Bonjour à tous,
Voici le chapitre 2. Celui-ci est consacré au point de vue de Harry et reprend entièrement le chapitre 1. Par contre, il y aura quelques ajouts que l'on ne voit pas dans le premier chapitre. J'ai voulu montrer le point de vue de chacun lors de leur rencontre jusqu'à l'incident du lièvre. Je me disais qu'il serait ainsi intéressant pour vous de comprendre ce qui se passe dans leur tête.
Pour les autres chapitres, il y aura une alternance entre Tom et Harry, et parfois, des chevauchements. Toutefois, et pour le moment du moins, je pense que le point de vue principal sera celui de Tom. Ce qui est très différent de mon autre histoire Le Maître de la mort.
Bonne lecture !
SeverusRiddle
CHAPITRE 2
HARRY PEVERELL
Sur le pas de la porte, Harry hésitait. Devant lui se trouvait l'orphelinat Wool, aussi lugubre et aussi sombre que dans les souvenirs de la pensine. Ses vieilles fenestrations étaient voilées par de lourds rideaux, mais laissaient filtrer de petits rais de lumière par l'entrebâillement. Il imaginait bien les courants d'air gelés pénétrer les interstices et refroidir les chambres de ces pauvres orphelins. Sous ses gants achetés pour l'occasion, Harry sentit la moiteur de ses mains tremblantes. Il les détendit comme il put, une à la fois, étirant un doigt après l'autre. Le gâteau emballé voltigeait entre ses bras pendant le processus. Il inspira profondément pour se donner du courage.
— Mon cher Maître ne devrait pas trembler de la sorte, lui souffla une voix d'outre-tombe. Vous avez encore la chance de tout reconstruire.
La mâchoire de Harry se contracta. Y arriverait-il cette fois-ci ? Modifier l'avenir pour quelque chose de meilleur n'était pas aussi aisé qu'on le pensait. Il avait déjà essayé, mais avait échoué. Certes, un petit changement pouvait faire boule de neige. Mais pour trouver le chemin satisfaisant, cela demandait un travail assidu. D'un geste nerveux, Harry chercha à replacer ses cheveux en voyant son reflet dans l'une des vitres de l'établissement. Il toussota un moment pour dégager sa gorge, puis cogna.
Seulement quelques secondes s'écoulèrent avant que la vie s'élève derrière la porte.
Celle-ci s'ouvrit sur la directrice de l'orphelinat: Mme Cole. Son visage anguleux s'éclaira en rencontrant celui de son invité. Harry lui offrit un sourire chaleureux avant de pénétrer dans le hall. Immédiatement, ses pieds effleurant à peine le vieux plancher, il sentit la magie pétiller l'air. Une magie silencieuse, qui ne demandait qu'à s'épanouir. Tom Jedusor se trouvait parmi les enfants devant lui. Au prix d'un grand effort, Harry s'ordonna d'éviter son regard, d'éviter de le chercher. Pour le moment, du moins.
— Bonsoir Mme Cole, souffla-t-il avec une voix qu'il espérait chaleureuse malgré la tension de son corps.
— M. Peverell, un plaisir de vous voir à l'orphelinat. Entrez, entrez donc, et laissez-moi vous débarrasser de votre manteau.
Malgré tous les yeux qui le scrutaient, dont les iris sombres qu'il imaginait de Tom, Harry se concentra sur sa tâche. Il tendit la boîte enrubannée à Mme Cole, puis entreprit de retirer ses gants et son manteau. Il avait fait un effort pour être présentable : il portait de beaux vêtements et avait tenté de boucler ses cheveux pour les dompter. Cela cachait un peu son apparence dans la fleur de l'âge. Il espérait insuffler le respect et la confiance chez les enfants, chez Mme Cole, mais surtout chez Tom Jedusor. Il se tourna vers les orphelins, un grand sourire aux lèvres.
— Bonsoir à vous, les salua-t-il en plongeant les mains dans les poches de son pantalon.
Il en retira plusieurs bonbons colorés et de saveurs différentes, un peu comme l'avait fait Dumbledore pour lui. Il espérait alléger la lourde atmosphère qu'occasionnait sa visite. Les enfants semblaient nerveux et rien de mieux qu'une petite douceur pour les détendre. Les orphelins restèrent immobiles, même si leur visage observait avec envie les sucreries devant eux.
— Allez, servez-vous, les enjoignit Harry.
Un claquement de langue s'éleva près de lui: Mme Cole plissait le regard avec désapprobation. Elle ressemblait au professeur McGonagall lorsque celle-ci rabrouait les étudiants à Poudlard, la bouche pincée, les cheveux tirés vers l'arrière. Harry fronça les sourcils, puis il comprit. Il se raidit face à sa maladresse.
— Oh ! Bien entendu, je vous déconseille fortement d'accepter des bonbons d'inconnus dans la rue…
La chaleur envahit ses joues, comprenant qu'il était maintenant un adulte interagissant avec des enfants vulnérables, facilement manipulables. Chez les Moldus, certains enlèvements se produisaient de la sorte. Lorsque Mme Cole hocha le menton pour autoriser les orphelins à se servir, il fut la cible d'une marée de petites mains. L'un des garçons le remercia de sa gentillesse, la fillette lui offrit une jolie révérence tandis qu'un seul enfant restait en retrait. Cet orphelin, plus grand que tous les autres et au maintien aristocratique, scrutait la scène avec le nez un peu plissé, la bouche étrangement étirée. Tom Jedusor peinait à cacher ses émotions. Harry fuyait encore son regard, cherchant le courage pour l'affronter, mais il demeurait très conscient de la présence du garçon. Il l'observait de son champ de vision périphérique.
Un bonbon à la main, Harry s'approcha de Tom pour le lui tendre.
— Le cadeau est aussi pour toi, lui dit-il.
Harry vit le plissement de sa bouche, la crispation de sa mâchoire. Tom semblait réfléchir à toute vitesse, une ombre voilant un instant son visage. Sa magie s'éveillait un peu plus, signe que le garçon était contrarié. Et Harry attendit, la main tendue devant lui, que la friandise soit prise.
Mme Cole rabroua Tom d'un ton sévère pour le ramener à l'ordre. D'un teint livide, l'orgueil froissé, le garçon accepta la sucrerie.
— Merci, monsieur, répondit l'orphelin.
Malgré son hésitation, Harry lui offrit un sourire. Puis, il se détourna pour suivre la matrone jusqu'à la salle à manger. Son cœur battait à tout rompre dans sa cage thoracique. Peu importe l'âge de Tom Jedusor, sa rencontre s'accompagnait toujours d'une forte impression. Déjà, et à un si jeune âge, une puissante magie s'éveillait en lui. Comment un enfant avec un penchant pour la noirceur, grandissant dans un endroit comme celui-ci, pouvait-il développer son sens du bien et du mal, son sens de la moralité ? Harry connaissait bien les jeux de pouvoir entre enfants, il en avait été victime avec son cousin Dudley. Les enfants étaient certes sages et souriants devant les grandes personnes, mais une fois celles-ci hors de portée, la situation changeait.
Dumbledore lui avait souvent répété que Voldemort ne comprenait rien à l'amour. C'était si triste. Il devait remédier à la situation. Devenir un guide pour Tom afin de le mener sur un chemin plus sain.
Toujours derrière Mme Cole, ils arrivèrent près d'une longue table, dressée avec les plus beaux couverts de l'orphelinat — Harry en était certain. Une soupière fumait déjà sur le meuble et son arôme se révélait assez agréable. Harry s'installa sur une vieille chaise pendant qu'une femme, plus jeune que la matrone, lui servait une louche de la soupe. Il la remercia d'un sourire et remarqua que les joues de la femme rougissaient lors de son retrait.
Discrètement, Harry essuya ses mains moites contre le tissu de son pantalon. Il gardait le dos droit et s'efforçait d'agir comme un adulte raffiné. Aucun enfant n'entamait le repas. Même Mme Cole l'observait avec attente. Mal à l'aise d'être le sujet de tant de curiosité, il agrippa sa cuillère et goûta la soupe. La tablée le suivit, ce qui le soulagea d'un poids. L'ustensile lui glissait quelques fois des mains, mais heureusement, personne ne souleva sa maladresse.
Mme Cole entama la conversation sur l'orphelinat, sur ses impressions, et Harry décida d'être honnête. Il souhaitait aider l'établissement avec des fonds réguliers et s'il voulait le mieux pour les enfants, il devait souligner les améliorations nécessaires. La matrone n'aimait pas toujours ses commentaires, mais demeurait silencieuse. Elle espérait après tout le financement.
Un liquide chaud glissa contre le menton de Harry : de la soupe. Le sorcier saisit la serviette et tapota sa bouche avec — ce qu'il souhaitait — finesse. Il se trouvait ridicule. Son éducation n'avait jamais tourné autour des apparences et des manières. Il se sentait comme l'acteur d'un mauvais film. Pour cacher sa gêne, il demanda à se présenter. Les enfants, curieux, ne connaissaient pas son nom.
Avec chaleur, il se nomma et dévoila le contenu de la boîte: une tarte à la mélasse. Les orphelins, heureux, réagissaient avec ravissement. À sa grande surprise, beaucoup d'enfants lui révélèrent n'avoir jamais goûté cette pâtisserie. Seul un orphelin gardait le silence : le visage ombragé, Tom pétillait d'impatience.
— Des présentations nécessitent l'introduction de tout le monde, ne croyez-vous pas ? affirma celui-ci d'une voix ferme.
Cette réaction n'étonnait guère Harry ni Mme Cole, qui se raclait la gorge. Harry laissa échapper un rire de ses lèvres et approuva le garçon. Un tour de table se fit et chaque enfant eut le droit à un temps de parole. Bientôt, ce fut un gamin du nom de Billy qui se présenta, lui et son lapin. L'animal soulevait un certain malaise chez Harry. Selon les souvenirs de la pensine, ce lapin serait sous peu pendu à une poudre par Tom Jedusor. Mais pour le moment, l'animal était sain et sauf. Harry accueillit ce soulagement, puis, sans pouvoir se retenir, posa ses pupilles sur Tom avec intérêt.
— Et toi, mon garçon ?
Leurs yeux se croisèrent pour la première fois. Harry se tendit sur sa chaise, devant ces iris sombres qui le scrutaient. Quelque chose s'éveillait en lui, comme toutes les fois qu'il rencontrait une version de Voldemort. Une forte attraction subsistait entre eux.
— Ne vous inquiétez pas, Maître, murmura la voix d'outre-tombe au creux de son oreille, vous savez bien que l'Horcruxe en vous n'existe plus. Mais vos âmes et vos magies se sont tellement côtoyées qu'elles se reconnaissent malgré les années, malgré la distance temporelle. Elles se sont attachées, presque liées. Un lien demeurera toujours entre vous.
Harry tâchait de cacher sabrève inattention à la table, soutenant toujours le regard de Tom.
— Tom Elvis Jedusor, se présenta celui-ci. 8 ans.
Tom était un bel enfant avec une allure soignée. Il était facile de se méprendre sur son véritable âge. Sa grandeur et sa maniaquerie sur l'apparence portaient à confusion, lui octroyaient de la maturité. Et Harry savait que son esprit aussi ne correspondait pas à celui d'un enfant innocent. Tout son être deviendrait éventuellement une arme.
Harry lui demanda ce qu'il aimait et Tom répondit sans hésitation. Il appréciait les livres, les dévorant les uns après les autres.
— Et vous, monsieur, qu'est-ce que vous aimez ?
Surpris, Harry observa Tom avec une certaine prudence. Cette question, qui semblait innocente au premier abord, était un test. Le garçon cherchait des failles à exploiter. D'un sourire chaleureux, la tête penchée sur le côté, Harry répondit avec douceur.
— La tarte à la mélasse, le vent, un bon feu de cheminée et davantage, je dirais. Ah oui, Noël !
Les enfants rirent de bon cœur, mais Tom ne se joignit pas à l'hilarité générale. Cette réponse semblait plutôt le contrarier. Il affichait un air poli, mais ses yeux cachaient une certaine irritation. Irritation que Harry perçut au moment qu'elle s'éveilla. Il continua toutefois à soutenir ouvertement son regard, sans ciller une seule fois.
Le reste du repas passa rapidement. Ils mangèrent la tarte, Harry dégustant chaque morceau de sucre comme une finalité. Il voyait bien que Tom n'appréciait pas les desserts trop sucrés, mais il ne regrettait pas son choix: tous les orphelins se régalaient et cette vision embaumait son cœur.
Il souleva à un moment qu'il reviendrait dans les prochains jours, provoquant l'excitation générale. Il confirma à Mme Cole son aide financière contre de bonnes conditions pour les orphelins, puis il partit de Wool, plus bouleversé qu'il aurait pensé.
Dehors, dans la neige, Harry observa un instant le ciel. La lune éclairait les rues et les quelques passants sur les trottoirs. Jetant un coup d'œil derrière lui, il prit un chemin pour se mettre à l'abri des regards. Il trouva la ruelle empruntée plus tôt et s'appuya contre les pierres d'un bâtiment.
— Vous avez bien géré, entendit-il. Tom Jedusor n'a pas arrêté de vous observer de toute la soirée. Vous avez éveillé sa curiosité.
— Toute nouveauté attire son attention, murmura Harry, ce n'est pas un très grand exploit. Et comme vous avez dit, nos magies se reconnaissent.
Harry garda le silence pendant un moment. Une douleur tiraillait ses tempes.
— Comment un enfant peut-il démontrer autant de magie ? Ça me glace le sang.
— Vous aussi faisiez preuve d'un grand pouvoir enfant, rétorqua la voix. Ce sont vos ambitions qui différaient à cet âge. Tom Jedusor veut trop.
Harry hocha la tête et observa un moment l'intérieur de ses poignets maintenant découverts. Les Reliques de la Mort s'imprimaient sur chacun d'eux, telle une pâle cicatrice. À certains moments, la Mort l'accompagnait dans son quotidien depuis qu'il était devenu son Maître. Étrangement, à son tour, elle était devenue sa plus grande amie. Parfois, il désirait l'étreindre pour en finir, mais la Mort lui rappelait toujours qu'il pouvait changer les choses. Qu'un moyen existait pour éviter autant de sacrifices.
Hier encore, Harry l'avait questionné.
— Pourquoi m'aidez-vous ? lui avait-il demandé. Plusieurs sacrifices ne signifient-ils pas plusieurs âmes dans votre royaume ?
Il avait senti la Mort lui sourire à ce moment.
— Chaque âme a le droit de vivre son heure, lui avait-elle répliqué. Mais je ne peux posséder qu'un seul Maître. Une seule personne peut me gouverner et déjouer la finalité. Tom Jedusor ne détient pas ce droit. La division de son âme est une ignominie. C'est pourquoi je vous aide, Maître. Vous m'aidez par la même. Pour changer ce déshonneur fait à la Mort, tout en offrant un meilleur chemin à celui qui a réussi une telle prouesse.
Lorsque Voldemort avait détruit l'Horcruxe fusionné à Harry Potter en 1998, il avait aussi fait disparaître le sorcier. La Mort s'était alors dévoilée aux yeux de Harry dans la gare de King's Cross, sous les traits d'Albus Dumbledore. Ils avaient longuement discuté des règles érigeant ce monde. Son statut de Maître de la Mort lui ouvrait de nouvelles voies, de nouvelles possibilités. Ainsi, après une profonde concertation, Harry avait pris la décision de revenir dans le passé, de voyager sur la ligne temporelle.
Son premier retour en 1942 s'était révélé désastreux. Harry avait échoué et Tom Jedusor avait à nouveau séparé son âme avec la mort de Mimi Geignarde. Malgré sa relation naissante et son affection pour le sombre sorcier, Harry avait convenu avec la Mort de tout recommencer afin de respecter les vœux de sa nouvelle amie. Il avait donc plongé plus loin pour revenir plus près d'une source potentiellement manipulable, en 1934, où Tom n'était qu'un enfant.
La lignée des Peverell, éteinte, revivait grâce à Harry, seul héritier légitime à ce jour avec son statut immortel. Cela faisait bien rire le sorcier, lui qui était mort plusieurs fois. Mais ce nouveau nom de famille lui octroyait des bénéfices lui permettant de se concentrer sur ses objectifs: Tom Elvis Jedusor.
— Je dois réussir, murmura Harry avec ardeur, toujours appuyé contre un bâtiment dans la ruelle près de l'orphelinat Wool. Il me reste très peu de chance. Si je meurs, je pourrai replonger à la naissance de Tom, c'est tout.
— Ou avant, répondit la Mort. Peut-être aurait-il été préférable de revenir après 1934, mais avant 1942 ?
— Nous avions convenu que l'éducation de Tom l'aiderait singulièrement sur le chemin de la moralité, lui reprocha Harry en pinçant l'arête de son nez. Et si je me recroisais dans le futur ?
La Mort se moqua de son Maître.
— Je vous ai déjà assuré que votre présence s'était effacée dans le futur, que ce soit en 1942 ou dans les années 1990. Le fait que vous plongez dans le passé modifie toute la ligne temporelle.
C'était vrai. Harry avait oublié ce détail. Hermione, sa chère Hermione, lui avait tellement rabâché que les sorciers jouant avec le temps et se croisant, comme s'ils rencontraient un miroir, devenaient fous. Pourquoi... pourquoi n'avait-il pas réussi à arrêter Tom Jedusor dans les années 1940 ? Il pourrait reposer en paix, pleurer ses morts avant de s'éteindre à son tour.
Lisant dans ses pensées, la Mort répondit:
— Car la volonté d'immortalité de Tom Elvis Jedusor est incommensurable.
Une seule règle s'imposait pour le Maître de la Mort : voyager dans le passé uniquement et avant la date de son décès. Car chaque décès renouvelait tout le processus et Harry devait se réincarner dans un nouveau corps décédé — sans toutefois perdre son apparence d'origine.
Harry soupira. Il n'était pas certain d'être en mesure d'élever un enfant, et encore moins Tom. Ce dernier semblait si intelligent, si vif d'esprit. Comment pourrait-il y arriver ? En lui offrant de l'amour ? La tête appuyée contre la pierre, les yeux fermés, il se permit de respirer. Il devait réfléchir à la suite des choses, mais la soirée avait été épuisante. Son lit l'attendait.
— Merci de m'avoir accompagné pour cette soirée, murmura-t-il à la Mort. Je te rappellerai en cas de besoin.
Il sentit la Mort s'incliner près de lui et disparaître pour ses autres obligations. S'assurant une fois de plus de sa solitude par des coups d'œil autour de lui, Harry transplana dans son cottage.
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Debout au centre du salon, Harry observait l'intérieur de sa nouvelle maison. Il aimait son atmosphère paisible, sa simplicité et, surtout, son cachet champêtre. La cheminée en briques rouges, les poutres boisées au plafond, le vieil escalier en bois, la cuisine paysanne… L'endroit se révélait propice pour apaiser les tensions. Certes, l'héritage des Peverell venait avec un immense manoir caché, protégé par une magie ancienne, et des elfes de maison, mais Harry trouvait le tout un peu trop grand pour lui, trop riche. Il n'aimait guère l'idée de loger dans une demeure pouvant héberger cinq familles. Et surtout, il pensait qu'un environnement plus élémentaire était bien mieux pour élever un orphelin. La décision n'avait pas été simple, comme tout ce qui concernait Tom Jedusor, et Harry avait beaucoup réfléchi: il voulait l'élever dans un lieu sans magie. Pour le moment, du moins. Gagner la confiance de Tom sans user de magie pour l'impressionner le séduisait.
Tom Elvis Jedusor vivait pour la sorcellerie : tout ce qui s'y rapportait se révélait être la chose la plus extraordinaire au monde. Rien d'autre ne semblait exister à ses représentait son seul réconfort, son unique désir, son envie de persévérer. Grandir dans un orphelinat absent d'amour et de compassion — ou limité — avait dû éteindre la plus petite lueur d'espoir de se faire accepter, ce qui l'avait poussé à prendre un malheureux chemin. Et une fois la magie apparue dans sa vie, Tom s'y était consacré corps et âme jusqu'à se détruire et devenir Lord Voldemort. Dans la première vie de Harry, du moins.
Un rayon lumineux s'échoua sur le sol, ramenant Harry au présent. Il devait agrémenter la maison de quelques couleurs et d'objets. Des plantes, surtout grimpantes, seraient les bienvenues, égaieraient le salon et la cuisine. Les poutres boisées seraient idéales pour les accueillir. Alors, Harry commença à modifier certains éléments du décor à l'aide de sorts, mais s'arrêta bien vite. Ils allaient bientôt être deux dans cette demeure: Tom aimerait peut-être participer.
Harry se concentra sur sa chambre — il avait décidé de prendre celle près de l'entrée, ne sait-on jamais — et s'amusa à créer différentes ambiances pour trouver celle qui lui convenait. Après tout, jamais il n'avait pu faire cette activité auparavant. La chambre chez les Dursley était stérile de Harry, mais contaminée de Dudley. À Poudlard, il dormait dans un dortoir magnifique, mais standard à tous. Puis, c'était tout. Il plaça quelques photos — des éléments que la Mort avait accepté de lui laisser pour se raccrocher à l'espoir — sur son bureau et sa table de chevet avant de se pencher pour observer les personnes chéries devant lui.
Ron et Hermione, habillés avec des tricots de Mme Weasley, lui souriaient avec entrain, le cœur joyeux à la suite d'une victoire de Gryffondor au Quidditch. Le bras du rouquin s'enroulait autour de l'épaule de leur amie, révélant tout son amour pour elle. Harry eut une douce expression. Il les aimait tellement. Les pauvres, jamais ils n'avaient su son sacrifice pour détruire l'Horcruxe lié à son âme dans la forêt interdite. Et lui était mort, sans pouvoir anéantir le dernier fragment en Nagini et Voldemort lui-même.
— Lorsque Tom sera là, chuchota-t-il aux clichés, il va examiner les photos. Il faudra rester immobile — du moins, jusqu'à ce qu'il soit au courant qu'il est un sorcier —, sinon, je vous range tous à nouveau dans un sombre sac.
Hermione hocha la tête avec une lueur malicieuse tandis que les oreilles de Ron virèrent au cramoisi. Les autres photos — dont une de Ginny — s'éloignèrent vers le cadre pour se cacher. Harry eut un sourire satisfait, teinté d'une infinie tristesse. Lors de son retour dans les années 1940, il avait énormément pleuré ses êtres chers, au point de s'aveugler à des moments cruciaux. Au point d'échouer auprès de Tom.
Quelques jours passèrent. Harry profita de ceux-ci pour organiser la maison, mais aussi pour acquérir une voiture. Il n'était pas un conducteur adroit. Il préférait largement le moyen de locomotion des cet achat restait nécessaire. Vivre comme un Moldu impliquait de voyager sans la magie. Et le village n'était pas tout près, ce qui occasionnait quelques difficultés pour d'importantes courses. Malheureusement, ses piètres performances le convainquirent de payer un chauffeur pour effectuer la grande route de Wool jusqu'au cottage.
Il neigeait lorsque Harry arriva devant l'orphelinat. Les flocons tourbillonnaient et se collaient à ses cheveux. Une fois de plus, il avait fait un effort sur son apparence. C'était la dernière ligne droite pour l'adoption de Tom. Malgré son optimiste, Harry tremblait intérieurement. Comment pourrait-il donner l'amour nécessaire à un enfant comme Tom ? Il connaissait une partie de ses traumatismes vécus — et certains non vécus pour le moment —, tout comme la vérité : Tom possédait un esprit différent des autres garçons et filles de son âge. Il avait une personnalité particulière. C'était un enfant surdoué, brillant. Bien plus que Harry. Hermione aurait été dans une meilleure position pour l'élever. Or, il n'avait pas voyagé sur la ligne temporelle sans raison.
Harry soupira, puis entra. Son hésitation sur le pas de la porte l'avait couvert encore plus de neige. Il secoua ses cheveux, puis retira son manteau avant de ressentir une magie connue. Et là, il croisa les yeux sombres de Tom, assis bien droit sur un fauteuil déchiré. Il se tenait avec élégance.
— Oh, bonjour Tom, dit Harry avec une certaine hésitation devant l'intensité de son regard. Pardonne-moi, je ne t'avais pas vu.
Le garçon le détaillait, ou plutôt, l'analysait comme s'il était sous un microscope. D'un coup d'œil, Harry vérifia ses vêtements afin de constater s'il y avait un dégât. Mais tout semblait en ordre.
— Bonjour, répondit Tom.
Harry pencha ses yeux sur l'enfant et remarqua le livre ouvert sur ses cuisses. Curieux, il l'interrogea sur sa lecture. Montrer de l'intérêt à Tom n'était pas une mauvaise idée.
— Frankenstein de Mary Shelley.
— Un bon livre, approuva Harry qui l'avait déjà lu enfant. Que préfères-tu dans cette histoire ?
Tom referma le roman, la bouche pincée. Un étrange jeu de lumière passa sur son visage. Harry n'arrivait pas à interpréter son expression, mais elle ressemblait à un trouble, voire un étonnement.
— Qu'il est possible de ramener un mort à la vie ou, du moins, de créer un être puissant de toute pièce.
Harry sentit son cœur tomber dans son estomac comme le ferait une pierre dans l'eau d'un lac. Un grand inconfort s'éveilla en lui. L'enfant rêvait-il si tôt de l'immortalité ? Comment pouvait-il réagir à ça ? Comment répondre ? Par la communication, c'était le moins qu'il puisse faire. Alors, Harry se rapprocha et se pencha un peu plus vers le garçon pour l'observer dans les yeux.
— Le personnage de Victor a une énorme responsabilité envers Frankenstein. Il est, après tout, son créateur. Il a certes réussi un triomphe scientifique, mais il échoue lamentablement sur le plan moral, abandonnant sa créature qui avait besoin de lui. Cette triste histoire est bien plus qu'une question de vaincre la mort, Tom, dit-il alors plus sèchement qu'il le voulait.
Immédiatement, les yeux de Tom se durcirent. Sa bouche se tordit étrangement. Mais, une autre lueur s'éveilla dans ses pupilles : un intérêt. Harry voyait cet intérêt comme un espoir. Il s'adoucit.
— Je sais que tu es un garçon brillant. Il n'est pas toujours évident de saisir la philosophie derrière une histoire.
Tom pinça les lèvres dans une moue curieusement mignonne, puis l'approuva. Il semblait vouloir ajouter son grain de sel, mais ne le fit pas, ce qui fit sourire Harry.
— Je te laisse à ta lecture, je dois voir Mme Cole. Peux-tu m'indiquer son bureau, s'il te plaît ?
Cette question était plus une politesse qu'une réelle demande. Le garçon lui pointa le chemin et Harry s'éloigna, satisfait de sa rencontre. Il savait certes que l'adoption serait un grand défi, voire gigantesque, mais il devait essayer.
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Assis dans le bureau de Mme Cole, Harry observait la femme terminer ce qui ressemblait à une lettre. Avec précision, elle la referma d'un cachet ciré, puis rangea son nécessaire à écrire. Elle posa ensuite ses yeux sur Harry, une lueur perplexe à leur surface.
La matrone semblait épuisée et soucieuse. Son nez et ses joues rouges, tout comme son regard vitreux, témoignaient qu'elle avait abusé de l'alcool.
— Merci de m'accueillir, Mme Cole, amorça Harry avec douceur. Je vous rends visite en vous prévenant seulement la veille… Je sais fort bien que votre temps est précieux.
Mme Cole balaya les paroles d'un geste impatient de la main. Ses doigts se refermèrent sur son verre et elle but d'un trait le liquide fort qu'il contenait. Harry attendit un moment, son oreille percevant des bruits derrière une porte entrebâillée. Il ne savait pas qu'elle était la pièce cachée, mais il ressentit la présence de Tom. Sa magie pétillait jusque dans le bureau. Il évita de regarder dans sa direction, mais laissa naître un sourire sur ses lèvres.
— Martha va nous apporter du thé, roucoula Mme Cole. Avez-vous une préférence ?
— Du thé noir, je dois l'avouer.
Mme Cole hocha la tête, ses yeux filant un instant vers la bouteille de rhum comme si elle voulait s'en resservir.
— Je suis heureuse de vous voir, continua Mme Cole d'une voix pâteuse.
Harry expliqua la raison de sa présence, tout en retirant les papiers dûment remplis pour non seulement le soutien financier pour les prochains mois, mais aussi pour l'adoption de Tom. Il voulut remettre les documents d'un geste assuré, mais sa main tremblait légèrement. Déposer cette liasse amorçait une nouvelle page, un défi sans aucun doute difficile à relever.
La porte s'ouvrit sur la même femme ayant rougi sous les mots anodins de Harry lors du dernier repas. Elle déposa le service à thé et repartit, à nouveau en émoi. Harry se servit aussitôt en appréciant chacun de ses gestes. Depuis sa première mort, celle qui l'avait libéré de l'Horcruxe, Harry s'était trouvé une passion pour le thé à sa renaissance. La boisson le réchauffait, apaisait son esprit. Son corps n'avait jamais retrouvé sa chaleur d'antan. Il n'était pas froid, mais toujours d'une tiédeur anormale pour un humain normal. Le thé revigorait son énergie. Et heureusement, il en appréciait le goût. Harry en avait discuté avec la Mort et celle-ci lui avait alors avoué adorer la boisson. Cette nouvelle passion semblait venir avec son titre de Maître de la Mort.
Il ajouta un gros nuage de crème et une bonne quantité de sucre dans sa tasse. Lorsqu'il huma les arômes, il sentit tout son corps se détendre. Après une gorgée, Harry expliqua:
— Je vous verserai cette somme tous les mois, puis nous réévaluerons la situation l'année prochaine.
Mme Cole, qui avait parcouru les papiers d'un œil rapide, arrondit les yeux face au montant. Harry observa une incroyable incompréhension s'éveiller chez la dame, mais aussi une profonde reconnaissance.
— Un tel montant est… est… Comment puis-je vous remercier ?
Étonnamment, elle bégayait. Une douce joie s'éleva en Harry, se sentant enfin utile, et ce, depuis un long moment. Un geste aussi simple, alors qu'il avait les moyens financiers pour l'appliquer, allait aider de nombreux enfants.
— Comme je vous l'ai spécifié lors de ma dernière visite, je demande à ce que tous les orphelins soient bien nourris et aient des repas complets. Bien entendu, je veux que les lieux physiques s'améliorent pour les enfants. Pourquoi ne pas créer une salle de jeu rien que pour eux ? Je pensais aussi à une cour clôturée, plus sécuritaire dans cette partie de Londres.
Harry avala une autre gorgée de thé, savourant le liquide brûlant qui glissait le long de son œsophage pour réchauffer son estomac. Il appréciait la chaleur dans son corps toujours tiède. Puis, il reprit la parole pour préciser l'urgence de régler l'isolation des pièces. Il aperçut une ondulation différente au niveau de la magie de Tom derrière la porte. Il ne comprenait pas la signification d'un tel changement, mais il y avait un petit quelque chose qui affectait le garçon.
— Je vous le promets, M. Peverell. Votre générosité ne sera jamais oubliée.
Harry la scruta : elle semblait sincère, ce qui le rassura. Mais ce soulagement s'effaça pour laisser place à une angoisse plus profonde. Ils arrivaient finalement au sujet qui lui tenait le plus à cœur : l'adoption de Tom. Il savait que Mme Cole magouillait contre le garçon auprès des potentielles familles d'adoption. La matrone s'inquiétait de laisser filer l'orphelin qui présentait un tempérament différent, dangereux. Ce geste, bien que Harry le désapprouvait, visait à protéger les familles de la noirceur de Tom. Car il était vrai que le garçon ne pouvait pas se retrouver dans n'importe quelle famille, du moins, à son âge actuel.
Sans le remarquer, Harry secouait sa jambe de nervosité. Le front plissé, il apporta le sujet sur la table.
— Et pour l'adoption, avez-vous analysé mon dossier ?
Harry sentit la magie de Tom s'élever derrière la porte. Elle était instable, violente. Le garçon était encore jeune, et, malgré sa puissance, il n'était pas surprenant qu'il ait du mal à la contrôler. Ses émotions se reflétaient dans celle-ci, pour le moment du moins. Ce détail soutiendrait Harry pour mieux saisir les véritables sentiments de Tom.
Mme Cole observait Harry, le regard perçant. Elle renifla avec un apparent dédain.
— Êtes-vous certain de l'enfant ? Je peux vous montrer les fiches que je tiens de mes orphelins. Vous pourriez les étudier afin de faire un choix éclairé.
— J'apprécie vraiment votre aide, mais je sais déjà lequel je veux avoir sous ma tutelle.
Mme Cole ne pourrait jamais le faire changer d'avis. Il avait voyagé sur la ligne temporelle pour ce moment, pour élever Tom et l'empêcher de diviser son âme. La matrone dut sentir sa certitude infaillible, car elle ne put se retenir de le mettre en garde sur le sujet de Tom.
Une nouvelle vague de magie pétilla dans l'air, mais cette fois-ci, d'un ton plus doux. Harry crut même entendre la respiration étouffée de l'enfant. Il reporta toutefois son visage vers Mme Cole et lui accorda le point que Tom était… particulier. Il loua alors le garçon et insista sur le fait qu'il était la meilleure personne pour l'éduquer. Une petite voix dans sa tête se moquait de lui, mais il lui fit la sourde oreille.
— Vous avez raison, acquiesça Mme Cole. Mais certains événements se produisent lorsqu'il est…
— Mme Cole, la coupa Harry un peu durement, une main devant lui, j'apprécie votre sollicitude, mais ma décision est prise. Je veux adopter Tom si, bien sûr… il accepte.
Peut-être que Tom refuserait de se faire adopter ? Harry n'avait jamais envisagé une telle chose. Son estomac se tordit de crainte. Si l'enfant rejetait la demande, que pourrait-il faire ? Comment l'aider, l'amener sur un chemin différent de loin ? Harry se pinça le nez, un soudain mal de tête l'accaparant. Il entendit en sourdine Mme Cole l'inviter hors de son bureau. Il la suivit, puis monta jusqu'à l'étage devant la chambre de Tom Jedusor. Son souffle se bloqua un moment dans sa gorge.
Mme Cole frappa contre la porte, puis une voix incertaine s'éleva.
— Tom, tu as de la visite.
Harry entra dans la chambre, l'esprit embrumé. Ses pensées tournoyaient. Une voix lui chuchotait qu'il était fou de vouloir élever un enfant, lui qui avait un passé malheureux. Qui était-il pour lui apporter l'amour et la sécurité d'une famille alors qu'il n'en avait jamais eu ? Une autre voix lui sifflait qu'il était inconscient, qu'il allait souffrir à cause de l'enfant. Qu'il finirait certes par l'aimer, mais que jamais Tom Jedusor ne lui retournerait son affection ! Qu'il était impensable qu'un garçon révélé à devenir un puissant et ténébreux sorcier se soucie de lui ! Alors, Harry sombrerait dans la tristesse.
Croisant les yeux sombres de Tom, Harry tenta de sourire. Mais c'était difficile, surtout lorsque l'enfant en question le déchiquetait de ses yeux avec une étrange curiosité.
— Tom, le salua Harry, j'aimerais prendre un moment avec toi pour discuter. Puis-je ?
Il se permit de désigner la chaise pour demander l'autorisation de s'y asseoir. Les deux seraient ainsi plus confortables pour parler de la raison de sa présence. Mme Cole quitta la pièce pendant qu'il s'installait sur le meuble une fois que Tom eut accepté sa requête.
— Comme tu le sais déjà, je souhaite t'adopter. Qu'en penses-tu ?
Harry s'étonna de ses propres mots, qui étaient incroyablement imprudents. Sans surprise, Tom les analysa, les yeux plissés, la bouche pincée.
— Comment pourrais-je savoir vos motivations alors que vous venez tout juste de me les annoncer ?
Un rire sincère franchit les lèvres de Harry. Il n'y avait pas à dire: Tom avait un esprit vif et prudent, bien contraire à lui. Alors, autant jouer franc jeu.
— Ne te cachais-tu pas dans la pièce adjacente au bureau de Mme Cole ?
— Comment le savez-vous ? murmura Tom, méfiant, entre ses dents serrées.
Harry eut un doux sourire. Le garçon comprenait sa propre valeur, mais n'arrivait pas à croire qu'une autre personne pouvait en savoir plus que lui. Assis sur son lit, le dos droit, les yeux légèrement vacillants devant son regard, Harry lui trouva un air adorable.
— Tom, ta présence attire l'attention, souffla-t-il avec calme. Mais ne t'inquiète pas, Mme Cole n'a rien remarqué.
L'attitude de Tom changea une fois de plus. Était-ce pour se protéger ? Harry se questionna un instant alors que le garçon lui cracha ces mots:
— Pourquoi voulez-vous m'adopter ? Est-ce une plaisanterie ?
Une colère sourde s'éleva alors en Harry. Si seulement Tom comprenait tout ce qui impliquait son adoption pour lui. Cette accusation le choqua. Harry pouvait être bien des choses: un martyre, une tête brûlée… Mais il n'était pas cruel. Venir séduire un orphelin avec une possible adoption en plaisanterie, c'était d'une horrible méchanceté.
Et Tom qui le regardait d'un air hautain… Il devait comprendre que Harry n'était pas ainsi.
— Non, je ne plaisanterais jamais sur un tel sujet, Tom. Ce serait tout simplement cruel. Si je suis ici, c'est pour savoir si tu as envie de venir avec moi. J'ai une petite maison, suffisante pour deux, où tu pourrais grandir et où je pourrais faire ton éducation. Tu aurais ta chambre et nous pourrions devenir… une famille.
Le silence lourd s'éternisa. Harry commençait à regretter la folie qui l'avait conduit à ce moment précis. Et Tom qui le fixait avec vigilance ne l'aidait pas.
— Alors… Acceptes-tu de…
— C'est évident ! lâcha Tom avec arrogance. C'est d'ailleurs une question idiote !
Le cœur de Harry tomba dans sa poitrine. Le sorcier sentit même son sang quitter son visage alors que son corps reculait instinctivement. La réponse de Tom était étrange. Certes, il acceptait avec force de l'accompagner, mais son ton impérieux et son impolitesse paralysèrent Harry. Ce comportement ne pouvait pas être toléré. Aurait-il la capacité de recadrer Tom ? Un nouveau doute s'immisça dans son esprit et Harry regrettait presque que la Mort ne soit pas là pour lui tenir compagnie.
— C'est un affreux endroit, ici, expliqua Tom plus doucement, se mordant les lèvres. Je pense que vos dons financiers pourront améliorer l'orphelinat, j'en suis certain même, mais cela ne remplacera jamais une véritable maison.
Une véritable maison. C'était de simples mots, mais ô combien significatifs ! Pour Harry, du moins. Il comprenait ce désir d'appartenir à un lieu. Ils se ressemblaient en quelque sorte. Ce constat le soulagea de la précédente lourdeur et il offrit un doux sourire au garçon.
— Eh bien, puis-je t'aider pour tes bagages ?
— Nous partons bientôt ?
— Bien entendu, tous les documents sont presque réglés.
Harry observa le profil de Tom scruter son environnement, sans émotion. Il semblait déjà se détacher de l'endroit. Lorsqu'il ramena son regard sur Harry, ce dernier constata quelque chose de nouveau. Là, une petite lueur naissait : quelque chose ressemblant à la joie.
— Je n'ai pas grand-chose, dit Tom. Vous pouvez finaliser les papiers pendant que je m'occupe de ma valise.
— Bien.
Harry marcha jusqu'à la porte puis se retourna. Il hésita un moment, se demandant s'il devait ou non parler. Mais… Il lui semblait important de passer le message et surtout, il refusait que Tom apporte ses trophées à la maison. Ils devaient tous les deux commencer leur vie de famille sur de nouvelles bases.
— Je n'autorise pas les objets volés, annonça-t-il avec une certaine lenteur. D'accord, Tom ? Tu devras les rendre à tes amis.
Le visage de Tom changea. Il semblait furieux, mais surtout incertain de ce qu'il devait faire. Alors, Harry ne lui laissa guère le temps de répliquer et s'effaça de la chambre. Ses pas le menèrent dans le couloir où il croisa le garçon au lapin. Malheureusement, Harry n'avait pas retenu son prénom, mais il eut une pensée positive : l'animal resterait sain et sauf avec le départ de Tom.
Harry alla finalement conclure tous les papiers et une fois la tâche accomplie, sortit du bureau de Mme Cole. Tom se trouvait déjà sur le seuil, sa valise entre les doigts. À cette vision, Harry lui tendit les documents.
— Regarde Tom, c'est officiel, lui dit-il tout doucement. Tu es maintenant mon fils adoptif.
Le garçon agrippa avec fougue les papiers, les arrachant presque des mains de Harry. Celui-ci observa son corps trembler, ses yeux exorbités parcourir avec rapidité les lignes du document. Puis, Tom tressaillit et fronça les sourcils.
— Ne prend-on pas le nom de famille de son tuteur ? demanda-t-il.
Harry lui expliqua qu'il trouvait important de lui laisser le choix de son nom de famille lors de sa majorité. Après tout, le sorcier savait bien qui étaient les ancêtres de Tom, qu'il était l'héritier de Salazar Serpentard. Peut-être pourrait-il revendiquer ce nom dans le futur ? Peut-être que s'appeler Peverell ne l'intéressait pas. Harry ne voulait rien lui imposer, il faisait cela par bienveillance. Toutefois, son explication semblait créer un remous dans les émotions de Tom, tout comme dans sa magie.
— Es-tu inquiet ? le questionna-t-il.
— Bien sûr que non, répondit Tom en plissant le nez et en tortillant sa bouche.
Harry reprit les papiers et remercia Mme Cole de son hospitalité. Une fois les formalités réglées, il rejoignit le hall, Tom près de lui. D'un coup d'œil au garçon, Harry le vit qu'il observait sa main avec intensité et eut un malaise. Quel tuteur ingrat il faisait !
— Aimerais-tu que je porte ta valise, Tom ? Elle semble lourde.
En tant que parent adoptif, il devait bien aider l'enfant avec son bagage. Il croisa le regard de Tom, qui lui tendit la malle.
— Merci.
Le garçon était si poli. Harry sentit son cœur fondre un moment, mais se ressaisit rapidement. Il ne devait pas oublier ce qui se cachait derrière ce joli minois. Tom était un excellent manipulateur.
Une fois à l'extérieur, Harry fut soulagé de voir que le chauffeur se trouvait dans une voiture noire, près du trottoir. Il expliqua à Tom son incompétence à la conduite, puis ils s'installèrent à l'arrière lorsqu'ils furent prêts à partir.
Le paysage défilait derrière la vitre et Harry se concentrait sur celui-ci. Son cœur battait avec force. Il était angoissé de son nouveau destin. Élever Tom Jedusor… S'il avait su cela pendant la guerre de son époque, il aurait ri à gorge déployée. Et le voilà assis sur une banquette avec le garçon, en 1934. Plongé dans ses pensées, il sentit Tom frôler son esprit. Incroyable. Déjà à un si jeune âge, il démontrait une habileté pour la legilimancie… S'en rendait-il seulement compte ? Or, il n'y avait aucun danger pour Harry. Celui-ci s'était certes amélioré en occlumancie, mais en tant que Maître de la Mort, personne ne pouvait pénétrer son esprit. Seule sa propre volonté pouvait révéler le futur, rien d'autre. D'après la Mort, du moins.
Tom le scrutait depuis un moment, sans se lasser. Harry tourna le visage vers lui, curieux et avec un air interrogateur.
— As-tu une question, Tom ?
Les lèvres minces du garçon se tordirent avec hésitation, puis s'ouvrirent:
— Vous me semblez assez jeune pour adopter. Quel âge avez-vous ?
— 24 ans, répondit Harry.
Il fuit le regard de Tom, embarrassé. Harry n'était pas un très bon menteur et Voldemort avait toujours été doué pour les reconnaître. 24 ans… S'il comptait l'âge de sa mort, plus le temps passé en 1942 et les quelques semaines en 1934, cela ne totalisait pas 24 ans, mais il devait bien se vieillir un peu. Puisqu'il ne possédait plus ce luxe, et ce, depuis qu'il avait rassemblé toutes les reliques maintenant incrustées dans la chair de ses poignets.
— Vraiment ? entendit-il. Vous me semblez plus jeune que ça…
Harry resta silencieux, les mains contractées contre lui. Que pouvait-il répondre à ça ? Qu'il n'avait pas tort ?
— Est-il normal d'adopter un enfant à 24 ans ?
Pourquoi l'enfant insistait-il sur le sujet ? Sentait-il que Harry était anormal ou qu'il était malaisé de parler de ça ?
— Je croyais que les règles de ce pays exigeaient la majorité pour adopter, et ce, malgré l'apparence physique, claqua-t-il.
Le silence tomba. Même le chauffeur faisait bien attention pour ne pas le briser ou le violer d'un regard par le rétroviseur central. Harry ne pouvait pas se laisser mener par la langue acérée de Tom. C'était lui l'adulte, bon sang ! L'enfant devrait reconnaître les limites permises.
La magie de Tom se modula : de tranchante à vaseuse. Harry perçut ou voulut percevoir cela comme du regret. Il soupira, puis colla son front contre la vitre du véhicule. Une minute passa avant qu'il parle.
— Eh bien, je suis malheureusement seul dans cette vie, dit-il d'un ton las. J'ai donc voulu aider un orphelin pour lui offrir une existence confortable. Et cet orphelin, c'est toi Tom.
Il entendit la banquette craquer, puis une question se soulever.
— Où allons-nous ?
— Dans le Devon, répondit Harry. Ma maison se trouve à l'extrémité d'un petit village.
Et le silence revint. Le chauffeur leur lançait parfois des coups d'œil dans le rétroviseur et commentait leur avancée. Et Harry perdit la notion du temps, s'assoupissant contre la porte de la voiture.
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Une secousse éveilla Harry. Il cligna quelques fois des paupières, puis vit le cottage. Ils étaient enfin arrivés. Tom était près de lui, mais gardait les yeux sur la maison. Ils pétillaient. Harry apprécia cet éclat de bonheur dans le regard du garçon.
— Je suis désolé, Tom. Je me suis assoupi.
Tom ne répondit rien, beaucoup trop absorbé par la demeure. Il ouvrit la portière et s'élança à l'extérieur. Harry s'amusa de cette réaction. Il s'occupa de payer le chauffeur, le remerciant du service rendu, sortit la valise de Tom et s'approcha enfin du garçon.
— Bienvenue à la maison. Laisse-moi te faire visiter.
Alors que Tom fixait toujours les grandes fenêtres de la demeure, Harry marcha jusqu'à celle-ci afin d'ouvrir la porte. Il entra, déposa la valise au sol et alluma les lumières. Tom s'arrêta près de lui, les yeux à nouveau scrutateurs.
— Ce n'est pas énorme, mais c'est notre maison.
Harry s'appuya contre le mur et laissa Tom explorer son environnement. Il n'arrivait pas à déchiffrer les émotions sur le visage du garçon, qui était plutôt calme. Même sa magie ondulait avec douceur. Ses yeux parcouraient le salon, la cuisine, le plafond, l'escalier.
— Par ici, à gauche, indiqua alors Harry, c'est ma chambre. Et tout en haut des marches se trouve deux pièces et une salle de bain. Tu pourras choisir celle que tu veux pour ta chambre.
Le cœur de Harry s'interrompit: la lèvre inférieure de Tom tremblait sous son émoi et il se la mordit pour soit la cacher, soit l'arrêter. Le garçon vivait une émotion certainement positive et ne savait guère comment la gérer. Immédiatement, Harry détourna le regard pour lui laisser son jardin secret, faisant comme s'il n'avait rien vu. Il ne voulait pas que Tom se sente brimer dans son intimité. Avoir été témoin de cette réaction gonfla toutefois sa poitrine de bonheur.
— Puis-je monter ? questionna l'enfant.
Tom maîtrisait bien sa voix.
— Oui, laisse-moi te montrer, insista Harry avec joie.
Ils grimpèrent l'escalier. Harry s'arma de patience jusqu'à ce que Tom choisisse la chambre avec vue sur le jardin. Il pensait d'ailleurs que c'était le meilleur choix. Certes, la chambre était vierge de vie, accueillant seulement des meubles, mais la luminosité était fabuleuse dans le jour.
— Nous pourrons acheter des décorations au village pour personnaliser ta chambre, lui promit Harry, un sourire au visage. Je te laisse t'installer. Tu pourras me retrouver en bas lorsque tu seras prêt.
Et il sortit de la pièce pour permettre à Tom de s'acclimater à son nouvel environnement. Il descendit dans la cuisine et s'arrêta un instant, appuyé contre le comptoir. Maintenant, ils étaient deux dans la maison. Ils devraient apprendre à cohabiter, mais Harry ne devait pas perdre de vue que Tom était un enfant ayant besoin d'une attention particulière et surtout, d'amour.
Harry ouvrit le réfrigérateur et observa les ingrédients. Ce soir, il cuisinerait des pâtes et de la salade. Alors, il se mit au travail, plongé dans ses pensées.
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Balançant les hanches, les mains occupées à hacher des fines herbes, Harry fredonnait un air de jazz. Il aimait bien la musique et pensa, alors qu'il passait proche de se couper un doigt, que l'achat d'un tourne-disque pourrait être une bonne idée. Cela pourrait égayer l'atmosphère de la maison. Après tout, les années 1930 étaient bien différentes des années 1990 : Harry était assez déboussolé sans une télévision fonctionnant sans cesse pour Dudley.
La maison sentait bon: une sauce cuisait doucement sur le feu alors que des pâtes n'attendaient plus qu'à se faire bouillir. Il espérait un excellent repas pour Tom.
— M. Peverell, entendit-il.
Harry s'arrêta un très bref instant à couper le persil, mais reprit son mouvement, embarrassé. Habituellement, il sentait Tom arriver, sa magie du moins. Là, il ne l'avait pas perçu, ni même entendu. Gêné d'avoir été surpris, il évita le regard du garçon.
— Pourrais-tu m'aider avec la table ? Il faudrait mettre les napperons et les ustensiles.
Il lui indiqua où trouver le matériel et observa discrètement Tom du coin de l'œil s'atteler à la tâche. L'enfant s'appliquait, faisant sourire Harry.
— J'espère que tu aimes les pâtes, dit-il avec une voix presque automatique, les yeux attachés à ses gestes. Je les adore, je ne mangerais que ça.
Tom gardait le silence alors qu'il déposait le dernier ustensile sur la table. Puis, il parla:
— Je suis certain que je vais adorer, répondit-il.
Harry l'observa. Il le vit sourire, mais scruta plutôt l'arrière de son masque, ce qu'il cachait. Tom ne montrait pas son véritable visage. Il jouait un rôle pour plaire, Harry en était certain. C'était un geste de préservation, il en était conscient. Et il aimait bien la politesse de l'enfant, mais il voulait voir sa vraie personnalité afin de mieux saisir comment agir pour l'aider à faire les bons choix. Harry ne sut combien de temps il l'analysait, mais il comprit que les secondes s'étaient écoulées lorsqu'il aperçut les mains de Tom se tortiller ensemble, et ce, même si l'enfant gardait un sourire stable.
— Tom, tu n'as pas à jouer un rôle ici. Je suis là pour t'éduquer, pour t'apprendre la valeur de la vie. S'il y a quelque chose que tu n'aimes pas, je dois le savoir. Il est normal d'avoir des goûts différents, nous sommes tous, après tout, uniques. Il est juste…
Harry se mordit la lèvre, hésitant. Il raffermit toutefois son regard. Cette leçon était importante. Peut-être qu'il était trop tôt, mais il ne pouvait pas laisser passer cette occasion — si seulement il existait un guide pour comprendre comment devenir parent. Tom vivait maintenant sous son toit, il l'avait sous sa responsabilité. Et l'une des plus importantes était qu'il comprenne le respect d'autrui, leur limite.
— Il est juste essentiel de comprendre qu'une limite existe, que des lois sont mises en place pour la sécurité de tous et que chaque existence est importante.
Tom croisa les bras, la tête penchée sur le côté. Mais étrangement, le garçon ne semblait pas se fermer à la discussion, mais plutôt s'ouvrir avec un certain intérêt.
— Chaque vie ? répéta Tom avec scepticisme. Je crois au contraire que certaines vies sont plus importantes que d'autres.
Harry se tendit alors qu'il servait les plats de pâtes et le bol de salade. Il prit place à la table, encouragea Tom à l'imiter, puis observa le garçon, le menton appuyé sur ses mains, coudes sur la table. Il plongea ses yeux dans ceux de l'enfant.
— J'aimerais que tu m'expliques pourquoi tu penses ça.
Harry le scruta avec une certaine intensité et il fut surpris de voir Tom baisser le regard. Mais ce dernier étudia le plat devant lui, impassible. Pour le faire réagir, Harry parla:
— Il y a du parmesan sur la table si tu veux rehausser le goût.
Tom survola un instant le fromage, mais ouvrit plutôt la bouche.
— Certaines vies sont plus importantes que d'autres, car elles sont plus utiles, siffla-t-il alors qu'il agrippait la fourchette et la cuillère afin d'y enrouler les pâtes. Par exemple, il est dans l'intérêt de tous de protéger le premier ministre d'attaques terroristes en lui octroyant des gardes du corps plutôt qu'à un… voyons voir, un fermier. Personne n'ira protéger un pat… un simple fermier.
Harry fronça les sourcils. Comment un enfant avec si peu de chance depuis la naissance pouvait-il penser ainsi ? Peu d'orphelins obtiendraient un grade si haut au courant de leur vie. Un enfant abandonné, jamais adopté, ayant peu d'ambition, possédait déjà moins de chance d'acquérir une routine de vie acceptée par la société. Cela signifiait-il qu'il valait moins ? Un rescapé de guerre, une jambe amputée, mais ayant protégé son pays devenait-il un rebut de la société à cause de son membre en moins ? Certes, certains humains réussissaient à se sortir de leur misère. Mais cela ne signifiait pas que les malheureux ne se distinguant pas aux yeux de la société ne méritaient aucun respect.
— Si on étudie la situation de ton exemple, il semblerait étrange d'octroyer des gardes du corps à un fermier, je te l'accorde. Le premier ministre et le fermier n'ont pas le même rôle en société. Ils n'attirent pas le même danger. Par contre, le fermier apporte quelque chose d'important : il cultive nos terres, nous offre de la nourriture à la table. Il nous permet de combler un besoin de base essentiel : manger. Le fermier est un être sensible et se doit d'être protégé par la loi. Que ce soit le premier ministre ou bien le fermier, les deux comblent un rôle pour les intérêts de la communauté. Seulement, leur rôle diffère. Mais cela ne justifie pas que la valeur de leur vie soit inégale.
Harry goûta à son plat et se satisfit du résultat. La sauce crémeuse était salée à la perfection et ses arômes s'imprégnaient bien sur les pâtes.
— Dans ce cas-ci, le premier ministre aurait avantage à protéger le fermier s'il veut que celui-ci exerce ses fonctions et lui apporte de bonnes moissons, poursuivit-il.
Tom demeurait silencieux. Harry le regarda un instant, comprenant qu'il analysait sa réponse.
— Ce n'est pas facile de rester moral dans nos décisions, ajouta-t-il. La proximité et l'amour que l'on a pour certaines personnes créent bien souvent du favoritisme. On a tendance à vouloir protéger ceux qui nous ressemblent. Mais je crois qu'il est important de se rappeler que tous ont le droit à la vie.
— Alors, pourquoi m'avoir seulement adopté moi et non tous les autres enfants ? critiqua Tom, les yeux plissés. N'ont-ils pas le droit d'avoir eux aussi une famille ? Votre comportement a-t-il seulement été moral ? Et comment avez-vous déterminé que le meilleur enfant était moi plus qu'un autre ? Avez-vous été juste dans votre choix ?
Le souffle de Harry se coupa, un peu comme s'il avait reçu un grand coup dans l'estomac. Il sentit le sang quitter son visage alors que son esprit retournait les mots empoisonnés de Tom. Et Harry se sentit coupable. Il avait les moyens d'adopter plusieurs enfants avec la fortune des Peverell. Son coffre-fort débordait de pièces. Il avait même le manoir, Merlin ! Il aurait pu offrir une meilleure vie aux orphelins. Il était égoïste de choisir seulement Tom.
— Tu es un garçon intelligent, Tom. Ton esprit est vif, affirma Harry. Il m'est malheureusement impossible d'adopter tous les orphelins, mais… avoir pu… Peut-être que j'aurais dû… Peut-être que je devrais…
Mais… Mais non. Certes, plusieurs enfants restaient à l'orphelinat. Or, Harry offrait un soutien financier pour améliorer leurs conditions de vie. Il était retourné dans le passé pour prendre Tom Jedusor en charge pour le mener sur un meilleur chemin. Juste cela représentait beaucoup. Car s'il réussissait, c'était pour le plus grand bien de tous. Perdu dans ses pensées, Harry ne vit pas l'angoisse naître au fond de Tom. Mais il l'entendit dans sa voix:
— Je… Je vous remercie de m'avoir choisi. Je vous serai éternellement reconnaissant, insista le garçon avec une certaine panique dans la voix tout en scrutant l'homme, qui l'observait encore avec hésitation. Je veux que vous et moi — seulement nous deux — formions une famille.
Aux derniers mots, Harry sentit son cœur bondir et un sourire agrandir ses lèvres. C'était son souhait le plus profond : avoir une famille près de lui, ce qu'il avait presque obtenu avec les Weasley. Peut-être… Peut-être que lui et Tom arriveraient à quelque chose…
— Il m'est difficile de croire que tu as seulement 8 ans, souffla-t-il. Tu es le premier enfant que je rencontre avec autant d'intellect.
Et ceci lui apporterait de grands enjeux dans le futur. Il vit Tom plisser le nez comme s'il n'appréciait pas le compliment. Étrange.
— Et vous, difficile de croire que vous avez seulement 24 ans, répliqua-t-il.
Le reste du repas se passa étonnamment bien. Ils mangeaient en silence, mais celui-ci n'était pas lourd. En fait, Harry l'entrecoupait avec quelques commentaires personnels sur ce qu'il pourrait améliorer de son plat la prochaine fois. Tom avait terminé son repas, ne laissant que quelques traces de sauce. Ce constat fit plaisir à Harry qui nota cette recette dans les appréciations du garçon. Peut-être pourrait-il faire un livre avec les préférences de Tom ? Aimerait-il cela ?
Alors que Tom repoussait son assiette, Harry se précipita vers le réfrigérateur pour le dessert. Il expliqua ce qu'il avait mitonné pendant qu'il servait la part au garçon. Lorsque ce dernier goûtait une pointe du gâteau aux anges, Harry vit ses joues se colorer un peu.
— Je note ton appréciation, le taquina-t-il. Selon moi, la tarte à la mélasse est bien supérieure, mais ce gâteau n'est pas si mal.
Tom plissa les paupières.
— Vous ne me semblez pas être une personne difficile avec le sucre, siffla-t-il. Les deux parts de tarte lors de votre première visite à Wool et l'énorme cuillère de sucre dans votre thé de ce jour… J'en déduis que vous vivez pour les douceurs et que vous appréciez particulièrement votre dessert du moment.
Harry eut un sourire moqueur. Voilà quelque chose d'intéressant.
— Eh bien, je vois que tu m'observes attentivement.
Les joues de Tom se colorèrent comme deux pommes et Harry les observa avec étonnement. C'était la première fois qu'il notait autant de couleur sur le visage de l'enfant. Celui-ci se leva.
— Je vous remercie pour le repas, dit-il de sa voix hachée. Je vais me reposer.
Il était embarrassé et c'était assez mignon. Harry l'observa sans moquerie cette fois et hocha la tête.
— N'hésite pas à utiliser la salle de bain, l'eau est chaude ici.
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Un livre à la main, Harry se tenait devant la porte de Tom. Une fois la cuisine nettoyée, il avait pris sa douche et avait revêtu son pyjama. Maintenant, il voulait proposer quelque chose à l'enfant, mais cela l'angoissait quelque peu.
Il cogna trois coups à la porte. Puis, il se fit inviter à entrer. Harry glissa sa tête par l'ouverture et observa l'environnement. Bien, Tom avait signé l'endroit de sa présence. Il posa finalement les yeux sur le visage impassible du garçon.
— Je… je me demandais si tu désirais que je te fasse la lecture.
Harry lui montra le livre entre ses mains.
— Me faire la lecture ? répéta Tom incrédule. Pourquoi ?
Poussant un peu plus la porte, Harry pénétra dans la chambre, pieds nus. Tom le scruta de la tête aux pieds avec la bouche aplatie.
— Eh bien, je pensais que nous pourrions créer une routine, tu vois ? Une tradition, sans que ce soit tous les soirs, à ta guise.
Harry était nerveux. Le ton de Tom avait été sec, mais quelque chose s'agitait dans ses yeux, comme une sorte de curiosité. Accepterait-il ou le repousserait-il ? Harry serra un peu plus fort le livre entre ses mains.
— C'est une bonne idée, entendit-il.
Immédiatement, Harry s'illumina à cette réponse. Il rapprocha la chaise du bureau près du lit de Tom, heureux de pouvoir tenter d'établir un lien avec l'enfant. Il lui présenta le livre d'Alice aux pays des merveilles, un sourire aux lèvres. L'intérêt de Tom était titillé et Harry lui proposa d'installer une bibliothèque pour tous ses futurs livres si c'était quelque chose qu'il désirait. Puis, lentement, Harry entreprit de lui faire la lecture du chapitre 1 : Dans le terrier du Lapin.
— Alice, assise auprès de sa sœur sur le gazon, commençait à s'ennuyer de rester là à ne rien faire; une ou deux fois elle avait jeté les yeux sur le livre que lisait sa sœur ; mais quoi ! pas d'images, pas de dialogue !
Harry prenait plaisir à lui faire la lecture. Il aurait aimé, enfant, qu'on fasse de même pour lui. Alors, il y mit tout son cœur et son expressivité pour animer le conte. Pendant que l'histoire avançait, Tom démontrait des expressions parfois drôles, parfois adorables. Mais ses pincements de lèvres révélaient qu'il trouvait Alice idiote.
— Au cou de cette petite bouteille était attachée une étiquette en papier, avec ces mots « BUVEZ-MOI » admirablement imprimés en grosses lettres.
Harry poursuivit sa lecture, mais un ricanement s'éleva de son auditeur. Il l'observa avec intérêt.
— Alice n'est pas complètement idiote, répondit Tom. Elle pense au moins à vérifier si c'est du poison au lieu de suivre aveuglément l'inscription. Mais elle reste quand même frivole. Elle boit toute la potion au lieu de simplement en prendre une petite quantité pour voir les effets. Elle se laisse gagner par le plaisir que cela lui procure. Elle n'a aucune volonté.
— C'est une enfant, Tom. Et c'est un conte.
Tom grogna un moment pour lui signifier de continuer, ce que Harry fit. Mais il fut bientôt arrêté au moment du petit gâteau. Tom ricanait, puis prit la parole sous le regard amusé de Harry.
— Elle a compris son erreur la première fois avec la potion, elle a évité de manger complètement le gâteau. Elle pourra donc se servir de ce qui lui reste pour une prochaine fois. Ce qui est plus rusé.
Rusé comme un Serpentard, pensa Harry. Et il ne doutait pas que Tom aurait été encore plus intelligent et n'aurait pas commis la première erreur d'Alice. Puis, il fut surpris de la question du garçon:
— Auriez-vous été capable de vous arrêter de manger le gâteau, monsieur ?
Un rire s'échappa de la gorge de Harry. Ce dernier plissa les yeux de bonheur tout en observant Tom. Finalement, ils finirent le chapitre. Harry ferma le livre et voulut caresser les cheveux de l'enfant. Mais il arrêta son mouvement sous l'expression étrange de Tom. Il n'arrivait pas à déterminer s'il acceptait ou non le contact physique et préférait éviter tout acte embarrassant.
— Nous continuerons demain soir, souffla-t-il en remettant la chaise à sa place et en éteignant la lampe. Bonne nuit, Tom.
Et il partit, refermant légèrement la porte pour laisser filtrer un peu de lumière de la maison. Harry descendit les escaliers, le livre avec lui. Il alla le déposer dans sa chambre où il s'installa à son bureau, devant son plan de travail. Là, sous la faible lumière de sa lampe, il empoigna ses outils et se mit à gratter un morceau de bois. Il s'agissait d'aubépine.
Harry n'utilisait plus de baguette magique depuis sa première mort. Sa fidèle alliée, en houx au cœur de phénix, jumelle de la baguette de Voldemort, avait péri lors de sa quête des Horcruxes. Il s'était retrouvé avec la baguette de Drago Malefoy en 1942, l'utilisant plutôt comme subterfuge. Mais lors de sa deuxième mort, cette baguette était restée derrière lui. Ici, en 1934, il ne possédait plus rien. Mais il n'en avait pas besoin pour canaliser sa magie, plus depuis que les Reliques de la Mort s'étaient liées à lui. La Baguette de Sureau coulait dans ses veines, tout comme la pierre de résurrection et la cape d'invisibilité.
Ainsi, Harry avait acquis un nouveau passe-temps: la fabrication de baguettes. Peut-être pourrait-il envisager de trouver un maître en la matière pour son apprentissage. Mais pour le moment, il se familiarisait avec le bois et les outils.
Le temps s'écoulait, la lune maintenant haute dans le ciel. Aucun son ne provenait de l'étage: Tom devait dormir. Lentement, Harry sortit de sa chambre et grimpa les marches. Puis, il observa la forme endormie par l'entrebâillement de la porte. Tom était paisible, ce qui le rassura. Il lui était étrange de penser que le passé de Voldemort se retrouvait dans sa maison. Comme quoi le destin pouvait s'interposer dans un enchaînement d'événements où les hommes y voyaient de l'illogisme. Harry se détourna et décida de dormir à son tour.
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Une agréable odeur titilla les narines de Harry. Emmêlé dans ses couvertures, son oreiller pressé contre son ventre, il entrouvrit les yeux. Un long bâillement s'échappa de sa bouche coulante de salive tandis que sa main plongea dans sa crinière de jais. Quelqu'un cuisinait et ce n'était pas lui. Harry s'extirpa du lit, son ample pyjama froissé, puis boitilla jusqu'à la cuisine.
Tom s'affairait à la cuisson de crêpes. La table était mise et tout semblait… improbable.
— Ça sent très bon, dit-il.
Sa voix était enrouée de sommeil, un peu rauque.
Tom se retourna pour l'observer, écarquillant les yeux à sa vue. Ceux-ci parcoururent sa silhouette, mais s'attardèrent sur ses cheveux. À ce constat, Harry fronça les sourcils avant de se gratter le crâne.
— Pourquoi ris-tu ? bâilla-t-il.
— Je ne ris pas.
— Bon, pourquoi ce sourire, alors ?
Tom pencha la tête sur le côté, les yeux scrutateurs.
— Vos cheveux sont un réel désastre, lui avoua-t-il alors qu'il déposait l'assiette de crêpes sur la table.
Harry eut un rire. Que pouvait-il faire de plus ? Ce n'était que la stricte vérité.
— Je sais, répondit-il en haussant ses épaules.
Une ombre de dégoût voltigea sur le visage de l'enfant, ce qui fit rire un peu plus Harry. Tom semblait aimer faire particulièrement attention à son apparence physique. Tout le contraire de lui. Harry n'avait aucun problème à paraître négligé. Mais cela semblait déranger le garçon.
Ils s'installèrent pour le repas et Harry lui lança des compliments. C'était vraiment très bon et il ne se gênait pas pour le souligner. Tom s'étouffa à ses mots, ce que Harry ne comprit pas. Qui n'aimait pas les compliments ? Mais une chose qu'il fut certain : il ne détestait pas se lever avec un petit-déjeuner déjà prêt. Mais, il ne ferait jamais comme les Dursley : l'obliger à préparer tous les repas du matin, sans exception.
— Qu'aimerais-tu faire aujourd'hui ? demanda Harry alors qu'il portait un morceau à sa bouche et qu'un filet de miel glissait sur son menton.
— Des livres, répondit Tom, les yeux errant sur le menton et la main de Harry avant de les remonter à son visage. J'aimerais trouver des livres.
— Il y a une petite librairie au village, répliqua-t-il. Elle n'est pas immense, mais on peut y commander des articles.
La magie de Tom pétillait agréablement à la mention de la librairie: il semblait intéresser à faire quelques courses en famille. Harry prépara l'évier pour la vaisselle pendant que Tom insistait pour l'aider. Il accepta, le sourire aux lèvres, fredonnant son air de jazz de la veille.
Tom partit se changer, tout comme Harry. Il retira son pyjama et enfila un pantalon confortable, une chemise et son pull préféré: le tricot qu'il portait lors de sa première mort. C'était un souvenir d'une extrême importance pour lui. Même si le vêtement devenait difforme et étiré avec les années, il adorait le porter. Peut-être pourrait-il essayer divers sorts pour l'ajuster à nouveau à sa taille. Il tenta de peigner ses cheveux, mais reposa rapidement le peigne sur sa table de chevet. Il s'observa un moment dans le miroir et haussa les épaules. Ce n'était certes pas parfait comme lors de ses visites à l'orphelinat, mais c'était lui: Harry Potter. Ou plutôt, Harry Peverell.
Dans le salon, Tom l'étudia une nouvelle fois de la tête aux pieds avant d'émettre un claquement de langue. Harry ne put retenir un sourire, surtout devant le physique impeccable de l'enfant.
— On y va ? demanda-t-il.
Tom hocha la tête et enfila ses bottes et son manteau. Le vent froid soufflait fort à l'extérieur. Harry s'approcha de la voiture, les clefs entre ses doigts.
— Tu t'assois à l'avant ? se surprit-il en voyant le mouvement de Tom.
— Et pourquoi pas ? grogna celui-ci.
Harry haussa les épaules et embarqua dans le véhicule. Ce n'était pas bien grave, après tout. Il observa les commandes, puis se gratta la tête. La magie de Tom commença à tourbillonner étrangement.
— Savez-vous au moins comment conduire ?
— Bien sûr ! marmonna Harry alors qu'il entrait la clef dans le contact. C'est juste que je ne l'utilise pas très souvent. Seulement pour certaines courses loin au village.
Le bruit du moteur s'éleva et lentement, Harry actionna les commandes pour reculer la voiture de l'entrée. Elle s'ébranla sur le chemin, par grands coups.
— Arrêtez d'appuyer sur le frein, bon sang ! s'énerva Tom, raidi sur son siège.
— Ton langage, jeune homme ! gronda Harry, qui cherchait à se concentrer. Par où dois-je aller, déjà ? Ah oui, je me souviens.
La voiture fila sur la route. Harry repensa à M. Weasley lors de son entrée en deuxième année. L'homme était bien meilleur conducteur que lui et il était un sorcier ayant été élevé par des sorciers ! Tom émettait parfois des gémissements lors des secousses et Harry trouvait ses réactions quelque peu exagérées. Ils n'étaient pas dans le fossé ! Finalement, ils arrivèrent à la librairie où Harry prit le temps de se présenter au marchand. C'était un vieil homme au visage sympathique. Du coin de l'œil, Harry vit Tom s'effacer entre les rangées pour y dénicher des trésors.
— Alors, M. Peverell, marmonna le vieux marchand. Comment trouvez-vous le village ?
Harry, accosté au comptoir, plissa le nez sous la fumée du cigare.
— Je n'ai pas eu la chance de le visiter en profondeur, je dois vous avouer.
— Il le faudra bien si vous voulez que votre jeune frère fréquente des enfants de son âge, le sermonna le marchand.
Harry sentit son cœur bondir, puis il grimaça. Son frère… N'aurait-il pas dû dire « fils » ? Et même ce qualificatif sonnait étrange. Bien que Tom soit effectivement son fils adoptif, Harry avait énormément de difficulté à assimiler ce mot, à le coller sur le visage du garçon. Tom Elvis Jedusor était tellement de choses… Trop de choses pour Harry. Le définir était impossible.
— Il s'agit de mon enfant adoptif, répondit-il, malaisé. Et vous avez raison: il va mourir d'ennui à s'isoler avec moi pour seule compagnie.
— Oh ! s'exclama l'homme pendant que Harry fronçait les sourcils. Pardonnez-moi, vous me sembliez bien jeune pour être père.
— Père adoptif, précisa une fois de plus Harry. Je suis dans la fin vingtaine, mentit-il.
— Eh bien, j'aimerais connaître votre cure de jeunesse, mon petit !
Harry grimaça de plus belle. Existait-il un sort pouvant troubler son image ? Pourtant, Mme Cole n'avait pas fait autant de chichis devant l'aspect de Harry. Mais il est vrai qu'il avait été tiré à quatre épingles lors de ses passages à Wool.
— Le petit n'a pas de mère ?
— Elle est décédée, répondit prudemment Harry. Je… Un lien particulier existe entre nos familles et lorsqu'il est tombé orphelin, j'ai décidé de le prendre sous mon aile.
— Vous êtes un homme bon, répliqua le marchand. Si jamais vous cherchez à connaître quelques dames du village, je suis certain qu'un gaillard comme vous saura attirer leur attention. Il y a Bertha, une jolie femme dans la trentaine, elle aime bien les jeunots comme vous.
Harry le remercia et trouva rapidement une excuse pour s'éloigner du vieux marchand. Des sueurs froides glissaient dans son dos. Peut-être que la Mort pourrait faire quelque chose pour l'aider.
Il retrouva bien vite Tom, une pile de livres entre les bras.
— Eh bien, tu ne lésines pas sur mon porte-monnaie, remarqua-t-il, les yeux écarquillés.
Il vit Tom se figer. Harry regretta un instant sa taquinerie et lui offrit un grand sourire.
— Je suis content que tu me montres ce que tu désires, approuva-t-il. Et l'achat de livres, à mon sens, n'est jamais superflu.
Ils passèrent à la caisse et Harry paya le plus rapidement possible avant que le vieil homme émette des commentaires dérageant devant le garçon. Puis, après avoir déposé leurs achats à la voiture, ils se dirigèrent sur le trottoir pour la prochaine boutique.
La rue était animée: des enfants jouaient avec plaisir, des couples se baladaient main dans la main, une vieille dame nourrissait des chats errants. Quelques villageois les pointaient du doigt et Harry les salua avec chaleur.
— Pourquoi attirons-nous autant l'attention ? grogna Tom, le nez plissé.
— Nous sommes nouveaux, expliqua-t-il. Les villageois se connaissent bien entre eux, en général. Alors, ils se demandent qui nous sommes.
— N'habitez-vous pas ici depuis longtemps ?
— Non, lui avoua-t-il. J'ai acheté cette maison dans l'optique de l'adoption. Je pensais que ce serait un endroit chaleureux pour t'élever.
Ils arrivèrent bientôt devant une nouvelle façade, nommée Objets d'art. Harry pénétra la boutique, Tom sur ses talons. Plusieurs objets hétéroclites décoraient les étagères. Une forte odeur d'encens voltigeait dans l'atmosphère et Harry se revit dans son premier cours de divination. Une fois de plus, Tom s'éloigna dans les allées et il en fit de même. Il trouva un tableau qui lui rappelait Hedwige: Harry le prit immédiatement. Il serait beau dans le salon, près de la cheminée. Il agrippa quelques coussins et des objets décoratifs. Puis, il retrouva Tom qui observait avec une certaine intensité un bibelot.
Derrière l'enfant, Harry l'étudia. L'objet était magnifique et avait dû demander un travail minutieux. Tom acquérait ses trophées en les dérobant. C'était ainsi qu'il possédait les choses. Mais peut-être que s'il obtenait un bibelot par gentillesse, un présent qui l'intéressait vraiment, cela lui montrerait la beauté de la bienveillance ?
— As-tu trouvé quelque chose qui te plaît ? s'informa Harry avec son panier-roulette à la main.
— Je ne sais pas, répondit Tom alors qu'il arrachait son regard du bateau pour les poser sur le panier de Harry. C'est beaucoup de couleur…
— Ça va ajouter de l'éclat au salon.
— Hum…
Harry poussa le panier, un léger sourire aux lèvres.
— Allez, choisis des choses pour ta chambre, insista-t-il en tournant l'allée.
Près de la caisse se trouvait un carillon en bois. Il était magnifiquement sculpté. Harry s'imaginait en créer un, mais avec des baguettes magiques. Mais, cela lui prendrait encore plusieurs années avant d'acquérir le talent de l'artiste ayant produit l'œuvre devant lui.
— Non ! s'exclama la voix de Tom, maintenant près de lui. C'est bruyant.
— Mais non, écoute, insista Harry en caressant l'objet.
Les pièces de bois se heurtèrent dans une sonorité basse, réconfortante.
— Tu vois ? se réjouit-il. Je le prends.
Ils allèrent enfin payer leurs achats, Tom toujours aussi silencieux.
— Je prendrai aussi le bibelot : le bateau dans la bouteille, informa Harry à la vendeuse.
Il sentit Tom se figer près de lui.
— C'est un bon choix, approuva la femme. Cette pièce a été confectionnée par un navibotelliste réputé à Londres : Herman McMillen. Je vais vous l'emballer pour bien le protéger.
Alors que la dame s'effaçait parmi les allées, il vit le visage de Tom le scruter avec intensité.
— C'est de la folie, siffla-t-il. Le bibelot est magnifique, mais c'est trop cher.
Harry se pencha à la hauteur du garçon, confrontant directement ses yeux sombres. Tom semblait en colère, mais derrière cette émotion s'en cachait une plus profonde: l'envie. Et Harry voulut combler ce petit désir chez Tom. Il voulait lui montrer qu'il pouvait lui offrir des cadeaux, qu'ils formaient une famille.
— C'est le seul objet qui a titillé ton attention parmi tous les autres, insista-t-il. Tu le qualifies même de magnifique. Je veux te faire ce cadeau. Alors, chéris-le adéquatement.
Tom pinça ses lèvres et avala difficilement. Il n'ajouta rien, au plaisir de Harry.
La femme revint, le paquet dans les mains.
— Et voilà !
Ils repartirent par la suite vers la voiture. Harry voyait bien que Tom anticipait la route, mais il ne fit aucun commentaire. Peut-être devrait-il plus s'entraîner à la conduite ? Une fois au cottage, ils déchargèrent le coffre arrière puis entreprirent de décorer la maison avec leurs achats.
Harry s'occupa du cadre en priorité. Il aimait l'idée de voir Hedwige tous les matins en sortant de sa chambre. Les objets trouvèrent leur place, sauf les oreillers que Harry demanda à Tom de porter dans sa chambre. Il avait du mal avec le cadre et ne comprenait pas pourquoi. Ce n'était pourtant pas si difficile d'installer un clou dans le mur.
Il se débattit quelques fois, mais comprit finalement qu'il y avait plutôt un problème avec l'armature du cadre. Ce constat le soulagea. Il commençait à se trouver incompétent. Lorsqu'il se retourna, il ne vit Tom nulle part. Était-il encore dans sa chambre ? Harry ne cachait pas grand-chose, mais il n'aimait pas trop que le garçon s'attarde dans son lieu d'intimité. Il pénétra donc son sanctuaire et vit l'enfant observer les photos.
— Tom, que fais-tu ?
Il espérait avec force que Ron et Hermione demeuraient immobiles sur la photo. C'était peut-être une mauvaise idée de laisser ses cadres sur sa table de chevet, mais les cacher lui retournait davantage l'estomac. Harry, les sourcils froncés, scruta Tom avec raideur.
— Je t'ai demandé de déposer les oreillers, pas d'inspecter ma chambre, lui reprocha-t-il. Aimerais-tu que je fasse de même avec la tienne ? Il faut dire qu'en tant que tuteur, ce serait dans mes droits.
L'enfant vira au rouge. Sa magie s'anima avec férocité. Harry avait touché juste avec son reproche. L'esprit du Tom s'enflammait et ses yeux fuyaient une fois de plus les siens.
— Pardon, marmonna le garçon. J'ai vu la photo et j'étais curieux.
Harry se rapprocha et observa ladite photo d'un œil vif, désapprobateur: heureusement, celle-ci était immobile. Mais pour combien de temps ? Il déposa la main sur l'épaule de Tom — il le sentit se tendre — et le poussa hors de sa chambre. Tom n'aimait pas se faire toucher: Harry respecterait cela à l'avenir.
De retour dans le salon, il vit Tom fixer le tableau avant de se détourner pour monter à l'étage. Il profita de ce moment pour allumer un feu dans la cheminée. Une douce odeur boisée, agrémentée de cendre, s'éleva dans les airs et réconforta Harry, de retour dans la salle commune de Gryffondor. Plus tard, Tom descendit pour s'installer près de l'âtre et Harry l'imita, en silence.
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Plusieurs jours après l'adoption de Tom, lors du petit-déjeuner, Harry agitait l'une de ses jambes sous la table. Il y appuya l'une de ses mains avec l'espoir d'arrêter son mouvement. Tom, toujours assis avec élégance, buvait son jus d'orange tout en lisant un livre. Il leva son menton, plissant ses yeux sombres.
— Monsieur, pouvez-vous cesser d'agiter votre jambe ? Les vibrations vont avoir raison de la maison : elle va finir par s'écrouler.
Étonné, Harry laissa échapper un rire alors que Tom plissait le nez.
— Justement, Tom… J'aimerais te demander s'il serait possible de m'appeler Harry et de me tutoyer. Tu vois, ça me trouble que tu sois aussi formel avec moi.
Tom plissa davantage le nez avec un certain dédain.
— Je ne te demande pas de m'appeler « père »…
— Jamais ça n'arrivera ! s'exclama l'enfant en le coupant, les yeux brillant étrangement. Enlevez-vous cela immédiatement de votre tête.
La jambe de Harry se paralysa, son corps s'agita sur la chaise. Il pouvait comprendre son désintérêt à l'appeler « père », mais de là à scander avec autant de force que jamais cela n'arriverait… Harry dut s'avouer troublé, voire blessé. Lui qui désirait former une famille. L'enfant pourrait-il l'apprécier un jour ? Et Harry se sentit pathétique de ressentir ce besoin alors que Tom était le passé de Voldemort.
— Je viens de te préciser que je ne te demandais pas de m'appeler « père » ! claqua Harry. J'aimerais juste plus de familiarité, c'est tout !
Les yeux de Tom s'écarquillèrent un instant. Avait-il compris qu'il avait blessé Harry avec ses mots ou était-il surpris de son ton ?
— Je ne suis pas encore prêt à être aussi familier, marmonna Tom entre ses dents. Cela signifierait que je dépendrais trop de vous.
Harry fronça les sourcils, un goût amer en bouche.
— Mais tu es un enfant, Tom ! Bien entendu que tu dépends de moi, dans certaines mesures, rétorqua Harry quelque peu dépassé.
À ces mots, l'enfant ferma brusquement son livre et se leva, les yeux brillants de colère.
— Oui, j'en suis conscient. Et croyez-moi, si je pouvais vivre de façon autonome, je le ferais ! siffla-t-il. Mais notre misérable société ne me le permet pas.
Et il s'éloigna à grands pas à l'étage et claqua la porte de sa chambre. Harry, ahuri, resta un long moment à observer son thé refroidir.
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Après le désastre concernant la familiarité, la poussière était peu à peu retombée. Une routine s'était aussi installée. Harry avait remarqué que Tom aimait garder un horaire stable et s'affairer à des tâches aux mêmes heures. Il le laissait faire, l'observant parfois lors de la journée. Seul le petit-déjeuner demeurait une surprise. Soit il le préparait, soit Tom s'en occupait. À ces moments, Harry profitait du matin pour paresser au lit.
Harry se crispait toujours lorsque Tom l'appelait monsieur ou bien Peverell, mais ne ramena plus le sujet sur la table. Toutefois, il se plaisait à lui rappeler de façon régulière qu'ils étaient une famille. Peut-être qu'un jour Tom accepterait ce fait. Pendant que ce dernier vaquait à ses occupations, Harry en faisait de même. Il travaillait à son bureau, dans sa chambre, à la confection de sculpture de bois, et Tom respectait maintenant son intimité. Jamais il n'avait remis les pieds dans son sanctuaire.
Une chose que Harry comprit rapidement fut le fait que Tom attendait grandement leur rituel du soir. Le garçon appréciait leur séance de lecture, surtout lorsque Harry animait les histoires avec passion. Ce dernier se surpassait et restait assez surpris de son talent : jamais il n'avait pensé détenir une telle habileté de narration.
Deux jours plus tôt, ils avaient fini le livre d'Alice. Tom avait émis plusieurs fois sa vision du personnage, la trouvant idiote et mièvre. Et Harry lui souriait toutes les fois où ils en discutaient.
— Tu sais, lui avait-il dit avec solennité, l'un des messages dans Alice tourne autour du fait qu'il est difficile de garder son âme d'enfant en vieillissant. Il est de plus en plus complexe de trouver du merveilleux dans son quotidien. Et, en tant qu'adulte, cette enfance perdue devient un objet de désir, voire de nostalgie. Tout est si magique lorsque l'on rêve sans crainte.
Ce que Harry aurait fait pour revivre son enfance. Peut-être pas le temps chez les Dursley, mais tous les bons moments avec Ron et Hermione. Il les aurait davantage chéris comme si chaque jour était le dernier. Il aurait aimé redevenir insouciant, vivre sans la crainte d'un avenir incertain et lugubre. Mais cela était impossible. Harry avait alors souri tristement à Tom, qui l'avait scruté avec son habituelle intensité.
Bien vite, Harry dut aborder un sujet plus épineux avec Tom.
C'était le soir, le soleil déclinait à l'horizon. Tom se trouvait à son endroit usuel près du feu et Harry alla le rejoindre, mais sur le même divan cette fois-ci. Sa tasse de thé en main, il attendit de capter l'attention du garçon. Celle-ci ne se fit pas tarder. Leurs yeux se rencontrèrent.
— Comment te sens-tu depuis que tu vis ici ? commença doucement Harry.
Tom réponditavec prudence :
— Bien. J'aime beaucoup la maison et votre prévenance.
Harry était heureux de cette réponse. Il hocha la tête, hésitant.
— J'ai voulu te laisser du temps pour t'adapter, souffla-t-il, ses yeux verts dans ceux de Tom. Pour que tu te mettes à l'aise. Toutefois, il faut parler de l'école.
Il vit les mains de Tom se crisper alors que son visage ne montrait aucunement ses émotions.
— Aimerais-tu que je t'inscrive à l'école ?
Plusieurs ombres glissaient dans les yeux de l'enfant. Harry y reconnut de la curiosité, de l'intérêt, mais aussi du détachement. Et puis, de la frustration. Pourtant, Tom Jedusor aimait apprendre. Il était doté d'un appétit insatiable.
— Et vous, que faites-vous ? Vous ne travaillez pas ?
Surpris, Harry se gratta l'arrière de son crâne, sa tasse de thé dans son autre main.
— J'ai… hérité d'une grande fortune. Alors… Je suis sans emploi pour le moment. Je travaille sur quelques projets, mais rien de plus.
Cette réponse capta un peu plus l'attention de Tom. Il claqua son livre et lui fit complètement face.
— J'ai entendu dire que certaines familles faisaient l'école à la maison pour leurs enfants…, marmonna Tom, les yeux toujours fixés sur Harry. Serait-ce une option envisageable ?
Harry pencha la tête dans une sorte de méditation. Pouvait-il faire l'école à la maison pour Tom ? Était-ce une bonne chose ? Un enfant de son âge devait bien socialiser avec d'autres enfants. Certes, Tom était assez solitaire, mais l'enfoncer davantage dans cette routine ne viendrait-il pas l'isoler et l'encourager à développer de mauvais traits de personnalité ? Ne devrait-il pas voir le vrai monde ? Autre que l'intérieur d'un orphelinat ou bien de ce cottage, aussi confortable était-il ? Toutefois, Harry appréciait l'idée de lui être utile. Il aimait bien prendre soin de Tom. Sans lui, il tournerait rapidement en rond sans savoir quoi faire. Ce n'était pas seulement Tom qui aimait leur nouvelle routine, mais aussi lui.
Toujours plongé dans ses pensées, Tom le ramena à la réalité.
— Je vous avoue, monsieur, que je viens tout juste de vous trouver, susurra-t-il, un étrange rictus aux lèvres.
Harry se redressa avec méfiance sur le fauteuil. Quel était ce sourire ? Il sentait la manipulation ou plutôt la séduction. Tom Jedusor, voire Voldemort, détenait ce talent.
— Ça fait beaucoup de changement en peu de temps, poursuivit-il avec hésitation cette fois-ci. Je veux apprendre… S'il est possible de le faire avec vous… J'aimerais éviter de m'éloigner de vous pour le moment.
Était-ce de la manipulation ou bien y avait-il une portion de vérité derrière ces mots ? Et pourtant, Harry se laissa convaincre et s'adoucit immédiatement.
— Eh bien, bégaya-t-il, je vais m'informer auprès de l'école du village pour les détails. Oui, ce serait possible. Je dois juste avoir un certain soutien pour quelques matières.
Il plongea ses émeraudes dans l'ombre des iris de Tom.
— Toutefois, je pense qu'il serait bien pour toi de rencontrer d'autres enfants. Tu ne peux pas rester isoler avec un homme, tu dois socialiser avec d'autres humains.
La magie de Tom s'étira jusqu'à piquer Harry. Les yeux du garçon lançaient du poison alors que ses lèvres débordaient de fureur.
— Socialiser avec des enfants, vous dites ? Je l'ai fait tous les jours de ma vie ! J'ai grandi dans un orphelinat ! Tous les jours, j'ai dû apprendre à partager, à laisser de l'espace aux autres et même à torcher les bambins. Alors, pardonnez-moi de vous contredire, mais mon besoin immédiat est de créer un lien de confiance à l'adulte qui a décidé de m'adopter. Le même adulte qui me décrit comme brillant, vif d'esprit. Si c'est le cas, je crois bien qu'étudier à la maison ne changera rien à mon intellect, n'est-ce pas ?
Pétrifié, Harry l'observa avec surprise, les yeux écarquillés. Eh bien, le point de vue de Tom était assez éloquent. Dit ainsi, Harry se trouva même un instant idiot d'avoir voulu envoyer l'enfant à l'école. Ne sachant que faire, il porta son thé à ses lèvres et but une gorgée. Il ouvrit la bouche, mais la referma bien vite. Que pouvait-il dire ?
Harry hocha alors la tête.
— Je comprends, souffla-t-il. Si c'est ce que tu désires, je vais écrire à l'école et je t'enseignerai à la maison. Mais une routine stricte sera fixée.
— Aucun problème, répondit Tom, ravi.
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Harry feuilletait le livre de grammaire de Tom, découragé. Le français comportait de nombreuses règles et cela l'étourdissait. Il en arrivait même à penser que les potions étaient bien plus faciles, ce qui le mit en horreur. Et Tom l'écoutait toujours comme un élève modèle.
— Le déterminant introduit toujours un nom dans la phrase, récita Harry, les yeux fixés sur la leçon de français. Il ne peut pas être employé seul.
Harry tourna le livre vers l'enfant, ignorant toutes les pensées qui tournoyaient dans la tête de ce dernier et qui ne concernaient en rien la grammaire.
— Peux-tu me montrer les déterminants dans cette phrase, Tom ?
Tom observa l'exercice et pointa sans faute tous les bons éléments. Harry approuva du menton et poursuivit la leçon. Les heures s'égrenèrent et Harry fut heureux de libérer Tom. En réalité, il appréciait plutôt le fait qu'il pouvait lui-même prendre une pause.
— Je vais prendre l'air, l'informa Tom alors qu'il préparait de l'eau chaude pour son thé.
— Bien, lui répondit Harry pendant qu'il cherchait les feuilles de thé noir. L'air frais nourrit le cerveau et un cerveau bien alimenté retient mieux l'enseignement.
La porte claqua, signe que Tom était sorti. Harry se permit un moment de détente près du feu. Il observait les flammes, sans réellement les voir. Il se remettait beaucoup en question. Agissait-il correctement avec Tom ? Celui-ci pouvait être si froid. Pourtant, son âme n'était pas encore divisée. Il devait bien exister une once de chaleur chez le garçon. Et ce, même si sa personnalité était particulière. Harry désirait lui donner tout l'amour possible, mais Tom n'aimait pas les marques d'affection. Du moins, de ce qu'il montrait. Et Harry voulait respecter cela. C'était important. Le fait qu'il soit présent pour lui, à l'écoute ou bien intéressé… Était-ce suffisant ? Peut-être qu'il devrait rappeler la Mort et discuter un peu. Les conseils seraient bienvenus. Cette pensée fit rire Harry. Si un jour il avait su qu'il demanderait son avis à la Mort…
Harry observa l'heure. Cela faisait un moment que Tom était sorti. Certes, ce n'était pas bien grave. Il était bon pour le garçon de prendre l'air, mais ce n'était pas dans ses habitudes de traîner de la sorte, surtout lorsqu'on savait que l'enfant affectionnait les routines strictes. Harry se leva et enfila son manteau. Il emprunta le chemin principal et observa les alentours avec calme.
Plus loin, près du fossé, il aperçut une silhouette accroupie. Que faisait Tom ? Il semblait avoir trouvé quelque chose d'intéressant pour rester immobile ainsi. Harry s'avança.
— Tom ? Nous devrions reprendre la leçon, annonça-t-il à quelques mètres derrière lui.
Harry sentit son ventre se retourner lorsqu'il entrevit la masse inanimée d'un animal aux pieds de l'enfant, la fourrure teintée de rouge. Que… Que se passait-il ? Avait-il tué l'animal ? Vu qu'il n'avait pas pu pendre le lapin à Wool, il tentait l'expérience sur celui-ci ? Et Tom qui demeurait immobile.
Sa voix poursuivit, tremblante :
— Que fais-tu ?
Tom, toujours accroupi au sol, lui tournait le dos. Il restait de marbre, sa respiration à peine perceptible. Même sa magie semblait s'effacer.
— Tom ! répéta durement Harry, d'un ton grave. Qu'as-tu fait ?
Avec lenteur, Harry vit Tom se relever, les doigts barbouillés de sang. Il lui fit face sans toutefois affronter son regard. Son visage était inexpressif. Mais bien vite, ses lèvres tremblèrent et Tom se les mordit avec force. Harry, quant à lui, était horrifié par la scène. Tom avait du sang partout sur les mains. Son visage pâle lui rappelait la folie de Voldemort. Ses yeux auraient-ils la même lueur démente ? La même teinte cramoisie ?
— Tom, regarde-moi ! le somma-t-il en colère, mais encore plus dévasté par ce qu'il découvrait.
Il devait vérifier ses iris, maintenant ! Le garçon leva les yeux et ce fut lui qui eut un mouvement de recul en scrutant Harry. Celui-ci ne comprenait pas sa réaction, ce qu'il se passait dans son esprit. Là, devant lui, se tenait un enfant avec un regard avide, mais aussi effrayé. C'était tellement contradictoire. Et l'effroi gonfla en Harry. Avait-il déjà perdu la partie ?
— Je… je…
Tom fronça les sourcils devant sa voix.
— As-tu tué ce lapin, Tom ? siffla Harry avec froideur.
— Non, je ne…
— Dis-moi la vérité ! s'écria-t-il, sans réserve. Bon sang, Tom ! As-tu éventré ce pauvre animal ? Pourquoi tes mains sont-elles tachées de sang ? Es-tu… Es-tu…
Harry se sentit dément. Il plongea les doigts en catastrophe dans ses cheveux noir de jais. Lui qui pensait aider l'enfant, voilà que celui-ci jouait avec les intestins d'un lièvre étripé ! Était-ce normal de s'intéresser autant à la mort ? De la provoquer ? Et pourtant, n'en avait-il pas peur ? Non, juste pour lui-même: il semblait la rechercher chez les autres. Harry n'arrivait plus à défaire l'image de Voldemort du Tom devant lui. Tout se confondait.
— Il était déjà mort lorsque je l'ai trouvé ! hurla Tom, les poings crispés, les yeux tranchants. N'allez-vous pas me croire ?
Son pouvoir s'élevait autour de lui, comme toutes les fois où la haine empiétait sur sa raison. Ses cheveux voletaient devant un visage débordant d'émotions, les lèvres tremblantes et exposées, le nez rempli de mucus. Sa fureur était si immense qu'elle frappa Harry alors que lui-même était en colère. Au fond de lui, Harry ressentait de la culpabilité. Avait-il tort ? Il avait, après tout, accusé Tom sans réellement chercher sa version des faits. Il avait sauté immédiatement sur la conclusion que l'enfant était le meurtrier du lièvre. Et si ce n'était pas le cas, il venait de déchirer le faible lien de confiance durement tissé dans les dernières semaines. Chaque mot craché poignardait le cœur de Harry.
— Vous êtes comme tous les autres, poursuivit Tom avec une telle haine que son pouvoir bouscula Harry de quelques centimètres. Comme Mme Cole, comme le prêtre de l'église qui a voulu m'exorciser !
Le visage de Tom, plissé d'animosité, humide de détresse, le fixait avec un sentiment de rejet. Et à ce constat, Harry se décomposa un peu plus… toujours un peu plus. Tom perdait le contrôle de lui, de ses émotions et de sa magie. Celle-ci repoussait Harry avec puissance. Et celui-ci ne tentait même pas de l'apaiser, encore trop secoué par le venin de l'enfant.
— Vous voyez ? Vous avez adopté un monstre, hurla le garçon, les joues trempées de larmes. Mme Cole vous avait pourtant averti.
Harry le vit faire un grand geste de la main, comme s'il fouettait l'air, ce qui l'écarta du chemin. Ses pieds glissèrent au sol pendant que Tom s'éloigna en courant.
— Tom ! hurla-t-il. Attends, j'ai fait une erreur !
Dans la précipitation, Harry trébucha au sol, mais se releva bien vite. Il était bouleversé, regrettait sa réaction hâtive d'accuser le garçon. Il ne lui donnait même pas sa chance. Quel enfant se sentirait aimé dans de telles conditions ? Harry empestait l'idiotie, l'insensibilité. Ce n'était pas lui, pourtant. Il venait de provoquer une profonde détresse chez Tom Jedusor. Tom n'était pas Voldemort… pas encore du moins.
Harry s'empressa de le rejoindre, le garçon déjà bien loin. Il s'engouffra dans la maison et entendit un épouvantable vacarme à l'étage. Comme si des objets fusaient dans tous les sens pour s'écraser sur tout et n'importe quoi. Et puis soudain, debout dans l'entrée, Harry se retint au cadre de porte. Les murs vibraient tout comme le plancher. Un tremblement de terre ? Non, c'était la magie de Tom.
Puis le calme revint.
— Tom ! cria Harry au bas des marches.
L'escalier craqua dans sa précipitation. Il s'arrêta sur le seuil et, les yeux écarquillés, observa le désastre de la pièce. La fenêtre était fissurée, les meubles déplacés, les livres écrasés au sol et le bibelot… fracassé sous le nez de Tom. Harry sentit son cœur se figer: le garçon fixait le bateau de ses pupilles vides. Sans réfléchir, ses pas le menèrent devant la silhouette recroquevillée et ses bras l'enfermèrent étroitement contre lui. Harry s'était certes promis de ne plus toucher Tom si celui-ci détestait cela, mais… l'attitude de l'enfant montrait que l'étreinte était la réponse appropriée.
— Je suis désolé, Tom, dit Harry contre ses cheveux. Pardonne-moi.
Voyant que Tom acceptait le contact, il raffermit sa prise sur le petit corps chaud et lui caressa lentement le dos en cercle dans un rythme régulier. Avec surprise, Harry sentit les bras du garçon s'enrouler autour de lui avec une force insoupçonnée. Tom enfouit même son nez contre son torse en respirant profondément. Malgré la tristesse toujours présente, ainsi que la culpabilité, Harry sentit une douce joie égayer son cœur à la suite de la réaction de Tom. Peut-être accepterait-il de lui pardonner.
— Tu n'es pas un monstre, Tom, lui souffla-t-il. Je… j'ai jugé trop rapidement. J'ai été surpris de te voir avec du sang sur les mains, un animal mort à tes pieds. Je sais que tu es curieux, que tu as un esprit vif… Je… Je te crois si tu me dis que tu n'y es pour rien.
Et Tom se mit à pleurer silencieusement, s'agrippant étroitement à son torse. Devant cet appel, Harry lui caressait le dos avec douceur.
— Ce sont les corbeaux qui l'ont tué, croassa alors Tom. J'étais simplement curieux de côtoyer la mort d'aussi près.
Sous ces mots, Harry ferma fortement les yeux. Il était si stupide. Pourquoi avait-il réagi avec autant de précipitation au lieu d'analyser la situation ? Le sang sur les mains de Tom l'avait interpellé, l'avait bouleversé, l'avait fait douter.
— Allez-vous me renvoyer ? bredouilla Tom avec une étrange voix.
Le cœur de Harry s'arrêta. Quoi ? Bon sang, le garçon croyait vraiment ça ? Harry sentit à nouveau la culpabilité le submerger. Elle pourrait même le noyer. Comment avait-il pu créer un si grand doute chez un si jeune enfant ?
Harry glissa la main dans les cheveux de Tom et se permit de lui caresser le crâne du bout des doigts, un peu comme un massage. Puis, une lumière se fit dans son esprit : il ne pouvait plus cacher son statut de sorcier.
— Non, Tom, le rassura-t-il. Tu es comme moi. Je suis là pour t'apprendre.
Lentement, Tom s'éloigna de l'homme, sans toutefois se détacher, pour le fixer dans les yeux. Il ne semblait pas comprendre.
— Comme vous ?
Harry hocha la tête. Un doux sourire étira ses lèvres, puis, d'un mouvement du poignet et d'un tout petit mot, les objets de la pièce s'envolèrent pour reprendre leur place d'origine. Même le bibelot que Tom affectionnait se répara et retourna sur son bureau, près de la fenêtre cicatrisée. Ce spectacle laissa le garçon sans voix.
— Je suis un sorcier, révéla-t-il avec calme. Tout comme toi. Nous sommes capables de manier la magie.
À cet aveu, le visage de Tom se modula en quelque chose d'incompréhensible. La joie filait sur ses traits, tout comme une grande ambition. Il y avait aussi une sorte d'avidité, déjà bien présente chez le garçon, mais encore plus prononcée. Harry cherchait à ignorer la petite voix dans sa tête lui rappelant que Tom avait une personnalité courtisant la noirceur. Ne venait-il pas d'apprendre à ne pas voir Voldemort en Tom ?
— Donc, mon pouvoir est de la magie ?
— Oui, Tom, confirma-t-il. Ce qui se passe autour de toi est de la magie accidentelle. Cela arrive à de nombreux enfants-sorciers. Tu n'es pas le seul.
Les émotions de Tom semblèrent redescendre un peu.
— Il y en a d'autres comme nous ? murmura-t-il avec une pointe de déception que Harry perçut derrière les mots.
Il lui ébouriffa les cheveux.
— Bien sûr, mais je dois t'avouer que tu possèdes une maîtrise incroyable de la magie pour ton âge. Je n'ai jamais vu cela auparavant, si ça peut te rassurer.
Les lèvres de Tom s'étirèrent largement à cette remarque. Même sa tête semblant s'enfler de fierté. Harry ne pouvait guère lire les pensées de l'enfant, il n'était pas doué en legilimancie. Mais il percevait les ombres dans les yeux de Tom. Son ambition était si grande. Jamais Harry n'avait vu cela chez une autre personne, sauf peut-être Dumbledore.
Comment ne pas douter ? Mais ses incertitudes furent noyées par les bras de Tom qui s'enroulèrent avec force autour de sa taille.
— Je suis heureux d'être ici avec toi, Harry.
Harry ? Celui-ci se raidit. Venait-il réellement de le tutoyer et d'utiliser son prénom ? Il sentit son cœur fondre devant cette nouvelle marque de confiance. Alors, il répondit à son étreinte, la main à nouveau sur son dos, dans ses cheveux, tout en lui murmurant des mots réconfortants afin de renforcer ce nouveau lien de confiance.
Et voilà !
Pour le prochain chapitre, nous aurons de nouveaux événements et une évolution de leur relation. Bon, c'est très lent et c'est normal.
Comment trouvez-vous Harry ? Certes, il est un peu plus crédule que mon Harry dans Le Maître de la mort, mais je le veux assez bienveillant, lumineux (et non taciturne… mais s'il risque de le devenir parfois). Je pense que c'est une qualité primordiale pour élever un enfant, surtout un futur Seigneur des Ténèbres…
J'aime beaucoup aussi que la Mort soit présente. Harry est vraiment muni d'une mission particulière. J'aime beaucoup qu'il soit allié à la Mort.
Aimez-vous votre lecture pour le moment ? Merci pour vos encouragements.
À la prochaine !
