Bar l'Opiuma, 01h

Shiguré descendait son troisième verre. Du whisky sec, assez aigre. Il ne s'attendait pas à consommer une bouteille de qualité. Il voulait seulement s'évader. Il ne se sentait pas ivre, divaguant tout au plus. Ses gestes se faisaient plus lents, plus mesurés. Mais rien ne troublait son esprit. Derrière ses yeux noirs, maintenant vitreux, la même résolution, la même promesse.

Il resserra ses doigts autour de son verre presque vide. Il aurait voulu le briser et s'entailler les doigts, ressentir la douleur. Oui, ressentir. Il avait peur, parfois, que son cœur devienne froid, emprisonné dans la haine.

« Aider Akito ».Voilà ce qu'avait proposé Kureno. Cet imbécile de Kureno, ce traître de Kureno, qui avait osé pénétrer chez lui ce soir, armé de toute sa bonne volonté et son désir de bien faire.

Il était venu, chez lui, demander l'aide de tout le juunishi pour aider Akito.

Cesse de baiser avec la femme que j'aime, et on verra, avait-il eu envie de crier à ce moment-là. La femme que j'aime, la déesse que je dois partager avec douze autres personnes, celle qui n'est jamais totalement à moi, mon obsession.

Ils savaient maintenant qu'Akito était une femme. Et ils voulaient tous l'aider.

L'aider à quoi ?Même eux n'en savaient rien.

Shiguré n'avait jamais voulu aider Akito. Il voulait la posséder. Il la voulait pour lui. La libérer, oui, bien sûr, mais pour qu'elle lui appartienne, pour lui donner une nouvelle prison, la plus belle, la plus dorée, dans laquelle ils pourraient vivre et s'aimer, sans que Shiguré ait besoin de la partager, sans qu'elle puisse s'échapper.

Il était égoïste. Oh oui, il le savait ! Mais il l'aimait.
Il était pourtant convaincu qu'elle pourrait être heureuse à ses côtés. Et c'était pour cela qu'il avait œuvré depuis si longtemps. Mais depuis quelque temps, c'était de plus en plus dur. Il ne parvenait plus à faire semblant, à feindre la légèreté. Trop de temps, trop d'énergie. Il se sentait sur le point d'exploser, par colère et par désir. Akito était à lui, uniquement à lui. Et elle devait l'accepter. Même si, pour cela, elle devait souffrir. Même si, pour cela il devait la briser.

Il avait peur de lui faire du mal, il avait peur d'aller trop loin. Mais alors pourquoi n'abandonnait-il pas ? Pourquoi continuait-il à la vouloir ? Il ne s'était jamais posé la question.
Il ne pouvait n'y avoir qu'une seule femme pour lui.

« Ça va, monsieur ? »

Shiguré leva les yeux vers le barman, qui venait de lui parler, pencher au-dessus de son bar.

La trentaine, un visage frais, qui n'allait pas avec le décor assez lugubre de l'établissement.

« Pourquoi ? J'ai l'air mal au point ?» demanda Shiguré en portant son verre à ses lèvres.

Le barman rit doucement.

« Pas plus que les autres mecs qui viennent seuls tard le soir. Mais ils n'ont pas votre tête, ou votre classe. Vous avez l'air d'un type qui peut tout avoir.

- Vous ne devriez pas vous fier aux apparences. Je n'ai pas ce que je désire.

Une voix vint de sa gauche.
« Vous pourriez.»
Shiguré se tourna. Une jeune femme aux longs cheveux bruns avait pris place sur le siège à ses côtés. Elle portait une robe noire fine et des bottes à talons. Elle avait un beau visage et un corps attirant. Ce furent les seuls détails que l'esprit ivre distingua de la jeune fille.

« Vous êtes un bel homme, » continua l'inconnue en souriant tendrement.

Shiguré lui rendit son sourire, amusé par l'attitude assez directe de la jeune femme. Elle s'attendait sans doute à ce que Shiguré lui retourne le compliment et lui vanta sa beauté, mais il n'en fit rien. Il se contenta de commander un quatrième whisky au barman, et d'offrir à la jeune demoiselle ce qu'elle voulait. Il paierait. Pourquoi ? Peu importe. Il ne voulait pas être seul. Et la jeune femme était ravissante, n'est-ce pas ? Visiblement ravie, l'inconnue commanda un martini blanc.

- Vous ne venez pas souvent ici, dit-elle.

- Pourquoi dites-vous cela ?

Elle sourit et le regarda intensément.

- Si c'était le cas, je vous aurais remarqué depuis longtemps.

- Merci. Vous êtes toujours aussi directe ?

- Seulement avec les hommes qui me plaisent. »
Un sourire à nouveau. Shiguré fixait ses lèvres, sublimées par un rouge carmin. Akito aurait été si ravissante avec ce rouge à lèvres…

La jeune femme continuait à parler. Il n'enregistrait que des bribes de son discours. Elle était agent immobilier et venait récemment de rompre avec son fiancé. Il n'écoutait pas ses paroles, il était hypnotisé par ses gestes, par son élégance et sa séduction. Par sa féminité.

Elle était attirante, elle était troublante, elle était femme. De sa chevelure ondulante jusqu'aux pointes de ses bottes de cuirs noirs, en passant par ses ongles manucurés et ses jambes fermes, elle était femme. Elle était telle qu'Akito aurait dû être. Désirable, sensuelle et charnelle. La nausée lui monta aux lèvres. La colère, à nouveau, la colère du manque qui lui tenaillait. Il voulait la voir.
« Est-ce que ça va ? demanda la jeune femme, inquiète.

- Je dois partir, je suis désolé, dit Shiguré en sortant nerveusement des billets de son portefeuille. Une main se posa sur son bras.

« Ne partez pas tout de suite,» lui dit la jeune femme tendrement en se penchant vers lui. Elle le désirait, il le savait. Il attrapa son poignet et le serra, jusqu'à lui faire mal.

La jeune fille troublée et refroidie tenta de se dégager, mais Shiguré serra de plus belle.

En se penchant vers elle, il lui murmura :

« Je ne suis pas de très bonne compagnie ce soir. Soyez heureuse de ne pas être celle qui passera la nuit avec moi. »

Il la relâcha. L'inconnue se leva, frictionnant son poignet meurtri en lançant un regard glacial à l'homme qui l'avait blessé. Mais celui-ci se dirigeait déjà vers la sortie. Il devait passer quelque part avant que le jour ne se lève.


Manoir des Somas, 2h.

Le silence. Personne dans les couloirs. Shiguré pénétra dans la résidence principale et atteignait les quartiers de la maîtresse du domaine. Il avait marché depuis le bar jusqu'au domaine des Somas. L'alcool aidant, il ne s'était soucié ni de la distance ni du froid. Et maintenant, il se tenait près de la chambre de la jeune femme. Quelques mètres. Il était surpris de ne rencontrer aucune résistance. Ni Hatori ni la vieille servante.

La colère l'envahit à nouveau, Akito n'avait sans doute pas besoin de protection, Kureno était sûrement dans son lit…

Shiguré arriva devant la porte de la déesse et l'ouvrit brusquement.

La pièce était plongée dans le noir, mais la porte-fenêtre en papier de riz était ouverte, et la lune offrait une douce lumière. Akito était seule. Elle n'avait pas réagi à la soudaine entrée de Shiguré. Elle dormait, recroquevillée dans son futon.

Shiguré la regarda, troublé par le calme de son sommeil, si différent de la passion qui le tenaillait à ce moment-là. Il retira sa veste et la jeta au sol. Il s'approcha d'elle à grands pas et, sans aucune cérémonie, arracha la couverture qui la recouvrait.

Akito se réveilla, effrayée. Elle se redressa et voulut crier, mais Shiguré se jeta à genoux sur le futon et couvrit la bouche de la jeune fille avec sa main. Il la rejeta sur le matelas, la maintenant au sol avec son corps. Elle commença à se débattre.

« Chut, c'est moi,» murmura-t-il en approchant son visage de celui de la jeune fille.

Akito s'immobilisa, reconnaissant le jeune homme dans la faible lumière qui pénétrait dans la chambre. Shiguré retira sa main de sa bouche et se redressa au-dessus d'elle, les mains de chaque côté de sa tête, la dominant.

« Shiguré, qu'est-ce que tu fais ici ? » demanda la jeune femme. Sa voix paraissait plus effrayée qu'énervée. Elle était choquée, elle n'était pas habituée à ce genre de comportement de la part des Douze, ou de quiconque d'ailleurs.
« Qu'est-ce que je fais ici, répéta lentement Shiguré, et il se plaça aux côtés d'Akito sur le futon. Je suis venu te voir, bien sûr. »

Il posa doucement la main sur ses cheveux et commença à les caresser amoureusement.

Akito le repoussa et se redressa.

« En pleine nuit ? Qu'est-ce qui te prend ? Tu pénètres dans ma chambre comme un rôdeur! Tu me réveilles, tu me fais peur… alors même que tu m'ignores depuis des jours et… Et tu as bu ! »

Shiguré se mit à rire. Il s'amusait. La soirée était délicieuse. Tout était parfait en fait.

Akito le regardait comme s'il était fou. Il sentait sa peur grandissante. Elle tenta de se lever, mais il attrapa son bras et la ramena sur le matelas, plus près de lui.

« Viens, lui dit-il, plus près, n'aie pas peur de moi, ma déesse. »

Akito se raidit et tenta de se de dégager.

« Tu te donnes trop d'importance Shiguré, je n'ai pas peur de toi !
- Vraiment ? demanda-t-il. Son visage s'assombrit soudain. Il se redressa au-dessus de la jeune fille et la plaqua sur le futon. Akito cria de surprise et tenta de le repousser. Shiguré emprisonna ses poignets dans une main et les garda au-dessus de sa tête, écrasés sur le sol. Il approcha son visage du sien, les yeux brillants et fiévreux.

« Et maintenant ? Je te fais peur ? »

- Arrête Shiguré, tu n'as pas le droit de faire ça. Lâche-moi ! »

La voix d'Akito se voulait autoritaire, mais elle tremblait.

« Pourquoi ? » demanda Shiguré. De sa main libre, il caressa le visage de la jeune femme et ses cheveux noirs. Il effleura ses lèvres de son pouce, avant d'y déposer un baiser brutal. « Je ne suis pas assez proche de toi, je ne suis pas assez gentil avec toi, c'est toi-même qui l'as dit et, ce soir, je suis venu pour toi, uniquement pour toi, pour te voir. Tu n'es pas contente ?

- Tu es ivre, tu racontes n'importe quoi, c'est pour ça que tu ne m'écoutes pas, gémit Akito en essayant d'échapper aux baisers de Shiguré.

- Ah oui, cette excuse te plairait n'est-ce pas ? murmura-t-il, en embrassant son cou, mordillant tendrement la chair. Le désir l'embrasait. Il voulait son corps. Il en avait besoin.

Akito ne se débattait plus, elle cédait doucement aux étreintes passionnées de Shiguré.

Il lâcha ses poignets, et elle n'essayait pas de le repousser, mais ne l'encouragea pas à continuer. C'était comme cela avec elle. Elle offrait son corps, comme une offrande, une indulgence, un cadeau.

Et Shiguré détestait cela.

Il voulait qu'elle se donne complètement, corps et âme. Il voulait la dominer totalement mais surtout, qu'elle le désire, lui et seulement lui.

Il desserra la ceinture de son kimono et libéra sa poitrine. Elle n'était pas bandée pour une fois. Après la perte de poids, ses seins étaient petits, mais n'avaient rien perdu de leur rondeur.

Akito détestait sa poitrine, elle détestait toute preuve de sa féminité. Sauf quand ils lui faisaient l'amour. C'était le seul moment où elle s'autorisait à être une femme.

Shiguré caressa son sein gauche, mordilla le mamelon durci, caressant l'autre de ses doigts experts. Akito gémit, se tortilla. Doucement, elle s'abandonna aux sensations de plaisirs, savourant la chaleur qui commençait à surgir entre ses cuisses.

Elle sentit la main de Shiguré caresser son ventre et descendre entre ses jambes. Il la touchait là, jouant avec la source de son plaisir, avec douceur. Il inséra un doigt en elle et se mit à la caresser encore et encore. Elle se courba de plaisir, écartant les jambes pour son amant, qui inséra un deuxième doigt en elle. Elle brûlait, elle était prête.

Shiguré se redressa soudain, à genoux entre ses jambes. Il écarta le kimono, révélant son corps. Il parcourut de ses yeux brulants chaque centimètre de la silhouette féminine. La plante douce de ses pieds fins, ses cuisses douces et fermes, ses fesses appétissantes, son ventre plat, sa poitrine tendre et ronde, sa gorge délicate... sa gorge…

Shiguré pâlit. Là sur sa gorge. Une marque, un suçon. Une marque de traitrise sur ce corps qu'elle partageait avec un autre. La colère fondit à nouveau sur lui.

- Il t'a encore touché, dit-il, le regard noir.

Akito le regarda, ne semblant pas comprendre.

- Qu'est-ce… ? commença-t-elle. Mais elle fut interrompue par Shiguré qui se jeta sur elle, violemment. Quelque chose en lui avait craqué, ce fil que le retenait, qui le liait à la réalité s'était déchiré. Il voulait qu'elle ait mal.

Il l'écrasa de son corps, à l'étouffer. Il l'embrassa, sa bouche, sa gorge, ses épaules. Ses mains parcouraient son corps, la caressaient, la griffaient. Il voulait la marquer, faire d'elle sa propriété, comme on marque un animal ou un objet. Chaque morsure, chaque blessure qu'il lui infligeait lui procurait un sentiment de triomphe.

D'abord excitée par la passion de Shiguré, Akito essayait maintenant de le repousser. Elle avait peur. Il lui faisait mal et il ne l'écoutait pas ! Elle lui disait encore et encore d'arrêter, mais il n'écoutait pas. Elle ne comprenait pas, elle avait envie de pleurer.

Shiguré se redressa soudain et commença à ouvrir son pantalon.

C'était le moment ! Libérée, Akito se leva et tenta de s'enfuir, en trébuchant à moitié dans les méandres de son kimono qui trainait au sol.

Furieux, Shiguré courut lui barrer le passage vers la porte de sa chambre. Il se dressait devant elle, la chemise déchirée, le pantalon ouvert. Elle, nue, innocente. Elle tentait de couvrir son corps de ses bras.

« Où est-ce que tu comptes aller comme ça ? demanda-t-il en s'approchant d'elle, doucement, les mains tendues, un chasseur face à sa proie.

- Laisse-moi partir ! Tu n'es pas toi-même, dit-elle en reculant.

- Partir ? Il me semble que nous n'avons pas fini, répondit-il en se rapprochant d'elle.

- Non, je n'en ai plus envie, tu m'as fait mal !

- Tu en avais envie, tu me désirais.

- Je n'ai plus envie de faire ça avec toi !

Il s'arrêta.

- Tu préfères Kureno, c'est ça ? C'est lui qui t'a fait cette marque sur le cou, n'est-ce pas ? Ou peut-être as-tu envie d'Hatori ? Et qui sait, peut-être que tu écarteras aussi les jambes pour Yuki et Hatsuharu si ça pouvait les faire revenir au manoir !

Elle le gifla violemment. Elle ne se rendit compte de ce qu'elle avait fait qu'au moment où Shiguré tourna vers elle des yeux haineux. Sa lèvre saignait.

Il s'approcha d'elle. Elle ne bougea pas, mais elle tremblait. Mais étrangement… Shiguré lui souriait.

- Tu m'as frappé, murmura-t-il. Tu ne m'avais jamais frappé.

- Tu l'as mérité ! répondit-elle avec fureur.

- Pourquoi ? Parce que j'ai dit que tu couchais avec tous tes Juunishi? C'est vrai j'ai exagéré. Il n'y a que Kureno et moi, n'est-ce pas ? C'est avec lui que tu m'as trahi.

- Comment tu peux parler de trahison ! Tu as couché avec Ren ! cria-t-elle.

- Par vengeance ! Tu m'as trahi la première », dit-il en la poussant brutalement. Elle tomba sur le sol. « Comment tu as pu me faire ça ? Comment tu as pu nous faire ça ? Si nous en sommes là aujourd'hui, si je te déteste autant, c'est entièrement de ta faute !»

Il se tut, haletant. Akito ne le regardait pas, elle avait les yeux dans le vide, bientôt empli de larmes.

Il était fatigué. L'alcool s'était dissipé. Il ne restait qu'un sentiment de vide au creux de son corps. Il en avait trop dit. Et il n'était pas sûr d'avoir réellement pensé tout ce qu'il avait dit. Il avait voulu lui faire mal. Et en regardant cette jeune fille assise nue sur le sol, qui entourait son corps meurtri de ses bras comme pour se protéger, il comprit qu'il avait réussi. Et pourtant, la victoire était amère. Il avait dépassé les bornes.

Il s'agenouilla et s'approcha d'elle. Il tendit la main, lui effleura les cheveux, la laissa tomber, toucher son épaule, son bras. Il voulait être tendre. Il s'approcha doucement et déposa de baisers doux et légers sur ses genoux pliés, touchant ses cuisses du bout des doigts.

Il voulait lui demander pardon, mais il savait qu'il ne devait pas.

Sans le regarder, elle tendit les bras vers lui et entoura son cou. Elle se laissa tomber en arrière, l'entrainant doucement avec elle. Elle leva vers lui des yeux suppliants et tristes. Et il comprit. Il entra en elle. Elle le serra contre elle, faisant de ses petits bras tendres une prison autour de son cou. Il passa ses bras sous son corps et la colla contre lui alors qu'il lui faisait l'amour avec douceur, avec tendresse. Oui, il l'aimait son ange.

Quand ce fut terminé, Akito ne desserra pas son étreinte et Shiguré resta sur elle et en elle, parcourant doucement son corps en caressant les côtés de son corps.

Au bout d'un certain temps, il se leva, craignant que, dans cette position, Akito ne prenne froid.

- Tu me détestes ? demanda-t-elle dans un murmure.

Elle leva les yeux vers lui, des yeux emplis de larmes, qui commençaient déjà à perler sur son visage.

Shiguré ne répondit pas, il la prit dans ses bras, la souleva et la porta sur le futon. Elle ne résista pas. Il la couvrit avec son kimono et se leva pour aller chercher la couverture. Akito était couchée sur le côté, elle ne le regardait pas, mais il savait qu'elle pleurait. Il se coucha contre elle, collant sa poitrine à son dos, épousant les contours de son corps. Il passa un bras au-dessus d'elle, embrassa ses cheveux et la berça jusqu'à ce que les faibles sanglots qui secouaient son forme frêle disparaissent et qu'elle s'endorme. Et il resta à ses côtés.

Fin du Chapitre 5