C'est un bel homme,se dit Ren, sans quitter des yeux l'individu aux cheveux noirs plaqués en arrière qui portait à ses lèvres un verre de whisky sec qu'il vida d'un trait.

Il déposa le verre sur la table, et appela le serviteur d'un claquement de doigts pour qu'il le remplisse à nouveau.

Elle ne regrettait pas d'être venue. Elle savait que, si quelqu'un pouvait agir maintenant c'était bien cet homme. Elle savait qu'Akito n'accepterait jamais de partir. Le pari n'était pas encore à son terme, mais sa fille était une garce malade et bornée. Dans son délire d'être une déesse aimée de tous, elle n'accepterait jamais de se prosterner devant sa mère, ni même de quitter la maison Sohma et d'abandonner son rôle de chef de famille. Son orgueil et sa folie ne le permettraient pas.
Ren se sentait à bout, la présence cette chose affreuse, qu'elle avait elle-même enfantée, lui était insupportable. Elle se souvenait encore du sentiment de haine qui l'avait envahi quand quatre petits garçons en larmes étaient venus la trouver en pleine nuit en lui disant qu'elle était enceinte deleur Dieu.

Une nausée atroce s'était emparée de son corps quand leurs petites mains s'étaient tendues pour toucher son ventre. Elle les avait repoussés. Elle avait été écœurée, par leur attitude, par leurs yeux remplis d'un espoir qu'elle ne comprenait pas ; elle avait été écœurée par cet être qui grandissait en elle.

Mais le pire fut sans doute la réaction de bonheur d'Akira quand il avait appris qu'elle était enceinte, qu'elle portait un être spécial.
Un être spécial ?… Un dieu?… Non, une déesse !

Elle portait une petite fille. Une personne qui deviendrait une jeune femme et prendrait sa place, dans la maison et dans le cœur de son mari. Mais elle seule savait que cette enfant n'était rien d'autre qu'un monstre et qu'elle n'avait rien de spécial.

Elle se rendit soudain compte qu'elle s'était perdue dans ses pensées et que l'homme, en costume impeccable et hors de prix, assis en face d'elle, la regardait, un sourire amusé sur le visage.

Elle esquissa elle-même un sourire et porta son verre à ses lèvres, laissant la marque pourpre de son rouge à lèvres sur le rebord.

« C'est une demande très soudaine et assez déroutante, Ren-san, » déclara l'homme en observant à nouveau les documents disposés sur la petite table de la luxueuse chambre d'hôtel. « Votre propre fille…

- Vous êtes mal placé pour me faire une leçon de morale Tadashi-san,» l'interrompit Ren en reposant son verre sur la table de verre. « En tant que Chef de la famille Asami, les Sohmas ont toujours été vos principaux rivaux dans la région. Leurs entreprises sont vos concurrentes directes et les domaines de la famille Sohma empiètent sur votre territoire. Je vous offre une possibilité de reprendre le contrôle de la ville. Si Akito disparait, je prendrais la direction de la famille. Je ne m'intéresse pas aux richesses de mon clan, et je me fiche de leurs traditions. Si je prends le contrôle, nous pourrons établir une longue et avantageuse collaboration entre nos deux familles.»

Tadashi se renfonça dans son fauteuil et soupira :
« Une longue collaboration ? Je ne savais pas que vous étiez douée en affaire Ren-san. Vous m'avez toujours paru être une femme assez ambitieuse pour faire sa place dans une famille riche par un mariage avantageux, mais sans entendement quelconque pour les obligations du pouvoir. Et maintenant, vous me parlez de partenariat ? Je pensais plutôt que votre seule motivation était de vous débarrasser du chef de la famille Sohma…»

Le visage de Ren s'assombrit soudain, la colère lui colorait les joues. Elle s'apprêta à intervenir, mais Tadashi continua sans même la regarder :

« Je pense d'ailleurs que vous ne connaissez rien aux finances et au business de cette famille. Et vous jouez à un jeu dangereux. Vous êtes prête à faire plonger toute une famille pour faire souffrir une seule personne.

- Mes motivations ne vous regardent pas, » l'interrompit Ren qui avait du mal à garder son calme sous le regard supérieur de l'homme qui lui faisait face. « Je suis venue faire un marché avec vous, et j'ai beaucoup à vous offrir. Débarrassez-moi d'Akito. Le moyen utilisé ne me regarde pas. Kidnappez-la, droguez-la ou vendez-la, tuez-la si c'est nécessaire. Mais je ne veux plus la voir. Vous aurez tout ce que vous désirez en échange. »

Tadashi prit la photo d'Akito et la regarda attentivement, une étrange lueur brillant dans ses yeux.

« Tout ce que je désire », murmura-t-il en passant langoureusement ses doigts sur la photo.

« Votre fille », dit-il, absent, « est devenue une magnifique jeune femme ». Il jeta la photo sur la table basse. « Dommage que vous l'ayez forcée à vivre comme un homme. Mais sans doute aviez-vous peur qu'elle devienne plus belle que vous, » ajouta-t-il en souriant.

La colère de Ren l'enchantait, il était si facile de la mettre en colère quand il s'agissait de sa fille.

Vous êtes assez pathétique, Ren-san,se dit-il.

« Néanmoins, vous avez raison, vos motivations ne me regardent pas. Et pour tout vous dire, elles ne m'intéressent pas, pas plus que vous d'ailleurs ou que l'avenir de votre famille. Sauf pour des raisons financières. »

Il respira profondément et fit signe à son serviteur d'aller dans la pièce d'à côté. Le serviteur acquiesça, et sortit de la pièce pour revenir la seconde suivant avec un jeune homme, de l'âge de Tadashi, environ trente ans. Il portait à la main une sacoche d'ordinateur portable.

« Voici, Hinomura-san, mon avocat et conseiller. Il s'occupera de notre affaire.»
Tadashi fit un signe de tête et l'avocat s'assit à la table près de la fenêtre, ouvrit son ordinateur portable et commença à écrire.
« Je veux 70% des parts de toutes les sociétés et hôtels de la famille Sohma. » déclara Tadashi Asami. « Je veux devenir l'actionnaire majoritaire et détenir le pouvoir décisionnel des entreprises. Nous allons faire un contrat que nous allons tous deux signer. Hinomura-san est actuellement en train de le rédiger. Je sais bien que votre signature à l'heure actuelle n'a aucun poids, puisque vous n'avez aucun statut dans la famille Sohma pour le moment. Le contrat que nous allons passer sera donc un accord de principe. Mais je laisserai un emplacement pour qu'Akito signe, ce qui lui donnera une valeur légale. »

Ren secoua la tête. « Akito ne signera jamais, » dit-elle en serrant les poings. « Il vaudrait mieux qu'elle meurt pour que je prenne la direction de la famille Sohma. »

Tadashi sourit. « Je suis désolé de vous décevoir, Ren-san, mais je n'ai pas l'intention de tuer Akito, » déclara-t-il doucement.

Ren se figea, visiblement déçue. « Mais, comme je vous l'ai dit, elle ne signera jamais un contrat qui la destituerait…»

Tadashi lui tendit l'accord écrit, que l'avocat venait d'imprimer, après l'avoir rapidement lu.

« Ne vous inquiétez pas pour cela, Ren-san, mes méthodes de persuasion sont très efficaces. ».

Ren sembla hésiter, puis acquiesça et prit le contrat que Hinomura avait déposé sur la table pour y aposer son sceau. Elle ne prit pas la peine de lire le contrat ; perdre le contrôle des entreprises de la famille Sohma lui importait peu, elle désirait seulement qu'Akito disparaisse.

Elle signa rapidement. Visiblement soulagée, elle se leva, se positionna devant Tadashi et le salua, un large sourire aux lèvres.

« Je me réjouis de cet accord, Tadashi-san, j'espère que nous nous reverrons bientôt. Faites-moi tout de même savoir quand vous passerez à l'action, que je puisse arranger mon emploi du temps. Je ne souhaite pas être soupçonnée. »

« Nous agirons dans la semaine, dès que nous aurons fini d'étudier les plans que vous nous avez fournis,… » répondit Tadashi. Ren hocha la tête, visiblement satisfaite, et s'inclina puis se dirigea vers la porte que lui ouvrit le serviteur.

Après son départ, Hinomura s'installa dans le fauteuil que Ren venait d'abandonner, s'adossa confortablement et soupira : « Cette femme est folle.»

Tadashi éclata de rire. « C'est très impoli de dire cela, Hinomura. Mais oui, elle est folle. Plus que folle, elle est pathétique et jalouse de son propre enfant, tellement rongée par la haine qu'elle a élevé sa fille comme un homme pour qu'elle ne devienne jamais une rivale. »

Hinomura alluma une cigarette et inhala profondément la fumée. Il laissa ses yeux voyager sur les documents que la femme aux cheveux longs noirs leur avait remis. Il prit le plan du manoir, et l'étudia avec attention.

« Ce sera facile », dit-il à Tadashi. « La maison-mère est au centre du domaine et il n'y a pas de véritables gardes. Les Sohmas forment une famille traditionnelle puissante, trop ancienne pour que quiconque pénètre sur leur territoire pour de mauvaises intentions. Alors, imaginer un enlèvement… »

« Oui, ce sera facile,» dit Tadashi, les yeux dans le vide.

« Mais quand on l'aura amenée ici, qu'est-ce qu'on fera d'elle ? » demanda Hinomura à voix haute, mais il semblait qu'il réfléchissait pour lui-même.

Il passa la main sur ses yeux dans un signe d'épuisement et souffla :
« On pourrait la faire travailler pour l'un des clubs. Elle n'a jamais bossé. Et c'est une jolie fille, après tout. La prostitution serait le chemin classique pour que sa famille n'entende plus parler d'elle. D'après ce que tu m'as dit, elle est très belle. Et puisque tu es décidé à ne pas la tuer… Lau pourrait aussi la vendre pour son business à Hong Kong… »

Tadashi se mit alors à rire, en secouant la tête comme s'il se rappelait un souvenir amusant. Hinomura le regarda, visiblement intrigué :
« Tu me racontes ou tu continues à rire seul ? »

Tadashi se calma, mais un large sourire dansait encore sur ses lèvres.

« Tu connais la légende du Juunishii ? » demanda-t-il.

Hinomura fronça les sourcils, tout en pinçant le filtre de sa cigarette entre ses lèvres. « Ton père m'en avait parlé, » dit-il. « Il aimait cette histoire : douze animaux, un dieu, un banquet, un chat maudit… Un vrai conte pour enfants.»

Tadashi sourit tristement :
« Oui, un conte… un conte attaché à la famille Sohma. Et pour résumer… » continua-t-il en attrapant la photo d'Akito, et en la tendant à Hinomura « Nous sommes en train de décider si nous allons séquestrer, vendre ou prostituer Dieu. »

« Dieu ? » murmura Hinomura en regardant l'image de la jeune fille.

« Oui, Dieu » expliqua Tadashi. « Elle est l'incarnation du conte, c'est pour cela qu'elle est le chef de la famille Sohma. Et douze membres du clan Sohma, treize en fait, sont considérés comme les élus et ont un statut spécial. Toute l'organisation de cette puissante famille repose sur une légende.»

Hinomura ne dit rien. Il observait la photo qu'il tenait entre ses mains.

Oui, elle est belle, se dit-il. Des cheveux noirs qui encadrent un visage de porcelaine, des yeux sombres emplis de passion, une expression froide, mais un corps tendre et fragile... Dieu est une très belle jeune femme.

« Et tu y crois, toi ? » demanda-t-il. « Tu crois à la légende des Douze ? »

Tadashi se leva et se dirigea vers la fenêtre en emportant son verre.

« Akito y croit, elle, c'est cela qui est intéressant,» dit-il en regardant la ville du 8e étage. « Elle ne sera pas facile. Elle se battra, elle nous affrontera. Mais, au final, je la briserai. »

Il se tourna vers Hinomura en haussant les épaules d'un air innocent.

« C'est la loi du pouvoir, il n'y a rien de personnel. C'est juste moi contre Dieu.»

Hinomura secoua la tête et écrasa sa cigarette. Il savait que Tadashi se délectait de cette situation, son ambition avait toujours été le moteur de son existence et la famille Sohma avait été un obstacle à ses idées de grandeur. Mais maintenant, tout allait changer.

« Alors, quand est-ce que tu veux agir ?»

Tadashi sourit sombrement.
« Pourquoi pas demain soir ?»

Fin du Chapitre 6