Mes petits chats,

Bon retour (ou bonne arrivée) sur cette histoire fantastique version Supernatural :)

Je suis très fatiguée donc je ne vais pas m'attarder dans ce petit préambule parce que mon lit m'appelle aussi, je me contenterai de vous souhaiter une bonne lecture et de vous préciser que les notes décrivant l'inspiration du royaume de Castiel se trouve à la fin de ce chapitre. Il est - bien entendu - très différent de celui de Dean, avec son lot de personnages plus ou moins inédits. Je précise que je n'ai jamais regardé la série et que j'utilise ici un certain nombre de personnages à des fins personnels pour enrichir l'histoire. Vous les trouverez sans doute très différents du canon et je ne prétendrai pas le contraire. Chacun d'entre eux a sa raison d'être dans ma narration, j'espère que vous le comprendrez :)

Je vous souhaite une très bonne lecture, j'espère qu'elle vous plaira :)

Bien à vous,

ChatonLakmé


L'Aimé de la Mère-Monde

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Partie 1


Un nid de poule secoua brusquement la voiture. Les essieux grincèrent bruyamment tandis que la banquette était agitée d'un soubresaut.

Les lèvres pincées, Castiel s'agrippa à la portière et enfonça ses ongles dans la garniture.

À une nouvelle secousse, l'ambassadeur du royaume de Sedov assis en face de lui gloussa tandis que son petit corps rond tressautait sur lui-même comme un jouet. Le brun lui adressa un sourire poli mais crispé.

Après de longues minutes, le cahin-caha du véhicule s'arrêta enfin, remplacé par la conduite souple et agréable du chauffeur. Castiel soupira de soulagement, un sourire amusé aux lèvres en entendant les injures marmonnées par Jean à l'encontre des ornières sur la route. La luxueuse berline était sa fierté et l'homme la couvait de soins jaloux. Pour cet ancien palefrenier des écuries du palais d' qu'un coup de sabot malheureux avait contraint à changer d'emploi, devenir chauffeur était la promotion espérée sa vie durant. S'il portait à présent l'habit galonné de la maison royale de Ronan, le brun retrouvait souvent les brusques élans de l'homme qui lui avait appris à préparer son poney pour ses cours d'équitation. Sa monture s'appelait Caylus et Castiel sentait dans sa crinière des odeurs de forêt, de grand air et de liberté.

Ces souvenirs agréables dissipèrent un instant son malaise mais la chaleur dans la voiture était insupportable.

Le brun glissa un doigt dans le col raide de son habit. Il étouffait dans le vêtement au tissu trop épais, volontairement empesé pour accroître la carrure de son porteur. Les décorations qui tintaient sur sa poitrine étaient lourdes, les épaulettes galonnées pesaient désagréablement. Les broderies d'or le long de la boutonnière ressemblaient à une cage.

Castiel aurait voulu être ailleurs – n'importe où – plutôt que de jouer au diplomate pour aider son roi et frère aîné Lucifel.

Il y avait quelques années, celui-ci lui avait offert le portefeuille des Relations extérieures avec les royaumes des Terres de Fenia. Le brun songeait parfois avec nostalgie à son magnifique bureau au premier étage du Magistère dont les larges fenêtres ouvraient sur le superbe jardin d'agrément du somptueux édifice. L'enfer qu'il était en train de vivre lui rappelait cruellement la raison pour laquelle il avait rendu sa charge à Lucifel, épuisé par les faux semblants, les mensonges et les petits arrangements mesquins sans compter son honnêteté douloureusement malmenée.

Son remplaçant à ce poste – le duc Reinhard de Caem – était attendu en audience cette après-midi. Fort de son expérience passée à la tête de ce Magistère prestigieux, le brun avait accepté de le remplacer.

Il aurait dû savoir que les choses seraient difficiles.

Une heure après leur départ en voiture d'Andione, l'ambassadeur de Sedov était encore bouffi d'orgueil d'être guidé par un prince de la maison régnante de Ronan, la plus puissante des Terres de Fenia. Au bord de l'exaspération, Castiel craignait de commettre un impair qui assombrirait le visage de son aîné sous l'effet de la déception et du reproche. Parce que le brun détestait décevoir les gens qu'il aimait, il souffrait en silence tout en priant pour que leur voiture verse dans un fossé et les oblige à écourter leur promenade.

L'ambassadeur de Sedov leva soudain la tête et se mit à renifler. Sa ressemblance avec le vieux caniche de sa grande-tante Polina sauta aux yeux du brun qui étouffa son rire derrière une petite toux.

Assis à côté de lui, son frère Gabriel n'eut pas la même délicatesse. Il ricana d'un air moqueur avant d'écarter le léger rideau pour regarder par la fenêtre.

—«L'odeur de métal et de suie ne peut nous tromper, nous approchons du chantier de la nouvelle ligne de chemin de fer. Jean? Conduisez-nous au belvédère s'il vous plaît. Nous y aurons une vue plus dégagée sur l'entreprise de notre frère Raphaël», demanda le blond.

La berline roula encore quelques instants avant de bifurquer sur une route secondaire à droite. Le moteur de la manufacture Gruber ronronna chaudement tandis qu'elle gravissait la pente, faisant flotter dans l'air un léger parfum de pétrole. Castiel préférait vraiment l'odeur d'herbe et de grand air qui embaumait la crinière de Caylus.

La chaleur du moteur irradiait aussi dans l'habitacle et le brun tira une nouvelle fois sur son col raide. Seigneur, il avait tellement chaud. Les senteurs d'hydrocarbure combinés au mouvement de la voiture commençaient à lui donner la nausée.

Quand la berline s'immobilisa enfin, le jeune homme s'en extirpa précipitamment et essuya ses tempes luisantes à l'aide de son mouchoir. Derrière lui, l'ambassadeur de Sedov sortit à son tour, l'air grotesque dans son habit de ville trop ajusté sur sa parfaite rotondité.

Gabriel se glissa à côté de lui et lui tapota gentiment l'avant-bras.

—«Nous avons fait la moitié du chemin Cassie. Supporte cette courte visite touristique du chantier de Raphaël et nous pourrons enfin rentrer à Andione.»

—«Tu aurais dû refuser de m'accompagner quand je te l'ai demandé. Je suis navré de t'infliger cela alors que des affaires bien plus passionnantes t'attendent à la Grande Bibliothèque», souffla le brun d'un ton contrit.

—«Tu devrais savoir que personne ne m'oblige jamais à faire quoi que ce soit. J'avais imaginé ma journée d'une autre manière mais quand tu es venu me voir, ton désarroi aurait fait pleurer des pierres. Je n'ai pas pu te laisser seul.»

Castiel lui donna un léger coup de coude vengeur dans les côtes.

Le jeune homme aimait tous ses frères mais Gabriel était sans conteste l'un de ses préférés; perturbateur, trouble-fête et agaçant mais si affectueux et amusant. Ses cheveux un peu longs et dorés ondulaient de part et d'autre de son front, le brun se demanda s'ils sentaient la liberté comme la crinière de Caylus.

Devant eux, l'ambassadeur de Sedov s'appuya à deux mains sur la rambarde en métal qui cernait le belvédère. Il se mit à se trémousser d'aise, tout son corps tendu vers l'avant tandis qu'il contemplait le paysage. Castiel préféra ne pas s'y attarder, trop fatigué et étriqué dans son habit de cour. Et bon sang, ce col était si serré!

Gabriel rejoignit leur invité, le brun lui emboîta le pas de mauvaise grâce.

Une vaste plainte à l'horizon légèrement vallonné s'étendait devant eux. La vue était belle mais l'impression de ces prés ras – à peine ponctués de bosquets – et du lac de Cavan cerné de maisons colorés restait artificielle.

De l'autre côté, sur sa gauche, Castiel distinguait encore la silhouette gigantesque de la cité d'Andione, la capitale du royaume de Ronan perpétuellement noyée dans les lambeaux de cette fine brume un peu iridescente. Les manufactures avaient beau avoir progressivement déménagé hors de la ville pour accroître la surface de leurs usines, les vapeurs de leurs activités continuaient d'envahir le ciel. En été, ces particules grasses retombaient et rendaient l'air à la fois étouffant et poisseux. C'était la raison pour laquelle la nouvelle ville de Laoise se développait depuis quelques années pour offrir aux riches habitants un air moins vicié dans un environnement préservé.

Son frère aîné Raphaël, Magistère des Grands Travaux, avait lancé le chantier de sa liaison prochaine avec la Grande Gare d'Andione il y avait quelques semaines.

Paysage soigneusement composé, grandes villas dotées de gigantesques parcs, lac artificiel dédié au loisir de plein air, Laoise se transformait progressivement en lieu de villégiature pour la grande bourgeoisie. La vieille aristocratie d'Andione lui préférait la ville de Dunloy située plus à l'ouest où la famille royale possédait un somptueux palais de plaisance aux merveilleux jardins d'eau. Retenu quotidiennement à Andione par sa charge de Magistère des Arts, Castiel aurait aimé y séjourner plus souvent. Les deux cités n'étaient séparées que par trois heures de voyage en train mais le château de plaisance de Dunloy avait un goût de bout du monde et de liberté.

Le brun fronça les sourcils avec agacement, sa distraction l'éloignait d'un prompt retour vers la capitale.

Gabriel lui jeta un regard et désigna leur invité d'un geste discret. Castiel roula des yeux. Oui, il savait. Le jeune homme rejoignit l'ambassadeur de Sedov à la rambarde du belvédère.

—«C'est absolument incroyable! Stupéfiant! Je n'arrive pas à croire que je suis en train d'assister à la création du monde moderne! C'est réellement extraordinaire! Tout bonnement remarquable!», s'exclama-t-il en tournant la tête vers lui.

Ses mots étaient si outrageusement flatteurs que Castiel eut l'impression de sentir sa peau devenir un peu plus poisseuse de miel. Il tira machinalement sur le col de son habit. L'homme semblait guetter son approbation alors le brun lui adressa un sourire courtois. Rassuré, l'ambassadeur se lança à corps perdu dans un éloge brûlant concernant le savoir-faire technologique du royaume de Sedov. Castiel s'autorisa à laisser à nouveau ses pensées vagabonder. Personne n'osait jamais contrarier le tout puissant royaume de Ronan. À chaque visite officielle à la brillante et raffinée cour d'Andione, le brun sentait le regard des ambassadeurs peser sur lui, empressés à trouver la meilleure manière de lui plaire pour favoriser leur royaume. Cela était si fatiguant.

Devant son silence, l'ambassadeur de Sedov pâlit légèrement. Castiel l'encouragea à poursuivre d'un sourire encourageant. Son invité était ridicule mais les deux hommes jouaient ensemble sur la même scène de théâtre le même jeu de dupe. Pour la première fois en trois heures, le brun éprouva une pointe de compassion pour la ridicule personne de son interlocuteur.

—«Notre frère Raphaël, le Magistère des Grands Travaux, est en train de relier la nouvelle ville de Laoise à notre capitale par le chemin de fer. Cela représente une distance d'environ cent kilomètres. Le roi Lucifel espère voir les travaux achever pour la prochaine saison chaude», expliqua-t-il lentement.

—«… Cela est-il possible? Le défi semble prodigieux, il n'y a encore que des prés et des bosquets devant nous», répondit l'ambassadeur avec une réelle admiration.

L'homme se pencha un peu plus en avant et Castiel enroula prudemment ses doigts autour de son coude. Une chute en bas du belvédère serait du plus mauvais effet quand il ferait son rapport à Lucifel.

—«L'entreprise est d'envergure mais les travaux sont menés conjointement avec la manufacture Haegel qui construit rails et équipements ferroviaires. Sa maîtrise technique est telle qu'elle a inventé un ingénieux système mobile pour déplacer ses forges sur le tracé des voies. Voyez, c'est le bâtiment en brique que vous apercevez sur votre gauche», reprit le brun en désignant un point dans la vallée.

—«… C'est un véritable immeuble, comment peut-il se déplacer?», souffla l'ambassadeur de Sedov d'un ton incrédule.

—«L'atelier est constitué de modules préfabriqués qui permette de le monter et de le démonter comme un jeu de construction.» Le brun sourit. «Je dois admettre que c'est très impressionnant à voir.»

Castiel contempla avec une pointe de tristesse les plates-bandes dévastées en amont du chantier dont les traces sales marquaient toujours le paysage. Il préféra taire le fait que voir le gigantesque atelier à l'œuvre, grouillant d'ouvriers, lui faisait toujours l'impression d'un animal monstrueux ne laissant derrière lui que des terres ravagées.

Gabriel fit un signe à Jean. L'homme ouvrit le coffre attaché à la berline pour lui apporter son matériel photographique, soigneusement rangé dans un coffret. Son frère assembla rapidement le trépied et la boîte noire avant de commencer à prendre des clichés du chantier.

Le brun sentit son cœur se serrer légèrement.

Gabriel, Magistère des Archives qui comprenait également la gestion de la Grande Bibliothèque, collectait depuis des années la mémoire des choses et des lieux avant qu'elle ne disparaisse. Entraîné dans une perpétuelle et frénétique fuite technologique en avant, le royaume de Ronan laissait peu de place au passé. Castiel se souvenait encore vaguement d'un temps où la vallée devant lui n'était occupée que par de petits bourgs. Sur la place centrale du village de Boleran se dressait le plus gros chêne que le jeune homme avait jamais vu. L'auberge où la famille royale s'était arrêtée un jour en rentrant d'un séjour au château de Dunloy leur avait servi le meilleur pain que le brun avait mangé de sa vie. Le chêne avait été arraché quand la place avait été agrandie. La modeste hôtellerie avait disparu, transformé en un restaurant sophistiqué dont le propriétaire possédait déjà plusieurs établissements de luxe dans la capitale. Tout finissait toujours par changer un jour dans le royaume de Ronan. Un sourire satisfait aux lèvres, Lucifel appelait ça l'évolution. Dans le fond de son cœur, Castiel la nommait disparition et cela le peinait.

Plusieurs explosions violentes retentirent soudain dans la vallée, créant un bref flamboiement d'incendie. Les trois hommes sentirent l'odeur piquante de la poudre flotter dans l'air.

—«Y aurait-il eu un souci sur le chantier?», demanda l'ambassadeur de Sedov avec intérêt.

—«Les ouvriers aplanissent le dénivelé du terrain avec de la dynamite. … Mon cliché est manqué à cause de la surexposition, je dois recommencer avant qu'ils ne saccagent tout», marmonna Gabriel avec dépit.

—«C'est trop tard, les ouvriers amènent la niveleuse», souffla Castiel.

Un grondement monta dans la vallée et leur invité se mit à trépigner d'excitation.

—«Par le ciel, cette machine est énorme! Elle ressemble à un énorme animal de métal, à quelque chose de vivant. À quoi sert-elle?», demanda-t-il avec enthousiasme.

—«La niveleuse est une invention de la manufacture Haegel, elle a été primée à plusieurs reprises lors de l'Exposition annuelle d'Industrie de Ronan. Elle se déplace sur n'importe quel type de terrain et prépare le sol pour la pose des autres voies. La niveleuse aplanit la terre, rejette les obstacles sur les côtés et enfouie les déchets végétaux dans le sol en roulant dessus», détailla Castiel.

—«Fantastique, réellement fantastique…»

Castiel haussa légèrement les épaules.

Il n'aimait pas la niveleuse.

Déjà adolescent, la forme de la machine lui avait fait grande impression. Quand le directeur de la manufacture Haegel l'avait mise en marche devant lui, elle avait fait trembler le sol; le brun avait pensé que la halle d'exposition allait s'effondrer. Le bruit de son moteur, nourri de quantités phénoménales de charbon, était effrayant. L'acier sombre de sa structure la faisant ressembler à un monstrueux coléoptère caparaçonné pour la guerre. Les herses à l'avant, l'éperon en acier étaient les mâchoires d'une créature infernale. Castiel n'appréciait pas les insectes non plus. L'adolescent s'était réfugié aux côtés de son frère Raphaël qui avait haussé un sourcil narquois à son appréhension d'enfant.

Il s'agissait de détails inutiles à porter à la connaissance de l'ambassadeur de Sedov.

Le grondement de la niveleuse résonnait dans l'air. Castiel la vit arracher les souches d'arbres comme des fétus de paille, décapiter les rochers qui affleuraient à la surface. Autour d'elle, les terrassiers s'activaient efficacement. Dans le paysage encore verdoyant, la machine traçait un chemin gris de terres retournées et de rochers brisés.

—«… N'est-il pas gênant qu'une manufacture privée dispose d'une telle technologie? Je crois savoir que les entreprises de Ronan veillent jalousement sur leurs savoirs et qu'elles déposent leurs archives techniques à la Grande Bibliothèque pour qu'elle protège leurs secrets», dit soudain l'ambassadeur.

—«Dans le cadre d'une entreprise dont un Magistère assure la gestion, toute manufacture de Ronan s'engage par contrat à travailler étroitement avec lui en partageant leurs connaissances selon des modalités définies par ledit contrat. La niveleuse a été conçue conjointement par notre Magistère des Sciences et la manufacture Haegel. Chacun possède respectivement la propriété des plans techniques de la machine. Sa fabrication repose donc nécessairement sur un partenariat entre tous les partis en présence», détailla Gabriel.

Le jeune homme était en train de ranger son matériel photographique avec dépit quand un horrible craquement attira leur attention. La niveleuse terminait d'abattre sans pitié un bosquet d'arbres déjà coupé à ras par les ouvriers du chantier. Castiel le regretta, l'ambassadeur de Sedov trouva la démonstration très à son goût.

—«Qu'il est agréable de voir la nature plier ainsi devant l'homme! Même les arbres s'inclinent devant la puissance du royaume de Ronan», dit-il avec componction.

Le brun se retint de rouler ostensiblement des yeux. Il détestait cette journée.

—«Cette vallée était couverte de bois il y a cent ans, cela rendait l'endroit fort plaisant…»

—«C'est vrai Votre Altesse mais ils repousseront, mieux ordonnés et en créant de superbes perspectives vers Andione.»

—«Un arbre centenaire aura toujours vécu plus de choses qu'une vie d'homme ne le permet», s'agaça Castiel.

—«Heureusement pour nous tous, Ronan possède la plus vaste bibliothèque des Terres de Fenia et regroupe toutes les connaissances du monde», rit l'homme avant d'incliner la tête vers lui. «Votre sensibilité vous honore votre altesse, je reconnais bien là le Magistère des Arts de Ronan.»

L'ambassadeur de Sedov frôlait l'impertinence, le prenait-il pour un enfant ayant besoin d'être réconforté? Le brun lui jeta un regard noir mais emporté par son enthousiasme, l'homme ne le remarqua pas.

—«Je puis vous assurer que ce que je vois à cet instant sous mes yeux est également une œuvre d'art. Votre famille a réussi à faire plier le feu, l'eau, la terre et le métal à ses désirs. Il n'y a rien que le royaume de Ronan ne soit en mesure de créer», poursuivit-il avec flagornerie.

Le duc Reinhard aurait apprécié le compliment – sans doute aurait-il répondu d'une manière fort joliment tournée – mais Castiel était hermétique à ce type de flatterie.

Le brun chercha Gabriel du regard.

Son frère était retourné à la voiture pour y ranger précautionneusement son matériel photographique. Il semblait très affairé mais un sourire particulièrement moqueur ourlait ses lèvres. Castiel soupira. Son frère l'abandonnait avec leur invité, c'était lâche mais il comprenait. La discussion atteignait des sommets de ridicules et il n'était plus Magistère des Relations extérieures pour l'amour du ciel! Le brun inspira profondément.

—«Même sans posséder la charge qui est la mienne, je penserais toujours que le passé nous permet d'apprendre de nos erreurs. Nous devons rester humbles devant le chemin parcouru pour continuer à avancer sans risquer de chuter par orgueil.»

Gabriel se racla la gorge derrière lui en une discrète remontrance mais Castiel lui jeta un regard peu amène. Qu'il reste donc à ses côtés pour l'aider s'il ne souhaitait pas l'entendre dire de paroles malheureuses. L'ambassadeur plissa légèrement les yeux avant d'opiner lentement.

—«Vos paroles sont pleines de sagesse Votre Altesse. Les ateliers du royaume de Sedov ont toujours procédé de la manière que vous décrivez. C'est ce lent et prudent apprentissage qui leur a permis d'acquérir ce savoir-faire si renommé dans le tissage et le sertissage de pierres précieuses dans les étoffes. À cet égard, les rouleaux de soie offerts au roi Lucifel sont un véritable chef-d'œuvre.»

Castiel détourna les yeux avec gêne.

Depuis des années, son frère aîné tentait de débaucher des artisans des ateliers de Sedov pour apprendre leurs techniques et concurrencer la production d'étoffes précieuses. Ces tissus importés dont raffolaient les plus riches sujets d'Andione se vendaient à grand prix dans les grands magasins de la capitale. Cette manne, Lucifel voulait qu'elle vienne enrichir l'industrie de Ronan. Ni lui ni la reine Sofia son épouse ne porteraient jamais aucun vêtement taillé dans la soie. La précieuse étoffe serait défaite, analysée, étudiée par les membres du Magistère des Sciences pour en percer tous les secrets. Le procédé manquait d'élégance mais le brun était contraint au silence par le secret industriel. Le fait que le tissu soit d'un goût tapageur douteux ne rendait pas l'entreprise plus acceptable. Seules les pierres précieuses tissées dans la trame avaient retenu son attention. Sans être gemmologue, Castiel avait reconnu la transparence laiteuse et iridescente de l'opale. Ces gemmes parfaites ne pouvaient provenir que d'un seul royaume des Terres de Fenia, un royaume qui le fascinait depuis toujours.

Appuyé contre le capot de la berline, Gabriel semblait au comble de l'ennui. Le brun décida de sonner la fin de leur insupportable promenade, frémissant d'aise à l'idée de pouvoir enfin se rafraîchir et passer une tenue plus confortable une fois de retour à Andione. Il guida l'ambassadeur de Sedov vers la voiture. Son frère se glissa à ses côtés sur la banquette en lui faisant un clin d'œil et toqua deux fois à la fenêtre intérieure pour demander à Jean de démarrer.

Castiel appuya son coude contre la portière et observa le paysage redevenir progressivement plus urbain. Il avait envie d'aller à Dunloy pour quelques jours. Si sa belle-sœur, la reine Sofia, décidait d'y conduire prochainement ses fils pour les vacances, le brun demanderait à se joindre à eux. La perspective semblait idyllique.

—«Les joyaux tissés dans la soie que vous apportez proviennent des mines de Belemer, n'est-ce pas?», demanda-t-il après un long silence.

L'ambassadeur se raidit légèrement tandis qu'une ombre passait sur son visage rubicond. Il ouvrit la bouche, hésita, avant d'acquiescer lentement.

—«Sedov possède également une mine à sa frontière nord mais la qualité des gemmes n'a rien de comparable avec celle des terres de Belemer. Notre roi Josef a pris de pierres anciennes issues du trésor royal pour honorer le roi Lucifel.», avoua-t-il à contrecœur.

—«Votre frontière orientale est proche de celle de Belemer, il est donc peu surprenant qu'une partie de la richesse géologique des vastes terres du nord se trouve également à Sedov.»

—«Les produits de notre mine sont moins beaux mais nous l'exploite dignement. L'histoire de la constitution des royaumes de Fenia aurait dû être plus favorable dans la définition de nos frontières. Le peuple de Belemer n'a pas conscience de ses richesses, il les gaspille en croyances d'un autre temps», grinça l'ambassadeur avec dédain.

Castiel fronça les sourcils mais l'homme se lança dans une critique moqueuse des paysages glacés de Belemer, de son architecture en bois et en pierre, de son principal sanctuaire, construit autour d'un arbre. Au fur et à mesure de ses paroles, son dédain se transforma en un mépris écrasant. Le brun eut envie de répliquer que dénigrer un des plus anciens royaumes des Terres de Fenia ne rendrait pas le sien plus fréquentable; lui-même aurait pu trouver bien des défauts à Sedov, à commencer par la fatuité de son ambassadeur.

Il crispa les doigts sur le cuir doublant la portière.

—«… On raconte que les montagnes du nord sont parmi les plus belles de Fenia et que les eaux de leurs lacs sont aussi limpides que des pierres précieuses. Vous qui êtes tant amateurs de paysage, j'aurai cru que cela aurait été à votre goût», se moqua-t-il d'un ton cinglant.

—«Ce sont des compliments tout à fait exagérés Votre Altesse. Les forêts de Belemer sont à peine praticables. Les habitants se déplacent à cheval ou dans des traîneaux, ils s'enveloppent de fourrures à la mauvaise saison comme des hommes sauvages. Leur goût du décor est encore celui de ce qu'ils appellent le Deuxième Âge, le temps datant de l'unification des tribus et de l'instauration de la royauté. Belemer est un royaume archaïque.»

Il lui adressa un sourire que Castiel ignora. La voiture entrait dans Andione. Plongé dans un silence obstiné, il vit les maisons se transformer progressivement en hôtels particuliers et en immeubles, les routes devinrent des allées plantées d'arbres et ceintes de trottoirs. Le tissu urbain de plus en plus dense se perçait de larges avenues dont les perspectives soigneusement composées guidaient le regard vers d'immenses bâtiments officiels, des fontaines surchargées de sculpture ou de petits parcs.

Le brun déglutit, le col de son habit plus serré que jamais.

Tandis qu'ils entraient dans le quartier aristocratique, Castiel suivit distraitement du regard un riche attelage à quatre chevaux. Sur la portière laquée en noir, il reconnut les armes de la famille de Ayr, récemment anoblie par Lucifel pour services rendus à la couronne. L'ampleur de la voiture, les harnachements d'argent des chevaux et les livrées des domestiques achevaient de donner à l'ensemble une allure de nouveau riche au goût de parvenu.

Craignant d'attirer l'attention de la comtesse de Ayr et de ses filles dont les chevelures blondes disparaissent sous les rubans de leurs chapeaux arrangés à la dernière mode, le jeune homme tira le petit rideau de sa portière.

Dans les beaux quartiers entourant le palais royal, personne n'ignorait la dévorante ambition de la famille, bien décidée à poursuivre sa brillante ascension sociale. Parmi les sept princes de Ronan, trois étaient encore célibataires. Castiel était le dernier né et il ne comptait jouer aucun rôle dans ce théâtre matrimonial. Il laissait volontiers le soin à ses frères de refroidir efficacement les ardeurs des prétendantes, sans compter le scandale qu'une telle mésalliance aurait provoqué. Son arrière-arrière-arrière-grand-père, le roi Joaquiel, avait vécu en concubinage avec sa flamboyante favorite pendant six mois avant d'être ramené à la raison. C'était arrivé il y avait plus d'un siècle pourtant le brun en entendait encore parler aux repas de famille, chuchoté comme un secret honteux.

—«Je comprends que deux inconnus puissent être méfiants l'un envers l'autre mais Sedov et Belemer ont des partenariats commerciaux noués de longue date», reprit-il.

—«Belemer paye bien mal notre longue amitié. Les dispositions qui le lient à Sedov n'ont guère évolué depuis plus de deux cent ans. L'ambition de son peuple reste modeste d'une manière incompréhensible. Aucun habitant ne songe à s'enrichir plus que de raison alors tous contrôlent soigneusement leur production pour éviter ce qu'ils considèrent comme une surexploitation. Nos ateliers pourraient absorber de bien plus grandes quantités de pierres précieuses si le roi de Belemer acceptait de laisser un accès plus libre aux mines. Personne n'ignore à travers les Terres de Fenia que leur sous-sol est incroyablement riche et que le bois de leurs forêts est le plus solide de tous, pourtant Belemer n'en exporte qu'une infime partie.» L'ambassadeur pinça les lèvres. «… Quand le roi John a perdu son épouse, la reine Mary, toute relation commerciale a été interrompue pendant presque un an. Quel autre royaume de Fenia pourrait ainsi porter le deuil aussi long?!»

Castiel serra le poing sur son genou. Une telle délicatesse ne pouvait être que le fait qu'un homme au cœur brisé et d'un royaume sincèrement attaché à sa reine. Les funérailles de son grand-père le roi Niel avait duré à peine trois jours avant que l'activité industrieuse de Ronan ne reprenne. Certaines manufactures d'Andione avaient même obtenu de la famille royale l'autorisation de ne pas interrompre leur ligne de production. Le brun en avait été indigné mais le Magistère de l'Industrie s'était contenté de hausser les épaules. Leurs exportations à travers les Terres de Fenia ne pouvaient souffrir du moindre retard.

—«Belemer a également cessé toute exportation depuis le décès du roi John il y a plusieurs semaines. Nos artisans tisseurs commencent à s'inquiéter du manque de gemmes pour poursuivre leur travail. Les membres du Conseil du Roi ont adressé une lettre fort courtoise à notre roi pour l'informer de l'arrêt temporaire de toute transaction entre Belemer et Sedov le temps du deuil. Ils ont ponctué leur missive de mentions à celle qu'ils appellent la Dame du Ciel ou la Mère-Monde, leur déesse primordiale. N'est-ce pas ridicule? Tous les royaumes de Fenia ont abandonné ce type de croyances rétrograde», poursuivit l'homme avec agacement.

Le brun s'assombrit. Lucifel avait éructé de rage quand il avait reçu la même lettre. Ce retard dans les livraisons de minerai de fer, si nécessaire à l'industrie florissante de Ronan, l'avaient fait jurer comme un ouvrier. Castiel ne l'avait pas vu perdre ainsi contenance depuis ses dix-huit ans, quand son aîné avait appris qu'il perdait sa place de meilleur étudiant au classement de la Première Académie au profit de Charles de Bercy, un modeste cadet d'une famille de la grande bourgeoisie.

L'ambassadeur haussa les épaules avec morgue.

—«On raconte aussi que le prince héritier a passé la plus grande partie de sa vie dans un temple perdu dans les montagnes au-dessus de Snovedstad et que cela l'a rendu à moitié fou. Les faveurs naturelles de Belemer sont une insulte faite à l'ensemble des autres royaumes des Terres de Fenia. … Le roi Lucifel pourrait faire de si grandes choses avec de telles ressources.»

Castiel esquissa un rictus amer, priant pour que cela n'arrive jamais. Ronan deviendrait l'empire que son frère aîné fantasmait depuis des années et lui-même vivrait une vie d'oiseau en cage pour le restant de ses jours.

Une goutte de sueur glacée coula dans son dos, collant son habit à sa peau. Le brun passa une main lasse sur son visage. Il n'était plus membre du Magistère des Relations extérieures, pourquoi devait-il à nouveau supporter toute cette médisance et cette détestable suffisance? Gabriel posa discrètement son genou en signe de réconfort, le brun pressa brièvement ses doigts en guise de réponse.

Quand la berline s'engagea sur la Grande Avenue en direction du palais, le jeune homme se décrispa légèrement. Son calvaire était presque achevé.

Jean contourna la Grande Place et la fontaine allégorique représentant les arts modernes – l'industrie mécanique et l'électricité – avant de passer sous le portail monumental du palais débordant de statues. La voiture traversa la gigantesque cour d'honneur pour aller se garer souplement devant les escaliers du perron monumental.

Castiel se redressa lentement contre le dossier de la banquette et plongea son regard bleu dans les prunelles marron de l'ambassadeur de Sedov. Celui-ci pâlit légèrement, écrasé par l'éclat sombre de ces prunelles. Le brun esquissa un sourire si onctueux qu'il en était à la fois parfaitement odieux et insultant. C'était exactement ce qu'il espérait.

—«Vous avez des paroles bien méprisantes envers les vivants et les morts, ambassadeur. À défaut d'estimer un de vos principaux partenaires commerciaux, je considère que le respect est la marque la plus élémentaire de politesse. Je crois me souvenir que mon frère Lucifel doit vous recevoir cet après-midi dans le kiosque installé dans les jardins du palais. Par pur esprit de courtoisie, je tiens à vous préciser qu'il est d'une taille modeste et a été construit en il y a plus de cinquante-cinq par mon grand-père, le roi Niel. J'espère que vous ne le trouverez pas trop archaïque à votre goût. Je vous souhaite une agréable journée», sussura-t-il.

Un domestique du palais vint ouvrir la portière, Castiel se glissa hors de la voiture sans un regard en arrière malgré les balbutiements tremblant d'embarras de son invité. Gabriel lui emboîta le pas après un salut distrait, montant précipitamment le perron derrière lui.

Le brun s'arrêta sur le premier palier pour l'attendre.

Tourné vers la cour d'honneur, il s'abandonna à la contemplation de la capitaine de Ronan, à l'éclat doré de ses coupoles et à la blancheur de la pierre. Malgré le voile laiteux qui couvrait quotidiennement la cité, le jeune homme distinguait les grandes statues dorées encadrant le pont métallique dédié à leur arrière-grand-père Othoniel. L'eau de la Grande Fontaines des Arts modernes prenait dans les rayons du pâle soleil des iridescences d'aile de papillon. Toute Andione l'Orgueilleuse luisait de teintes précieuses et luxueuses dont le palais constituait le plus bel ornement de cette étrange boîte à bijoux.

Castiel jeta un regard derrière lui sur la façade blanche, synthèse architecturale de ce goût décoratif outrancier de la capitale. Pour le brun, il était la plus belle cage à oiseaux de cette partie des Terres de Fenia.

Le souffle court, Gabriel lui tapota gentiment l'épaule.

—«Rentrons chez nous Castiel, j'ai hâte de retirer cet horrible habit de cour. Luke a intérêt à porter le sien lors de son entretien avec cet imbécile ou je ferai un scandale au prochain dîner de famille», grommela-t-il.

—«Celui de Lucifel semble être cousu à même sa peau, je doute qu'il te donne l'opportunité de provoquer un esclandre à table», sourit le brun.

Son frère ricana. Il inspira profondément avant de reprendre la montée du perron.

—«Le pauvre ambassadeur n'a pas la moindre idée de l'épreuve qui l'attend cette après-midi. Balthy m'a dit que notre frère a été très déçu par la proposition commerciale faite par Sedov concernant l'importation de tissus de luxe. Luke va écraser ce pauvre petit esprit de tout son mépris sans avoir conscience qu'il offrira ainsi réparation au royaume de Belemer.»

—«Mieux vaut qu'il ne l'apprenne pas, Lucifel ne tient pas non plus Belemer en grande estime…»

Gabriel haussa les épaules et défit les deux premiers boutons de son col raide.

Les deux frères entrèrent ensemble dans le monumental vestibule, pavé d'une riche marqueterie de marbres. À gauche, l'eau d'une fontaine dispensaient une fraîcheur agréable. Le brun soupira d'aise. Il plongea familièrement une main dans le bassin pour se mouiller la nuque et grimaça de sentir sa peau légèrement poisseuse sous ses doigts.

—«Si notre frère me sollicite une prochaine fois pour remplacer notre Magistère des Relations extérieures et que tu es à mes côtés, empêche-moi d'accepter. Le duc Reinhard a des dizaines de subordonnés qui auraient pu le remplacer plus utilement que je ne l'ai fait», marmotte-t-il.

—«Tu oublies qu'aucun d'entre eux n'est prince de la maison de Ronan. Et que dans d'autres circonstances, Luke ne tenterait pas de s'improviser entremetteur entre deux personnes qu'il estime en favorisant ainsi leur rencontre.»

Castiel lui jeta un regard noir. S'il y avait bien un sujet dont il ne souhaitait pas parler maintenant, c'était bien les espérances du duc Reinhard envers sa personne, fortement encouragées par son frère aîné. C'était gênant.

Gabriel lui tapota malicieusement la joue, le brun le repoussa d'un geste d'humeur.

—«Je te propose de mettre un terme à cette journée perdue en trouvant notre frère pour lui faire ton compte-rendu. Après cela – et si tu as encore un moment à me consacrer – je me propose de t'inviter à déjeuner dans le restaurant de ton choix», proposa-t-il gentiment.

Castiel esquissa un sourire reconnaissant. Il n'avait pas faim – seulement très chaud – mais l'idée d'une collation royale le ragaillardit un peu.

Les deux frères montèrent l'escalier monumental à double rampes puis gagnèrent l'aile est dévolue à l'usage exclusif de la famille royale. Quand ils furent introduits dans le cabinet de travail personnel de Lucifel, Castiel sentit fondre sa joie. Le duc Reinhard était présent, assis sur un luxueux fauteuil en bois doré. L'homme tourna légèrement la tête pour apercevoir les nouveaux arrivants. Il s'empressa de se lever en le reconnaissant, les mains croisées dans son dos pour flatter son large buste et un sourire charmant aux lèvres. Quelque chose passa dans son regard bleu quand il observa son allure dans son habit de cour. Depuis qu'il était en âge de le porter, Castiel persistait à penser que l'habit de cour de Ronan ne le flattait guère. Il semblait s'être lourdement trompé.

Lucifel le salua d'un imperceptible signe de tête. Assis sur un confortable sofa couvert de soie, les jambes élégamment croisées devant lui et les sourcils froncés, le châtain contemplait avec attention le portrait d'une jeune femme, posé sur un chevalet. À côté de lui, Michael feuilletait d'un air d'ennui ce qui ressemblait à un volumineux rapport. Balthazar, debout dans l'embrasure d'une porte-fenêtre entrouverte, fumait une cigarette tout en observant distraitement les vastes jardins. Il le salua d'un clin d'œil, soufflant un fin panache blanc à l'extérieur.

—«Bonjour Cassie. As-tu achevé ta visite touristique des merveilles d'Andione à notre invité?», le taquina-t-il.

—«Je déteste cela», grogna le brun en s'asseyant à son tour sur un sofa. «Je ne veux plus jouer ce rôle, Lucifel. Tu sais que je suis incapable de faire semblant quand je m'ennuie ou que je désapprouve ce que j'entends.»

Son frère haussa un sourcil et croisa les jambes dans l'autre sens.

—«Tu aurais pu rester Magistère des Relations extérieures si tu avais accepté de mettre un peu de… souplesse dans ton caractère, Castiel. Il n'y a rien de répréhensible à mentir un peu quand de nobles causes sont en jeu.»

Lucifel et le duc Reinhard échangèrent un regard entendu, un sourire carnassier aux lèvres.

Le brun s'affala sans grâce contre le dossier du canapé, plongé dans un silence un peu buté. Si son frère espérait qu'il chante les louanges du remarquable travail que faisait Reinhard de Caem à ce poste depuis plusieurs années, il pourrait tout aussi bien souhaiter que Belemer lève soudain le deuil de son défunt roi. Le brun refusait de jouer à ce jeu.

Lucifel et son Magistère des Relations extérieurs étaient meilleurs amis depuis leurs études à l'Académie. Bel homme brillant mais retors, passionné par les langues étrangères, Reinhard de Caem faisait comme partie de la famille depuis presque aussi longtemps. Il y avait des années, Castiel lui avait demandé de lui enseigner la Vieille Langue du royaume de Ronan, celle dont ses frères et lui tiraient encore leurs prénoms. Déjà alors, il avait senti ses regards sur lui et entendu les inflexions particulièrement douces de sa voix quand il lui parlait. Une fois anobli et en charge d'un des portefeuilles les plus prestigieux de Ronan, Reinhard s'était enhardi. Le brun le savait sincère dans son inclinaison pour lui – et l'homme était très beau – mais l'espérance de son aîné à les voir unis ne faisait que renforcer son malaise. Aucune action de Lucifel n'était jamais dénuée de calcul stratégique. Castiel espérait encore naïvement tomber amoureux avant de se marier avec la personne que son cœur aurait choisi.

Il passa une main dans sa nuque tandis que le blond se rasseyait.

—«Je suis persuadé que l'ambassadeur de Sedov a été ravi de votre présence. Vous êtes un interlocuteur de choix quand il s'agit de faire découvrir les beautés de Ronan», dit-il courtoisement.

—«Écoute donc Reinhard, Castiel. Notre ami parle en connaisseur», sourit Lucifel d'un air entendu.

Michaël renifla légèrement à ses côtés et tourna une page du volume posé sur ses genoux. Le crissement du papier résonna dans le cabinet de travail. Castiel repoussa Balthazar avec humeur quand son demi-frère vint ébouriffer gentiment ses cheveux avant de se laisser tomber à côté de lui sur le sofa. Lucifel claqua sa langue contre son palais en un ordre impérieux de garder le silence.

Après de longues minutes, le châtain se leva et marcha jusqu'au chevalet avant de se pencher vers le portrait peint.

Castiel l'observa à son tour attentivement. Le cadre en bois sculpté, en bas duquel figuraient les armes du royaume de Sedov, était trop doré. La jeune femme était jolie, habillée d'une robe bleue un peu trop chargée de rubans mais sa tournure et sa mine étaient gracieuses. Le brun apprécia en connaisseur la touche de l'artiste. L'ambassadeur avait offert ce portrait à Lucifel lors de leur première entrevue officielle. Un portrait armorié et la représentation d'une jeune femme couverte de bijoux était toujours celui d'une princesse à marier. Castiel était heureux d'avoir échappé à toute entrevue de ce type depuis plusieurs jours, il regretta amèrement de ne pas avoir demandé à Jean de le reconduire immédiatement chez lui.

—«… Reinhard? Peux-tu me donner les informations que tu as collectées sur les biens personnels et la dot de la prétendante?», demanda lentement Lucifel.

Le duc sortit une liasse de feuillets d'un épais portefeuille en maroquin rouge. Le brun pinça les lèvres de désapprobation. Peu importe que la jeune femme soit une princesse, son patrimoine et ses espérances financières allaient être décortiqués jusqu'à l'indiscrétion.

Reinhard s'approcha de Lucifel. Castiel s'en voulut de remarquer que la coupe de son habit le mettait particulièrement en valeur et que l'étoffe sombre seyait bien à sa beauté blonde et virile. Le brun garda les yeux obstinément rivés sur le portrait. Le regard du duc lui brûlait le visage.

—«La princesse Victoire de Sedov est la troisième sœur du roi Josef. Par sa mère, la reine douairière Isabelle, elle héritera à son décès à parts égales avec ses sœurs des domaines personnels de cette dernière ainsi que des liquidités liées», détailla-t-il.

—«Y a-t-il des ressources quelconques attachées à ces possessions foncières?»

—«Il s'agit de lieux de villégiature, certes somptueux mais dont l'exploitation produit de faibles rentes. Les bois qui les entourent sont vastes mais les arbres sont jeunes et de piètre qualité, la reine douairière les a faits reboisé avec des essences d'ornement. Sa fortune personnelle n'est pas à négliger mais il n'est un secret pour personne que son fils unique mène un train de vie fastueux. Ses biens personnels sont insuffisants à couvrir ses dépenses et la reine Isabelle paye fréquemment ses dettes avec une coupable indulgence. Elle a déjà vendu de nombreuses terres à cette fin.»

Lucifel ricana de dédain et lui fit signe de continuer.

—«La dot de la princesse Victoire – telle que présentée en entretien particulier par l'ambassadeur de Sedov – se composera de deux mille six cents hectares de forêts et de rivières à l'est du royaume.»

—«Hum. Ces terres sont trop éloignées de nos frontières pour être intégrées à Ronan. Les rivières ne nous permettront pas non plus de les aménager pour la production d'électricité, acheminer l'énergie jusqu'à Andione coûterait une fortune en infrastructures», maugréa le châtain. «Qu'en est-il du bois?»

—«Il est tout à fait insuffisant à produire du charbon pour notre industrie. La seule manufacture Haegel l'avalerait en moins d'un an», sourit Reinhard en coin.

Lucifel claqua sa langue contre son palais d'impatience.

—«Je ne vois nul intérêt à cette demande. Y a-t-il autre chose?»

—«La princesse apportera dans sa corbeille de mariage des étoffes somptueuses sorties des meilleurs ateliers de Sedov et une fortune en parures. Sa mère s'est engagée à verser une somme de cinq cent mille monnaie d'or et à lui céder ses parures d'émeraude et de saphir de Belemer dont la réputation est connue de tout Fenia.»

Balthazar siffla légèrement d'admiration tandis qu'il présentait son étui à cigarettes à Gabriel. Son aîné haussa un sourcil narquois.

—«Serais-tu intéressé mon frère? Et cesse de siffler, je trouve que c'est une déplorable manie.»

—«Je ne fais qu'émettre un avis pragmatique en tant que Magistère des Finances. La dot en or représente l'équivalent du budget annuel de la Grande Bibliothèque et des Archives.»

—«J'aurais préféré qu'elle apporte en dotation celui de notre portefeuille de la Guerre», marmonna Lucifel avec raideur.

—«Je serai déjà en mesure de faire quelques choses utiles avec cet argent. Gabriel n'a guère besoin d'or pour s'occuper des vieux livres poussiéreux qui s'entassent sur des étagères», commenta nonchalamment Michael en tournant une autre page.

Gabriel souffla ostensiblement la fumée de sa cigarette au visage de son frère. Les yeux sombres de Michael devinrent couleur d'orage tandis qu'il crispait ses doigts sur le document. La patiente ne faisait pas partie de ses plus éminentes qualités. Castiel garda soigneusement le silence, peu désireux de participer peut-être à une épuisante querelle. Il était trop las pour ça.

Lucifel se pencha à nouveau vers le portrait, le contempla avant de grimacer imperceptiblement. Le brun en fut navré pour la princesse Victoire.

—«Qu'en penses-tu Castiel? La princesse a à peu près le même âge que toi», lui demanda le châtain en tournant la tête vers lui.

—«Elle est plus âgée de quatre ans, Votre Majesté…», commenta doucement le duc.

—«Notre grand-mère était plus âgée que son époux quand ils convolèrent ensemble, ces choses ne signifient rien. Castiel?»

—«Je ne suis pas le seul de nos frères à ne pas être encore marié», protesta le brun.

—«Je te l'accorde mais tu es le plus susceptible de contracter une union normale. Gabriel serait capable de rester célibataire toute sa vie par simple esprit de contradiction, Michael est vaguement engagé auprès de cette princesse d'Estheim depuis un an et Balthazar butine trop de fleurs à la fois pour ne pas risquer un incident diplomatique. Tu es le choix le plus pragmatique et raisonnable», exposa son frère d'un ton sans réplique.

Pragmatique et raisonnable; voilà des termes que Castiel n'associerait jamais à l'amour. Il défit un autre bouton de son habit de cour, ignorant le regard désapprobateur de son aîné.

—«… Tu sais que je ne peux pas faire ça, je n'aime même pas les femmes. Je veux tomber amoureux et faire un mariage d'amour avec un homme que j'aurai choisi», répondit doucement le brun.

—«Il est heureux pour chacun d'entre nous que notre arrière-grand-père othoniel ait aboli la loi concernant les mariages royaux arrangés. Tu nous aurais déjà tous sacrifié sur l'autel de tes ambitions Luke», ricana Gabriel.

Son frère le fusilla du regard tandis que Castiel opina timidement. Lucifel soupira lourdement et retourna s'asseoir dans le canapé voisin.

—«… Tu es un enfant Castiel. L'amour peut venir avec le temps, c'est que j'ai connu avec Sofia», grommela-t-il.

C'était vrai et le brun en était heureux pour son frère – il éprouvait lui-même une très grande affection pour sa belle-sœur – mais il trouvait toujours cela aussi triste. De plus, Castiel était peu friand de jouer un tel pari sur son avenir. Il n'était pas très bon en jeux, ses frères l'écrasaient aux cartes depuis qu'il avait quatorze ans.

—«Ce n'est pas ce que je souhaite Lucifel», répéta-t-il d'une voix un peu plus assurée.

—«Regarde où cela te mène. Tu es toujours célibataire à presque quarante ans et ce n'est pas faute d'avoir voulu t'aider…»

Le brun l'ignora soigneusement. Il avait perdu de longue date ses illusions sur le caractère désintéressé de son frère aîné en même temps qu'il avait su qu'il n'aimerait jamais une femme comme un homme devait le faire.

Dès que Castiel avait commencé à montrer timidement son intérêt pour son propre sexe, Lucifel avait arrangé pour lui des rencontres avec des fils d'aristocrates ou d'industriels tous plus riches et plus grands propriétaires fonciers les uns que les autres. Pour sa modeste personne, son aîné ambitionnait un mariage avec un homme très bien nanti et sans enfant afin que – dans l'incapacité naturelle de produire une descendance directe – leur union reste stérile. Au décès du couple et en vertu des lois de Ronan, l'ensemble de ses biens reviendrait donc à la Maison du Roi. Lucifel avait cessé ces désagréables rencontres depuis des années pour se concentrer sur un rapprochement opportun avec son meilleur ami. Cela restait cynique – et un peu abject quand Castiel y songeait dans ses mauvais jours – mais le brun se consolait en sachant que son frère l'aimait sincèrement derrière son ambition et son manque coupable de compassion. Il se montrait également incapable de lui tenir rancune pour ces calculs maritaux. Depuis ses quinze ans et la démonstration de ses prodigieuses capacités, Lucifel avait été instruit pour succéder à leur père, le roi Daniel, et faire prospérer Ronan. C'était juste ainsi que les choses devaient être.

Balthazar écrasa sa cigarette dans son cendrier de poche en or avant de caresser affectueusement les cheveux sombres de Castiel. Le brun lui jeta un regard noir. Il n'était plus un enfant puisqu'on cherchait à le marier.

—«C'est probablement parce que tu essayes d'aider notre frère que ce dernier n'a pas encore trouvé son grand amour. Tu as la délicatesse de Michael quand il passe en revue nos troupes dans la cour de son Magistère… Tu t'es aussi marié sur le tard Luke», dit-il.

—«J'avais des obligations», siffla son frère.

—«Castiel aussi mais tu peines toujours à comprendre qu'elles ne te concernent en rien et qu'il s'agit uniquement de sa propre vie sentimentale.»

Le jeune homme lui donna un coup de coude dans les côtes, mortifié de se sentir rougir ainsi devant l'étalage de son envie d'amour. Non loin de lui, le duc Reinhard fronça les sourcils avant de se racler la gorge pour changer de sujet. Castiel n'était pas un homme ingrat mais il regretta que son salut vienne de lui.

—«Quelle réponse dois-je faire à la demande à Sedov concernant le mariage de leur princesse?», demanda-t-il poliment.

Lucifel commença à dicter quelques mots dont son secrétaire particulier prit note avec diligence.

Le brun profita de la diversion pour s'éclipser discrètement. Il repoussa une nouvelle fois les doigts de Balthazar qui jouait avec ses cheveux en désordre, se leva avant de saluer ses frères d'un signe de tête. Le brun traversa rapidement le cabinet de travail, toute envie de déjeuner oubliée.

Le duc le raccompagna avant de lui ouvrir la porte d'un geste galant. L'ignorer aurait été de la dernière impolitesse alors Castiel le remercia d'un sourire un peu crispé. Son parfum, assemblé pour lui par la meilleure maison de parfumerie d'Andione, envahit son nez. C'était une senteur chaude, capiteuse et sensuelle. Il déglutit.

—«Je vous remercie sincèrement pour votre aide Votre Altesse, je sais que vous goûtez peu les visites officielles. J'espère que vous me permettrez de me faire pardonner en vous invitant prochainement à dîner», souffla Reinhard en inclinant la tête vers lui.

L'attaque était frontale – un peu audacieuse aussi – et Castiel se mordit les joues.

Il jeta un regard par-dessus son épaule. Tout en continuant à dicter sa réponse, Lucifel les observait avec un plaisir évident. Ses yeux sombres étaient fixés sur lui et un léger pli à la commissure de ses lèvres – cela devait ressembler à un sourire – renseigna le brun sur le fait que son frère était parfaitement informé de l'invitation et qu'il avait tout intérêt à l'accepter. Castiel était fatigué, il avait chaud. Il hocha simplement la tête en guise de réponse. Le duc lui répondit d'un sourire charmant que le jeune homme regarda à peine tandis qu'il se glissait hors du cabinet de travail. Bien décidé à trouver Jean dans la cour d'honneur et à se faire raccompagner chez lui, il pressa le pas avec impatience.

Au détour d'un couloir, un adolescent blond apparut soudain devant lui. Castiel le percuta. Il le retint par le coude pour lui éviter une chute humiliante et ils dansèrent ensemble un pas de deux un peu ridicule avant de se redresser. Le jeune homme – un très beau garçon blond aux yeux clairs, d'un bleu tirant violet – le dévisagea une seconde avant d'éclater de rire.

—«Oncle Castiel! J'ignorais que vous étiez au palais cet après-midi, étiez-vous en rendez-vous? Vous devez avoir atrocement chaud…»

L'adolescent jeta un regard malicieux à cet habit que Castiel détestait tant puis à son col défait. Le brun roula des yeux avant d'ébouriffer affectueusement ses cheveux ondulés. Derrière lui, un autre adolescent châtain le salua d'un signe de tête. Le même sourire ourlait ses lèvres pleines tandis que les yeux bleus, d'une teinte légèrement plus foncée, brillaient de malice. Même beau visage aux traits marqués d'un peu de cette gravité que procurait le droit d'aînesse, même habit de ville coupé à la dernière mode. Le brun lui rendit son salut avec un sourire tendre.

—«Nous n'avons pas tous le loisir de nous vêtir à notre convenance, certains d'entre nous ont des responsabilités quand bien même ils n'ont aucune envie de les observer. Bonjour mes neveux.»

—«Bonjour mon oncle», sourit l'adolescent châtain. «Alex sait parfaitement que vous accmpagniez l'ambassadeur de Sedov cet après-midi, il m'a traîné ici en espérant vous voir. C'est la raison pour laquelle il courrait comme un enfant dans les couloirs, il craignait de vous manquer.»

L'adolescent blond rougit légèrement et donna un coup de coude vigoureux dans les côtes de son aîné. Castiel déboutonna encore un peu plus son col et dégrafa les premiers brandebourgs de son habit. Il soupira d'aise quand l'air frais du couloir effleura sa peau moite de transpiration.

Alexiel lui jeta un regard d'envie, oubliant un peu vite le nœud de cravate extraordinairement complexe qui ornait son superbe habit de la meilleure maison de confection d'Andione. Le fils cadet de Lucifel avait été toujours été le plus coquet des jumeaux. Nathanaël tira une mèche dorée avec malice, faisant cracher son frère comme un chat en colère. Le brun rit affectueusement. Il adorait ses neveux, enfants terribles de très digne famille royale de Ronan. Leur entrée à la Grande Académie il y avait cinq ans les avait à peine assagis et seul leur statut de princes héritiers leur avait évité un humiliant renvoie en première année. Castiel n'avait jamais su qu'elle en avait été la raison et il n'avait pas insisté pour l'apprendre. Toutes les vérités n'étaient pas toujours bonnes à savoir et il adorait vraiment ses neveux. Il se souvenait juste des remontrances que Lucifel avait adressé à ses fils et à la manière dont il avait lui-même essuyé leurs joues de petit garçon trempées de larmes. Castiel détestait entendre son frère se mêler de sa vie amoureuse et faire l'éducation des jumeaux.

Le jeune homme baissa les yeux sur le portefeuille de maroquin rouge que tenait Nathanaël.

—«Je doute qu'Alex courrait dans les couloirs uniquement pour moi. Il m'adore mais moins que sa garde-robe ou que ses chevaux… Où alliez-vous à si bonne allure?», demande-t-il en souriant.

—«Vous êtes injuste mon oncle. Nous ne vous avons pas vu depuis presque une semaine», marmotta le blond.

—«Alex a raison mais il omet de préciser que notre oncle Uriel et notre tante Louise ont été invités par Mère pour prendre le thé. Tante Louise a promis d'apporter une boîte de chocolats de la maison Bevener…», ricana Nathanaël.

—«Nath'!»

—«Voilà une raison plus louable de courir dans les couloirs. Vous êtes chanceux que votre père ne vous ait pas surpris», rit Castiel.

—«Je souhaite également montrer à notre oncle notre devoir en politique intérieure. Nous avons étudié la contestation de la famille d'Essen au pouvoir de notre famille il y a cinquante ans à l'Académie. Il nous a aidé en nous racontant ses souvenirs», ajouta le châtain en montrant son porte-documents.

—«Je suis également Magistère du Grand Museum d'Art et d'Histoire de Ronan, vous auriez tout aussi bien pu venir me voir», dit Castiel en leur emboîtant le pas.

—«Vous nous avez toujours répété qu'il fallait vérifier ses sources dans tout travail. Oncle Uriel est la meilleure source que nous pouvions trouver sur le sujet, il y était. Je peux vous assurer que vous auriez été notre second choix préféré, oncle Castiel.»

—«Je suis touché par tant de respect, mes neveux…»

Alexiel gloussa et serra affectueusement sa main dans la sienne. Le brun sourit et leur emboîta le pas, heureux de voir Uriel et son épouse. Leur visite au palais était rare, la santé fragile de Louise l'obligeant à demeurer hors d'Andione. La brume poisseuse et nacrée qui couvrait presque continuellement la cité la faisait étouffer.

Ils rejoignirent ensemble les confortables salons en enfilade dont les multiples portes-fenêtres ouvraient sur les jardins du palais. Quand le petit groupe entra dans la rotonde, un agréable parfum de thé et de pâtisseries flottait dans l'air. Sous la demi-coupole du salon, au plus près du parc, deux femmes et un homme conversaient à voix basse, leurs paroles seulement ponctuées par le tintement délicat du service à thé en porcelaine. Au claquement des chaussures de ville des jumeaux, celui-ci tourna légèrement la tête vers eux.

—«Bonjour oncle Uriel. Alexiel et moi avons tenu à vous apporter notre devoir de politique, nous avons obtenu la meilleure note de notre classe», dit Nathanaël avec fierté.

—«Nous avons également trouvé oncle Castiel sur le chemin. J'ai manqué de le heurter dans le couloir», s'esclaffa son cadet.

Uriel fronça légèrement les sourcils de désapprobation tandis que son épouse, la comtesse Louise, sourit d'un air entendu. Les jumeaux firent un baise-main malicieux aux dames avant de saluer leur oncle d'un élégant signe de tête. Castiel fit de même, gardant un peu plus longtemps que nécessaire la main trop fine de sa belle-sœur dans la sienne. Le cœur serré, il constata que Louise avait encore maigri depuis sa dernière visite au palais. Celle-ci lui adressa un sourire doux et serra délicatement ses doigts autour des siens en un geste de réconfort. Le brun salua Uriel d'un signe de tête avant de s'asseoir à côté de lui sur le sofa. Depuis un fauteuil voisin, Alexiel tendit une liasse à son oncle, un sourire arrogant aux lèvres.

—«Le Maître Hahlen a précisé qu'il s'agissait du meilleur devoir qu'il avait lu depuis longtemps», dit-il avec emphase.

—«Votre maître n'a-t-il pas fait dernièrement une demande d'élévation à la couronne de baron auprès du Magistère des Relations intérieures? Il doit avoir à cœur de ne pas déplaire aux neveux du roi…», répondit Uriel d'un ton nonchalant.

—«… Vous êtes blessant, mon oncle.»

—«J'attire uniquement ton attention sur le fait que l'orgueil a rarement permis à un homme de donner le meilleur de lui-même.»

—«Rarement ne veut pas dire jamais…», ajouta Alexiel du tac-au-tac.

Castiel esquissa un sourire amusé. Assoiffé, il accepta avec reconnaissance la tasse de thé que lui tendit sa belle-sœur, la reine Sofia. Son frère croisa les jambes devant lui avant de se plonger dans la lecture attentive du devoir des jumeaux.

Le brun lui jeta un regard en coin.

Approchant de la soixantaine, Uriel était le premier fils du roi Daniel et leur aîné à tous. Les traits un peu alourdis par l'âge, le cheveu ras et les joues couvertes d'une fine barbe grisonnantes, il portait encore beau. Sa ressemblance avec leur père impressionnait Castiel au moins autant que son caractère toujours égal, empreint d'une réserve pleine de dignité. Balthazar et Gabriel tombaient fréquemment d'accord sur le fait que leur aîné était un homme ennuyeux et rigide ayant oublié comment s'amuser. Plus sensible, le brun voyait surtout son regard devenir d'une étonnante douceur quand il regardait son épouse, la princesse Louise de Holz. Leur mariage d'inclinaison était malheureusement resté stérile et une grave pneumonie contractée il y a longtemps avait achevé d'éloigner du couple tout espoir de fonder une famille. Castiel avait beaucoup pleuré avec Louise à cette époque tandis qu'au même moment, Sofia portait avec grande beauté les jumeaux en son sein. Doté d'un solide bon sens, Uriel avait donné tout son amour à son épouse et s'était éclipsé au profit de son frère cadet Lucifel dont le nom de «porteur de lumière» en Vieille Langue, prédestinait plus que tout autre à l'exercice du pouvoir. Depuis leur installation dans leur paisible mais luxueuse résidence à Dunloy, le brun ne voyait le couple que quelques fois par an.

Castiel jeta un regard envieux à l'assiette de petits-fours posée à l'autre bout de la table à thé et que vidaient consciencieusement ses neveux. Il esquissa un geste vers elle. Uriel tourna la tête dans sa direction et le brun se ravisa. Même à presque quarante ans, le brun se sentait encore petit garçon devant lui; raison pour laquelle il ne parvenait pas à passer outre un vouvoiement respectueux. L'homme esquissa un sourire.

—«Le partage est une qualité de roi mes neveux. Laissez donc de quoi subsister à votre oncle, il semble avoir eu une rude journée», dit-il en se replongeant dans la lecture du devoir.

Alexiel s'empressa de lui tendre l'assiette, non sans garder une poignée de tartelette au chocolat pour lui et son frère. Leur mère leva les yeux au plafond jusqu'à ce que Nathanaël lui offre courtoisement une pâtisserie sauvée de l'appétit de son cadet. La reine Sofia sourit, un rire au bout des lèvres.

—«Accompagner l'ambassadeur de Sedov a-t-il été d'une compagnie aussi désagréable que cela mon oncle?», demanda le blond en se léchant les doigts.

—«J'aurais préféré occuper ma journée à une activité plus productive que me promener en voiture par une telle chaleur pour aller voir le chantier de la ligne de chemin de fer de Laoise…»

—«Oncle Raphaël est très satisfait de l'avancement des travaux, il pense qu'elle sera achevée pour la prochaine saison chaude.»

—«Je crains que votre père ne lui laisse guère le choix», soupira Castiel.

Les jumeaux échangèrent un regard entendu et complice. Les ordres donnés par le roi de Ronan étaient toujours indiscutables. Louise déplia élégamment son éventail et l'agita devant son visage d'un geste gracieux.

—«Cet ambassadeur est-il un petit homme un peu rond drapé de soie?», demanda-t-elle avec malice. «Je pense l'avoir aperçu à notre arrivée au palais. Sofia m'a promis de me montrer les présents qu'il a apporté au nom du roi Josef, ils sont – paraît-il – tout à fait somptueux.»

—«Ils sont techniquement tout à fait somptueux. Lucifel les apprécie aussi beaucoup je crois», grimaça légèrement Castiel.

—«Ne les regretterez-vous pas?», dit-elle en se tournant vers sa belle-sœur.

—«L'ambassadeur a apporté plusieurs rouleaux d'étoffes, je doute que l'industrie de Ronan ait besoin de les détruire dans leur totalité pour en percer les secrets. J'apprécierai assez de conserver la soie aux opales», répondit-elle avec malice.

—«Vous conserverez toujours les parures qui vont ont également été offertes, Mère», renchérit Alexiel.

—«Avoue que cela te plairait fort. La monture des saphirs est d'un goût trop criard, nous les ferons probablement démonter. Si tu escomptes pouvoir obtenir une ou plusieurs pierres pour ta cassette personnelle, je ne saurai trop te conseiller de te montrer particulièrement doux et charmant pendant les semaines à venir mon fils…»

Le jeune homme rougit légèrement et la petite assemblée s'esclaffa joyeusement. Le superbe châle brodé de Louise glissa sur ses fines épaules et Uriel se leva aussitôt pour le replacer avec soin. Leurs doigts s'emmêlèrent brièvement tandis qu'ils se souriaient avec tendresse. Castiel mangea deux tartelettes. Il les enviait.

Uriel se rassit, aussitôt entouré par les jumeaux qui le pressèrent de questions pour avoir son avis sur leur travail. L'opinion de l'aîné de la famille était importante pour chacun de ses membres. Même Lucifel, pourtant peu enclin à la discussion, l'entretenait régulièrement des affaires de Ronan malgré son retrait de la vie publique. Uriel avait rendu le portefeuille du Magistère des Relations intérieures à la maladie de son épouse mais son frère cadet le gardait en très haute estime. Une autre tartelette à la main et le goût délicieux du chocolat dans la bouche, Castiel observa la lumière du jour donner des reflets de bronze de sa peau bronzée et creuser des ombres un peu dures sur ses traits.

Uriel repoussa gentiment les jumeaux d'une main comme deux jeunes chiens fous pour achever sa lecture en paix. Alexiel et Nathanaël s'affalèrent dans un canapé voisin, collés l'un à l'autre avant de discuter avec animation.

—«Lucifel m'a informé qu'il recevait l'ambassadeur cet après-midi et je sens la fumée des cigarettes de Balthazar jusqu'ici. J'ignorais que Ronan et Sedov allaient réviser leurs traités d'échanges…», reprit-il lentement.

—«Il ne s'agit pas d'accords commerciaux mais de mariage. Je viens du cabinet de travail de Lucifel où notre frère était très occupé à commenter le portrait de la princesse Victoire de Sedov. Et ne me regarde pas avec une telle gourmandise Alex, personne ne va épouser personne», soupira Castiel avec fatigue.

Le cadet esquissa une petite moue déçue et Nathanaël lui chatouilla légèrement les côtes pour le dérider. Grâce au goût d'Alexiel pour les mondanités, jamais la famille royale n'avait été plus appréciée du peuple de Ronan. Lors de la fête annuelle célébrant la dynastie régnante il y avait deux ans, le jeune homme avait offert un des boutons de diamant de son habit à un des plus vieux serviteurs de la couronne pour le remercier. Derrière son allure de jeune chien fou, Castiel admettait que son neveu avait parfois des fulgurances de génie.

—«L'un de nous a-t-il réellement reçu une demande en mariage?», demanda Nathanaël avec une pointe d'inquiétude.

—«Vous êtes encore trop jeunes pour vous marier Nath', les seules personnes en danger jusqu'au départ de l'ambassadeur sont les frères célibataires de votre père», le rassura gentiment le brun. «Je suis parti quand le duc Reinhard a commencé à détailler des biens personnels et de la dot de la princesse.»

—«Il a dû être au supplice de devoir parler de cela devant vous. Le duc aurait sans doute préféré vous présenter l'inventaire circonstancié de ses propres richesses pour vous éblouir. Il est un des sujets les plus riches de Ronan», sourit Alexiel avec malice.

Il eut un roucoulement de gorge voluptueux avant d'éclater de rire avec son aîné. Castiel leur jeta un regard noir.

Tandis que leur mère tentait d'apaiser leur hilarité, Uriel tourna la tête vers les jardins, plongé dans un silence pensif. Le brun enfonça légèrement sa tête entre ses épaules. Son aîné ne comprenait pas son attirance pour les hommes. La vérité flottait juste entre eux, comme un fantôme, depuis que Castiel était tombé éperdument amoureux à dix-sept ans d'un jeune aristocrate attaché à la Maison du Roi. Ses espérances avaient été déçues par leur différence de statut ainsi que par le mariage rapide de Peter de Mander. Le brun l'avait longuement pleuré, Uriel l'avait maladroitement consolé en frottant son dos secoué par les sanglots, désarçonné par de tels épanchements sentimentaux. Retenus l'un et l'autre par une forme de pudeur, les deux frères n'en avaient jamais parlé et ne parlaient jamais ensemble de ces choses-là. Castiel se contentait du fait que cela n'avait pas détourné Uriel de lui et qu'il avait d'autres frères pour se confier s'il en ressentait le besoin. Lucifel ne comptait pas, il lui aurait suggéré de se consoler en fréquentant un homme choisi par ses soins.

Uriel se racla la gorge.

—«Je suppose que Lucifel va refuser cette proposition. Le royaume de Sedov est un partenaire commercial d'importance mais la princesse Victoire est la dernière fille de la reine douairière Isabelle et personne n'ignore que son fils est un garçon turbulent et dépensier», dit-il lentement avant de rendre les feuillets aux jumeaux, un sourire aux lèvres.«Votre style est excellent et l'exposé de vos connaissances est parfaitement organisé. C'est un bon travail.».

—«Merci mon oncle», répondit respectueusement Nathanaël.

—«La Grande Académie va bientôt fermer pour les vacances de la saison chaude, n'est-ce pas? Que direz-vous de venir nous rendre visite à Dunloy? Vous pourriez vous délasser un peu de votre dur labeur», suggéra gentiment Louise.

—«Je vous remercie ma tante mais Nath' et moi sommes invités à passer quelques jours chez les Vorwald à Laoise. Marc de Vorwald est un idiot arrogant mais son père est le principal actionnaire de la manufacture Gruber et Père nous demande de cultiver d'utiles amitiés à l'Académie. En outre, il a une sœur charmante que mon frère apprécie beaucoup…»

Nathanaël rougit et essaya vainement d'écraser le pied de son cadet. Castiel mangea distraitement un chocolat. Lucifel lui avait répété la même chose pendant la totalité de sa scolarité à la Grande Académie. Son frère n'avait que vingt ans mais déjà une très haute idée de leur position.

—«Vous pourriez utilement y étudier vos leçons concernant le développement de l'urbanisme de Ronan», ajouta Uriel.

—«Le domaine des Vorwald borde surtout le lac de Cavan. Nous nous sommes déjà promis de faire de longues parties de pêche et de baignade», rétorqua le blond du tac-au-tac.

—«Je pense que nous allons avoir très prochainement une longue discussion sur l'utilité du temps libre mon neveu…»

Castiel se retint d'éclater de rire à l'air déconfit des jumeaux. Laoise lui donnait aussi des envies d'ailleurs. Le brun était mauvais pêcheur mais il appréciait la natation qu'il pratiquait assidûment à la piscine intérieure du Grand Gymnase. Il songea à nouveau au château de plaisance de Dunloy, à ses paysages soigneusement préservés pour contenter le goût du pittoresque de l'aristocratie d'Andione.

—«J'ai moi-même de très bons amis à Laoise qui me pressent depuis des mois de leur rendre visite. Je pourrais accorder mon séjour au vôtre. Nous serons voisins et je serais ainsi en mesure de vous faire la leçon pendant vos vacances», poursuivit Uriel.

Alexiel se décomposa tandis que son aîné fronçait douloureusement les sourcils. Le cœur bon, Castiel jugea que la malice pince-sans-rire de son frère avait assez duré. Les jumeaux étaient des garçons dissipés mais ils excellaient dans leurs études depuis leur entrée à l'Académie; si l'on omettait le petit incident arrivé pendant leur première année. Alexiel et Nathanaël méritaient de s'amuser un peu dans les agréables paysages de Laoise devant lesquels ce dernier pourrait peut-être échanger un baiser. Le brun avait donné les siens dans les écuries de l'Académie, caché derrière dans une stalle et une paisible jument grise. Il s'appelait Heinz et travaillait comme maître d'équitation. Ce moment avait fait battre follement son cœur et l'avait fait rougir si fort que le brun pensait luire dans la semi-obscurité comme un lampadaire électrique. Heinz avait gentiment effleuré ses lèvres de son pouce en lui disant qu'il était beau. Ça n'était arrivé qu'une fois mais cela avait été important pour Castiel.

Uriel continuait à dévisager les jumeaux avec insistance, le brun se tourna vers lui pour attirer son attention.

—«Me feriez-vous une faveur mon frère? Je souhaite passer quelques jours à Dunloy, serait-il possible que je me joigne à votre voiture et que vous me déposiez dans notre résidence?», demanda-t-il poliment.

—«Avez-vous réellement besoin de vous exiler aussi loin pour fuir la proposition de mariage de Sedov?»

—«Ne vous moquez pas. Comme mes neveux, je pense avoir travaillé dur et mériter un peu de repos. Vous ne pouvez imaginer les moments que j'ai vécus avec cet homme…»

—«Ce que votre frère essaye de vous dire est que nous serions ravis de vous accueillir chez nous. Nous ne nous sommes pas vu depuis longtemps Castiel et j'ai beaucoup de choses à vous raconter», rit Louise avec malice.

Le brun la remercia d'un sourire reconnaissant.

Tandis qu'il commençait à penser à ses malles de voyage, il sentit le regard de son aîné peser sur son front, plus lourd que jamais. Il pinça les lèvres.

—«Je pourrais également me rendre à Dunloy par mes propres moyens si ma présence n'est pas souhaitée…», dit-il prudemment.

—«Il ne s'agit pas de cela. J'aurai simplement cru que vous souhaiteriez rester plus longtemps à Andione.»

—«Si vous pensez au duc Reinhard, nous nous voyons déjà bien assez à mon goût et –», s'agaça le brun.

—«Vous savez que je ne vous parlerai jamais de cela. Je faisais allusion à l'émissaire arrivé en votre absence au palais», lui reprocha Uriel en fronçant les sourcils.

—«Je ne suis plus Magistère des Relations extérieures et mon successeur se montre excellent à cette tâche…»

Son frère lui jeta un regard un peu impérieux que le brun ignora. Il en avait assez. Peu importe la personne que Lucifel allait probablement recevoir en grandes pompes et qu'il faudrait divertir, Castiel ne serait pas là pour le voir. Il se réjouissait depuis des jours du dîner officiel et du bal qui clôturerait le séjour de l'ambassadeur de Sedov. Le brun ne voulait pas que tout recommence une fois de plus. La chaleur montait lentement dans les rues d'Andione depuis plusieurs semaines, annonçant l'arrivée de la saison chaude. Les beaux quartiers de la capitale allaient se vider et aristocrates et bourgeois iraient chercher la fraîcheur au bord des lacs et dans les parcs de leurs résidences secondaires. Castiel y avait droit aussi. Il voulait partir loin de la capitale et ne plus lire dans les beaux yeux bleus du duc les espérances brûlantes qu'il nourrissait à son égard. N'était-il pas le mieux placé pour savoir reconnaître l'amour et la personne la plus apte à le rendre heureux? Pourquoi Lucifel, homme pourtant si brillant, ne comprenait-il pas cela?

Le brun défit un autre bouton, la poitrine trop serrée.

—«… J'ignore à quel contrainte vous pensez devoir vous soumettre mais je vous assure que les choses sont d'une étonnante simplicité. … L'émissaire vient du royaume de Belemer, j'aurais cru que cette nouvelle attirerait votre attention», reprit-il lentement Uriel.

La surprise fut telle que Castiel manqua d'en lâcher sa tasse à thé. Le liquide brûlant dansa sur le bord et il se brûla les doigts. Nathanaël lui tendit obligeamment une serviette damassée pour essuyer sa peau rougie.

—«Pourquoi Belemer aurait-il envoyé quelqu'un à Andione? Le royaume observe toujours le deuil du roi John», croassa-t-il.

—«Il a pourtant demandé à être reçu officiellement par Lucifel. Le deuil court toujours mais l'émissaire vient probablement apporter l'invitation officielle au couronnement de son héritier», répondit Uriel en haussant légèrement les épaules.

Stupéfait, le brun reposa sa tasse sur le guéridon et s'affala contre le dossier du canapé. Il avait envie d'ouvrir entièrement sa veste lourdement brodée pour rester en chemise mais son aîné ne tolérait probablement son apparence un peu négligée que par affection pour lui. Insister aurait été impoli.

Castiel déglutit.

Belemer, plus près de lui que jamais.

Le brun sentit le bout de ses doigts picoter agréablement et le sang bourdonner à ses tempes. Excitation, enthousiasme, curiosité. Il avait passé tant d'heures dans les rayonnages de la Grande Bibliothèque avec Gabriel à lire des ouvrages consacrés au royaume le plus au nord des Terres de Fenia. Déjà enfant, il avait appris par cœur le recueil illustré de légendes que sa mère lui avait offert, une édition rare entièrement enluminée. Le petit garçon le lisait avec son frère aîné presque chaque soir, Gabriel se montrant particulièrement habile à imiter le bruit du vent dans les sapins ou le galop des chevaux sur la glace. À travers les mots du chroniqueur Jonas de Aino, Castiel avait découvert un monde lointain fait de glace, d'animaux merveilleux, de pierres précieuses, de forêts et de magie.

Devenu Magistère des Arts, le brun assurait également la conservation du Trésor royal où s'entassaient les cadeaux diplomatiques reçus depuis des siècles par les rois de Ronan. Le brun était un tout jeune homme quand Lucifel avait été couronné mais il aurait pu citer de mémoire l'ensemble des objets qui avaient été apportés par un Seigneur-Conseiller de Belemer à cette occasion. Presque dix ans plus tard, cela le hantait encore.

—«Est-ce que Père pourrait-il réellement se rendre aussi loin? On raconte que Belemer est enseveli sous les neiges pendant la moitié de l'année, cela semble affreux», commenta Alexiel en frissonnant.

—«Je pense que Lucifel a parfaitement conscience des avantages qu'il pourrait tirer d'une visite dans un cadre aussi officiel. Il ambitionne depuis des années d'augmenter le volume de nos importations venant de Belemer, ce que le roi John a toujours refusé d'entendre. Il me semble que son fils aîné est un jeune homme, Lucifel doit espérer pouvoir le convaincre de faire bien plus», détailla Uriel.

—«Belemer sortira à peine de son deuil, je doute que la cérémonie du couronnement soit réellement le lieu d'une discussion d'affaires», marmonna Castiel.

—«Je partage votre délicatesse mais nous ne sommes pas le souverain d'un royaume dont les besoins sont exponentiels. Ronan a besoin de toujours plus de bois et de minerais pour faire face à la demande de nos partenaires commerciaux. Il n'est plus un secret pour personne que Lucifel souhaite également développer l'industrie de luxe pour concurrencer les productions des autres royaumes de Fenia.»

—«Toute la bonne société d'Andione approuve cette décision, les produits d'importation sont proposés à des prix de plus en plus prohibitifs par les marchants des grands magasins. Il est fort déplaisant de se voir ainsi demander sans cesse plus d'argent», ajouta Sofia en esquissant une moue de dédain.

Castiel acquiesça par politesse. Il ne commandait pas de bijou pour lui-même et n'avait personne à qui en offrir en dehors de son cercle familial. Le brun contentait son goût pour la beauté en achetant des montres à gousset à la meilleure maison d'horloger d'Andione dont le luxe résidait moins dans leur décor que dans la complexité des mouvements et des mécanismes.

Uriel fit machinalement tourner l'alliance en or qu'il portait à son index et le brun esquissa un sourire. Le seul bijou qu'il commanderait pour un autre homme serait l'anneau de son époux.

Son aîné se racla légèrement la gorge.

—«Lucifel ne laissera pas passer une aussi belle opportunité de mettre un pied à Belemer et de pouvoir parler d'égal à égal avec son roi. Les terres du nord sont peu ouvertes aux autres royaumes de Fenia, ses moyens de communications sont longs. Il y a fort à parier que notre frère tentera de s'imposer le plus rapidement possible auprès du nouveau souverain de Belemer que tous vont également assaillir de leurs désirs.» L'homme se tourna la tête vers Castiel. «Lucifel vous sollicitera sans doute pour vous assurer des présents qui seront offerts au couronnement.»

À cette idée, la joie du brun s'affadit un peu. C'était probable et Lucifel lui demanderait de travailler de concert avec le duc Reinhard. Il s'agissait de diplomatie, pas de son enchantement d'enfant.

Castiel se leva lentement.

—«Je pense que je vais retourner à mon hôtel particulier pour commencer à réfléchir à tête reposée à tout cela. Le couronnement aura probablement lieu avant le début de la saison des glaces, cela nous laisse peu de temps pour trouver les meilleures manufactures auxquelles confier nos projets. Permettez-moi de prendre congé», dit-il en inclinant élégamment la tête.

Le brun salua son frère d'un geste, fit un baise-main à ses belles-sœurs avant d'ébouriffer les cheveux de ses neveux. Alors qu'il allait quitter le salon, il entendit Alexiel l'interpeller bruyamment.

—«Oncle Castiel! N'oubliez pas de penser à tout cela avec le duc, Père va probablement vous demander de travailler avec lui en très étroite collaboration!», s'exclama-t-il en riant.

Le brun sortit, il eut l'impression d'entendre les remontrances de leur mère encore longtemps à ses oreilles.

Tandis qu'il s'engouffrait dans la voiture amenée pour lui dans la cour d'honneur, Castiel se demanda à quel moment ses neveux étaient devenus des hommes capables de faire des sous-entendus sexuels à son sujet.

Le monde de Ronan changeait trop vite.


Bienvenue à la fin de cette partie :)

Comme annoncé plus haut, voici quelques précisions pour les plus curieux d'entre vous qui souhaiteraient se documenter à leur tour sur l'iconographie dont je me suis inspirée pour créer le royaume de Ronan.

Autant le royaume de Belemer est d'inspiration médiévale et Renaissance (XVe-XVIe siècle), autant je me représente Ronan comme un royaume en plein XIXe siècle florissant. Les modèles de la cité d'Andione sont à chercher du côté du Paris remanié par Hausmann et de Londres, avec les Expositions Universelles et le goût de l'architecture monumentale très ornée. Le système de monarchie absolue, caractérisée également par la fête, le divertissement et la démonstration somptuaire, est bien évidemment celui du Second Empire de Napoléon III en France et de l'Empire allemand pour sa puissance industrielle et scientifique.

Le palais d'Andione est inspiré (pour ses extérieurs et ses intérieurs) par le palais Zwinger à Dresde, les palais d'Hiver et de Peterhof de Saint-Pétersbourg. Le modèle de l'escalier monumental est celui du grand escalier du Kunsthorisches Museum de Vienne, particulièrement spectaculaire.

Les costumes reprennent des modèles du XIXe siècle en France, notamment ceux des maréchaux d'Empire et de Napoléon III.

Vous trouverez aisément des illustrations sur le net si le coeur vous en dit. Sinon, l'imagination est également une très grande vertu ;)

Bon week-end à tous et à toutes et à bientôt pour la suite,

ChatonLakmé