Mes petits chats,

Je vous propose la suite de "L'Aimé de la Mère-Monde" dans laquelle Castiel et Dean abordent de manière très différente l'approche du couronnement du roi de Belemer. Leur rencontre approche à grand pas :)

J'espère qu'elle vous plaira et je vous souhaite une bonne lecture.

Bien à vous,

ChatonLakmé

PS : J'avais annoncé en début d'année la publication d'un petit quelque chose pour la Saint-Valentin. L'histoire est écrite mais des contraintes personnelles et professionnelles m'empêchent le luxe de publier trois récits simultanément. Je la publierai donc à la clôture de "L'Affaire Philippe Delveau" dont la conclusion approche à grand pas. Bonne soirée et bon week-end.


L'Aimé de la Mère-Monde

o0O0o o0O0o

Partie 2


L'envoyé du royaume de Belemer lui faisait face et l'homme était exactement comme Castiel l'avait imaginé.

Le brun n'avait qu'un souvenir diffus des traits du Seigneur-Conseiller qui avait assisté au couronnement de Lucifel il y avait une dizaine d'années. Le large collier en or orné de perles et de plaques émaillées qu'il portait autour du cou, symbole officielle de sa fonction, avant retenu toute son attention. Castiel aurait pu dessiner de mémoire cette superbe pièce d'orfèvrerie et il constatait avec satisfaction que ses souvenirs ne l'avaient pas trompé. Le Seigneur-Conseiller Odon arborait un collier identique à cet instant, ruban doré sur son habit un peu austère en velours sombre brodé d'or autour de la boutonnière. Il portait par-dessus une veste sans manches aux larges revers d'une précieuse fourrure. Les tissus précieux prenaient de délicates teintes moirées sous l'éclairage électrique du grand salon où Lucifel le recevait. La pièce était à peine plus modeste que la gigantesque salle du trône du palais d'Andione, un chef-d'œuvre de dorures et de peintures à la gloire du royaume de Ronan. Les murs du salon étaient couverts de soie brochée et le mobilier, lourdement sculpté et doré.

Assis entre Balthazar et Gabriel, Castiel trépignait d'impatience.

Lucifel avait indiqué à chacun de ses frères – tous vêtus du grand habit de cour brodé d'or – où s'asseoir pour composer un tableau parfait de dignité et de majesté. La chaleur rendait l'exercice difficilement supportable mais le brun faisait contre mauvaise fortune bon cœur. Sa participation à cette réception officielle le rendait très heureux.

Reinhard de Caem était absent, retenu par l'ambassadeur de Sedov qui s'offusquait de la fin de non-recevoir donnée à la demande en mariage de son roi. Castiel ne se souvenait que trop bien de son regard brûlant quand le duc l'avait aperçu le jour précédent dans la salle du trône, lors de la présentation officielle de l'envoyé de Belemer à la cour de Ronan. À présent retiré dans ce salon plus confidentiel, sans courtisan ni prétendant enflammé, le brun se trouvait donc proche de la félicité.

Il jeta un regard sur sa droite et pinça les lèvres.

Les jambes élégamment croisées devant lui, les mains posées sur les accoudoirs de son fauteuil, Lucifel gardait le silence depuis un temps qui frôlait l'impolitesse. Le châtain plissait légèrement les yeux, détaillant la mise de l'envoyé jusqu'à l'indiscrétion. Dans la salle du trône, avec son décor exubérant et l'orgue monumental qui jouait dans une haleine de Titan l'hymne de Ronan, son attitude passait pour une forme de froideur majestueuse. L'effet était manqué dans ce salon bleu et blanc.

Castiel dévisagea son aîné. Le brun espérait pouvoir échanger quelques mots avec l'envoyé de Belemer et l'attitude de son frère le mettait dans une position de plus en plus délicate. L'homme restait pourtant imperturbable, le dos droit et les mains croisées dans son dos. Un confortable fauteuil était disposé à côté de lui mais selon le protocole en vigueur à la cour de Ronan, il ne pourrait s'y asseoir qu'après y avoir été invité. Castiel commençait à trouver le temps déraisonnablement long. Les traits altiers de l'envoyé restaient paisibles, sans dureté ni rancune. C'était une maigre consolation et un maigre espoir quant à ses chances de parvenir à lier une agréable conversation avec lui.

Lucifel inspira lentement et le brun se raidit un peu. Cela commençait.

—«Je vous souhaite à nouveau la bienvenue à Andione, Seigneur-Conseiller Odon. La route est longue depuis Belemer, j'espère que vous avez pu trouver un peu de repos depuis votre arrivée», dit lentement le châtain.

—«Je remercie Votre Majesté de sa sollicitude. Les moyens de locomotion offerts par le royaume de Ronan depuis le grand port de Sewald ont grandement facilité mes déplacements. Je suis heureux de pouvoir raconter à mon roi quelle cité merveilleuse règne dans cette partie des Terres de Fenia.»

Castiel esquissa un sourire. Le compliment était bien tourné. La voix de l'envoyé était claire et assurée, teintée d'un très léger accent qui la rendait un peu rocailleuse. Le brun voulait parler avec lui. Il commença à tressauter nerveusement d'une jambe tandis que Lucifel échangeait quelques politesses supplémentaires avec leur invité. Balthazar pressa gentiment son genou pour le faire cesser. Castiel obéit mais il enfonça ses ongles dans ses paumes pour s'empêcher de continuer. Il détestait ces circonvolutions inutiles, ces paroles creuses uniquement destinées à cerner son interlocuteur. Lucifel considérait le monde selon un point de vue binaire, réparti entre alliés et adversaires. Il était en train de juger de la place de l'envoyé sur cet échiquier et le brun trouvait cela ridicule.

Assis de l'autre côté du canapé, Gabriel lui donna un léger coup de coude dans les côtes pour le ramener à la conversation. Castiel pinça les lèvres et lui jeta un regard mauvais. Il n'était pas un enfant.

—«Le royaume de Ronan vous accueille en ami, parlez sans crainte», reprit Lucifel.

—«Je vous remercie Votre Majesté. En accord avec les coutumes ancestrales de Belemer, le deuil de la famille royale va bientôt toucher à sa fin. Le temps des larmes est passé et celui du couronnement est venu. Mon prince et Premier Né vous invite officiellement à cette cérémonie à laquelle vous lui feriez un grand honneur si vous consentiez à y assister.»

—«Je suis honoré par ce témoignage de confiance et d'estime. Votre roi n'a que des amis à Ronan», répondit Lucifel selon la formule consacrée.

Le Seigneur-Conseiller Odon inclina élégamment la tête mais pas assez bas au goût du châtain qui fronça les sourcils de désapprobation. Castiel se sentit navré pour leur invité, il venait probablement de perdre tout espoir de s'asseoir dans le fauteuil mis à sa disposition. Le brun aurait aimé se trouver à côté de son aîné pour lui donner à son tour un coup de coude dans le flanc. La rancune était une chose laide et puérile.

L'homme marcha vers un petit guéridon voisin pour prendre un coffret ferré d'argent. Castiel s'empressa de se lever pour récupérer le présent malgré le regard noir de Lucifel. Aucun roi de Ronan n'acceptait un cadeau en mains propres et il était également peu courant qu'un prince se charge d'une tâche aussi subalterne. Le brun envoya joyeusement se faire voir le protocole de la Maison du Roi. L'envoyé de Belemer avait traversé Fenia pour leur rendre visite, il méritait mieux que de rester debout et d'être honoré par les seuls sourires glacés de son frère. Il salua l'homme d'un léger signe de tête. Celui-ci sourit doucement et lui abandonna le coffret. Castiel se plût à penser que son sourire était plus vrai que ceux qu'il offrait à son aîné.

—«Le prince Premier Né a reçu la bénédiction de son père avant son décès. Il porte à présent l'anneau royal de Belemer et est désigné aux yeux de tous comme l'Héritier. La cérémonie de son couronnement se tiendra à Snovedstad dans trois mois à l'occasion de trois jours de festivité. Il y invite respectueusement Votre Majesté afin de renouer l'amitié et l'estime qui unissent nos deux royaumes depuis plusieurs siècles.»

Émerveillé par les délicates sculptures qui ornaient les plaques en os couvrant le coffret, Castiel prêta à peine attention à la réponse polie de Lucifel. Il caressa délicatement le relief d'un délicieux cerf cabré puis le large cachet de cire rouge marqué des armes de Belemer qui scellait la serrure, merveilleusement ciselée.

Le brun sentait sa poitrine bourdonner d'excitation. Le statut de son aîné lui interdisait de s'absenter de Ronan pendant plusieurs jours, Lucifel devrait donc se faire représenter. Les autres princes de la Maison du Roi étaient nombreux mais plus rares étaient ceux qui pourraient également quitter Andione et leurs Magistères. Ce n'était pas son cas et cette idée faisait presque trembler ses mains.

Il déglutit et inclina respectueusement la tête vers l'envoyé. Le moment était venu de tenter de à gagner l'estime de Belemer.

—«Que la Grande Dame honore votre prince de sa bienveillance et qu'Elle éclaire son chemin», récita-t-il en espérant ne pas commettre d'impair.

Les yeux clairs de l'envoyé s'illuminèrent d'une brève étincelle de joie et Castiel sut qu'il n'avait pas fauté. Quand il tendit le coffret à Lucifel, le brun plongea son regard dans le sien avec insistance. Peut-être que son aîné comprendrait qu'il pouvait être son représentant. Castiel connaissait suffisamment bien les us et coutumes de Belemer pour ne pas risquer d'impair et il avait été Magistère des Relations extérieures; il saurait se montrer à la hauteur.

Son aîné ouvrit le coffret en brisant le sceau. L'invitation était rédigée sur un épais parchemin plié en trois, scellé par le même cachet de cire et une cordelette. Intrigué, Castiel se pencha légèrement en avant. Elle était constituée de fils d'or d'une extrême finesse tressés ensemble. Lucifel déplia la missive et la parcourut en silence avant de saluer l'envoyé d'un imperceptible signe de tête. Celui-ci fit alors un geste étrange avec ses mains jointes, une sorte de cercle qu'il acheva en mettant ses paumes en coupe devant lui. Le brun pinça les lèvres avec agacement. Il savait qu'il s'agissait d'un salut traditionnel de Belemer mais son nom et sa signification lui échappaient. Il devrait revoir ses connaissances avant de convaincre Lucifel de l'envoyer aux confins de Fenia en son nom.

—«Au nom du prince Premier Né – l'Aimé de notre Mère-Monde Reyiel – je vous remercie pour votre accueil et de l'attention que vous portez à sa demande», dit lentement l'homme.

—«Je vous prie d'accepter l'hospitalité d'Andione pendant les quelques jours à venir. La couronne de Ronan vous fera porter sa réponse sous peu», répondit le châtain.

—«J'attendrai donc. Les Prêtres de la Dame ont longuement étudié les étoiles pour convenir de la date la plus propice au couronnement de l'Aimé. Ils y ont vu aussi la prospérité du royaume de Ronan et l'éternité du nom de votre maison. Qu'Elle vous bénisse.»

Lucifel sourit d'un air narquois et Castiel déglutit désagréablement, un peu blessé par son mépris. Le brun avait suffisamment lu sur les coutumes et l'histoire de Belemer pour s'imprégner de sa mythologie, belle et poétique. Cette idée aurait fait hurler de rire les conseillers du Magistère de l'Industrie et des Sciences placé sous le patronage du comte Erdmann. Comme pour le duc Reinhard, le brun se félicita de son absence.

Le sourire de Lucifel ourlait toujours ses lèvres fines et Castiel le supplia du regard d'adoucir un peu son humeur avant de clore courtoisement l'entretien. Son frère haussa un sourcil impérieux dans sa direction, une lueur d'agacement brûlant au fond de ses yeux.

—«Je vous remercie pour ces paroles. Je m'engage à ce que le royaume de Ronan honore dignement votre prince et son invitation. Vous pouvez disposer, Seigneur-Conseiller Odon.»

L'envoyé inclina une dernière fois la tête, fit deux pas en arrière avant de quitter le salon doré. Lucifel ne le quitta pas du regard jusqu'à ce qu'un domestique en livrée bleue ne referme discrètement la porte derrière lui. Castiel gigota un peu sur le canapé qu'il partageait avec Balthazar et Gabriel, le ventre tordu par la frustration. Il aurait aimé raccompagner leur invité mais son frère ne lui aurait pas pardonné une nouvelle entorse au protocole. Le Seigneur-Conseiller Odon allait loger dans un somptueux appartement de l'aile ouest, le brun pourrait utilement s'y perdre dans les jours à venir. Bien des conversations pouvaient se nouer au détour d'un couloir ou d'un salon.

Un silence pesant envahit la pièce. Immobile, Lucifel décroisa les jambes avant de souffler lourdement et de tourner la tête vers lui.

—«Es-tu satisfait? Me suis-je montré à la hauteur de tes espérances?», lui demanda-t-il d'un ton sec.

—«Pardonne-moi mais tu n'as sans doute pas conscience de l'effet que peut avoir ton sourire sur le commun des mortels», marmonna le brun.

—«Critiquerais-tu son pouvoir de séduction? Je l'utilise toujours pour défendre les intérêts de Ronan.»

—«Tu n'as nul besoin de séduire qui que ce soit Lucifel. Belemer t'invite au couronnement de son roi, il n'est nulle question de négocier des partenariats commerciaux ou de diplomatie.»

—«… Tu es bien naïf, mon frère.»

Castiel se mordit douloureusement les joues. Son frère tendit la lettre à ses frères qui s'en emparèrent avec plus ou moins de gourmandise. Michael et Raphaël n'y jetèrent qu'un regard indifférent. Uriel la lut en silence avant de la donner à Balthazar et Gabriel. Celui-ci rit légèrement.

—«J'ai beau connaître la prose de Belemer à force de la lire dans les archives de la Grande Bibliothèque, ses formules de politesse et sa calligraphie m'étonneront toujours.»

—«Est-ce une manière de dire combien tu la trouves surannée?», ricana Michael.

—«C'est un euphémisme. Plus aucun royaume de Fenia n'utilisent d'occurrences aussi obscures», grommela Lucifel en appuyant son menton dans sa paume.

Castiel serra les dents pour contenir son indignation.

Balthazar récupéra habilement la lettre en les traitant d'ignares et reprit sa place à côté de lui. Un bras posé sur le dossier, il la posa sur ses genoux pour lui permettre de la lire. Le brun le remercia d'un sourire et parcourut avidement les lignes manuscrites. Castiel apprécia immédiatement la belle écriture au tracé assuré, presque viril, qui dénotait un esprit franc et honnête. Les formules jugées si désuètes par ses aînés étaient des phrases rituelles dédiées à l'antique déesse protectrice de Belemer. Le brun en saisit sans peine la subtilité et il en ressentit un bonheur un peu orgueilleux. Il devait être celui qui partirait aux confins nord de Fenia, Lucifel devait le désigner comme son représentant.

—«Le couronnement de l'héritier de Belemer est dans environ douze semaines. Reinhard ne sera pas en mesure de s'y rendre, il sera en déplacement dans la capitale du royaume de Kessel et l'affaire est de trop d'importance pour y envoyer un de ses subordonnés. Le roi John s'était représenté par un membre de son Conseil à mon couronnement, je considère que cela m'épargne l'obligation de me rendre en personne à Snovedstad», réfléchit le châtain à voix haute avant de tourner la tête vers ses frères. «Cela signifie que mon représentant sera l'un de vous. Il faut au moins un prince de Ronan pour faire honneur à l'invitation qui nous est faite.»

Castiel se redressa légèrement contre le dossier du canapé, les doigts serrés sur l'épais papier de la lettre et le ventre tordu par l'appréhension. Oui, c'était ainsi que les choses devaient se passer et il pouvait le faire. Lucifel fronça légèrement les sourcils tandis qu'il retombait dans ses pensées, un coude appuyé sur le bras de son fauteuil. Non loin de lui, Michael se leva élégamment avant de soupirer.

—«Ton raisonnement est juste mais la chose se fera sans moi, Luke. Je n'ai nulle envie de me rendre là-bas et je dois superviser les grands travaux de modernisation de la Grande Caserne», dit-il en ajustant le bas de sa veste d'un geste coquet.

—«Nous avons un Magistère entier dédié à cette question…»

—«Je n'irais pas à Belemer», répondit le brun en fusillant Balthazar du regard.

—«Ta décision est une bénédiction pour le prince héritier de Belemer. Tu as la subtilité des chars d'assaut que tu commandes à nos manufactures militaires, faire de toi notre représentant serait un supplice. Il serait sans doute bien plus profitable pour Ronan qu'il fasse la connaissance d'un jeune homme avec lequel il aura plus à échanger qu'avec toi. Castiel est un peu plus âgé que le prince mais il est le proche de lui par l'âge que chacun d'entre nous», exposa doctement Gabriel.

Oh, combien le brun aimait son frère. À côté de lui, Balthazar acquiesça bruyamment et Castiel serra très fort la main du blond dans la sienne pour le remercier. Son demi-frère était sans conteste son deuxième frère préféré. Contrairement au reste de leur fratrie, le brun n'avait jamais accordé d'importance au fait qu'il soit le seul témoignage de l'écart de conduite de leur père, commis avec une baronne belle comme le jour qu'il avait follement aimé peu de temps après son mariage. Balthazar était juste un grand jeune homme qui avait intégré la Maison du Roi après le décès brutal de sa mère. Charmeur, doté d'une solide éducation, il souriait et plaisantait sans cesse pour mieux cacher combien il était terrifié d'intégrer cette nouvelle famille. Castiel avait accueilli avec une joie naïve ce nouveau frère, ignorant que cette gentillesse lui attirerait l'affection inconditionnelle de son aîné.

Balthazar lui pinça doucement le dos de la main avec malice.

—«Cassie serait parfait pour cette tâche. Il a été Magistère des Relations extérieures avant Reinhard, il saura parfaitement –»

—«Gabriel. Tu iras à Belemer en mon nom.»

La réponse de Lucifel claqua dans l'air comme un coup de fouet. Castiel déglutit difficilement, la gorge serrée. C'était ridicule mais il avait l'impression que son cœur venait de se briser un peu. Gabriel cligna des yeux avant de soupirer lourdement, la tête renversée sur le dossier du canapé.

—«N'as-tu pas entendu un traître mot de ce que nous venons de dire à l'instant, Luke?»

—«Je vous ai parfaitement entendu mais je souhaite que tu ailles à Belemer pour moi. Ne m'as-tu pas dit que tu étouffais à Andione? Réjouis-toi, tu n'auras probablement pas d'autre occasion d'aller respirer un autre air aussi loin de notre capitale.»

Castiel le considéra d'un air complètement défait mais son frère lui tournait le dos, dévisageant Lucifel. Le brun se raidit. Pourquoi Gabriel l'ignorait-il? Pourquoi ne lui avait-il pas parlé de ce désir plus tôt? Castiel ne devait pas lui en tenir rigueur – la décision de leur aîné n'était pas de sa faute – mais quand le blond lui jeta un regard gêné, il ne put s'empêcher de froncer les sourcils d'un air peu amène.

—«Tu ne comprends rien», siffla Gabriel en se tournant à nouveau vers Lucifel.

—«Je suis roi de Ronan et je ne saurai pas ce qui est le plus profitable à notre royaume?», répondit le châtain d'un ton narquois. «Le couronnement du roi de Belemer est un événement majeur, probablement le plus important de cette année. Il est jeune et il a vécu en vase clôt pendant la plus grande partie de sa vie. J'admets que Castiel a à peu près le même âge mais contrairement à toi Gabriel, je ne suis jamais sentimental quand les intérêts de Ronan sont en jeu. Mon représentant doit être suffisamment éclairé et pragmatique pour dire les choses nécessaires au roi de Belemer afin qu'il favorise nos échanges commerciaux. Nous avons besoin plus que jamais de ses ressources pour augmenter notre production et notre monopole commercial sur l'ensemble des Terres de Fenia. Trois jours de fête sont insuffisants pour parvenir à un tel objectif, j'ai besoin d'un représentant efficace

—«L'invitation au couronnement est une demande faite d'un royaume ami à un autre. Il serait déplacé d'y évoquer ainsi nos relations d'affaires, nous devrions nous montrer humble», grinça Castiel en serrant les poings.

Son frère lui jeta un regard si méprisant que le brun en rosit de gêne. Lucifel se leva lentement, effleurant distraitement les plaques sculptées qui ornaient le coffret.

—«… Ces mots sont exactement la raison pour laquelle tu n'iras pas à Belemer, Castiel», reprit-il d'un ton sans réplique. «Tu es brillant, tu as du charme et tu es un merveilleux interlocuteur quand tu veux bien y mettre du tien mais tu es trop à cheval sur tes principes. Gabriel est plus âgé, il saura cerner quel genre d'homme est le prince Dean et ce que nous pouvons attendre de lui. Notre frère n'aura aucune difficulté à s'en faire un ami et à le guider dans la bonne direction. Je ne peux me fier à toi sur ce point.»

Castiel accusa douloureusement le coup. Son épaule appuyée contre la sienne en guise de réconfort, Gabriel fusilla Lucifel du regard.

—«Tu as une trop haute opinion de moi, je refuse de faire cela», protesta-t-il vigoureusement. «Cassie a raison, nous sommes invités par Belemer et aller au-delà de ce que nous autorise le protocole du couronnement serait de la plus grande impolitesse. Le prince Dean a peut-être grandi dans des montagnes cernées par la neige mais il a reçu l'éducation d'un héritier de Fenia, il ne sera jamais dupe de tes manigances. Tu pourrais t'en faire un ennemi et s'il n'a que la moitié du caractère de son père, tu auras tout à perdre. Tu es aussi un homme brillant Luke, tu sais que ce jeu est dangereux.»

—«Je n'ai jamais perdu à un jeu», répliqua le châtain d'un ton glacial.

Les deux hommes se défièrent du regard. Castiel sentait l'épaule chaude et ferme de Gabriel contre la sienne et il eut honte de son mouvement d'humeur. Son frère n'était pas responsable. Après une interminable minute d'un silence écrasant, Lucifel soupira d'agacement et se mit à arpenter le salon, les mains crispées dans son dos. Michael leva le coffret pour contempler plus attentivement son décor et le reposa en esquissant une grimace.

—«Si la tâche répugne tant à Gabriel, envoie donc Raphaël ou Uriel à sa place. Tu pourrais également exiger que Reinhard reporte son voyage à Kessel.»

—«Sur quel prétexte? La reine Teresa sera probablement présente au couronnement, que pensera-t-il de la présence de notre Magistère sur place plutôt qu'à Kessel? Elle a l'orgueil chatouilleux et je ne souhaite pas le mettre dans de mauvaises dispositions à notre égard, cette discussion à propos de leur volume d'exportation de bois est trop importante. Raphaël? Uriel?»

—«Les délais que tu as imposés à mon Magistère concernant la tenue des grands travaux exigent ma présence à Andione. Je ne peux m'absenter. Demande donc à notre aîné à tous», répondit le premier en haussant les épaules.

Lucifel l'interrogea d'un regard pressant. Les yeux mi-clos, son aîné croisa lentement les mains sur son ventre.

—«Les paroles de Gabriel et de Castiel sont sensées, vous devriez y prêter une plus grande attention», dit-il lentement.

—«Castiel n'a jamais quitté Ronan», protesta le châtain.

—«Peut-être est-ce parce que l'opportunité ne s'était jamais présentée jusqu'à présent. Vous êtes le premier à reconnaître que notre cadet s'est toujours montré parfaitement à la hauteur des tâches que vous lui avez confiées. Il s'est montré charmant avec l'ambassadeur de Sedov et le duc de Caem a plus d'une fois souligné sa parfaite maîtrise du Magistère des Relations extérieures quand il en possédait le portefeuille.»

—«Reinhard chanterait toujours ses louanges si Castiel était un des innombrables secrétaires à la modeste solde qui travaille pour lui…», ricana Lucifel d'un air entendu.

Le brun lui jeta un regard noir tandis qu'Uriel se raclait lentement la gorge.

—«Je suis très sérieux mon frère et vous devriez en faire autant. Castiel a longuement étudié les us et coutumes de Belemer, ce royaume le passionne depuis qu'il est enfant. Je suis persuadé que vous avez entendu ce qu'il a dit à l'envoyé et que vous avez observé sa réaction. Il en a été agréablement surpris et lui a souri plus sincèrement qu'il ne l'a fait avec vous depuis que vous l'avez reçu au palais. Castiel a déjà réussi sur un terrain où vous n'avez fait que vous embourbez. Belemer est tout aussi sensible à la politesse et à l'honneur que Ronan et vous auriez dû autoriser son envoyé de s'asseoir en votre présence. Son salut était correct, seul votre orgueil vous a empêché de l'admettre. Quant à ce que vous pensez être une preuve de faiblesse de la part de notre cadet, je répondrai que je partage son opinion. Le couronnement du roi n'est pas le lieu de tractations commerciales.»

—«Nous n'avons plus de contact avec Belemer depuis le début de son deuil, tous les autres royaumes de Fenia seront en embuscade à cette occasion!», protesta Lucifel.

—«Castiel a été éduqué à la cour la plus brillante de Fenia. S'il se montre au roi de Belemer comme nous l'apprécions tous ici, je ne doute pas qu'il saura s'attirer sa sympathie. Une relation fondée sur l'estime et l'entente – voire sur l'amitié – a permis de conclure de manière heureuse bien des tractations», acheva Uriel.

Le brun se tortilla un peu sur le canapé. Il était rare que son frère aîné fasse preuve de tant de sollicitude et de compliments. Comme leur père Daniel, Uriel pensait que l'orgueil était l'ennemi des grands rois et personne n'ignorait parmi eux combien sa présence était nécessaire pour canaliser celle de Lucifel. L'air plus sombre que jamais, celui-ci marcha jusqu'à une porte-fenêtre voisine et se plonger dans la contemplation silencieuse des jardins. Balthazar se leva à son tour, ébouriffa affectueusement les cheveux de Castiel avant de le rejoindre. Il entrouvrit la fenêtre et alluma une cigarette dont il souffla la fumée à l'extérieur.

—«Les paroles d'Uriel ont toujours été sages et tu as toujours préféré te référer à son jugement. Fais-lui confiance encore une fois Luke, je suis persuadé que Castiel saura très bien tenir son rang, même à des milliers de kilomètres d'Andione», dit-il lentement.

Lucifel s'assombrit et jeta un regard à Uriel par-dessus son épaule. Celui-ci esquissa un sourire.

—«J'ajouterai que même si je vous remercie de la confiance que vous mettez en moi, je ne souhaite pas non plus me rendre à Belemer. La santé de mon épouse ne me permet pas de m'éloigner et nous allons retourner sous peu dans notre résidence de Dunloy. Envoyez Castiel, mon frère.»

—«Je décline également toute proposition que tu souhaiteras me faire», ajouta Balthazar avec malice. «Castiel est doté de bien des qualités et il s'est illustré comme un excellent Magistère des Relations extérieures quand il tenait ce portefeuille. Je sais qu'il représentera la couronne de Ronan avec honneur. Son air avenant et sa belle figure achèveront sans doute de convaincre le prince Dean de rechercher son amitié. Je suis certain qu'il réussira ce que tu lui demandes.»

—«Castiel est prompt à me rappeler qu'il n'est plus en charge de ce Magistère et qu'il s'en porte parfaitement bien…»

—«Ne fais pas ta mauvaise tête Luke. Et je te répète que je refuserai de –»

—«T'envoyer à Belemer n'a jamais été une option Balthazar. J'ai besoin du soutien et de la coopération de Belemer, pas d'un incident diplomatique.»

Le blond et Gabriel s'esclaffèrent joyeusement tandis qu'Uriel levait les yeux au plafond avec désapprobation. Castiel sourit affectueusement, il adorait ses frères. Il lissa doucement son pantalon sur ses cuisses pour s'occuper les mains, le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine.

—«Gabriel?», insista une dernière fois Lucifel.

—«… Je suis d'accord, envoie Cassie à Belemer.»

Le brun adorait ses frères et c'est la raison pour laquelle il entendit la discrète fêlure qui tintait dans la voix de son aîné. Gabriel était impulsif et dissimulait mal ses émotions alors Castiel entendit la déception dans sa voix. Son cœur se serra désagréablement mais le brun ne pouvait plus revenir en arrière. Il détestait peiner son frère mais il ne pouvait accepter de s'effacer devant lui. Le brun aussi étouffait à Andione, lui aussi voulait partir.

Gabriel ajouta en riant que son cadet était également un homme plus séduisant que lui. Le sang bourdonnant à ses tempes, le brun se garda de faire le moindre commentaire. Castiel n'appréciait pas l'idée de charmer le roi pour mieux le manipuler. Il ne ferait pas cela, pas plus qu'il ne lui parlerait de commerce et d'industrie.

L'air taquin, son frère chercha son regard mais le brun garda les yeux baissés sur ses genoux. Gabriel dissimulait mal ses émotions et Castiel ne voulait pas lire sa déception dans ses yeux dorés. Il voulait se montrer un peu égoïste sans avoir l'impression d'être un homme horrible. Ce moment était le sien.

Enfant facile à vivre et doux, le brun s'était longuement effacé pour le seul bonheur de plaire à ses aînés. Sa mère cajolait ses joues rondes de petit garçon en disant qu'elle admirait son grand cœur et qu'il était la qualité d'un roi. Castiel n'avait donc pas pleuré quand, à huit ans, leur père avait offert à une de ses cousines ce beau poney baie qu'il cajolait dans les écuries royales depuis des mois. Il avait souri quand, lors de la fermeture de l'Académie pour la saison chaude, ses aînés étaient allés passer quelques jours au palais de plaisance de Dunloy, sans lui. Bien entendu, il en avait été blessé et bien entendu, il avait souffert de les entendre raconter leurs merveilleux souvenirs à leur retour mais Castiel n'avait rien dit. Même si Gabriel avait les épaules un peu basses et ce pli soucieux entre ses sourcils, le brun garda donc le silence. Il était légitime à représenter Lucifel à Belemer, il avait le droit d'y prétendre. La jalousie de ne pas avoir été choisi en premier avait rendu sa gorge sèche. Le goût de cendre dans la bouche était ensuite celui de la culpabilité. Son frère n'avait pas encore donné officiellement son accord alors le brun se leva pour le rejoindre, les paumes un peu moites.

—«Je ne te ferai pas honte, Lucifel. Je peux le faire», dit-il doucement.

—«Si tu veux vraiment me représenter à Belemer, demande-le moi avec plus de conviction. Ne me dis pas que tu peux le faire mais que tu veux le faire», grommela son aîné.

—«… Cela signifie-t-il que tu es d'accord?»

Balthazar ricane et donna un coup de coude dans les côtes de Lucifel. Celui-ci le repoussa avec humeur avant de soupirer lourdement.

—«Puisque l'ensemble de mes frères est liguée contre moi, j'accepte cette décision collégiale.»

—«Ne sois pas blessant Luke, c'est indigne de toi», marmonna Gabriel.

—«Très bien.» Le châtain roula des yeux. «Castiel, tu me représenteras au couronnement du roi de Belemer et avant que tu ne me remercies, je t'informe que je souhaite que tu t'entretiennes avec Reinhard à ce sujet. Il a assisté à de nombreuses rencontres protocolaires, il t'aidera à te préparer et ce n'est pas négociable. Je veux aussi que tu réfléchisses avec lui aux cadeaux que tu offriras en mon nom au prince héritier.»

—«Je suis Magistère des Arts, je suis parfaitement capable d'y réfléchir seul», répliqua Castiel avec agacement.

—«Je sais mais tu le feras quand même avec Reinhard, il commande régulièrement des présents diplomatiques à nos meilleures manufactures. Nous n'avons pas le droit à l'erreur, le cérémoniel des cadeaux est une démonstration pendant laquelle chacun poussera ses pions de la manière la plus avantageuses. Reinhard le sait et il a toujours su combler les attentes de nos invités de la meilleure manière», reprit Lucifel en se tournant vers lui. «Lui et mois nous attendions à cette annonce depuis des semaines aussi nous avons déjà pris certaines dispositions à cet égard. Reinhard t'emmènera visiter les manufactures concernées et te montrera les projets que nous leur avons déjà confiés.»

—«Si tu penses aux lourds brocards d'or de nos ateliers, laisse-moi te dire que le prince Dean n'en fera guère plus que des rideaux. As-tu bien observé la mise de son envoyé? Les goûts de Belemer et de Ronan ne sauraient être plus éloignés», se moqua Gabriel.

Castiel acquiesça en grimaçant légèrement. Il songeait déjà à certains présents et travaillerait dur pour les faire accepter à son aîné comme de meilleures idées. Lucifel claqua sa langue contre son palais d'agacement tandis que Balthazar soufflait une nouvelle bouffée hors de la pièce.

—«S'il ne désire pas le porter, qu'il en fasse donc une robe pour son épouse. Tous les royaumes de Fenia enverront leurs princesses à marier à son couronnement, il n'aura que l'embarras du choix», persifla le châtain avec colère avant de dévisager Castiel. «J'apprécierais que tu sois également attentif aux autres invités pendant la cérémonie. Si ce prince que l'on dit à moitié fou est déjà aimé d'une femme – cette Reiyel dont a parlé le Seigneur-Conseiller Odon – j'attends de toi qui tu cesses de te montrer aussi exigeant. Tu as presque quarante ans, il est temps pour toi de songer à te marier. Les royaumes de Fenia enverront des aristocrates et des princes pour les représenter. Ils seront des dizaines, je peine à croire que ton indifférence aille jusqu'à ce point, Castiel.»

—«Ils pourraient être des centaines, cela n'aurait aucune espèce d'importance si je n'éprouve pas de sentiments pour lui.»

—«Tu es insupportable… Tu espères un grand amour comme ceux que racontent les romans à la mode que tous lisent à Andione et cela t'empêche l'évidence. Si tu refuses d'épouser un roi ou un prince, passe donc du temps avec Reinhard et montre-toi courtois envers lui plutôt que de t'obstiner à ne pas le remarquer.»

Castiel pinça les lèvres. Il brûlait de lui répondre que, sans mari et sans descendance, l'ensemble de ses biens reviendrait à la couronne – Lucifel n'avait donc nul besoin de se faire aussi pressant – mais il garda prudemment le silence. Quant à l'engagement du roi de Belemer avec Reiyel, le brun éprouva un peu de honte pour son frère qui ignorait à ce point les coutumes du grand royaume du nord. Il n'était pas non plus utile qu'il lui rappelle maintenant la mythologie ancestrale de Belemer et l'existence de la Mère-Monde.

Il soupira doucement, un peu las.

—«… Je le ferai.»

—«Je suggère que nous écourtions cet entretien avant que tes remontrances ne commencent à torturer notre cadet», dit Balthazar en tournant la tête vers lui. «Castiel. En tant que Magistère des Finances, je me tiens à ta disposition pour parler de la somme nécessaire aux commandes des présents royaux.»

—«Tu as déjà réservé cet argent», lui rappela Lucifel.

—«J'ai réservé une certaine somme correspondant à tes désirs mais notre cadet aura peut-être un autre avis sur la question. Ma porte t'est également toujours ouverte si tu souhaites échapper aux assiduités du duc de Caem.»

Castiel lui jeta un regard noir mais sur un signe de Lucifel, Balthazar s'éclipsa rapidement, suivi par Uriel, Michael et Raphaël. Le brun jugea plus prudent de ne pas s'attarder non plus et il quitta le salon, Gabriel à ses côtés. Dans le couloir, son frère s'étira longuement en grognant de satisfaction.

—«Toutes mes félicitations pour ta nomination», sourit-il en lui tapotant l'épaule. «Souhaites-tu que je prépare pour toi certains ouvrages de la Grande Bibliothèque concernant Belemer?»

Gabriel lui adressa un sourire bienveillant, une mèche dorée tombant sur son front. La culpabilité lui donnait l'impression d'étouffer alors le brun se contenta de hocher lentement la tête. Il n'osa pas lui répondre qu'il connaissait le bâtiment comme s'il y habitait et qu'il était donc inutile qu'il se dérange. Il jugea encore moins opportun de préciser qu'il souhaitait travailler seul sur ce projet.

Son frère rit joyeusement et pressa son épaule.

—«… Tu peux également venir te réfugier chez moi si tu souhaites échapper à Reinhard. Il va faire le siège de ton Magistère dès qu'il aura appris ce que Lucifel attend de votre collaboration.»

—«… Penses-tu que je sois si aveugle ou exigeant que cela? Je sais ce que Reinhard espère mais plus encore, je sais ce que Lucifel attend de moi. Je n'ai pas envie de jouer à cela», souffla le brun.

—«Luke finira par comprendre que tu as besoin de temps.»

—«J'ai presque quarante ans…»

—«Cela te donne-t-il envie de convoler uniquement pour faire cesser ce que tu penses être une malédiction? Quelle importance si tu te maries dans un an ou dans une décennie Castiel, nous voulons tous que tu sois heureux avec l'homme que tu auras choisi. La baronne Amélie de Peyre a écrit dans Le Coeur sincère que seule la parfaite entente entre deux époux forme un mariage heureux et Lucifel détesterait que tu divorces. Cela ne s'est pas vu depuis plus d'un siècle au sein de la Maison du Roi, son orgueil ne s'en remettrait pas.»

—«Lucifel déteste ce roman», sourit Castiel avec amusement. «… Je pensais me rendre au Museum pour contempler le Trésor et y trouver l'inspiration. Souhaites-tu te joindre à moi?

—«Avec plaisir, il y a longtemps que je n'y ai mis les pieds. Propose également à Balthy de nous accompagner, il adore tout ce qui brille. Je te retrouve dans la cour d'honneur dans quelques minutes.»

Gabriel lui pinça malicieusement les côtes avant de s'éloigner, un sourire aux lèvres. Il souriait mais Castiel savait qu'il était moins joyeux que ceux qu'il lui connaissait. La culpabilité tordit à nouveau son estomac. Quittant à son tour le salon doré, Lucifel s'arrêta à ses côtés.

—«Tu dois être sûr de toi Castiel. Avoir le cœur tiède et l'esprit empli de doutes feraient insulte à Gabriel. Il aurait été heureux d'honorer cette invitation pour moi», dit-il lentement.

—«J'ignorais qu'il espérait tant quitter Ronan. … Je suis sûr de moi mais je pense avoir le droit de regretter la manière dont les choses se sont passées…»

—«Tu peux te le permettre tant que cela ne te fait pas vaciller sur tes positions.» Lucifel roula lentement des épaules sous sa lourde veste brodée. «Suis-moi dans mon cabinet de travail, je vais te confier le portefeuille que j'ai consacré à nos affaires récentes avec le royaume de Belemer. Reinhard possède la partie détaillant les présents que je compte offrir au nouveau roi au nom de Ronan.»

Castiel lui emboîta le pas en grommelant que le piège était trop beau et son aîné ricana. Ils traversèrent en silence les riches salons en enfilade pour gagner l'aile est, chacun plongé dans ses pensées. Malgré les préparatifs qui l'attendaient, le brun se sentait fébrile. Dans moins de douze semaines, il prendrait la mer à bord du yacht royal de Ronan pour accoster à Snovedstad. Il en sourit de plaisir.

Un domestique en livrée ouvrit la porte du cabinet de travail devant eux. Lucifel entra dans la pièce et marcha vers l'immense armoire derrière son bureau dans laquelle il conservait ses papiers. Il lui tendit un épais portefeuille en cuir fauve doré aux coins, un rictus aux lèvres.

—«J'ai omis de te dire que tu devras également prendre rendez-vous avec les meilleurs tailleurs d'Andione pour commander plusieurs grands habits de cour. Ceux que tu possèdes sont insuffisants pour me représenter de manière officielle dans un autre royaume.»

—«Mais le col m'étouffe déjà et les épaulettes sont trop lourdes», balbutia le brun.

—«Le modèle auquel je pense va énormément te plaire. Il y a des brandebourgs d'or sur la poitrine, des passementeries sur les manches et un manteau court – mais très lourd – à porter sur une épaule avec une épée d'apparat au flanc. Reinhard t'expliquera parfaitement tout ça», répondit son frère d'un ton nonchalant.

.

.

Le domestique en pied devant la porte du cabinet de travail s'appelait Emich Haüs. Quarantaine, il travaillait au palais d'Andione depuis plus de vingt ans, comme son père avant lui.

Il était fier de sa place dans l'aile occupée la famille royale et de son habit à boutons dorés.

Georges Diener, un autre valet, le trouvait prétentieux mais Emich avait toujours pris ses paroles vénéneuses comme un signe de jalousie. Georges travaillait pour les princes héritiers tandis que lui veillait sur le roi le puissant des Terres de Fenia.

Empli de contentement, il roula des épaules sous sa veste galonnée avant de sursauter. Il regarda rapidement autour de lui avant de reprendre dignement sa place, impassible.

Emich Haüs avait cru entendre crier mais les seules personnes alentour étaient le roi et son frère, le prince Castiel. Il était parfaitement inconcevable que le beau et gentil prince cadet ait pu crier.

.

.

Le souffle court, Dean dansait.

Les lances enflammées qu'il faisait tournoyer autour de lui avaient à peine le temps de toucher son corps avant d'être emporté dans le tourbillon fou de sa danse. Le châtain sentait à peine sur ses épaules et sur son dos nus la brûlure fugace du feu.

La sueur perlait à ses cils et au bout de son nez. Dean goûtait le sel sur ses lèvres un peu sèches et sentait l'odeur âcre de sa peau.

Gestes élégants, mouvements gracieux de ses mains nues tandis qu'il jouait avec les armes et les faisait courir sur ses épaules.

Le châtain fronça les sourcils tandis qu'il continuait à tourner sur lui-même. Il percevait avec une acuité particulière la rugosité du cuir qui couvrait la garde et lui assurait une prise solide. Cette sensation était étrange, Dean retirait si rarement les fins gants en cuir qu'il portait au quotidien. Un amant ou une amante accepteraient-ils qu'il les touche avec? Comprendraient-ils combien le châtain appréhendait le contact d'un corps nu contre le sien? Seraient-ils effrayés par la magie qui coulait dans ses veines?

Il serra les dents et fit tournoyer les lances enflammées autour de lui. Plus vite, plus fort.

Dean ne devait pas penser à cela.

Retiré au Premier Temple depuis plusieurs jours, il était venu y suivre les rituels de purification qui précédaient le couronnement. Officieusement, il y méditait également pendant de longues heures pour tenter de retrouver un peu de tranquillité d'esprit. Depuis que les royaumes des Terres de Fenia avaient répondu positivement à son invitation – certains avec un concert de louanges outrées – le châtain se montrait particulièrement nerveux. Ni Sam ni les membres du Conseil du Roi n'avaient protesté quand il avait fait part de son vœu de se rendre au Premier Temple un peu plus longtemps que les rites ne le nécessitaient. Personne ne pouvait ignorer alors le givre qui surgissait subrepticement dans les grandes salles du château de Snovedstad quand il s'y attardait.

Dean méditait de longues heures sous les branches du Premier Arbre; parfois accompagné du Premier Prêtre Jarls, le plus souvent avec Eio qui restait couché contre lui ou jouait avec les feuilles tombées des branches vénérables.

Le jour du couronnement approchait et cette retraite en lui-même était devenue insuffisante. Le châtain dormait mal, ses mains picotaient presque continuellement sous la sensation familière du givre. Le cœur serré, Dean ne cessait de se demander s'il parviendrait à exécuter correctement la cérémonie et son angoisse enflait dans sa poitrine. Plutôt que de méditer, il s'était retiré sur une petite terrasse orientée sur les montagnes pour danser.

Depuis de longues minutes, Dean exécutait la elddans, l'antique danse du feu célébrant le solstice d'hiver. Sa pratique obligeait à la concentration de l'esprit et à la sérénité du corps pour éviter toute blessure sur son corps à demi-nu tandis qu'il manipulait les lances enflammées. Ses mains serrées sur le bois lisse des hampes, le contact du cuir rugueux de la garde et l'air brûlant qui l'entouraient l'ancraient au réel et le contraignaient à garder le contrôle.

Les yeux fermés, Dean lécha distraitement une goutte de sueur accrochée à la commissure de ses lèvres.

Ses muscles fatigués par l'effort protestaient sous le poids des lames d'acier mais le jeune homme tourbillonnait toujours dans un rythme tantôt lent, tantôt rapide. Son torse était couvert de sueur, la ceinture brodée serrée autour de ses reins était humide de transpiration. Le châtain avait le corps fourbu, ses jambes tremblaient légèrement mais il se sentait en paix. Il oubliait, il –

Une cloche sonna dans le lointain en un tintement grave et lent, presque solennel.

Alors qu'il faisait rouler une lance sur son épaule, ses doigts glissèrent sur la hampe. L'arme lui échappa et tomba bruyamment sur le dallage. Dean serra les dents. Sa paume droite le lançait douloureusement, léchée de trop près par les flammes. Il cessa enfin de danser, les cuisses tremblantes et la respiration hachée.

Resté prudemment assis à plusieurs mètres de distance, Eio trottina vers lui et posa son museau sur sa peau contusionnée. Une fraîcheur bienfaisante envahit sa main et Dean soupira d'aise.

—«Merci», ahana-t-il.

«Je t'en prie petit frère. … Ils arrivent.»

Le renard tendit sa tête fine et belle en direction du fjord de Snovedstad. Le châtain le savait. Il avait entendu Freslë, la cloche du salut, et il se raidit désagréablement.

Eio souffla sur les lances pour éteindre les flammes et, les armes dans une main, Dean s'approcha du bord de la terrasse. Snovedstad s'étendait à sa gauche et dans le fjord, il aperçut les gigantesques voiles blanches d'un énorme yacht en train de traverser gracieusement l'entrée du bras de mer, la passe de Karslu et ses hautes falaises. Il réduisit sa vitesse avant de jeter son ancre au milieu du fjord. Les armes du royaume d'Estheim éclataient de couleur sur les voiles.

Le châtain esquissa un rictus et resserra sa prise sur les lances.

Personne n'avait commenté sa décision de se retirer longuement au Premier Temple mais tous savaient. Le châtain avait fui le château, retardant le plus possible l'instant de faire face à ses trop nombreux invités dont la seule idée le paralysait. Devrait-il faire des baises-mains aux dames et serrer la main des hommes comme certains us et coutumes de Fenia l'exigeaient? Que penseraient-ils de ses mains gantées? Sans doute le regarderaient-ils d'un air interdit, moqueur ou franchement désapprobateurs. Dean ferait honte à Belemer et tous penseraient qu'il serait un piètre roi.

La sueur déjà froide séchait sur son dos nu et il frissonna désagréablement.

Cuir contre peau. Peau nue contre peau nue dans l'intimité.

Le jeune homme secoua vigoureusement la tête. Il ne devait pas y penser.

Ferslë tinta plus fort dans la tour des Gardiens construite au sommet de la passe. Le bourdonnement résonnait puissamment depuis le fond de la crique et arrivait jusqu'à lui porté par le vent. Il soupira et passa une main dans sa nuque poisseuse de sueur avant de tirer machinalement sur les petits cheveux collés sur sa peau.

Soudain, Eio se redressa et tourna la tête vers la galerie aux élégantes arcades qui bordait le côté opposé de la terrasse. Il plongea son museau dans la cuisse de Dean en guise de salut avant de bondir sur la rambarde et de disparaître dans un firmament argenté. Le châtain regretta son départ tandis qu'un pas familier résonnait sur la terrasse.

—«La cloche salue l'arrivée des représentants du royaume d'Estheim. Il est temps pour vous de rentrer au palais Votre Majesté», dit gentiment Jarls.

—«Ils sont en avance…»

—«La Dame a favorisé leur voyage jusqu'à Belemer, vous devriez y voir un présage favorable.»

Dean pinça les lèvres et salua le Premier Prêtre d'un signe de tête un peu raide. Il aurait préféré qu'Elle les garde en peu plus longtemps loin de Belemer.

Le châtain rangea soigneusement les lances sur le râtelier en bois avant d'enfiler une chemise. Le tissu colla désagréablement à sa peau.

—«Êtes-vous réellement en train de me renvoyer?», demanda-t-il d'un ton faussement badin.

—«… Loin de moi une telle idée Votre Majesté mais je crains que vous ne soyez attendu.»

—«Mon frère est bien meilleur que moi à cet exercice», grommela Dean en serrant les pans du vêtement sur lui.

—«Votre frère est un homme charmant mais il est le Second Né.»

—«C'est une place tout à fait honorable.»

Le Premier Prêtre leva les yeux au ciel, un rire aux lèvres.

—«Vous savez très bien ce que je veux vous faire comprendre», le gronda-t-il sans méchanceté. «L'héritier sur le point d'être couronné ne peut déserter son palais alors que les invités qu'il a lui-même sollicité se présentent à sa porte.»

—«Ils sont en avance

—«Se présenter en retard aurait été d'une grande impolitesse Votre Majesté. Et il ne s'agit que de l'arrivée de la première ambassade. La délégation d'Estheim est d'une taille modeste, vous avez eu à affronter des situations pires que celle-ci.»

Dean lui jeta un regard torve. Jarls sourit et s'approcha pour ajuster correctement le vêtement sur ses épaules. Le châtain rosit de gêne, plus que conscient de l'odeur âcre de sa peau en sueur.

—«Ses représentants espèrent après vous et les faire attendre serait également impoli», reprit-il lentement l'homme en serrant gentiment ses épaules.

—«Le couronnement est dans quatre jours, je dois encore me purifier», protesta timidement Dean.

—«Je vous ai bénis lors de la dernière lune pleine et l'ensemble du cortège des prêtres récitent pour vous les prières à la Dame. Vous vous êtes baigné de nombreuses fois dans la source pure de la montagne et vous méditez sous les branches du Premier Arbre depuis votre arrivée. Vous êtes prêt, Votre Majesté.»

Dean déglutit. La chose était vraie, en théorie. Dans les faits, le châtain avait envie de galoper à brides abattues jusqu'à la résidence d'été d'Higrad, édifié plus loin à l'est sur les rives d'un merveilleux lac de montagne. Il souhaitait y retrouver la chambre d'enfant qu'il partageait avec Sam, ouverte sur les prairies qui se couvraient de fleurs sauvages à la saison d'Inger, au printemps. Et Higrad était si loin de Snovedstad.

Jarls serra ses épaules, un sourire rassurant aux lèvres, et le jeune homme observa une nouvelle fois le fjord.

Les voiles gigantesques du yacht ressemblaient à des nuages, ses flancs le faisaient ressembler à une monstrueuse créature au poil sombre. Sa taille paraissait démesurée par rapport aux navires de commerce de Belemer, dessinés pour la navigation en haute mer et dont le tonnage et l'envergure de leurs mâts ne prêtaient pourtant nullement à rougir. On murmurait dans Fenia que le yacht de la famille royale de Ronan était d'une taille prodigieuse et d'un luxe inouï. Dean se sentait déjà très impressionné par le navire du royaume d'Estheim et il tira nerveusement sur la manche de sa chemise.

—«Vous voyez les choses d'une manière plus sombre qu'elles ne le sont en réalité. Vous avez reçu l'éducation d'un héritier, vous saurez parfaitement recevoir vos invités», reprit le Premier Prêtre.

—«Je n'ai jamais reçu personne…», maugréa le châtain.

—«Vous ne vous étiez jamais essayé non plus à la elldans la première fois que vous êtes saisi des lances rituelles; pourtant vous avez immédiatement su la manière de vous en servir. Vous avez toujours été un excellent danseur.»

—«M'avez-vous observé?», demanda Dean avec gêne.

—«Il est très beau de vous voir faire Votre Majesté et je ne vous avais pas vu la pratiquer depuis des années. Cela m'a ramené à de doux souvenirs de votre séjour parmi nous il y a vingt ans.»

Le châtain esquissa un sourire un peu timide. Dans sa situation, il était prêt à puiser du courage partout où il se trouvait.

—«J'ai dansé pour la première fois sur cette terrasse et vous étiez déjà à mes côtés. Assister à elldans est pourtant que chose de très intime», dit-il avec malice.

—«Je préférais veiller sur vous pour m'assurer que vous ne vous blessiez pas.»

Le Premier Prêtre baissa les yeux sur sa main encore rougie par les flammes et le châtain la cacha maladroitement dans son dos.

Ferslë sonnait toujours à l'entrée du fjord.

Dean enfonça légèrement sa tête entre ses épaules. Il ne voulait pas rentrer. La perspective de rencontrer ces inconnus, de lire leur jugement sur sa personne, le paralysait. Le trouverait-il même seulement avenant? Le châtain n'était pas naïf au point d'ignorer que la beauté physique pouvait faciliter bien des rencontres. … Était-il un peu plaisant à regarder?

—«Les choses se passeront bien, Votre Majesté. La Mère-Monde vous a béni quand vous n'étiez encore qu'un nourrisson, Elle ne vous abandonnera pas.»

—«Encore faudrait-il qu'Elle me juge digne de son don», grimaça le châtain.

—«La elldans a été créée il y a des siècles pour célébrer le passage du solstice d'hiver et remercier la Dame de perpétuer le cycle des saisons. Vous êtes un remarquable danseur et vous l'honorez dès que vous vous exécutez, c'est la raison pour laquelle elldans est sacrée. Si Reiyel en est satisfaite, Elle l'offre aux hommes et permet la naissance de tendres sentiments. Le roi John et la reine Mary se sont aimés lors de l'elldans de votre père. Le chroniqueur Gidon a écrit dans sa grande œuvre poétique sur l'amour qu'une elldans peut enflammer les cœurs.»

—«Et que les flammes sont comme des liens inséparables qui unissent les âmes dans l'amour. Je connais aussi cette œuvre, vous me l'avez enseigné.» Dean serra les poings sur la balustrade sculptée de la terrasse. «… Elldans est un don de soi, je ne suis pas prêt à laisser une autre personne à assister à cela.»

—«Bien des gens sont pourtant en train de se presser aux portes de Belemer. Aucun chroniqueur de Belemer n'a écrit que le bonheur devait se trouver dans nos frontières. La présence de vos invités venus de tout Fenia est loin d'être une malédiction.»

—«Il est parfois plus prudent de laisser autrui dans l'ignorance», souffla Dean avant de se tourner vers Jarls. «Je vous remercie pour votre accueil mais je pense que le temps est venu de retourner à Snovedstad et de retrouver mon frère.»

—«C'est une sage décision.» L'homme plongea une main dans les plis de sa large robe pour en sortir une petite bourse en velours. «J'ai demandé ce mélange d'herbes relaxantes à l'apothicaire du Premier Temple. Utilisez-les lorsque vous vous rendrez aux bains royaux avant de vous vêtir pour la cérémonie, elles vous seront utiles.»

—«Je vous remercie. Vous reverrais-je au couronnement?», demanda le châtain avec hésitation.

—«Je ne laisserai aucun de mes prêtres poser la couronne de Belemer sur votre tête Votre Majesté. Vous êtes un enfant du Premier Temple et un de mes amis chers. Je serai à vos côtés pour ce jour si particulier et il me tarde de vous voir couronné», sourit Jarls avec gentillesse.

Sa voix était si emplie de douceur et de tranquille assurance que Dean sentit sa poitrine glacée se réchauffer agréablement. Il hésita avant de serrer à peine une fraction de seconde la main du Premier Prêtre dans la sienne pour le remercier. Peau nue contre peau nue, la chose était audacieuse. Le châtain craignait le contact direct, pourtant rien ne le rassurait plus que de sentir une autre chaleur que la sienne. Sa vie était parfois un supplice.

Il retira vivement sa main à peine après avoir senti sa chaleur contre la sienne et déglutit difficilement. Il savait que plus haut sur l'avant-bras, caché par la large manche brodée, une marque noire zébrait la peau de Jarls comme une salissure. Elle était laide, craquelée et boursouflée et avait perdu toute sensibilité. Le châtain lui avait infligé cette brûlure de froid il y avait bien des années lorsque l'esprit d'Eio avait brusquement soufflé en lui. C'était le jour où il avait perdu sa mère.

Un sourire aux lèvres, le Premier Prêtre effleura distraitement la trace par-dessus sa manche, enfonçant une pointe dans le cœur du châtain. Il n'oublierait jamais le cri de douleur qu'avait poussé Jarls au contact de sa main glacée. À partir de ce jour, Dean avait porté des gants pour se protéger et prémunir toutes les personnes qui lui étaient chères.

Les yeux baissés, le châtain hoqueta quand l'homme effleura son menton pour lui demander de relever la tête.

—«Vous n'avez pas à vous cacher, Votre Majesté. Je comprends vos craintes mais vous êtes entouré de gens qui vous estime. Vous êtes son Aimé. La Dame vous a donné une vie mais vous ne devez vos qualités d'homme qu'à vous-même. Vous préférez tenir les gens à distance pour ne pas les blesser, c'est très altruiste de votre part.»

—«C'est de la prudence, vous le savez mieux que quiconque», souffla le châtain d'une voix étranglée.

—«C'est arrivé il y a très longtemps et vous étiez un petit garçon terrifié. Ce qu'il s'est passé une fois n'a pas nécessairement vocation à se répéter. Vous avez une plus grande maîtrise de vous-même qu'à cette époque, vous avez mûri. Vivre sa vie en se tenant arrêté sur le bord du chemin n'est pas ce qui conduit au bonheur.»

—«Est-ce aussi un mot de Gidon?», demanda Dean en souriant.

—«Non, il s'agit d'une maxime personnelle. Je pourrais également vous dire qu'il est bon de suivre les pas de son cheval car lui seul sait où se trouve ce dont il a besoin.»

Le châtain haussa un sourcil interloqué tandis que le Premier Prêtre s'esclaffait joyeusement. Dean remarqua les rides d'expression qui marquaient ses yeux et sa bouche, la peau un peu parcheminée de ses joues et le dessin sec de ses pommettes. Jarls aussi avait vieilli, pourtant le jeune homme retrouvait dans son regard noisette la même chaleur que celle à laquelle il se réchauffait il y a avait bien des années. Le châtain esquissa un sourire un peu mélancolique. Le Prêtre n'avait jamais eu peur de lui. Il était resté à ses côtés à chaque instant, lui répétant qu'ils étaient amis même si de nombreuses années les séparaient. Dean se perdit dans la contemplation de Snovedstad. Si le Premier Prêtre avait pu apprécier l'enfant blessé qu'il avait été, peut-être qu'une autre personne pourrait également y parvenir. Une personne différente de son père et de son frère, peut-être une personne qui habitait hors des frontières de Belemer.

Jarls caressa délicatement l'arête de sa mâchoire avant de s'éloigner, les mains glissées dans les larges emmanchures de sa robe. Il s'inclina respectueusement devant lui.

—«Mon roi, j'ai hâte de poser la couronne de Belemer sur votre front. Vous serez beau – vous êtes beau – et aucune personne dans Fenia ne pourra l'ignorer», dit-il lentement.

Dean rougit, balbutia quelques mots de remerciement avant de prendre maladroitement congé.

Encore transpirant, le jeune homme fit quelques ablutions dans les bains du Premier Temple puis se vêtit confortablement. Quand il gagna les écuries, son étalon le salua d'un puissant hennissement et s'ébroua de joie une fois qu'il eut sauté en selle.

Le châtain le flatta gentiment avant de talonner ses flancs. Sa monture bondit en avant, ses sabots ferrés frappant le sol dur et froid dans un grondement d'enfer. Dean savoura le vent froid sur son visage et son picotement agréable sur ses joues. La sensation des doigts de Jarls lui brûlait encore la mâchoire. Il était beau? Le châtain se savait peut-être un peu séduisant mais cela faisait-il réellement de lui un bel homme? La beauté sonnait comme quelque chose d'absolu, quelque chose de supérieur.

Dean haussa les épaules.

L'orgueil ne faisait pas partie des qualités appréciées à Belemer alors il talonna les flancs de son étalon pour lui faire presser l'allure.