était de l'angoisse… ou de la fierté.

Elle reprit sa place entre Suzanne et Ariane, les joues encore chaudes. Les regards n'avaient pas quitté son dos.

Mais cette fois, quelque chose avait changé. Les élèves de Serpentard la fixaient différemment, non plus avec méfiance, mais avec un mélange de surprise et de respect silencieux. Quelques-uns hochèrent la tête, comme s'ils reconnaissaient soudain l'une des leurs.

Même Severus releva brièvement les yeux de son livre. Son regard croisa celui d'Hermione. Il n'y avait ni hostilité, ni ironie. Juste une lueur indéchiffrable. De la curiosité, peut-être. Un bref éclat, avant qu'il ne baisse à nouveau les yeux.

La journée s'acheva dans une tension douce, faite de fatigue et de pensées bourdonnantes. Après le dîner, Hermione prit la direction du bureau de Dumbledore. Elle avait besoin de réponses.

Il l'attendait, comme convenu. L'air grave, mais accueillant. Ils discutèrent longuement. Il lui parla des événements en cours cette année-là, de ce qui avait déjà eu lieu depuis septembre, des mouvements inquiétants en dehors de l'école. Elle prit note de tout, silencieuse.

Avant de partir, son regard glissa un instant sur la baguette de sureau, posée derrière le bureau. Elle la reconnut aussitôt. Sa gorge se serra.

Dumbledore suivit son regard.

— Miss Granger… est-ce que tout cela a un rapport avec Tom Jedusor ?

Hermione s'immobilisa, figée sur le pas de la porte.

Elle ne répondit pas. Elle ne dit ni oui, ni non. Mais dans son regard, il lut la vérité.

Elle inclina la tête.

— Bonne nuit, professeur.

Et elle s'éclipsa dans le couloir silencieux.