Mes petits chats,
Suite de "L'Aimé de Mère-Monde" :)
Il semble que le profil de cette histoire rencontre un problème technique au moment de publier cette partie, j'espère que cela ne vous empêchera pas de la lire ni d'en profiter. J'espère qu'elle vous plaira :)
Bonne lecture et à bientôt pour la suite ou "la première rencontre du prince et du roi" :)
Bien à vous,
ChatonLakmé
L'Aimé de la Mère-Monde
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Partie 3
Castiel se tenait debout à la proue du Siegwin et respirait la brise marine à plein poumons. Elle était poisseuse d'embruns et chargée de sel mais le brun lui trouvait aussi des senteurs de pin et terre. Le yacht filait majestueusement sur les eaux d'une couleur de pierre précieuse, poussé par toute la puissance de ses énormes chaudières à charbon.
Quand il approcha de la passe de Karslu, les montagnes entourant Snovedstad apparurent soudain devant lui, couvertes de forêts. Le cœur battant, Castiel crispa ses doigts sur le bastingage. Enfin, il arrivait.
À côté de lui, Gabriel s'agrippa au garde-corps, le col de son manteau frileusement remonté sur son nez et sa bouche.
—«Dieu merci, nous touchons enfin au but», grimaça-t-il.
Compréhensif, le brun lui frotta affectueusement le dos. Malgré l'équilibre parfait de leur navire, le Siegwin avait affronté une houle capricieuse en pleine mer il y avait plusieurs jours. Depuis, son frère souffrait d'un terrible mal de mer qui le rendait bougon. Castiel caressa gentiment ses reins en mouvements circulaires sous son long paletot fourré. Si son propre cœur battait de bonheur, l'état de son aîné le peinait.
—«Tu aurais dû manger quelque chose au déjeuner. Le capitaine Arberg t'a répété qu'un estomac bien plein apaise les nausées.»
—«La dernière chose que j'ai envie de faire est de manger. Crois-moi, tu n'as pas la moindre envie de voir dans quel état cela me mettrait si la moindre nourriture passait ma bouche.»
—«Tu es dégoûtant», grimaça Castiel.
Gabriel ricana avant de serrer les dents sous l'effet d'un hoquet nauséeux. Il s'appuya un peu sur lui, frémissant d'aise sous ses caresses apaisantes.
—«Continue à faire cela s'il te plaît. Je sens que cela chauffe jusque dans mon ventre, c'est très plaisant…», soupira-t-il de plaisir.
Non loin d'eux, deux matelots qui terminaient de briquer des ornements en cuivre étouffèrent un rire discret.
Depuis qu'ils avaient quitté le port de Sewald à la frontière nord de Ronan, tout l'équipage du Siegwin s'enthousiasmait de la présence à bord des deux princes. Si Castiel était ravi de voyager à bord du luxueux navire, Gabriel s'était montré bruyamment extatique. Le yacht avait beau être gigantesque, la promiscuité était inévitable et le blond s'était rapidement fait adopté par les matelots pour son goût de l'alcool bon marché et sa belle voix de baryton quand il déclamait des chansons à boire.
Homme moins fantasque, Castiel s'était peu mêlé à ces bruyantes agapes. Il avait passé de longues heures en compagnie du capitaine Jonathan Arberg, un sexagénaire à la belle prestance qui avait mené une passionnante vie dans la marine marchande avant d'entrer au service de la famille royale. Celui-ci avait également apprécié leurs parties d'échec et discuté d'histoire. Tout l'équipage usait donc d'une parfaite célérité pour rendre leur voyage le plus agréable possible. Le brun sourit. Les partenaires de fête de Gabriel devaient amèrement regretter de ne pas avoir pu apaiser la houle pour lui être agréable. Le blond avait cessé de boire et de chanter, se contentant d'errer sur les coursives comme une âme en peine et de maudire l'océan.
Une tache claire dans les eaux attira soudain son attention. Castiel se pencha légèrement par-dessus le bastingage et observa les dauphins s'amuser dans les vagues d'écume créées par le profil effilé de la coque. Il appuya sur les reins de Gabriel pour attirer son attention.
—«Nous sommes précédés par un agréable convoi. Penche-toi un peu», dit-il en désignant les eaux d'un geste.
—«Je ne ferais jamais cela. Je me sens un peu mieux grâce à toi mais ne m'en demande pas trop. Après des jours de maladie, je suis arrivée à une certitude. Si je ne regarde pas les mouvements de l'océan – si je ne le regarde pas tout court – mon estomac accepte de se faire un peu oublier.»
—«… Nous sommes entourés d'eau.»
—«Je te prierai de garder ces évidences pour toi, mon frère.»
Un rire retentit sous la proue et Castiel se pencha un peu plus.
Assis sur une nacelle suspendue, un matelot était en train de lustrer la splendide figure en bronze doré qui ornait la coque, un lion ailé et rugissant qui posait une patte sur un globe. Le brun la trouvait prétentieuse mais l'équipage du Siegwin y était attaché par une forme de fierté un peu superstitieuse. Quand on lui demandait son avis, il se contentait donc de répondre par un compliment joliment tourné. Les yeux des matelots brillaient de plaisir, tout le monde était satisfait. Ce n'était pas un mensonge susceptible de faire s'écrouler le régime monarchique de Ronan.
Le matelot en contrebas croisa son regard. Malgré sa position instable, il se redressa et bomba le torse pour même en valeur son corps bien découplé, sculpté par le travail physique.
Castiel recula lentement, un peu gêné.
Cet homme l'avait un peu attiré quand il était monté à bord du yacht. Il l'avait guidé jusqu'à sa confortable cabine située à la poupe, une de ses malles posées sans peine sur ses très larges épaules. Peut-être que le brun n'avait pas su dissimuler son intérêt – il n'avait jamais été bon pour cela – car depuis, Erik Könitz cherchait souvent son regard. Castiel lisait dans ses yeux un intérêt sincère pour sa personne et dans d'autres circonstances, peut-être se serait-il laissé aller à un peu de séduction. Persuadé de l'avoir vu rôder autour de sa cabine, le brun pourrait envisager la chose une fois sa mission à Belemer achevée. L'équipage ferait probablement relâche pendant quelques jours une fois de retour à Sewald, Castiel pourrait aisément prétendre désirer y séjourner pour se remettre de la fatigue du voyage avant de rentrer à Andione. Le matelot serait alors aisé à attirer dans sa chambre, juste une fois. Il y avait longtemps qu'il ne s'était pas retrouvé dans l'intimité avec un autre homme et celui-ci avait la bouche sensuelle et les gestes assurés. Le protocole sévère du palais n'interdisait pas de s'abandonner un peu à la volupté en de saines occasions. Quand le regard d'Erik Könitz caressait son corps, Castiel se sentait d'humeur sensuelle.
Le matelot siffla et les deux hommes occupés aux cuivres remontèrent prudemment la nacelle. Le jeune homme sauta souplement sur le pont. Les vagues avaient mouillé son pantalon, collant la toile épaisse à ses cuisses musclées. Le brun regarda très attentivement vers les montagnes de Snovedstad.
—«Notre lion brille de mille feux! Le peuple de Belemer ne verront que lui quand le Siegwin entrera dans le port!», s'exclama-t-il avec joie.
—«En parlant de briller, reprend donc ton alliance», grommela un matelot en plongeant une main dans sa vareuse. «Jakob l'a trouvé sous ton lit quand il passait le balai. Tu as dû oublier de la remettre à ton doigt.»
—«… Merci.»
Erik attrapa au vol le petit objet que son camarade lui lança d'un air bourru. Castiel déglutit et ignora la brûlure de son regard sur son visage. Il ne se passerait donc rien entre eux, y compris après leur retour à Sewald. Au-delà du risque de scandale provoqué par une liaison adultère, le brun répugnait naturellement à la tromperie. Il tourna la tête vers Gabriel et remonta le col de son paletot sur son cou.
—«Je rentre, le roulis me donne trop mal au cœur. Si tu me cherches, je serais dans ma cabine, allongé quelque part en train de gémir», grinça-t-il.
—«… Tu pourrais boire un peu de cette décoction que t'a proposé le médecin de bord.»
—«Son odeur est trop horrible pour que j'envisage même de la toucher de mes lèvres… Nous allons bientôt accoster à Snovedstad, je survivrai jusque-là.»
Son aîné leva les yeux au ciel d'un air de martyr avant de lui pincer doucement la taille en guise de salut. Il s'éloigna, le pas un peu incertain, et s'accrocha comme un coquillage à la coque d'un navire quand un matelot vint lui proposer gentiment son aide.
Castiel s'accouda au bastingage, dodelinant un peu de la tête tandis qu'il se laissait bercer par les imperceptibles mouvements du yacht sur les flots. Il sentit la présence du matelot à ses côtés avant de le voir. Après son travail, l'homme sentait la mer et la transpiration. Le brun s'en voulut d'y être aussi sensible.
—«Vous devriez être prudent Votre Altesse. Un homme a tôt fait de passer par-dessus bord quand il est plongé dans ses pensées…», dit-il avec hésitation.
—«Je vous remercie mais je ne suis pas seul.»
—«… Je plongerai pour vous sauver.»
—«Vous mettre ainsi en danger ferait sans doute beaucoup de peine à la personne qui vous a donné cet anneau. Je suis heureux pour vous. Vous êtes un homme de bien et un mariage contracté avec une personne aimée est une bénédiction», répondit doucement le brun.
Erik ne s'approcha pas plus de lui et Castiel en fut soulagé. Il ne voyait que l'anneau en or qui brillait d'un éclat un peu terne à son annulaire.
—«… Je la connais depuis longtemps et nos familles sont toutes deux des gens de la mer. Je l'ai épousé parce que c'est ce que l'on attendait de nous et que je savais qu'elle accepterait mes longues absences», souffla-t-il.
—«Mais vous avez de l'affection pour elle, n'est-ce pas?»
—«J'en ai à ma manière mais cela n'empêche pas mon cœur d'aller où bon lui semble et de me guider vers ce que je désire vraiment. … Auriez-vous accepté de me regarder un peu si les choses avaient été différentes?», répondit-il en jouant distraitement avec son alliance.
—«J'abhorre la tromperie et le mensonge. Quand bien même mon chemin ne croisera jamais celui de votre épouse, je saurai que j'ai fauté, même guidé par une attirance sincère. Je préfère éviter des regrets et l'impression de l'avoir blessée.»
- «Elle n'ignore rien de ma conduite quand je suis en mer.»
- «Cela ne rend pas cette conduite plus acceptable à mes yeux.»
Castiel plongea longuement son regard bleu dans le sien. Erik cessa de triturer son alliance, un sourire de regret aux lèvres.
—«Vous êtes un grand seigneur Votre Altesse, vous devriez vous sentir à Belemer comme chez vous.»
—«Connaissez-vous un peu ce royaume?», demanda le brun avec curiosité.
Erik acquiesça en riant. En une fraction de seconde, il redevint l'homme charmant et bon compagnon qu'il avait toujours été depuis leur départ de Sewald. Gabriel avait concouru contre lui de nombreuses fois lors des soirées de boisson passées avec l'équipage. Sa descente était prodigieuse si Castiel en croyait son aîné.
—«Ce voyage est le sixième que je fais dans ces eaux. Comme le capitaine Arberg, j'ai longtemps travaillé pour la marine marchande de Ronan. Belemer est une rude contrée mais ses gens sont simples et bienveillants. Quant à leur déesse, elle les rend sans le moindre doute meilleurs. Aucun habitant de Belemer n'use de tromperie ou de manipulation car Elle les déteste. Regardez, Elle est représentée ici, en haut des falaises.»
L'homme désigna la passe de Karslu et Castiel plissa légèrement les yeux.
—«Je ne vois qu'un soleil rayonnant et une lune en croissant…»
—«Leur Dame est le jour et la nuit, la lumière et l'ombre. Elle préside à tout cycle de la nature, qu'il s'agisse des saisons ou du temps qui passe. Les rois sculptés en dessous sont Asèle et Thörik, le premier roi de Belemer et le fondateur de Snovedstad», expliqua-t-il.
Les sculptures en haut relief étaient puissamment taillées dans la roche. Le brun reconnut Asèle à sa couronne – une des plus précieuses reliques de Belemer et celle que porterait bientôt son nouveau souverain – tandis que Thörik appuyait ses mains jointes sur un énorme marteau au long manche. Le style était un peu hiératique mais plein de dignité. Castiel les trouva beaux.
Les contours de Snovedstad se dessinèrent de plus en plus précisément tandis que le Siegwin approchait de l'entrée de la passe. Dans le fjord, une flottille de barques richement pavoisées venait déjà à sa rencontre.
Quand le yacht entra dans le bras de mer qui s'engouffrait dans les terres, une cloche se mit à sonner au-dessus d'eux. Le brun leva la tête. À droite de la passe, il remarqua une construction solide, une tour en pierre sur laquelle flottait l'étendard de Belemer. Erik sourit.
—«C'est la tour des Semforst, Ceux-qui-voient-en-Premier. Ils observent la mer et préviennent la population de Snovedstad du moindre événement en faisant tinter les cloches accrochées dans le beffroi. Celle qui sonne est Freslë, la cloche du salut.»
—«Combien y en a-t-il?»
—«Je ne le sais pas exactement mais leurs modulations sont infinies. Les Gardiens en font aussi sonner plusieurs ensemble selon des chants définis depuis des siècles. Il y a notamment Sota, le chant de guerre. S'il résonne – et uniquement sur ordre du roi – les Gardiens peuvent fermer l'accès au port à l'aide de cette énorme chaîne dont vous apercevez les maillons en bas des falaises.»
Quand le Seigwin traversa la passe, Castiel cligna des yeux. Entre le sac et le ressac hypnotique qui venait lécher le pied de la falaise, il remarqua une cavité creusée dans la roche et l'éclat sombre du métal.
—«Ils sont énormes. Comment des hommes peuvent-ils manipuler un tel poids?»
—«Grâce à une ingénieuse machinerie installée dans la falaise. En temps de paix et de commerce, la chaîne repose au fond de la passe. Nous venons de passer dessus.»
—«Elle reste dans l'eau salée sans se corroder?», s'étonna le brun.
—«Belemer possède les mines du fer le plus pur de Fenia et ses artisans ont développé des savoir-faire unique dans les techniques de fonderie et de forge. Ils ne possèdent pas de hauts fourneaux comme Ronan pourtant ils ont fondu les cloches de la tour des Gardiens il y a plusieurs siècles ans et on raconte qu'elle pèse plusieurs tonnes chacune», répondit Erik en haussant les épaules.
Castiel garda le silence, parfaitement stupéfait.
La sidérurgie était une des fiertés de Ronan mais même ses manufactures ne maîtrisaient la fonte de pièces monumentales que depuis deux décennies. Une telle technicité forçait le respect, l'admiration et la jalousie. Son frère apprécierait peu de savoir que le peuple de Belemer pouvait rivaliser – Castiel osait penser qu'il le dépassait même – avec ce qui faisait son orgueil. Lucifel n'avait toutefois pas à le savoir tout de suite. Belemer utilisait son savoir pour fondre des cloches et des chaînes, il n'y avait aucun péril sur les exportations de Ronan.
Le Siegwin continuait à fendre élégamment les flots. Il entra dans le fjord et Castiel sourit avec ravissement. La cité de Snovedstad s'offrait à lui, construite en terrasses selon une pente douce jusqu'au château. Dans son écrin de verdure, le brun le trouva très beau aussi avec ses tourelles élégantes et sa toiture très pentue. L'air était froid mais pur et le ciel, très bleu et d'une jolie lueur. Pas de fumée nauséabonde, pas de lumière trop pâle occultée par le voile un peu sale qui couvrait toujours Andione. Juste des couleurs éclatantes, des forêts à perte de vue et une ville ceinte par une couronne de montagnes qui devaient se couvrir de neige en hiver. Dans ce paysage serein et antique, Castiel fut presque gêné par la fumée noire que crachaient les cheminées du Siegwin.
La cloche sonnait toujours et le yacht salua à son tour le peuple de Belemer d'un tonitruant coup de corne de brume. Malgré les rubans grisâtres qui montaient dans le ciel si bleu de Snovedstad, le brun sentit son cœur se gonfler de plaisir quand les habitants se mirent à crier de joie.
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À l'orée de la forêt, une nuée de corneilles s'envola soudain dans un concert étourdissant de cris.
L'étalon de Dean se raidit avant de se cabrer. Le jeune homme serra les cuisses sur les flancs de sa monture pour rester en selle. Il lui flatta gentiment l'encolure pour le rassurer tandis que l'étalon piaffait nerveusement. Le bruit de ses sabots résonnait dans le silence de la forêt mais une nouvelle clameur vint le briser sans pitié.
Les rênes posées sur le pommeau de la selle, le châtain laissa sa monture errer pour lui permettre de se calmer tandis qu'il regardait le port de la cité avec attention. Lui non plus n'avait jamais entendu chose semblable, ce mugissement métallique – inquiétant – que venait de pousser le yacht de la famille royale de Ronan.
Dean le vit jeter l'ancre à quelques dizaines de mètres des quais. À côté de son énormité, le navire du royaume d'Estheim ressemblait à un jouet et le châtain déglutit. Il s'était autorisé une longue échappée hors du château, loin de ses invités dont les doléances l'étourdissaient depuis plusieurs jours. Les couloirs sentaient des parfums inconnus de femmes, les parquets résonnaient sous l'effet de centaines de pas qu'il ne parvenait pas à identifier. Le châtain avait eu besoin de s'entendre penser, il n'avait pas prévu d'assister à l'arrivée du Siegwin à son retour à Snovedstad. Par la Dame, ce navire était d'une taille monstrueuse.
Après plusieurs saluts du yacht à Belemer, Dean sentit sa monture s'apaiser et il talonna doucement ses flancs. L'étalon s'élança à nouveau vers la cité, faisant trembler le sol sous son galop effréné.
Tandis qu'il dévalait le chemin en pente douce, le châtain jeta encore un regard au port.
Il distinguait les minuscules silhouettes des matelots à la manœuvre sur le pont. Dean pressa encore les flancs de sa monture pour lui faire presser l'allure.
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Tandis que l'équipage déchargeait avec soin leurs malles de voyage, Castiel observait les alentours avec enchantement.
Un petit navire pavoisée d'une bannière ornée de l'arbre sacré de Belemer venait de le déposer avec Gabriel sur le quai. Une membre du Conseil du Roi les attendait, une dame à l'air altier habillée d'une robe de velours au corsage richement brodé. Ses cheveux roux étaient rassemblés en un lourd chignon tressé orné de perles, retenu sur sa nuque par une résille d'or. Un sourire indulgent aux lèvres, elle écoutait poliment les babillements de Gabriel, trop heureux d'avoir enfin retrouvé la terre ferme.
Un peu étourdi par les paroles sans fin de son aîné, le brun contemplait Snovedstad en souriant. Il partageait l'avis de Gabriel sur l'architecture des maisons et les costumes traditionnels des habitants mais gardait le silence. Sur le quai, l'air était plus froid que jamais et Castiel savourait cette sensation. Il ne faisait jamais réellement froid à Andione.
À quelques pas, les puissants chevaux attelés aux voitures soufflaient doucement, projetant de petits panaches de vapeur d'eau devant eux. Le brun s'approcha et caressant l'animal le plus proche. Sa paume à plat sur son flanc, il sentit sa chaleur et le rythme lent et tranquille de sa respiration. Castiel ferma les yeux pour s'empêcher de remarquer une fois de plus les navires des royaumes des Terres de Fenia rassemblés dans le fjord. Le Seigwin était le dernier arrivé, le jour précédent le couronnement. Le salut de la Dame-Conseillère Inge avait été chaleureux mais le brun restait très mal à l'aise. Même vaguement rassuré d'être le seul à en être navré, il maudit l'arrogance de Lucifel.
«Se présenter trop tôt serait faire preuve de servilité. Il est de bon ton d'être là juste à temps.»
Reinhard avait acquiescé, le brun lui en avait voulu d'approuver ce qu'il considérait comme un manque de respect. Voir les énormes bateaux tanguer doucement sur les eaux sombres du fjord achevaient de lui donner l'impression d'être terriblement en retard et de faire preuve d'une coupable impolitesse. Il détestait cela.
À quelques pas, les exclamations de joie de son frère lui tirèrent un sourire affectueux. Castiel était certain de vouloir se rendre à Belemer mais la culpabilité avait un goût atroce. Le brun était heureux d'avoir obtenu de leur aîné l'autorisation d'envoyer deux princes de Ronan pour le représenter. Gabriel l'avait remercié avec emphase mais quand il croisa son regard et lui adressa un sourire rayonnant, le brun sut une fois de plus combien il avait fait le bon choix.
Castiel reprit ses caresses le flanc qui frémissait sous sa main.
Dans son dos, il entendait les ahanements des matelots du Seigwin qui formaient une chaîne pour transporter les lourdes caisses jusqu'aux attelages. Le brun surveillait tout particulièrement celles marquées en rouge aux armes de Ronan, contenant les présents destinés à l'héritier de Belemer. Juché sur la voiture voisine, Erik liait solidement une grande caisse aux montants de la voiture pour éviter toute chute. Leurs regards se croisèrent brièvement avant que Castiel se tourne la tête. Tout était fini avant même de commencer.
Une fois constitué, le convoi s'ébranla au pas assuré des chevaux en direction de la grande rue pavoisée qui montait doucement dans la cité. L'animal que flattait Castiel tendit la tête en avant, renifla et hennit pour appeler ses congénères. Le brun rit doucement.
—«Les attelages de bagages vont nous précéder. À Belemer, il est d'usage que vos malles entrent avant vous dans la demeure qui vous accueille afin de montrer que vous êtes attendus», expliqua Dame Inge devant l'air circonspect de Gabriel. «Prenez place dans la voiture je vous prie.»
Le blond s'empressa de s'installer sur la large banquette en cuir couverte de fourrures. Il les étendit soigneusement sur ses genoux avant d'y enfouir ses mains d'un geste frileux. Castiel tendit une main à la Dame-Conseillère afin de l'aider à monter. Celle-ci le remercia d'un sourire avenant avant de secouer la tête.
—«Je vous remercie mais l'attelage des invités est destiné à votre seul usage Votre Altesse. Les femmes de Belemer montent à cheval, je vous suivrais en marchant à vos côtés.»
Un garde lui amenant une solide monture par la bride qui piaffait d'impatience. La rousse porta une main à sa robe et dégrafa un pan de la jupe fixé sous son corsage. En bottes de cavalier et pantalon ajusté, elle sauta souplement en selle sous le regard admiratif de Castiel. Les femmes d'Andione pratiquaient l'équitation mais avec moins d'audace, le corps toujours sanglé dans une robe corsetée dont la cambrure très prononcée devait mettre en valeur la finesse de leur taille. Devant eux, Dame Inge caracolait sur sa monture comme un homme, ses mains tenant fermement les rênes et le pan de sa jupe élégamment rejeté sur la croupe de son cheval. Le tableau était audacieux et le brun sentit sur elle les regards en coin des matelots jusqu'à ce que le capitaine Arberg ne les reprenne d'un ordre sec.
Castiel se hissa sur le marchepied et Erik s'empressa de lui tendre une main pour l'aider. Ses doigts se refermèrent sans doute un peu trop longtemps autour des siens – un peu trop fort aussi – et le brun lui jeta un regard peiné. Il était bon de savoir à quel moment faire preuve d'élégance et abandonner une partie perdue d'avance. Le matelot se mordit les joues de confusion, balbutia quelques mots pour lui souhaiter un agréable séjour à Snovedstad. Il tordait maladroitement son calot entre ses mains épaisses et calleuse. Le regard de Castiel s'arrêta une fraction de seconde dessus, sur leur modelé rude et puissant, sur la peau sèche marquée par les durs travaux à bord. Elles auraient sans doute été douces sur son corps mais il ne le saurait jamais.
Le brun se glissa à côté de Gabriel sous les fourrures. Erik se recoiffa et s'empressa de rejoindre le reste de l'équipage. La voiture s'ébranla au tintement des clochettes d'argent des harnais des chevaux, lui cachant rapidement la vue du matelot qui disparut dans le reste de l'équipage.
Leur pas était lent mais sûr, imprimant à la voiture un imperceptible mais confortable bercement. Malgré l'air vif, le brun sentit l'odeur puissante de leurs corps frémissant dans l'effort, celle du cuir qui grinçait doucement. Il le respira à pleins poumons pour savourer ce parfum de liberté, le dos confortablement appuyé contre la banquette et les fourrures étendues sur ses jambes.
La famille royale de Ronan n'utilisait plus de véhicules hippomobiles depuis des décennies, remplacées par des automobiles à vapeur qui faisait la fierté de la manufacture Gruber. Castiel et ses frères montaient encore à cheval pour se délasser ou dans le cadre d'une pratique sportive, avec plus ou moins d'assiduité. Plus que ses aînés, le brun était un cavalier émérite et entretenait à grands frais une écurie de belle qualité sur laquelle régnait Nordwin de Meyn, un coûteux présent offert par Balthazar et Gabriel pour son trente-cinquième anniversaire. L'étalon était une bête superbe et magnifiquement racée, aux jambes fines et à la tête délicate modelée comme une figure de porcelaine. Il n'avait rien de commun avec les puissants chevaux qui tiraient sans effort le lourd attelage dans les rues en pente douce de Snovedstad. Le brun se perdit dans la contemplation de leur croupe dont il devinait le jeu tranquille des muscles sous le poil sombre.
Non loin de lui, la monture de la Dame-Conseillère Inge piaffait, avide de se lancer dans un galop fougueux. Castiel espéra que les fêtes du couronnement lui permettraient de monter à cheval pour apprécier les qualités des nobles destriers de Belemer. Son regard croisa celui de Dame Inge qui approcha son cheval de l'attelage, un sourcil levé par l'interrogation. Le brun déglutit, le moment était venu de se montrer brillant orateur. Ou pas.
—«Pardonnez mon regard insistant, je suis grand amateur de chevaux et j'admire votre monture», sourit-il avec une pointe d'embarras.
—«N'avez-vous pas de chevaux à Ronan?»
—«Nos races sont très différentes, elles ont été sélectionnées pour l'agrément ou la performance. Andione possède le plus grand hippodrome de Fenia.»
—«À quoi cela sert-il?»
—«Nous faisons courir ou sauter des obstacles à nos chevaux lors de compétitions. Le Trophée d'or d'Ostenfeld dure trois jours et rassemble toute la bonne société d'Andione.»
—«… Quel étrange passe-temps. Nos chevaux galopent aussi mais ils le font par plaisir, quand le sol gelé résonne sous leurs sabots ou qu'ils s'enfoncent dans les herbes grasses du printemps jusqu'au poitrail. C'est la raison pour laquelle Pohja piaffe avec tant d'impatience. Il sent la saison d'Eio approcher et il renâcle à l'idée de la passer enfermée aux écuries.»
—«Il ne sortira pas pendant les mois à venir?», s'étonna Castiel.
—«Quand Eio souffle sur Belemer, le temps est trop glacial pour laisser une créature vivante sous Son haleine. Nos chevaux sont une race solide mais ils ne sont pas ses Frères. Il n'y a guère de vie possible quand il tombe plusieurs mètres de neige en une nuit.»
—«Cela semble effrayant», frissonna Gabriel.
Castiel jeta un regard noir à son frère. Ce n'était pas une chose séduisante à dire mais Dame Inge rit doucement.
—«N'ayez aucune inquiétude Votre Altesse. Les fêtes du couronnement seront achevées bien avant qu'Eio ne souffle sur Snovedstad, vous pourrez rejoindre Ronan sans encombre.»
—«Attendez-vous encore d'autres invités?»
La jeune femme fronça légèrement les sourcils et le brun déglutit. Il était stupide d'espérer que le projet de Lucifel ait été un échec, son frère n'échouait jamais. C'était le moment où Dame Inge allait lui confirmer qu'ils étaient les derniers attendus et que le prince héritier en était particulièrement froissé.
—«… La délégation du royaume de Kertch a été ralentie par une avarie sur leur navire. Elle devrait arriver demain.»
Castiel contint bravement sa joie au risque de paraître insensible au malheur d'autrui. Ce n'était ni noble, ni digne.
—«La plupart des délégations sont arrivées à Snovedstad durant les six derniers jours. Beaucoup de leurs représentants ont sollicité un entretien particulier à l'Aimé avant le début des célébrations.»
—«L'ont-ils obtenu?», demanda Gabriel d'un ton nonchalant.
Dame Inge darda ses yeux très verts sur eux et esquissa un sourire malicieux.
—«Le temps du roi à venir n'est pas celui des traités. Selon nos coutumes, l'Aimé a effectué une longue retraite au Premier Temple pour se purifier. Son esprit doit rester serein pour renouveler le pacte qui lie tous les rois de Belemer depuis le Deuxième Âge à la Dame du Ciel. Leurs tentatives sont restées inutiles et le Second Né, le prince Sam, n'est pas en mesure de leur donner satisfaction.»
—«S'exprimer au nom du roi lui est-il interdit?»
—«Dans de telles circonstances, même les membres du Conseil ne sont en mesure de le faire. Les délégations de Fenia ont également fait longuement le siège de nos appartements pour espérer être introduit auprès de l'Aimé mais la chose est impossible. Sans compter que le prince Sam veille jalousement sur la sérénité de son frère aîné. Ils sont aussi proches que le sont Anan et Ari dans nos chroniques, les –»
—«Les deux frères qui gouvernèrent ensemble lors des temps troublés du Troisième Âge», se souvint Castiel.
Dame Inge lui adressa un sourire ravi que le brun lui rendit avec un peu de timidité. Il avait bien travaillé. Sous son regard bienveillant, il se redressa un peu, faisant glisser les épaisses fourrures sur ses genoux. Gabriel les drapa à nouveau soigneusement sur lui en grommelant à propos du froid qui pourrait faire tomber son nez s'il n'y prenait pas garde. La jeune femme rit joyeusement tandis que Castiel repoussait les mains empressées de son aîné avec agacement. Il n'était pas un enfant.
—«J'aimerais apprendre ces anciennes coutumes que vous évoquer, acceptez-vous de les partager avec moi?»
La jeune femme émit un étrange petit bruit de bouche, à mi-chemin entre un claquement de langue et un sifflement entre les dents. Le brun se rappela qu'il s'agissait d'iloa, une manière de manifester une grande joie ou un grand plaisir. Il contint un rire en se souvenant du visage horrifié de Lucifel quand ce dernier l'avait surpris en train de s'entraîner à faire ce qu'il pensait être une désagréable éructation. Gabriel, lui, avait éclaté de rire avant de s'entraîner avec une ardeur qui avait été une source embarrassante de postillon, pratiquée en public devant les domestiques de la Maison du Roi.
—«Je suis flattée de l'intérêt que vous portez à Belemer, Votre Altesse. Par quoi souhaitez-vous que je commence?», s'exclama Dame Inge, les yeux brillants d'enthousiasme.
—«Nous instruire de la meilleure manière de ne pas commettre d'impair devant votre futur souverain pourrait être un excellent préambule», proposa Gabriel d'un ton pince-sans-rire.
La rousse rit une nouvelle fois et, serrant les rênes de sa monture pour accorder son allure à celle de la voiture, commença à détailler les rituels en vigueur à la cour de Belemer.
Bercé par le pas des chevaux et le tintement de clochette de leurs harnais, Castiel l'écouta attentivement tout en laissant errer son regard sur les maisons bordant la rue principale. Les demeures étaient hautes et collées les unes aux autres. Les balcons, les chambranles sculptés des portes et des fenêtres disparaissaient sous des guirlandes de fleurs et de rubans. Des bannières brodées du Premier Arbre flottaient doucement dans la brise, accrochées aux pignons. L'air était froid mais les habitants de Snovedstad se pressaient aux fenêtres et aux balcons pour saluer le passage du convoi. Partout, le brun entendait des rires, des exclamations de joie auquel se mêlait le nom du futur roi. Le Premier Né était sincèrement aimé des siens et il eut une pensée pour Lucifel dont la présence soulevait les acclamations d'Andione moins par affection que par respect. Castiel n'était pas roi, il ignorait quel attachement était préférable pour mener convenablement un royaume et ses habitants.
Dame Inge expliquait les coutumes complexes régissant le temps des Prêtres quand l'attelage, après une dernière halte dans la Ville Haute, gravit enfin la dernière pente douce en direction du château.
Le brun leva la tête pour l'admirer.
Vu en contrebas, l'effet était grandiose. Contrairement au palais d'Andione qui ressemblait à un délicat bijou, le château des rois de Belemer, construit sur un large plateau rocheux, semblait d'une solidité de montagne. Ses tourelles ciselées, ses hauts murs lui donnaient des allures de pics. L'accès se faisait par un solide pont en bois, jeté en travers d'une faille profonde. Quand les chevaux passèrent le tablier, le brun se pencha prudemment sur le côté. Il aperçut au fond de la faille le courant furieux d'un large torrent bouillonnant aux eaux vertes.
—«Redresse-toi avant de tomber», souffla Gabriel en le retenant machinalement par un pan de son paletot.
—«Tu ignores ce qu'il se trouve en dessous…»
—«J'entends les flots mugir d'ici, je n'ai nul besoin d'en savoir plus pour savoir que c'est dangereux.»
—«Ce sont les eaux du torrent Arfölym qui coule depuis les hautes montagnes de Sorum jusqu'au fjord. Elles sont gonflées par les neiges précoces qui sont déjà tombées mais la saison délicate est celle où Inger s'éveille après la saison de son frère Eio. Il arrive que l'eau vienne frôler le tablier du pont», expliqua la Dame en se penchant à son tour.
—«Le fond de la faille se trouve plusieurs mètres en dessous de nous», nota Castiel en se rasseyant.
—«… Il tombe réellement beaucoup de neige sur les montagnes de Sorum, Votre Altesse.»
Gabriel remonta frileusement les fourrures sur eux.
Les chevaux passèrent la porte monumentale menant à la cour d'honneur – une vaste arcade surbaissée richement sculptée, flanquée de deux hautes figures masculines et sommée des armes de Belemer – et les roues de l'attelage résonnèrent sur les dalles polies.
Le brun leva encore un peu la tête.
De ce nouveau point de vue, il ne voyait plus les toitures des tourelles et le château, bien plus ancien que le palais d'Andione, semblait s'élever vers le ciel. Lucifel aurait détesté son architecture hétéroclite, issue de plusieurs campagnes de construction à travers les siècles, alors que le brun en frémissait de plaisir. Il savoura en connaisseur le contraste avec l'architecture parfaitement ordonnée d'Andione, construite en pierre, en verre et en métal comme un précieux objet de vitrine.
La résidence des rois de Belemer était solide, vénérable et inspirait le respect.
Castiel admira les galeries en bois ouvertes sur le paysage, les hautes fenêtres qu'il devinait ornées de vitraux et les murs massifs construits pour résister aux frimas de l'hiver. Au sud, du côté le plus clément, les baies plus larges se transformaient en dentelle de pierre et en terrasses qu'il devinait agrémentées de jardins. Les écuries – un beau bâtiment à pans de bois – occupaient un pan entier du mur d'enceinte de la cour d'honneur. Le brun entendait des hennissements et le claquement des sabots sur les dalles.
Les voitures de bagages étaient en train d'être vidées en bas du perron. Nul haut escalier prétentieux à gravir pour pénétrer dans le château, seulement quelques marches au sommet desquels se tenait un homme habillé de velours. Il portait un manteau sans manche aux revers bordés de fourrure et un large collier d'or brillait sur sa poitrine. Castiel le reconnut immédiatement.
—«Seigneur-Conseiller Odon!», dit-il avec joie en descendant de voiture.
—«Je suis heureux de vous revoir Votre Altesse. J'espère que votre voyage fut doux et agréable. Que la Dame de Belemer soit bénie de vous avoir conduit jusqu'à nous sans encombre», répondit l'homme en venant à sa rencontre.
—«Notre route fut bonne, exceptée une désagréable houle il y a quelques jours. Je suis aussi très heureux d'être enfin arrivé.»
—«Nous guettions la silhouette du Seigwin depuis la plus haute tour du château et craignons qu'il ne vous soit arrivé malheur en chemin.»
Castiel lui rendit respectueusement son salut Hälsning, les joues un peu chaudes. Il savait que la remarque était faite sans méchanceté – et Dieu soit loué, les princes de Ronan n'étaient pas les derniers arrivés – mais le sourire en coin du Seigneur Odon indiquait assez qu'il n'était pas dupe du stratagème. Une fois de plus, le brun maudit l'orgueil de Lucifel. Arriver la veille du jour du couronnement était parfaitement impoli.
Dame Inge échangea quelques mots avec le Seigneur Odon tandis qu'un palefrenier conduisait sa monture aux écuries. Son haleine brûlante formait de petits nuages de vapeur d'eau devant ses naseaux. Castiel s'éloigna par discrétion et observa le ballet efficace des domestiques qui transportaient malles et caisses à l'intérieur du château.
Les membres du Conseil du Roi les invitèrent à les suivre d'un geste et le brun leur emboîta le pas vers le perron, Gabriel à ses côtés. Ils franchirent ensemble la monumentale double porte en bronze ciselé dont les quatre anneaux étaient chacun tenu par un enfant de la Dame. Castiel plissa légèrement les yeux mais il eut beau examiner avec attention les vantaux, il ne distingua aucune trace de soudure. Les portes semblaient avoir été fondues d'un seul bloc, démontrant une prodigieuse maîtrise technique. Gabriel haussa un sourcil appréciateur quand il en mesura l'épaisseur entre son pouce et son index. Le brun hocha lentement la tête, il avait aussi remarqué.
Cerné d'une galerie aux colonnes en bois merveilleusement sculptées, le vaste hall d'entrée du château de Snovedstad était entièrement lambrissé et décoré à mi-murs d'épaisses tapisseries aux couleurs chatoyantes. Parmi les motifs, entourés de bordures décoratives, le brun reconnut des récits légendaires de Belemer. L'escalier à trois volées de marches, entièrement en bois et éclairé par un immense vitrail, lui arracha un hoquet de stupeur. La lumière qui pénétrait dans la pièce un peu assombrie par les lambris semblait irréelle.
—«Vous êtes logés dans l'aile sud, la partie la plus moderne du château. La vue sur les montagnes est magnifique, j'espère qu'elle vous plaira. Permettez-moi de vous conduire jusqu'à vos appartements», dit le Seigneur Odon, un pied sur la première marche.
—«Où la famille royale de Belemer loge-t-elle?», demanda Castiel avec intérêt.
—«Les princes occupent l'étage supérieur, à l'extrémité est. L'Aimé a apprécié la délicatesse dont vous avez fait preuve à mon égard lors de mon séjour à Andione, il a tenu à ce que vous logiez au plus près de lui, Votre Altesse. Rares sont ceux qui respectent nos croyances et qui s'intéressent à notre histoire pour autre chose que la signature d'accords commerciaux. L'Aimé a souhaité témoigner ainsi son estime.»
Le brun rougit légèrement, un peu intimidé. Il aurait aimé que Lucifel soit présent pour l'entendre mais cela ne desserra pas pour autant le nœud désagréable qui lui tordait le ventre depuis son départ du port de Sewald. Malgré ses protestations, son frère aîné continuait à espérer une issue profitable à cette visite diplomatique. Le regard qui avait accompagné ses paroles empêchait toute méprise sur la nature de ces intentions que Castiel méprisait. Tandis qu'il emboîtait le pas à Odon, le brun se mordit les joues. Il lui répugnait de tromper le roi de Belemer alors que celui-ci lui témoignait déjà de la bienveillance. Il pouvait taire à Lucifel la manière dont Gabriel et lui avaient été logés mais son frère l'apprendrait tout de même par un de ces moyens qui faisait de Ronan le royaume le mieux informé des Terres de Fenia. Pour l'amour du ciel, Castiel souhaitait juste offrir ses présents au roi et monter à cheval dans ses forêts…
Au sommet de l'escalier, le groupe s'engagea dans un couloir au plafond lambrissé et peint, éclairé par de vastes fenêtres. Le nez levé pour l'admirer, Castiel manqua de trébucher sur un des épais tapis couvrant le parquet. Dame Inge le retint gentiment par le coude tandis que le brun rougissait de confusion.
—«Notre architecture ne possède sans doute pas le caractère grandiose de celle du royaume de Ronan mais je serai heureuse de vous la faire découvrir si vous le désirez. Les fondations du château sont presque aussi anciennes que la création de notre royaume, tout le peuple de Belemer y est très attaché», dit-elle doucement en le remettant sur pied.
—«… Que signifient les symboles peints sur les clés de voûte?»
—«Ces runes de la Première Langue composent le nom de la reine qui a ordonné la construction de cette aile. Nos croyances prêtent une puissance magique à ces symboles, ils ont été tracés pour garder la mémoire de Sivig la Blonde et pour le protéger.»
—«Qu'en est-il de ce motif qui ressemble à une branche couverte de fruits?», demanda Gabriel en pointant le plafond de son index.
—«Nous l'apprécions simplement beaucoup. Cet arbuste donne une petite baie noire et sucrée avec laquelle nous confectionnons certaines de nos meilleures pâtisseries», sourit le Seigneur Odon.
—«C'est une excellente raison. Si Castiel souhaite s'essayer à l'équitation, je suis plus gourmet et j'accepterai volontiers de découvrir la gastronomie de Belemer.»
L'homme se lança dans une description passionnée des biscuits aux fleurs des montagnes et des tartes aux baies tandis que Gabriel, très concentré, opinait à intervalle régulier. Le brun et Dame Inge rirent joyeusement.
Le petit groupe remonta le couloir. Il passa devant des portes closes, pavoisées d'élégantes bannières bordées aux armes des différentes délégations invitées. Quand le brun reconnut le blason du royaume de Derlhin il pressa le pas, les épaules raides.
Gabriel effleura gentiment sa main en un geste de soutien silencieux mais Castiel enfonça sa tête entre ses épaules, à la fois honteux et dépité.
L'ambassadeur de Derlhin – Bayan de Tür – avait séjourné à Andione il y avait une dizaine d'années à l'occasion d'une rencontre officielle avec Lucifel, roi nouvellement couronné. Castiel était jeune, il avait été très impressionné par la belle mine et les manières parfaites de cet homme plus âgé. Le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine, il avait rougi quand Bayan lui avait fiévreusement parlé d'amour dans les jardins du palais. L'homme n'avait jamais eu pour lui le moindre sentiment, seulement l'ambition de faire fléchir les positions intransigeantes de Lucifel en affaires en utilisant son frère cadet. La réussite avait été presque parfaite jusqu'à ce que Castiel, malgré le brouillard doux dans lequel le plongeait l'amour, ne réalise la supercherie. La blessure avait été terrible. Leur histoire d'amour de quelques semaines restait toutefois une récompense d'orgueil pour l'ambassadeur Bayan, élevé au rang de duc peu après son retour à Derlhin. Des années après, Castiel espérait encore que les deux faits ne soient pas liés au risque d'en mourir d'humiliation. C'était peut-être une des raisons les plus inavouables pour lesquelles le brun avait rendu le portefeuille de Magistère des Relations extérieures. Sa nouvelle charge de Magistère des Arts et du Museum le rendait beaucoup moins intéressant politiquement.
La main de Gabriel appuya gentiment sur ses reins avant de se crocheter à sa taille mais le brun sentit la boule grossir dans sa gorge.
Son frère savait – tous ses frères savaient – de quel odieux stratagème il avait été victime et dans lequel il était tombé par amour. Castiel avait faiblement souri quand Lucifel avait donné congé à l'ambassadeur mais, seul dans ses appartements, il avait pleuré de honte de mêler ses proches à ses humiliants déboires sentimentaux. Sauver les apparences impliquait à présent de fréquenter le moins possible Bayan de Tür dont la seule vue lui donnait à la fois envie de fuir et de le frapper. Acte malheureux pour leurs affaires avec Derlhin car le royaume achetait à prix d'or les produits de luxe sortis des ateliers d'Andione.
Une porte s'ouvrit derrière lui. Castiel entendit Sa voix, chaude et veloutée. Son ventre se tordit tandis que ses paumes devenaient moites d'appréhension. Il se mordit les joues jusqu'au sang et s'engouffra dans l'appartement dont le Seigneur Odon venait d'ouvrir la porte.
Le brun défit le col de son long manteau pour respirer plus à son aise et regarda autour de lui.
Il se tenait dans un confortable salon meublé de chêne ciré, aux murs lambrissés et réchauffés de tapisseries. Un feu flambait joyeusement dans une grande cheminée au manteau sculpté et doré de motifs végétaux et animaliers. À sa droite, une double porte en bois sculpté menait à une chambre dont il aperçut le baldaquin de velours d'un large lit. Des domestiques allaient et venaient pour transporter ses malles dans la garde-robe. L'appartement, chaleureux et parfumé à la résine de pin, lui rendit le sourire. Il retira ses gants et acheva de déboutonner son manteau avant de les poser sur le dossier d'un fauteuil.
Il était loin de Bayan de Tür – et proche du prince Dean –, les fenêtres donnaient sur un merveilleux paysage de montagne et de mer.
Tout se passerait très bien.
—«L'appartement de Son Altesse votre frère se trouve en face du vôtre», expliqua le Seigneur Odon en inclinant légèrement la tête.
—«… L'ensemble des délégations sont-elles logées au château?», demanda lentement Castiel.
Il avait entendu Sa voix mais Il pouvait loger ailleurs et n'être qu'en visite. Le brun ne serait pas contraint de le croiser quand il quitterait son appartement, ni de –
—«C'est le cas, Votre Altesse, leurs appartements sont séparés entre les ailes sud et ouest. Toutefois, les princes de Ronan sont les seuls à se trouver aussi près de la famille royale de Belemer.»
Dame Inge lui sourit gentiment mais Castiel lui répondit à peine mieux d'une grimace.
Le Seigneur Odon proposa à Gabriel de le conduire chez lui. Le blond, les mains déjà devant le feu pour se réchauffer, accepta avec enthousiasme. Son cadet s'apprêtait à le rejoindre avec une pointe de curiosité quand un puissant hennissement résonna dans la cour d'honneur et attira son attention. Le brun se glissa jusqu'à la fenêtre la plus proche pour jeter un œil. Un cavalier venait d'entrer au grand galop dans la cour d'honneur, monté sur un cheval noir. Même depuis son point de vue élevé, l'animal lui parut d'une taille inaccoutumée. Castiel plissa les yeux. Son cavalier était un homme, plutôt jeune et bien mis.
—«Mon frère? Il semble que les domestiques ont mélangé nos malles. Peux-tu venir vérifier?», dit soudain Gabriel en apparaissant dans son dos.
—«… Elles sont marquées à nos initiales respectives, je doute que tu aies besoin de moi», répondit distraitement le brun.
Le cavalier – il avait les cheveux clairs, nota Castiel – sauta souplement à terre. Sa monture, une bête magnifique, se mit à piaffer fougueusement quand un palefrenier vint l'attraper par la bride. L'inconnu flatta gentiment la puissante encolure avant de disparaître en direction du perron.
Gabriel l'enlaça soudain par-derrière avant de lui souffler dans le cou. Castiel grommela et lui jeta un regard noir par-dessus son épaule.
—«Que regardais-tu?», demanda son frère avec intérêt.
—«Rien d'important… Es-tu satisfait de ton installation?»
—«Tu peux venir en juger par toi-même. La vue que j'ai depuis ma chambre est plus belle que la tienne et des bûches grosses comme des arbres brûlent dans la cheminée. Le Seigneur Odon m'a assuré qu'il allait nous faire porter une collation pour nous réchauffer, accompagné de ces petits biscuits dont il me parlait. Je suis éperdument heureux d'être enfin arrivé à Snovedstad!»
Castiel sourit.
Il jeta un dernier regard au cheval noir avant d'emboîter le pas à son frère. Il entra dans l'appartement de Gabriel, juste à temps pour le voir tester le moelleux du matelas en se jetant sur son lit couvert de fourrures.
Le brun éclata de rire.
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Quand Dean pénétra dans le hall d'entrée du château, il n'hésita qu'un bref instant avant de s'engouffrer dans un couloir latéral. Un escalier secondaire discret lui permit de gagner l'étage dévolu à la famille royale sans risquer de se faire remarquer. Il avait vu les palefreniers occupés à bouchonner des chevaux d'attelage tandis que trois hommes poussaient lentement une voiture jusqu'à la remise.
Les occupants du grand yacht l'avaient précédé et Dean ne souhaitait pas prendre le risque de les croiser immédiatement, en sueur et les vêtements sentant le cheval. Un homme en sueur ne sentait jamais bon, cela aurait été très inconvenant et son premier faux-pas diplomatique.
Le châtain gravit les marches quatre à quatre avant de s'engouffrer dans ses appartements. Alors qu'il se déshabillait dans son cabinet de toilette, quelqu'un toqua doucement à la porte. Dean se retourna, à demi-nu et les mains posées sur son pantalon. Sam l'observait depuis le seuil. Il souriait doucement mais ses lèvres se transformèrent en grimace quand il renifla, le nez en l'air.
—«Un domestique m'a prévenu de ton retour. Il n'avait pas précisé que tu ressemblais à un de nos gardes à la fin de son entraînement», se moqua-t-il.
—«Ne me parle pas ainsi ou je serais obligé de te faire sentir combien je mets du cœur dans tout ce que je fais…»
Le blond lui tendit un linge avec une grimace de dégoût outrée et Dean s'empressa de se frictionner pour activer la circulation sanguine dans ses muscles transis par le froid.
Une épaule appuyée contre le chambranle, Sam croisa les bras sur son torse.
—«… Tu es parti longtemps. Es-tu retourné au Premier Temple?»
—«Non. J'ai galopé avec Hevon sur les hauteurs de la cité. Entendre Freslë m'a fait rentrer.»
—«Dans le cas contraire, serais-tu allé t'y réfugier pour pratiquer elldans jusqu'à l'épuisement?», demanda le blond d'un air sombre.
—«… Ce n'est arrivé qu'une fois, Sammy.»
—«Je sais mais c'était i peine six jours et la délégation d'Estheim venait d'arriver. As-tu la moindre idée des mensonges que j'ai dû lui dire pour excuser le fait que tu ne pouvais les saluer en personne parce que tu dormais comme un chien de chasse après une course au cerf? En pleine journée?»
Dean lui jeta un regard noir que son cadet ignora. Il soupira, acheva de se déshabiller et prit un autre linge pour essuyer sa peau en sueur.
—«Pardonne-moi, je ne voulais pas t'obliger à cela. Je sais que tu n'aimes pas mentir et –»
—«Le mensonge n'est pas ce qui me chagrine. Ce qui me contrarie est de devoir en user parce qu'au même moment, tu ronflais en bavant sur ton oreiller…»
Le châtain lui jeta le linge humide au visage et Sam l'attrapa en ricanant. Dean plongea les mains dans le bassin en argent rempli d'eau fraîche pour s'en asperger le visage.
—«Cette sortie t'a-t-elle été profitable?», reprit son cadet.
—«Tout autre endroit en dehors de mon cabinet de travail est préférable en ce moment. Un domestique m'a dit qu'un de nos invités avait tenté de le soudoyer pour favoriser une rencontre opportune au détour d'un couloir. Comment veux-tu que tu restes ici alors qu'on cherche à me piéger», maugréa Dean.
—«… Qui est l'auteur de cette déloyale manœuvre?»
—«Le représentant du royaume de Derlhin, l'ambassadeur Bayan de Tür»
—«D'autres échos me sont parvenus à son sujet. L'homme semble détestable.»
—«Je trouve insultant qu'il ait proposé une simple pièce d'argent pour me rencontrer. Oublie-t-il que je suis roi et sur le point d'être couronné?», ajouta le châtain d'un ton hautain.
Son frère cligna des yeux avant de rire.
Il observa distraitement Dean continuer à faire ses ablutions, entièrement nu. Le châtain essuya vigoureusement ses cheveux mouillés au bout desquels quelques gouttes perlaient. Quand son regard croisa le sien, il détourna les yeux, un peu gêné.
—«Je ne vais pas m'enfuir Sammy», dit-il doucement.
—«Tu sors galoper tous les jours depuis ton retour du Premier Temple…»
—«Ce n'est pas pour autant que je ne retrouve pas le chemin du château avant une heure indu, tu as ma parole. J'ai beaucoup parlé avec Jarls et j'ai le cœur un peu plus en paix.»
—«Je regrette que tu doives te confier à une personne que ton frère pour apaiser tes tourments», marmotta le blond.
—«Je ne veux pas qu'ils t'assaillent aussi.»
Sam esquissa un sourire timide.
Rafraîchi, Dean frissonna légèrement et son cadet s'empressa de lui tendre une fine chemise pour se couvrir. Leurs doigts s'effleurèrent sur l'étoffe et le châtain serra avec audace sa main nue sur celle de son cadet, juste une seconde pour le rassurer. Sam cligna des yeux de surprise et leva son autre main pour la poser sur sa nuque et l'attirer pour Förvärs. Dean se raidit mais la chaleur de son cadet le fit mollir un peu et il ferma les yeux. La peau et le souffle de Sam étaient chauds, il sentait un parfum discret de résine et d'herbe dans ses cheveux un peu longs. Mäjas. Maison.
—«… Tu m'as manqué», avoua-t-il.
—«Toi aussi mon frère. J'aurais aimé pratiquer elldans avec toi au Premier Temple, comme lorsque nous étions plus jeunes.»
—«Je n'ai jamais particulièrement brillé à cela, Père disait que je bougeais comme un sapin», grimaça le blond.
Les deux hommes s'esclaffèrent et Dean pinça malicieusement les côtes de Sam.
Un domestique apporta une grande aiguière d'argent remplie d'eau brûlante. Le châtain se dénuda à nouveau et, plongé dans une agréable vapeur d'eau parfumée d'herbes des montagnes, il se laissa masser et étriller par celui-ci. Sam s'éclipsa brièvement vers la garde-robe pour ramener des vêtements chauds et confortables. Il tira familièrement une chaise dans l'embrasure du cabinet de toilette pour s'installer plus à son aise, jambes croisées devant lui et habits dans les mains. Dean s'accroupit pour permettre au domestique de verser l'eau sur son corps et achever de purifier sa peau. Le jeune homme s'ébroua de plaisir. Il remercia le domestique d'un sourire et celui-ci s'éclipsa avec discrétion. Sam lui tendit de quoi se vêtir et une fois habillé, le châtain s'assit sur le rebord de la grande vasque en pierre destinée au bain. Il fit tourner discrètement l'anneau d'Asèle à son doigt.
—«Freslë a sonné pour annoncer l'arrivée du yacht de Ronan. Un attelage du palais vient tout juste d'amener ses représentants au château. Le Seigneur-Conseiller X a tenu à les accueillir en personne et à les conduire à leurs appartements. Les as-tu croisés à ton retour? Ils t'ont précédé de peu», reprit Sam en lui jetant un regard en coin.
—«… J'ai emprunté un escalier secondaire pour éviter à nos nobles invités la vue et l'odeur de ma personne…», maugréa-t-il et son frère ricana. «Leur as-tu parlé?»
—«Je n'ai pas eu ce plaisir, ils ne sont pas encore venus me demander après toi.»
—«Tu ne sembles pas en avoir envie…»
—«Je n'éprouve ni le besoin, ni l'envie de faire leur connaissance. Arriver la veille de ton couronnement est d'une grande impolitesse.»
—«Ronan est un des royaumes les plus éloignés de Belemer, ils ont pu rencontrer une mauvaise mer…»
—«Le Seigneur Odon pense aussi qu'il s'agit d'une manœuvre du roi Lucifel. Quant au fait qu'ils aient eu à affronter des eaux peu clémentes, as-tu bien vu la taille du Seigwin? Il est suffisamment monstrueux pour affronter tous les obstacles.»
—«… C'est le plus grand navire que je n'ai jamais vu», admit Dean.
—«Il est aussi monstrueusement prétentieux.»
Le châtain rit doucement tandis que son frère serrait les dents avec agacement. Il haussa légèrement les épaules.
—«Ronan est un des royaumes les plus riches des Terres de Fenia et il a envoyé deux princes de sa maison à mon couronnement. Je ne trouve pas sa démonstration particulièrement déplacée. La délégation de Derlhin s'est installée dans ses appartements et a fait pavoisé à ses couleurs toutes ses fenêtres. Voilà ce que j'appelle de l'arrogance.»
—«Tu te montres clément envers Ronan car tu étais encore trop loin pour voir correctement leur navire. Sa figure de proue est un lion ailé qui pose une patte sur un globe… Il n'est un secret pour personne que le roi Lucifel ambitionne de conquérir plus de terres pour fonder le premier empire de l'histoire de Fenia mais il vient ici pour toi. Il devrait faire preuve de plus d'humilité», répliqua Sam d'un air sombre.
Dean fit tourner un peu plus vite l'anneau d'Àsele à son doigt.
Il tourna la tête, contempla distraitement les vitraux colorés qui ornaient les fenêtres du cabinet de toilette. Un renard dans un paysage de forêt était représenté sur l'un d'entre eux. Le châtain crut le voir s'animer et le regarder aussi. Il sourit.
—«… Le Seigneur Odon nous a dit le plus grand bien du prince Castiel lors de sa visite à Andione. Il n'a pas caché sa joie de savoir qu'il serait présent au couronnement et tu viens de me dire qu'il a tenu à l'accueillir. C'est un égard dont aucun autre invité ne peut se vanter», lui rappela-t-il doucement.
—«Le frère du roi Lucifel est juste un homme plus habile que les autres. Père n'a jamais eu grande confiance en Ronan, tu devrais être plus prudent. Lui accorder un appartement plus près du tien est déjà un signe de faveur.»
—«Que penses-tu qu'on pourra y voir? Il peut s'agir d'un hasard», protesta Dean.
—«Dans de telles circonstances, personne ne croira qu'il n'y a nulle malice ou arrangement derrière chacune de tes actions. Pourquoi penses-tu que tous souhaitent te rencontrer depuis leur arrivée? Après les félicitations d'usages, je gage qu'on te pressera déjà de parler de commerce.»
Dean pinça les lèvres. Il se mit à frotter durement la pulpe de son pouce sur les runes gravées sur l'anneau.
—«… Quand bien même les actions du prince Castiel seraient intéressées, il s'est montré respectueux de nos coutumes et un fin connaisseur de l'histoire de Belemer. Je sais que Père et le roi Lucifel se sont affrontés plusieurs fois mais ce n'est pas ainsi que j'aimerai gouverner», souffla-t-il.
—«Tu espères donc te montrer encore plus habile que lui pour l'amener où tu le désires?», demande Sam d'un ton dubitatif.
—«Je pense que Ronan est un royaume… intriguant. Le Seigneur Odon nous a raconté des choses extraordinaires de retour d'Andione, peut-être que nous pourrions éviter de rejeter tout ce que le roi Lucifel est parvenu à construire sans essayer de le comprendre…»
—«La seule chose que tu apprendras de Ronan sera la meilleure manière de détruire nos ressources et de salir la beauté qui nous entoure. As-tu vu la fumée noire que crachent les cheminées de leur yacht? Elles consomment des tombereaux de charbon et soufflent une odeur nauséabonde», répliqua son cadet avec dédain.
—«Les forges de la guilde des forgerons n'exhalent pas de meilleures senteurs quand elles fondent le fer, pas plus que les bassins de tannage de nos artisans…»
- «Tu es injuste.»
- «Je tente simplement d'avoir l'esprit ouvert et de me montrer en roi raisonnable. La fumée de leurs cheminées sent mauvais mais leur machinerie permet de déplacer un navire ayant la taille de petite montagne. Une telle maîtrise technique aurait pu être appréciable quand Père a lancé l'exploitation de la nouvelle mine de fer de l'ouest.»
—«Tu souhaites augmenter nos rendements?», s'étonna Sam.
—«Je pense seulement que la consolidation des galeries n'auraient pas coûté la vie à sept mineurs dans cet éboulement…»
Le regard de son cadet s'assombrit tandis que Dean crispait ses doigts entre eux. Le souvenir était douloureux même si la Dame du Ciel déterminait pour chacun d'entre eux le moment de La rejoindre. Chaque sujet de Belemer vénérait la vie comme un de Ses dons les plus précieux.
Le châtain quitta le cabinet de toilette et prit une longue-vue en cuivre posée sur une table avant de se poster à la fenêtre la plus proche. L'appareil collé à son œil, il remonta le long de la coque noire et blanche jusqu'à la proue. Dean sourit.
—«Tu as oublié de préciser que le lion est ailé et couronné…»
—«Je préfère ne pas répondre à cela.»
Le châtain ricana. Sans doute, la figure était énorme et un peu trop dorée mais le talent du sculpteur était réel. Quant au yacht, son profil racé évoquait celui d'un grand oiseau de mer conçu par la nature comme un prodige de vitesse et de grâce. Son nom s'étalait en lettres d'or sur son flanc.
Derrière lui, Sam claqua sa langue contre son palais.
—«… Tu le trouves beau…»
—«Je le trouve différent et il attise ma curiosité.»
—«Comme c'est déjà le cas du prince Castiel. Tu as demandé au Seigneur Odon de répéter par deux fois la manière dont il avait offert ton invitation au roi et leurs rencontres au palais.»
—«Jusqu'alors, le mot le plus aimable qu'on nous a adressé a été rapporté par la Dame-Conseillère Maltë en revenant du royaume de Kertch…»
—«… Ce qu'elle nous a répété n'est pas exactement ce que j'appellerais un mot aimable…», grommela son cadet.
—«Je partage ton avis, c'est la raison pour laquelle tu ne peux me reprocher de vouloir faire un pas vers Ronan comme il a fait un pas vers moi.»
—«Outre la vue magnifique des appartements sud, ils sont aussi les plus distingués du château puisqu'ils sont au plus près des tiens…»
—«Aucun de mes invités n'aura à se plaindre de la manière dont Belemer les reçoit», répondit sèchement Dean en repliant la longue-vue.
—«Que comptes-tu répondre si on t'interroge à ce sujet?»
—«Absolument rien. Mes décisions ne concernent que moi ainsi que les personnes auxquelles je donne mon respect.»
—«Cela ne sera plus une fois que tu seras couronné, Dean…»
Les deux frères se défièrent un instant du regard, tout amusement envolé. Las, le corps fourbu par sa longue chevauchée, le châtain soupira lourdement. La perspective de son couronnement le rendait atrocement fébrile, il ne voulait pas affronter ce moment en gardant rancœur et amertume contre son cadet. Il passa une main lasse dans sa nuque.
—«… Pourquoi te montrer aussi vindicatif à leur égard? Je pensais que tu serais aussi curieux que moi de rencontrer les représentants de Ronan. Tu as étudié leur histoire sans jamais manquer la moindre leçon du Seigneur-Conseiller Egon quand nous étions adolescents et il y a encore quelques années, le modèle réduit de locomotive à vapeur envoyé à Père te fascinait», dit-il doucement.
Gêné, Sam détourna le regard. Il avait gardé l'objet pendant encore de longues années dans ses appartements, s'amusant à le faire fonctionner avec enchantement. Dean esquissa un sourire mélancolique. Ils étaient des enfants il y avait encore si peu de temps.
Le châtain resta debout dans l'embrasure de la fenêtre, le regard perdu sur le fjord et la passe de Karslu.
—«Les sens du Seigneur-Conseiller Odon ne le trompent jamais. Il tient le prince Castiel en grande estime et il me plaît de pouvoir à mon tour faire sa rencontre», dit-il lentement. «Les royaumes de Fenia ont envoyé des ambassadeurs aguerris, des courtisans rompus aux usages de cour pour assister à mon couronnement –»
—«Et de belles dames…»
—«Le prince Castiel semble être agréablement différent», poursuivit Dean en le faisant taire d'un regard impérieux. «… J'ai tant à apprendre.»
—«Tu pourrais apprendre de tous et auprès de personnes moins mal intentionnées. Le Seigwin ressemble à un navire de guerre…»
Le châtain se mordit les joues pour ne pas répliquer un mot trop vif qu'il regretterait. Il voulait encore moins se disputer avec Sam la veille de son couronnement. Le châtain essuya ses paumes moites sur son pantalon.
—«… Je ferai sans doute des erreurs mais j'espère que tu sauras te montrer indulgent avec moi», éluda-t-il en souriant d'un air un peu crispé.
Sam écarquilla les yeux de surprise. Il posa une main sur son épaule et la serra très fort.
—«Excuse mes paroles acerbes mais la seule idée que tu puisses accorder ta confiance à la mauvaise personne et que tu sois blessé m'est simplement insupportable. Malgré ce que tu penses, je considère que c'est aussi mon rôle de te protéger. Je prie chaque jour pour que la Dame veille sur toi et t'évite toute mauvaise rencontre. Je lui demande qu'Elle te fasse connaître le bonheur pour toujours», souffla le jeune homme.
Sam plongea son regard dans le sien et Dean déglutit légèrement. Il sentait dans sa voix une chaleur, une fougue qui évoquait bien autre chose que la protection de la couronne de Belemer. Le châtain connaissait Sam, il entendit donc très bien la prière discrète adressée à la Dame concernant la personne avec laquelle il lierait pour le reste de sa vie.
Le châtain se mordit les joues, soudain envahi par la fatigue. Il ne se sentait près ni à rire, ni à argumenter sur ce sujet. Pas maintenant. C'était des milliers d'années trop tôt.
Du mouvement sur la terrasse sous ses fenêtres attira son attention et Dean tendit le cou. Il reconnut le Seigneur-Conseiller Odon qui, malgré le froid, promenait deux hommes dans les jardins. Le châtain plissa légèrement les yeux. Les inconnus étaient vêtus d'élégants paletots sombres aux revers de fourrure et marchaient très près l'un de l'autre. Son représentant marchait avec le prince Castiel et son frère aîné alors Dean s'approcha encore un peu de la fenêtre avec curiosité. Il se demanda distraitement lequel des deux hommes qui lui tournaient le dos pouvaient être le prince cadet. L'homme aux cheveux clairs serrait frileusement les pans de son paletot sur lui, l'homme brun avait les mains croisées dans son dos et se tenait bien droit. Dean ne voyait pas son visage mais son allure lui plût.
Le Seigneur Odon montra quelque chose sur la façade du château. Les deux princes se retournèrent et le brun leva les yeux dans sa direction. Dean fit un geste en arrière pour disparaître, le sang battant à ses tempes et avec la parfaite conscience d'être un peu ridicule.
—«Est-ce que tout va bien?», demanda Sam en haussant un sourcil.
—«Ce n'est rien, j'ai cru voir quelque chose sur la terrasse.» Le châtain se racla la gorge. «Peux-tu demander à un domestique qu'on nous serve une collation? L'exercice m'a donné faim.»
Son frère s'éclipsa rapidement en maugréant contre sa gourmandise mais Dean ne répondit pas.
Prudemment, il se glissa à nouveau dans l'embrasure de la fenêtre. La terrasse était vide.
Le châtain s'appuya d'une épaule contre le lambris et recommença à triturer nerveusement l'anneau passé à son doigt.
Il ignorait pourquoi il accordait tant d'importance à cela, pourquoi à cet homme en particulier alors que des centaines d'inconus se pressaient autour de lui au château. Le Seigneur-Conseiller Odon avait vanté la courtoisie du prince Castiel et son humilité – autant de qualités très appréciées à Belemer – mais tous se montraient devant lui d'une politesse exquise. … Le prince cadet de Ronan possédait aussi belle mine – il y avait aussi des hommes séduisants parmi les délégations, du moins Dean le supposait-il – mais il y avait également les yeux du prince.
—«Ils ont la couleur exacte de nos plus beaux saphirs, ceux que l'on appelle daggyr parce qu'ils sont de la couleur du ciel quand la Dame s'éveille. Je n'en avais jamais vu de pareil.»
Le châtain se mordit les joues. Il connaissait la teinte de ces pierres précieuses, si rares que leur utilisation était réservée à l'usage exclusif de la famille royale. Des yeux daggyr étaient un bon présage selon Dean alors pourquoi Sam avait-il souri d'une manière aussi moqueuse?
Tout cela l'intriguait, le prince Castiel l'intriguait.
Son père lui avait dit de se fier aux membres de son Conseil et à son frère mais comment faire quand leur avis divergeait d'une manière aussi visible? Dean se demandait ce que signifiait être un bel homme à travers le regard du Seigneur Odon, là où ses longues années de retraite au Premier Temple lui avait appris la modération au lieu de l'orgueil et l'humilité au lieu de la séduction. Le châtain n'avouerait jamais à Sam qu'il pensait qu'un homme aux yeux daggyr ne pouvait être animé de mauvaises intentions, c'était sans doute un peu naïf.
Dean soupira et appuya son front brûlant contre la fenêtre glacée.
«Tu as l'air troublé petit prince.»
Le châtain tourna paresseusement la tête. Sa queue élégamment enroulée autour de lui, Eio était assis sur le plateau d'une élégante table aux pieds sculptés. De fines paillettes d'argent flottaient autour de lui, semblables à de la neige. Dean tendit une main et le renard souffla doucement pour les faire voler jusqu'à lui. Il sourit.
—«… Je ne t'ai pas vu ces derniers jours.»
«Je n'aime pas rester à tes côtés quand trop d'humains t'entourent.»
—«Ils ne peuvent pas te voir…»
«Mais je les sens.»
La truffe en l'air, Eio renifla ostensiblement et le châtain ricana.
—«Tu exagères. Ils doivent porter sur eux tous les parfums à la mode utilisés dans les royaumes de Fenia.»
«Ta race est capable de mauvaises pensées petit frère et je les sens. Tu es le seul humain auquel je suis lié et le seul dont j'apprécie la présence. Les autres me déplaisent.»
Dean esquissa un sourire moqueur. Eio avait les sens sélectifs. Le renard savait mieux que quiconque l'odeur des cauchemars qui l'assaillaient tandis que, lové contre lui, il veillait sur son sommeil. Il était aussi à ses côtés quand la glace envahissait sa chambre au Premier Temple et l'y enfermait pendant des heures, parfois pendant des jours.
Eio sauta souplement sur l'épais tapis et trottina jusqu'à lui. Dressé sur ses pattes arrières, il s'appuya contre la fenêtre et regarda avec intérêt à l'extérieur, son épaisse queue ondulant derrière lui. Dean joua un instant avec le firmament argenté sur sa fourrure avant de se le caresser entre les oreilles. Le renard roula affectueusement sa tête dans sa paume.
«Tu es différent petit prince, tu es son Aimé. Comme moi, tu sens la neige et la glace. Tu es mon frère.»
Eio lécha doucement ses doigts. La corne de brume du Seigwin retentit une nouvelle fois dans le fjord. La créature frémit désagréablement et grogna en direction du fier navire, découvrant ses crocs blancs.
«Je ne les aime pas. Je l'ai vu arriver entrer sur les terres de Mère, j'ai vu ses cheminées cracher cette fumée noire et nauséabonde. Ces humains me plaisent encore moins que les autres.»
—«Les envoyés de Ronan sont différents de nous, cela ne signifie pas qu'ils sont mauvais», répondit doucement Dean.
«Ce qui n'est pas du royaume de Mère est mauvais, petit frère. Elle seule rend le monde beau et doux. Ailleurs, les gens et les choses sont laids, comme ce navire malodorant.»
Le cou tendu en avant, Eio se raidit brusquement et le châtain baissa distraitement les yeux sur la terrasse. Les deux inconnus en paletot sombre traversèrent les jardins pour aller s'accouder à la rambarde et observer le fjord. Une nouvelle fois, Dean fit un pas en arrière pour se dissimuler derrière le rideau de velours. Il remarqua que l'homme brun avait la peau claire et que son maintien était élégant.
Le renard claqua bruyamment ses mâchoires l'une contre l'autre.
«C'est cet homme qui te trouble, celui qui est venu avec ce grand vaisseau noir. Je sens son odeur sur lui.»
Le châtain rougit légèrement et s'éloigna de la fenêtre. Eio montra une dernière fois les crocs aux deux hommes avant de sauter sur le lit. Il se coucha au pied, sa jolie tête fine appuyée sur ses pattes croisées. Dean sentit son regard d'opale lui brûler le visage.
«Ton cœur est agité. Cet homme t'effraye-t-il?»
—«Je vais être couronné demain en présence des représentants de tous les royaumes de Fenia et de mon peuple. Le Premier Prêtre Jarls va poser la couronne de Belemer sur mon front, celle que mon père et le père de mon père ont ceint avant moi. … Je n'ai pas peur, je suis terrifié», souffla le châtain.
Il passa une main fébrile dans ses cheveux. Sous ses pieds, le sol se couvrit de givre et le châtain étouffa un juron entre ses dents serrées. Eio redressa la tête.
«Tu te sous-estimes tant. Ton père t'a bien instruit, les prêtres de Mère t'ont bien éduqué et Elle t'aime. Je t'aime. Tu seras un grand roi.»
—«Je croyais que les affaires des hommes t'importaient peu», grimaça Dean.
«Tu n'es pas n'importe quel homme. Nous sommes frères parce que tu partages un peu de moi en toi. Je veille sur toi depuis ta naissance, je sais la force qui sommeille dans ton cœur. Mieux qu'aucun roi de Belemer avant toi, tu sauras maintenir l'équilibre entre ton monde et le mien. Tu es déjà roi sans le savoir, petit frère.»
Le givre rampa autour de lui et s'épaissit jusqu'à devenir une fine couche de glace. La magie remonta sur le cadre du lit, partant à l'assaut des colonnettes sculptées en chêne supportant le baldaquin de velours. Eio fronça les sourcils et souffla doucement sur une langue de glace venue lécher ses pattes d'un peu trop près. Elle se transforma en une neige fine et poudreuse et le renard éternua doucement, projetant les flocons dans sa direction. Son souffle glacé lui fouetta le visage.
—«Eio», protesta-t-il.
«Je serais à tes côtés, comme je le fais depuis toujours. Je serais dans la grande salle quand on posera la couronne sur ton noble front et je déposerai sur tes lèvres le baiser de bénédiction de Mère. Je ne te quitterai jamais parce que nous sommes Un.»
Dean esquissa un sourire tordu en entendant ces mots, pour partie ceux du serment du mariage. Quelle ironie, lui dont la chair était vierge et le cœur toujours ignorant. Peut-être était-ce ainsi que les choses étaient destinées à se passer. Peut-être n'aurait-il jamais à se préoccuper de savoir s'il pourrait embrasser ou toucher la peau nue d'une autre personne s'il était déjà Un avec Eio.
Le renard tourna la tête en direction de la porte de la chambre et Dean entendit au même moment le pas de son frère. La créature s'étira avec soin avant de sauter en bas du lit.
«Garde ton cœur tranquille et ton esprit serein. Tous ces inconnus quitteront Belemer bien assez tôt et tu n'auras plus à te préoccuper d'eux. Ils ne sont pas importants petit prince. Tu n'as besoin que de moi et de ton frère de sang.»
Dean aurait voulu protester et – peut-être – parler d'amour et de mariage mais il garda le silence. Personne ne pouvait aller contre la volonté de la Dame. Le renard l'observa longuement de ses yeux en amande et haussa un sourcil pour l'interroger. Le châtain frotta ses mains sur son pantalon.
—«…Je t'aime et j'aime Sam mais je ferais peut-être une agréable rencontre avant de rejoindre le Ciel», osa-t-il.
«Tu aimerais te lier à l'une de tes semblables? C'est ridicule, ces règles ne s'appliquent pas à toi. La race des hommes ment, trahit et blesse. Jamais je ne pourrais te faire une chose pareille. Nous partageons un cœur petit frère, c'est plus que tu ne pourras jamais espérer dans une union de chair avec une femme.»
—«La personne qui m'est destinée pourrait être un homme…»
«Les hommes sont pires encore. Ils veulent posséder et ils ne connaissent que l'orgueil et le désir primaire de satisfaire leurs instincts. As-tu oublié la guerre que déclencha le Seigneur-Conseiller Igar pour conquérir de nouvelles terres à l'est? Igar n'était pas un habitant de Belemer, il venait d'un lointain royaume de Fenia mais le roi Levin l'avait honoré de son amitié. Belemer a connu les troubles du Troisième Âge, il a vacillé par sa faute.»
Dean baissa la tête, écrasé par la remontrance sèche et implacable.
Il entendit vaguement la voix de Sam et chercha Eio du regard mais le renard frotta doucement son museau dans son cou en signe de salut avant de disparaître en quelques bonds.
Le châtain avait connu son Épreuve il y avait plusieurs années de cela mais peut-être la Dame tenterait-elle encore d'éprouver sa force en lui demandant de consacrer sa vie et son cœur entier à Belemer? À trente-cinq ans, Dean vieillissait et il sentait la magie d'Eio continuer à croître en lui. Jamais personne ne le toucherait intimement mais il trouverait un accomplissement dans cette union mystique, comme les rois Anan et Ari avant lui qui s'étaient consacrés à Reiyel pour leur bien à tous pendant les temps troublés du Troisième Âge. Suivre son exemple serait un honneur et le châtain finirait par ne plus sentir ce goût amer sur sa langue. Peut-être.
Sam entra dans la chambre, les yeux brillants.
—«La cuisine a été prévenue de ton retour, elle a préparé ce que tu préférais et nous n'allons pas tarder à être servi», dit-il avec enthousiasme avant de froncer les sourcils. «As-tu ouvert la fenêtre? Il fait plus froid que lorsque je t'ai quitté.»
La gorge serrée, Dean fit le givre recommencer à fleurir sur les montants du lit, dentelle délicate et glacée. Il déglutit mais avant qu'il ne puisse s'éloigner, son frère l'attrapa par la nuque et le colla contre son torse avant de refermer maladroitement ses bras autour de lui.
—«Tout va bien se passer Dean. Tout va bien se passer, je serai avec toi», répéta-t-il à son oreille.
Dean hocha la tête dans l'étreinte.
Il songea à Eio et au monde glacé qu'ils partageaient puis à la chaleur agréable et réconfortante du corps de son cadet. Le châtain esquissa un sourire fragile. Il était les deux et son cœur était assurément assez grand pour plus de deux personnes. Dean ignorait s'il en avait le droit mais il aurait bien aimé connaître ça aussi.
