Après un peu plus de temps que ce que je pensais, me revoici enfin...

... avec 13k mots pour ce second chapitre (oui, aucune auto-discipline).

Merci beaucoup à celles qui m'ont laissé une review (coeur) ou qui ont ajouté cette histoire à leurs favoris ! C'est toujours le meilleur bonbon de la journée, vous pouvez pas savoir comme ça me fait plaisir. J'en profite pour te remercier ici Katymyny puisque je ne peux pas le faire en mp : merci pour ton adorable passage sur cette fic, comme sur À Fleur de peau, ça me touche beaucoup que tu aies pris la peine de le faire (hihi oui j'ai lu ton profil).

Et merci infiniment à Sun Dae V et Orlane Sayan pour leurs encouragements. Ils comptent.

Je poste également cette histoire sur ao3 (même pseudo), pour celleux qui préfèreraient la lisibilité du site.

J'espère de tout cœur que ce chapitre vous plaira, ça va peut-être prendre un tour étrange... ? Mais bear with me, j'ai une idée (vague) de là où je vais (oups).

Bonne lecture !


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Alors que Tom Jédusor penche légèrement la tête comme s'il estimait sa réponse, ses mains de plâtre revenues entre eux, Hermione se rappelle les mots de Cho. Séduis-le, lui avait dit la psychiatre. Face à son air offusqué, elle avait précisé : Avec ton esprit, nigaude. Fais lui baisser sa garde. Et dans un sourire mutin qu'elle s'autorisait rarement, avait philosophé : Il n'y a rien de plus imprudent qu'un professeur intrigué.

C'est son attention, se répète la jeune Auror comme une exhortation, son désir de savoir, qu'elle cible. Elle tapote un nom sur la feuille glissée entre eux. Orphelinat Wool se détache à l'en-tête.

— Je pense que c'est la curiosité qui vous a incité à pousser Elizabeth Sons dans le puits, la nuit de vos huit ans. Après tout, la directrice de l'orphelinat vous avait formellement défendu d'outrepasser les quartiers du surveillant, mais c'est bien dans la réserve que vous aviez trouvé les seringues qui avaient fait votre réputation dans le dortoir. Tout l'intérêt se trouvait forcément au-delà. » Hermione fait glisser une autre feuille devant elle, enchaîne. « Je pense que c'est encore la curiosité qui vous a inspiré votre amorce sur les Karrkanj [1], ces faucons de feu qui propagent les incendies en Australie, alors que vous vous apprêtiez à donner une conférence sur l'espace-temps flexible face à vos confrères et que les premières victimes s'immolaient en votre nom à travers tout le pays. » À nouveau, elle révèle d'autres pages. La photo qui s'étale cadre un visage momifié. « La curiosité aussi, peut-être, qui vous a tenu le badge, subtilisé à un infirmier, lorsque vous avez rendu visite à votre élève carbonisé, Marcus Flint, à Sainte-Mangouste.

Jédusor n'esquisse pas un geste qui trahirait une émotion, un trouble. Il ne regarde pas les photos, délaisse les pages qui s'empilent comme des accusations — ou un hommage, avait susurré Bellatrix Black, cette fois-là — et la scrute toujours, elle, entre ses énoncés et ses tentatives. Curieux. Hermione inspire.

— Moi aussi, je suis curieuse. Terriblement curieuse.

— Curieuse ?, coupe-t-il avant qu'elle ne puisse forcer la parenté entre eux.

L'interrogation tranche une émotion violente dans ses traits, quelque part entre la moquerie dont il use et se délecte et une cruauté nouvelle, qui malmène la délicatesse de ses traits.

— C'est tout ce que vous avez trouvé pour nous lier et me faire parler, Hermione ? La curiosité ?

N'utilise-t-il son prénom que lorsqu'il semble lui en vouloir ? Lorsqu'elle le… déçoit ? Ses lèvres ont pris une allure cruelle qui amassent leur mépris dans les coins. Lorsqu'il reprend, ses mots trempent dans une colère sourde, violente, qui s'exprime dans cette ironie qui n'a plus rien de charmeuse.

— Vous n'êtes pas quelqu'un de curieux, vous êtes une fouineuse. Une petite fouineuse qui s'arroge le droit de disséquer la vie des détenus derrière leurs barreaux, ces patients incapables de dire non, forcés à écouter, pour la réarranger selon ses tableaux d'analyse pré-établis. Vous êtes une fouineuse de la pire sorte, celle des bons élèves. On vous offrirait Dieu et toutes ses confessions à voir vos manières contenues, votre chemisier qui grimpe juste ce qu'il faut pour être décente sans être prude ».

Hermione ne peut s'empêcher d'aviser le garde à quelques mètres. Lui aussi s'est mis à la scruter, mais là où Jedusor la jauge depuis son estrade, il arbore son inspection comme un voyeur.

« Ces talons grossiers qui vous assurent la discrétion dans les couloirs et dans la rue : vous ne voulez pas que l'on vous voie, mais vous ne pouvez pas l'empêcher ; qui vous assurent une marche rapide : vous êtes terriblement ponctuelle, mais toujours pressée. » Il plisse le nez. « Cheveux plaqués par un bandeau d'excellente facture qui jure avec cette jupe que vous a certainement légué votre grand-père… Cadeau, n'est-ce pas ? Qui donc ? ». Il se recule, dans un simulacre de détective. « Mains nues, jeune Auror, horaires démesurés qui vous protègent d'une vie conjugale, mais qui essoufflent les relations longues. Une amie, alors, qui veille sur vous ? Une amie qui vous voit rentrer tous les soirs, ébranlée, mais sûre de vous, troublée par les rencontres, mais rassurée par vos nouvelles classifications, et qui décide devant cette masse capillaire dont vous ne savez que faire, de vous offrir un remède : ce bandeau. »

À son ton, Hermione sent qu'il savoure ses propres mots.

« Elle aimerait que vous quittiez votre travail qui creuse cette avidité maladive en deux rides sur votre front dès que vous attrapez une idée pour lui faire expulser ses codes : où se range-t-elle celle-là ? Mais elle ne peut pas : vous vous accrochez à votre intellect comme à un soutien, c'est plus fort que vous, ça vous dépasse. Mais qu'est-ce que ça ? Hmm. Une enfance solitaire qui vit encore en vous ? » Il sourit. « On n'échappe pas à l'enfance, Miss Granger, vous devriez le savoir. » Il fait mine de réfléchir. « Pas de mère, vous auriez su quoi faire de vous-même, par rejet ou par imitation ; père… disparu, sans ça, pas d'ambition pour rejoindre les rangs les plus masculins de notre monde — un hommage, peut-être ? » Il s'arrête, le temps d'un battement qui résonne dans la pièce, contre son coeur. « Élevée par des proches ? Laissez-moi voir, attendez. » Il fixe sa chaîne et la breloque qu'elle retient, ses ongles courts, sa chemise trop repassée. « Aah. Une tante, une grand-mère, qu'importe : de basse extraction. Ce qu'il faut de rage pour grimper, sans non plus rendre la grimpette impossible. Ce qu'il faut de maternel, sans jamais tout à fait ce qu'il faut. Quelqu'un qui vous glissait des bonbons et des rubans, à défaut de vous glisser dans ses bras, la nuit ».

Il ménage une infime pause, mais c'est assez pour Hermione, assez pour qu'elle sente, sur sa cage thoracique, ses côtes, ses poumons, les pas qui marchent en elle.

« Fière d'avoir été élevée selon des principes qui vous rendent plus grande que votre milieu social, poursuit-il. Tout cela fait de vous une étudiante acharnée, douée pour l'abrutissement académique, mais dénuée de toute originalité ; agaçante, mais opiniâtre ; trop volontaire et piteuse pour être mise à la porte par des professeurs sur-sollicités. Méritocratique, sure de votre place, mais poursuivie par le sentiment d'illégitimité. » Il se penche vers elle, baisse le ton. « Une collectionneuse de données, résistante à l'effort, méticuleuse, passionnée, mais sans génie. »

Il se met à susurrer, les mots gouttent, un à un.

« Sans remède contre l'enfance à vos trousses. Là, dit-il. Une fouineuse. » Il fixe le morceau de peau qu'oublie sa manche, la chair de poule. « Et ici, devant moi, vous êtes terrorisée et terriblement hardie. N'essayez pas de nous lier Hermione, nous n'avons pas le même rapport au savoir.

Devant ses yeux est propulsée l'image parasite d'un coeur d'agneau, disséqué. Celui de son année de quatrième qu'il avait fallu inciser dans la longueur, le tissu adipeux qui se déchire, les ventricules qui sortent des cavités, les oreillettes, les tendons, jusqu'à sa position finale, tranché, évidé. Hermione a la sensation d'un scalpel— fouineuse, clac — solitairesans génie— clac, clac — on n'échappe pas à l'enfance — qui trace sa blessure.

Un filet âcre rampe depuis la fenêtre, redessine les ombres, et même le néon jaune qui les surplombe semble se tapir. Tout l'oppresse ici : la fixité du garde, les bras blancs qui compriment Azkaban, les barreaux écrus, la peinture absinthe, son vert d'eau qui s'écaille. Tom Elvis Jedusor. Ses mots qui serpentent en elle, sa parole vile, aux éclats de souffre. Là, cette expression polaire qui savoure son passage sur elle, qui murmure : Hermione, Hermione, à quel point ai-je tapé juste ? Et elle, incapable de ressaisir ses tripes et son courage— depuis quand ne peut-elle pas puiser dans cette fureur qui couve depuis l'enfance ?

— Je ne savais pas que vous aviez également une Mineure en psychologie.

Le son de sa propre voix casse les images, elle s'y accroche pour l'affronter.

— Aux côtés de votre Doctorat en Physique, de vos distinctions en mécanique quantique, physique théorique et des particules, astrophysique. Quel palmarès, Professeur.

Hermione tente de mettre à distance ses mots le mieux possible, mais Tom Jedusor n'est pas dupe, elle voit dans son mince sourire ce qu'il pense de cet essai. Elle n'a jamais brillé par sa légèreté, les mots sont des balles qui la traversent, toujours à cran et au coeur.

Pourtant, là, dans cette cellule où la brume filtre un monde détraqué, Hermione est censé les déjouer. Mais « Le Basilic » la tient dans ses yeux sombres qui ont versé leur fiel et qui semblent dire à présent : alors, qu'as-tu à m'offrir ? Elle doit se ressaisir.

— C'est vrai, nous n'avons pas le même rapport au savoir ou à la connaissance, souffle-t-elle. Je n'ai jamais poussé quiconque dans un puits pour l'expérience du corps qui chute. Ni regardé dans les yeux un ancien élève brûlé vif en mon nom. » Son regard évite la photo des gazes qui momifient l'étudiant, plonge les ongles dans ses paumes. « Mais si je ne sais que fouiner, qu'est-ce que vous faites à présent, face à moi ? Vous avez déployé votre brillant esprit d'analyse ?

Quelque chose d'un peu béant semble s'être ouvert sous le coup de sa dissection et l'émotion lui fait confesser des mots qu'elle ne savait pas si enflammés.

« Vous faites honneur au savoir en détaillant mes chaussures, mon chemisier ? Vous évaluez la marchandise féminine, comme votre confrère masculin à l'accueil d'Azkaban ?

Une boucle se détache du travail sculptural de ses cheveux.

« Qu'est-ce qui distingue tant un professeur émérite d'un geôlier lubrique au bout du compte ? Si tous deux se retrouvent dans ce même satané brouillard à détailler une jupe ?

Elle ne sait pas très bien où elle va, ni ce qui lui prend, hormis une rage souillée qui vient de loin et le désir de le fondre dans la médiocrité masculine, cet homme si distingué, cet homme de distinctions.

Une mouche descend en zigzag depuis le plafond, grésille entre eux, tourne. Elle se pose sur la joue d'Hermione qui la fait valser d'un geste tendu.

— Ah, émet-il, et le bruit parait soudain appréciateur. C'est mieux, déjà, souffle-t-il, doucereux. Taper juste dans l'hubris de nos tueurs. Nous savons bien que cela marche.

Hermione a le sentiment de recevoir un bon point, le premier depuis le début de l'entretien. Sauf que ses golden stars sont terriblement plus glaçantes que celles de Miss Patty, quand elle réussissait son exercice en grande section, toujours avant les autres. Elle n'est pas tout à fait certaine de l'examen qu'elle est en train de passer, ni de celui qui la juge. "Nos tueurs", a-t-il susurré.

— Sauf avec vous, bien sûr, dit-elle.

Il sourit, déjoue le piège tranquillement. Il n'y a pas de bonne sortie. Toutes les réponses mènent à l'aveu d'orgueil.

— Astrologie, Miss Granger. » Sa voix glisse à nouveau doucement, comme aux débuts de l'entretien. Il tapote la table. « Vous l'avez oubliée, je le crains.

— Pardon ?

La brusque digression la prend de court.

— Dans votre énumération de mes distinctions disciplinaires », précise-t-il. Sa colère semble s'être évaporée dans cette nouvelle patience et Hermione a la distincte impression d'être au bord d'une falaise, en proie au vertige. « Vous avez omis ma conseillère précieuse. L'astrologie.

— L'astrologie ?, ne peut-elle s'empêcher de répéter sottement.

— Elle pourrait vous être utile, vous savez. Comme elle l'a été pour eux.

— Eux ?

— Mes élèves. Mes "disciples" », souffle-t-il en fermant à demi ses paupières. Hermione ne parvient pas à déceler si c'est du cynisme ou bien de la satisfaction qu'il éprouve, à reprendre les termes employés par la Gazette de San Francisco. Ses yeux se rouvrent, sec : « Ou mes victimes. » Cette fois, c'est le département des Aurors qu'il cite et ses lèvres frémissent. « Choisissez celui qui ne dérange pas trop votre petite morale. Elle les a aidés à retrouver leur véritable Soi.

Hermione se demande si elle a bien entendu. Si, vraiment, il vient de prononcer ces termes. Inspire, siffle la voix qui la tient droite depuis quelques minutes. Expire. Il ne peut décemment pas être en train de lui vendre… l'astrologie ?

— Vous avez… attiré vos… élèves », et elle bute sur le mot, mais ne s'attarde pas sur son choix, « en leur proposant, quoi ? Un thème astral ? » Partagée entre la sidération et l'outrage, elle hésite. « Pour qu'ils embrassent leur… "Soi" ?

— Vous inversez les faits, miss Granger, je n'ai rien attiré du tout. Ils sont venus de leur plein gré. » À nouveau, le Prisonnier Tom Jédusor qui lui fait face ne pourrait pas être plus éloigné de l'idée que l'on s'en fait, et de ceux qu'elle connait. Contrairement aux autres, la prison semble glisser sur son uniforme qu'il porte comme un costume, sur ses manière contenues, doucereuses, et il conserve la posture de professeur qu'il avait, plus de six ans auparavant. La prestance. « Ils arrivaient à la fin du cours avec leur petite question bien préparée. Des jours et des jours à tenter de la rendre pertinente. Un aspect mystérieux ou hermétique du cours, leur petit projet de thèse, une lecture révolutionnaire », énumère-t-il, et les mots tombent au sol, moqués, « un intérêt, certain, pour les éléments nébuleux qu'ils pensaient à la portée de la physique— et de la mienne.

— Et vous leur répondiez alors de venir à vos "cercles du soir" ?

— Vous franchissez trop vite les étapes, cela s'est fait progressivement. Mes… « cercles du soir » ne se sont constitués qu'au fil de ma deuxième année comme chargé de cours à l'université de Serpentard. Mais ça, vous le savez. » Entre eux, Hermione pourrait le jurer, les langues de brume frissonnent. « Une fois mis au courant par certains, bien sûr, nombreux furent ceux qui voulurent les rejoindre. Par curiosité. Et autre chose, se met-il à la paraphraser. De plus sourd.

Entendre la phrase qu'elle a prononcé plus tôt goutter depuis les lèvres de Jedusor déverse une autre épaisseur dans ses mots. Lourde.

— Vous acceptiez systématiquement leur demande ?

Hermione se souvient, comme si elle y était allée hier, de ce récit bafouillé, encore halluciné, de Marcus Flint, dans sa chambre blanche et les pièces vides. Les entrelacs de peau qui avaient poussé sur les brulures, la moitié gauche de son visage, blanchâtre et désensibilisée, traversée par des lésions fibreuses qui s'amassaient en plis roses et bruns. Surtout, elle se rappelle la lueur qui lui dévorait encore l'oeil, comme si, même après trois ans, même après tout ça, il ne pouvait empêcher l'excitation de déborder des mots : « Lorsque j'ai enfin été accepté à ces cours… ».

— Bien sûr que non ». La voix de Tom claque entre eux. « Peu osaient me le demander directement — leur crainte constituait en elle-même un filtre. À ceux qui parvenaient à vaguement éveiller mon intérêt, je proposais une petite épreuve. » Il penche la tête sur le côté, ses yeux l'attaquent, mais il dégage toujours ce même calme lorsqu'il précise : « Tester leur attrait profond, leur force.

— Leur force ?

— Il n'y a que les impuissants pour être attirés par les faibles, Miss Granger. Ils ont besoin d'eux pour jouir de leur puissance.

Entre ses mots susurrés, ce qu'ils tiennent dans leur silence, brûle. Le souvenir de cette matinée dans le manoir immense rougeoie doucement. Une phrase qu'on avait prononcée l'avait poursuivie dans toutes ses recherches, longtemps après : « Je crois qu'il n'y a rien qu'il n'aime plus que ça, Granger. Être le puissant des puissants, exercer son emprise au sommet. Parvenir à modeler, même ceux qui l'avaient un jour écrasé ». Elle résonne contre son crâne.

Puis Hermione revoit la couardise de Malefoy Sr, l'instabilité de Scabior, ses hallucinations intra-psychiques, ses crises paranoïaques.

— Vous décririez Lucius Malefoy, Scabior comme des individus « forts » ?

— Lucius avait le réseau et l'argent, un certain pouvoir d'influence dans les milieux utiles. Quant à Scabior… » Ses lèvres s'étirent silencieusement. « Scabior, lui, n'avait pas les limites timorées des autres.

Elle pense à ce qu'il a fait, même avant de rencontrer Tom Jédusor. Les lignes délicates qu'il se plaisait à laisser sur les corps tièdes.

— Non, certainement, chuchote-t-elle.

Les doigts d'Hermione se serrent sur le stylo qu'elle a repris à la table et à la distance entre eux. Elle lève un sourcil comme pour s'y accrocher, fort, trouver la force de l'affronter. Aller au bout.

— Donc votre mépris de classe, commence-t-elle et elle ne peut résorber la fissure qui s'est glissée dans sa voix, celui que vous avez déchargé sur moi dans votre tirade, ce n'était qu'un vernis pour recouvrir cet autre élitisme ? Les puissants contre les faibles ?

— Je vous ai vexée ?

Il a l'audace de lui offrir à nouveau ce sourire plastique qui parvient à le figer d'avantage. Tom Jédusor sourit, mais rien ne l'éclaire : seule demeure cette étrangeté polaire.

— Moi aussi j'ai lu Nietzsche, professeur, poursuit-elle sans prendre en compte sa basse répartie. Il a beau avoir consacré sa vie à écrire sur l'affirmation de soi, sur la maîtrise d'une passion forte pour trouver sa puissance, il n'a pas pu éviter de succomber à l'inflation de son propre ego. À ce triste sort, seul dans la folie.

Le sentiment de franchir une ligne s'enroule entre ses côtes, mais tant pis, souffle une voix, à l'intérieur. Pique-le, murmure-t-elle, et elle s'en sent presque capable, désormais. Comme si le poing qui s'était refermé sur sa poitrine, son souffle lorsqu'il s'était immiscé en elle, avait frappé l'enfance et les fantômes qu'on veut garder pour soi, puis avait fini par emporter la peur. Pour un temps.

— Votre lecture est non seulement bassement biographique, mais elle s'éparpille dans l'erreur. » Il la toise. « Ce n'est pas la maîtrise qui contraint la volonté nietzschéenne, car la puissance ne se définit pas par l'intelligence. La puissance se vit, Hermione, elle s'accomplit.

À nouveau, elle est frappée par l'autorité qui l'écrase, celle qui a connu l'estrade et les regards qui s'y lèvent. Sa voix s'enroule sur les consonnes, endort les angoisses et force l'attention, sans jamais faiblir :

« On ne peut advenir à soi que par le style, par ce qui nous singularise au plus fort. Celui qui ne se travaille qu'à partir de ses propres possibles et qui témoigne de la puissance d'agir originale, de la puissance de produire du neuf. On devient ce que l'on est, parce qu'on l'a toujours été, en latence ; et parce qu'on l'exhume, dans l'acte ».

Hermione n'a jamais aimé barboter dans les eaux nietzschéennes. Dans cette écriture labyrinthique et bouillonnante, elle ne reconnaît ni la langue rationnelle et claire d'un Descartes, ni la beauté systématique des théories kantiennes. Pourtant, dans cette voix douce qui semble s'adresser directement à soi, à cette part cachée et diffuse qui se dissimule en nous et à nous-mêmes, elle pourrait presque se noyer.

« C'est l'occasion qui nous révèle à nous-mêmes. Pas la maîtrise, mais le style, répète-t-il. Peut-être devriez-vous y penser dans votre nouvelle section du Bureau des Aurors lorsque vous traquez le fameux modus operandi. » Il sourit, mais Hermione tressaille. « Un tueur ne reproduit pas les mêmes motifs. Il communique son style.

Elle revoit les immolations par centaines qui ont bousculé le pays entier. Les traces noires, les corps fumants, la jeunesse qui crame. Tous ces mots qui renvoyaient à lui : au nom du Basilic, nous nous libérons.

— Le feu, c'est votre marque ?

— Voyons, Hermione. Le feu, c'est notre renaissance. Vous n'avez pas pris vos cours de Symbolique ?

Elle ne sait pas si c'est la versatilité de ses humeurs ou sa façon de dire son nom quand il le désire, alors qu'elle s'en tient à ses professeur et accepte ses règles, qui diffuse un tel malaise en elle, mais elle a froid, soudain. Il se moque d'elle, joue à se livrer alors qu'il n'offre que des mots trop sibyllins — le style ? l' astrologie ? —, ou trop évidents — le feu, symbole de renaissance ? Elle pourrait en rire —, qui étouffent la vérité, derrière. Pourtant, elle le sent. La vérité est là, dissimulée dans les coins.

Oui, la jeune Auror ne s'est jamais sentie aussi perdue qu'en cet instant, à traquer les morceaux de véracité dans cette eau glacée qui suit son gré contre elle.

— Et l'épreuve ? » Elle tente de clarifier sa voix. Se raccrocher aux faits. « Que vos élèves devaient réussir.

Mais Tom Jédusor balaie l'incise d'un revers condescendant.

— Elles variaient.

Ils se fixent. Dans ses yeux, pas de transparence soudaine ni de remords humides, seulement ce noir froid qui avale les ombres. Ils coulent dans ceux d'Hermione qui sait, en cet instant, qu'elle ne pourra pas en savoir d'avantage sans retour, mais surtout, qu'elle n'est pas sure de le vouloir. L'éclat sauvage qui traverse son visage étouffe la force de son insistance.

— Après l'épreuve, reprend-elle, ils obtenaient leur droit d'entrée dans le cercle du soir, dans vos… cours spéciaux ?

— Le thème astral d'abord, Miss Granger. Vous ne cessez de l'oublier, contre-t-il avec cette réprobation amusée qui ne dissimule rien— même pas le vide derrière.

— Le thème astral.

— Décidément, il semble que la mention de l'astrologie ne parvienne qu'à réveiller cette pulsion de répétition chez vous.

Vient-il d'essayer de faire de l'humour ? Elle sent une boucle se rebeller contre le bandeau qui la comprime, couler sur son front. Non, elle ne peut pas l'imaginer offrir un thème astral à chacun de ses… élèves, individuellement, comme un rite de passage. Elle ne peut tout simplement pas.

— Vous leur… proposiez de réaliser leur thème astral avant de rejoindre le cercle ?

— Qu'est-ce qui enchaîne le mieux un être à un autre ? Vous le savez aussi bien que moi Hermione : ce moment précis où il pense détenir toute son attention.

C'est l'un de ses talents, réalise-t-elle soudain. Capter la phrase, sans l'air d'y toucher, avec cet air impassible qui moule ses manières, qui trouve son chemin en l'autre. Car elle se sent visée, à nouveau. Vue, par sa langue, qui s'enroule sur sa présence ici, face à lui. La pensée fulgurante et dérangeante qu'il peut lire en elle la traverse, mais sa rationalité retrouve son ancrage. Bien sûr que non. Azkaban s'infiltre peut-être dans son esprit, mais elle n'en est pas là, à se croire projetée dans un monde magique.

La question demeure, pourtant : ment-il toujours aussi effrontément ? Sans dissimulation, ni honte, devant le masque qui le recouvre. Car, elle ne peut pas le croire, ça, que Tom Elvis Jedusor, le physicien le plus réputé des États-Unis, ancien élève de Pauli et de Grindelwald, proche des cercles de Serdaigle, à l'origine d'une des théories les plus originales sur la causalité, au nom pressenti et soufflé pour les listes du Nobel de Physique, promette des thèmes astraux à ses élèves. Elle ne peut pas le croire.

— Vous leur donniez de l'attention et, quoi, des conseils astrologiques ?

— Si vous ne transpiriez pas si fort l'étroitesse intellectuelle, je me sentirai continuellement insulté par cette façon de cloisonner les savoirs, Miss Granger.

— Mais… professeur, et son objection est presque un gémissement. L'astrologie n'en est pas un.

— Oh, ce n'est pas un savoir ? Qu'est-ce donc alors ? » Il tourne une oreille vers l'unique ouverture dont ils disposent dans cette salle. Encombrée de brume. « Je suis toute ouïe.

— Au mieux, une extrapolation occulte, au pire, du pur charlatanisme manipulateur. » Hermione sent qu'elle s'emballe, mais elle n'en a cure, elle débite à toute allure, comme un manuel qui recracherait ses pages, enfiévré. « Elle connaît un affreux regain dans certains cercles marginaux aujourd'hui, mais c'est simplement un contrecoup des transgressions culturelles et morales qu'on connait ». Elle pense à Luna, soudain. « Ou un besoin de consolation.

— Vous politisez un savoir ancien, très ancien. Réduit sous vos mots à l'horoscope du Chicaneur qui se repaît de la crédulité adolescente et de leurs projections insignifiantes. » Il se penche vers elle, à peine, tout juste troublée par la lueur de connivence qui allume son regard. « Le marché s'empare de tout Miss Granger, y compris des grandes spiritualités. Si l'astrologie ne fait pas exception, est-ce un argument en sa défaveur ?

— Ça n'en est certainement pas un en sa faveur !

— Que diraient Ptolémée, Paracelse, Thomas d'Aquin, Bacon, Newton, Kepler, Einstein, Jung à vous entendre ?

Les yeux de Tom, railleurs, absorbent les ombres qui prennent le pas sur le jour.

— Mais, enfin, c'est… c'est comme si l'on disait : "que dirait Aristote de la biologie aujourd'hui face à un détracteur de la génération spontanée ?" ! Les savoirs évoluent, la vérité scientifique d'hier n'est plus celle d'aujourd'hui, c'est…

Elle ne peut pas croire qu'elle s'apprête à terminer sa phrase par : « basique » ici, face à lui, entre tous.

— L'histoire est téléologique ? Progressiste ?

— Non, elle… », et Hermione est frappée par la frustration qui la casse dans ses remous. Non, l'histoire n'est pas téléologique, elle n'est pas à ce point attachée au conservatisme scientifique — les mouvements étudiants de son université en sont bien témoins. La guerre du Vietnam est à elle seule une bourrasque dans le bastion de l'histoire positiviste. On ne fait pas mieux qu'hier, de ça, elle est sûre.

— Si l'histoire n'est pas linéaire et que les savoirs entrent en conflit, pourquoi affirmer qu'il y aurait un savoir supérieur aux autres, qui détiendrait le monopole de ce qui est valide et de ce qui ne l'est pas ? Une science totalisante qui renfermerait, seule, un régime unique de vérité ?

Était-ce à l'un des noms les plus renommés de la physique qu'elle devait expliquer cela ?

— Les sciences naturelles prouvent ce qu'elles avancent. Elles procèdent par méthode et par contrôle systématique des pairs, elles sont falsifiables, elles…

— Elles légifèrent sur le réel dans leur mode propre, mais elles n'offrent de certitudes que sur une seule expérience du réel. Que faites-vous de ce qu'on nomme les résidus de l'expérience ? Les rêves prémonitoires, les coïncidences signifiantes, les synchronicités . » Il décroise les mains, l'un de ses doigts franchit la frontière symbolique qu'elle s'était donnée avant d'entrer. Il effleure les pages de son dossier. « Les visions de Potter ?, murmure-t-il.

Hermione reçoit ses derniers mots comme un uppercut, plein ventre. Elle a l'impression que son cœur résonne dans toute la pièce. Il ne peut pas savoir pour Harry pourtant, si ? Un battement, deux. C'est encore l'une de ses intuitions fulgurantes, n'est-ce pas ?

Elle revoit le loup qui couve dans son murmure froid. Le pelage sauvage qui pique derrière la leçon d'ouverture intellectuelle. Les visions de Harry. Il ne peut pas savoir. Non, il ne peut pas savoir.

— Cela n'a rien à voir avec la pensée magique, casse-t-elle en retour pour chasser les mauvais augures.

— Oh, nous sommes d'accord là-dessus. La pensée magique, la cause magique, n'existe pas. En revanche, les modes de pensée alternatifs à celui qui vous dévore… L'astrologie repose sur un système analogique, non pas causal.

— Tout ce que vous m'avez cité ne sont que des… des heureux hasards. Les pensées alternatives, analogiques… reprend-elle, sans plus de repères dans ce brouillard intellectuel. Vous avez découvert le LSD à Slytherin professeur ?

La mouche grésille à nouveau entre eux avant de se poser sur une boucle de Jédusor. Ses traits figent l'étrange spectacle de l'insecte au bord de sa mèche, suspendu face au mépris qui s'est couché sur son visage blanc.

— Laissez l'humour à ceux qui n'ont pas leur style, Hermione. Vous valez mieux que cela.

Avant qu'elle ne puisse réfléchir, sa langue trébuche puis se relève et débite, trop vite, comme on expulse un bout de tabac coincé dans la dent ou, comme Hermione Jean Granger face au silence de la rationalité, balance un fait ou une citation pour se raccrocher aux murs :

— "L'humour ne se résigne pas, il défie".

Jédusor hausse un sourcil, arque sa condescendance.

« Freud, propulse-t-elle. Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient. Lecture obligatoire de la « nouvelle section, cite-t-elle, puis elle grimace.

— Ah », dit-il. Puis, plus bas, comme une promesse : « Je relève le défi, alors.

Ses commissures se relèvent, joueuses, mais toujours avec cette ombre qui guette — prédatrice ou bien destructrice.

— Le défi ?, murmure-t-elle.

— Je ne vois qu'un remède face à tel scientisme », déclare-t-il solennellement. Il se penche sur la table, rapproche ses mains des siennes et traque son regard. Elle ne peut réfréner le désir soudain de mémoriser la vision : lui, courbé vers elle, un coin moqueur levé, tentateur, ses deux boucles qui filtrent ses yeux noirs. Elle attend ses prochains mots, sa prochaine fulgurance, sa… « À quelle heure êtes-vous née ?

Le sortilège se rompt d'un coup sec. Merlin, aide-moi. Fallait-il en pleurer qu'un tel esprit succombe à ces sous-savoirs en vogue dans les cercles hippies ? Non, non, non, il ne l'embarquerait pas dans ses fantaisies. Non, elle…

— Ne vous faudrait-il pas également ma date et mon lieu de naissance ?, ne peut-elle s'empêcher de lancer pour contrer l'étrange pressentiment.

— 16 septembre 1948 à Hogsmeade, Colorado.

Il a énoncé ça, comme on indique sa marque de céréales favorite. L'un des battements de son coeur se prend dans l'éclat satisfait de Jédusor et tout d'un coup, Hermione a envie de lâcher tout ce qui la tient ici, dans cette pièce, à épier les humeurs, les mouvements, les indices de l'être le plus duplice des États-Unis. Sergent Beacon ne mentait pas. Même les murs parlent. Comment peut-il savoir cela sur elle ? Sa date, son année, son lieu, de naissance. Elle est prête à parier que peu de ses amis seraient capables de les énumérer avec cette même assurance.

Elle jette un œil qu'elle veut tranquille sur sa montre pour calmer ses nerfs, mais elle sait que Tom Jédusor suit son mouvement, comme s'il avait obtenu les droits d'intrusion sur sa personne, et qu'elle est tout sauf tranquille. 18h31. N'auraient-ils pas dû…?

Trois coups frappent à la porte avant de l'ouvrir dans un crissement qui rompt l'instant. Hermione a le temps d'agripper d'une main les feuilles qu'elle a à peine éparpillées, comme un réflexe, avant que la tête du Sergent Beacon n'entre-apparaisse dans l'embrasure. « Miss Granger ? »

Et comme si elle n'attendait que ça, Hermione se lève d'un bond, repasse sa jupe. Ses doits agrippent sauvagement les pages, elle plie les coins, ne s'embarrasse pas de sa méticulosité habituelle, rafle le tout contre elle. « Beacon. » Elle lance un sourire à la tête qui dépasse. « J'étais justement sur le départ ». Sa voix lui semble lointaine et hâtive, mais elle lutte pour contenir le soulagement qui menace de s'écouler trop tôt.

Son magnétophone coincé contre elle, une main qui repousse la chaise, elle ose un dernier regard. « Merci, professeur pour votre temps. » Elle sait qu'elle doit ajouter quelque chose, mais ses lèvres vacillent. Elle ne sait plus ce qu'elle doit dire : quelle est la phrase, déjà, par laquelle elle conclut d'habitude ses entretiens ? Hermione lance un regard à l'ouverture du mur, tente d'éclaircir son esprit, mais le gris colmate toujours la fenêtre et la formule se dérobe à elle, emmêle ses pensées. Seul demeure Tom Jedusor et sa fixité sirupeuse, ses yeux qui suivent à peine ses mouvements jusqu'à la porte. Toute la violence qui attend son heure dans ses manières exquises.

Elle finit par abandonner à l'air entre eux et à sa voix basse, comme une promesse — ou comme l'on tente de ravaler un aveu qui nous aurait échappé : « Je reviendrai. »

La porte se referme sur ses derniers mots et tout ce qui s'est tenu entre eux. Alors qu'elle marche sur les pas de Beacon dans ce couloir aux lueurs vertes qu'elle a longé à l'aller, Hermione ne peut s'empêcher de ré-entendre l'invitation. À quelle heure êtes-vous née ? Ce n'est pas l'audace qui insinue en elle ce malaise aqueux, ni l'intrusion qu'elle suppose. C'est ce qu'elle discerne, derrière, ce qui joue sur ses lèvres pâles : de quoi avez-vous peur, Hermione ?

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Elle parvient à retrouver son chemin le long des marches, descend sans trébucher sur les émotions qui couvent. Mais lorsqu'elle décharge le dossier sur le siège passager d'un geste violent et qu'une page glisse, révélatrice, un pressentiment atroce l'agrippe à la gorge, et elles viennent frapper à la porte de plus belle.

Un corps minuscule git entre les feuilles. Elle plisse les yeux. C'est la mouche qui grésillait entre eux. Elle fixe son petit corps immobile. Morte.

Hermione force brusquement ses doigts sur les clefs, se concentre sur les essuies-glaces qui patinent sur la buée, l'air chaud qui lutte avec eux pour désencombrer la vitre, mais quand elle pénètre sur la plateforme fluviale, puis sur le bateau qui rattache l'île d'Azkaban à San Francisco et que la nuit absorbe la traversée, tout lui retombe dessus. La pression, les insinuations, les mots qui s'infiltrent dans son intimité, l'horreur étalée dans la fierté, tranquille. Cette indolence prédatrice. Hermione fixe les gouttes qui glissent sur la vitre, serpentent sur le verre et s'enfoncent dans les creux, sans ligne d'arrivée. Le moteur consent à se rallumer dans l'humidité ; le ferry disparaît dans les derniers moments du jour ; la route se troue de quelques lampadaires ; elle abandonne la brume, les yeux noirs et les respirations coupées.

Puis le poing qui la tenait à flots se desserre enfin et le monde prend des allures délavées.

.

.

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— T'as une mine épouvantable. » Une tasse brûlante s'abat dans son champ de vision et manque d'atterrir sur son chemisier. « Bois ».

Avant qu'Hermione ne puisse s'insurger de l'intrusion brutale de sa camarade dans sa chambre — sans frapper à la porte, évidemment — et marmonner qu'elle a un devoir à corriger de toute urgence, Pansy propulse un doigt devant ses yeux et l'agite frénétiquement :

« Interdiction de parler avant d'avoir avalé l'intégralité du gobelet. Burundi, épicé, intensité maximale et extraction parfaite, 21,5% du grain », ajoute-t-elle pour clore ses menaces d'une dose irréfutable de détails caféinés. « Après, seulement, tu pourras essayer de formuler tes petits tracas au royaume des grands psychopathes.

L'image que ses mots invitent en elle déchire sa léthargie aussi sec. Hermione laisse la boisson lui brûler la gorge et le café disparaît en trois gorgées.

— … c'est bien ce que je disais », commente Pansy. Ses yeux verts la scannent sans pitié. « Ton état est alarmant. Tu risques une brûlure au 3e degré en engloutissant mon café… », et Hermione ne pense même pas à s'offusquer d'une telle mauvaise foi, « …. tu traînes encore sur un devoir dû pour… » elle jette un coup de regard à l'intitulé glamour : Le quatrième amendement qu'Hermione a copié à l'en-tête, « … demain, tu portes ta chemise des mauvais jours qui me fait questionner ma tolérance à ton égard, et… » poursuit-elle sans aucun désir de réprimer sa grimace, «… ton pantalon indéfendable.

Sous l'inspection de son amie, la jeune Auror prend conscience des habits dans lesquels elle a sauté il y a quelques heures. Elle n'avait eu ni l'envie, ni la force de s'en préoccuper — seulement ce besoin obsédant de s'extirper de l'insomnie. Elle soupire sa défense :

— Il est pratique.

— À la ferme, articule son amie. C'est la locution qui tu cherches. En 1942, c'est la date qui te manque. Quand les femmes portaient encore des jupes pour traire les truies.

— On ne trait pas une truie, Pansy…

Mais la mentionnée balaye la correction d'un revers de bretelle noire et lisse la couverture froissée du lit d'Hermione avant d'y prendre ses aises.

— Il faudra que tu m'expliques un jour comment un cerveau aussi psychorigidement organisé que le tien, commence-t-elle d'une voix lente en pointant son ongle sur elle, peut accepter de vivre dans un tel environnement. Entendre : aussi mal rangé. » Sa main retombe sur les draps en même temps que sa mise en scène. « Je devrais proposer ton cas clinique à Chang. Peut-être qu'elle saurait en faire quelque chose.

La référence à Cho se glisse entre la concentration maladive d'Hermione, fixée sur ce devoir, et ses tentatives pour étouffer ce qui la poursuit. Elle se met à caresser son sourcil, lentement, de la gauche vers la droite, et Pansy n'en manque pas une miette.

— Tu pourrais nous rejoindre, balance-t-elle pour réouvrir un sujet aux épines et brouiller la vigilance de son amie.

— Pour rien au monde, s'horrifie cette dernière. Non seulement l'idée de tremper dans des cerveaux aussi macabres me donne envie de me défenestrer, mais c'était surtout ton idée, Hermione. C'est toi qu'on est venu chercher— avec Cho. » Son regard la transperce. « C'était une bonne idée sur le papier. Un joli conte horrifique. » Elle marque une pause. « En pratique… Vous vous êtes simplement faites rattraper par l'arrivisme de Scrimgeour et l'épuisement de Shacklebolt.

Hermione se rappelle encore les yeux fantômes de Kingsley qui l'avaient accueillie dans son bureau il y a plus d'un an. Une des dizaines de lettres qu'elle avait envoyées au cours des mois précédents, figée sous sa main. Sa voix aux bords exténués, mais allumée par l'urgence : « Vous avez entendu parler de Yaxley, Miss Granger ? ». Son souffle court à elle. « Oui ». Les mots l'avaient attrapée et plaquée contre la chaise, la peur, l'excitation, coulées en boule dans sa gorge. « Parlez-moi de cette idée. Celle que vous avez soumise à tous les membres de notre unité, inlassablement. » Elle s'était redressée, colonne étirée jusqu'à son point de rupture : « Mon idée, monsieur ? ». Elle avait fixé son uniforme, l'aspect effacé, terne, de son apparence. « Pour une approche psychologique et pragmatique du crime en série, avait-il cité. Elle a fait son effet de petite bombe dans notre section ». Il lui avait souri, mais si elle pouvait toujours y sentir la bienveillance qui l'avait tant impressionnée au moment de postuler, ce jour-là, son rictus avait capitulé dans les coins. « Vous vous effrayez facilement ? ». Des images l'avait traversée, vivement. Deux, trois colorations rouges sur son enfance. « Non ». Il avait apprécié la fermeté de sa réponse. « Bien. Je reformule alors : que diriez-vous de tester votre proposition sur Corban Yaxley, tueur multirécidiviste qui dépèce ses victimes avant de les "honorer" en couvertures de livres ? »

— Bref, viens-en aux faits Granger. » L'interruption éclate le souvenir. « Pourquoi est-ce qu'on pourrait loger Rogue et l'intégralité de ses briques sur la justice pénale dans tes cernes ?

Hermione ne peut réprimer son minuscule sourire devant la sollicitude de Pansy qui trouve rarement un autre chemin que ces accents mélodramatiques.

— Merci Pans', c'est affreusement réconfortant de te parler.

— De rien pour le diagnostic, surtout. » Elle inspecte ses ongles. « J'ai tout mon temps, tu sais. Tu ferais mieux de capituler maintenant, avant de perdre encore plus de ton temps infiniment précieux.

Sous le poids de ses propres mots que Pansy cite, Hermione se demande, pour la xième fois du semestre, pourquoi il n'existe pas dans ce monde une machine à remonter le temps. Quelque chose, n'importe quoi, qui lui permette de mener sa vie d'étudiante d'un côté, sa mission criminologique de l'autre — avec quelques moments de soulagement bienvenu auprès de ses amis. Elle aussi, parfois, elle aimerait pouvoir plonger dans l'effervescence politique qui menace de faire craquer San Francisco, discuter changements sociaux sur fond de révolution culturelle. Adorable, crisse la voix dans son cerveau.

— Je devrais surtout aller voir Cho, soupire-t-elle en se massant les tempes.

Pansy relève brusquement la tête. « Attends, quoi ? Tu n'y es toujours pas allée ? Ça fait bien cinq jours que tu es rentrée de ta première entrevue avec le psychopathe en chef et tu n'as toujours pas fait ton rapport ? ». Sa nuque bascule en arrière. « Sainte Marie mère des causes perdues, récite-t-elle, en bâclant un signe de croix sur sa robe Henri Bendel, rendez-nous notre Hermione maniaque et reprenez le démon qui la possède. Faites vite, le cas est critique.

Hermione lève les yeux au ciel, mais l'angoisse qui l'a tenue dans sa paume toute la nuit lui souffle que les prières de Pansy ne sont pas si déplacées. C'est bien la première fois qu'elle déroge à la ponctualité de ses retours de cellule. Que lui arrive-t-il ?

— C'est bien ce que j'essaie de démêler depuis quinze minutes.

Q—q… La voix de Pansy tranche dans cette peur qui tâtonne. Ah. Bien sûr que sa pensée lui a échappé, comme à chaque fois que l'angoisse menace de la rompre. Comme si son corps tentait de l'expulser en la vocalisant.

— Je sais pas Pansy, je… ». Hermione secoue la tête, presque en lutte avec elle-même. « Je comprends pas pourquoi je dors pas depuis, pourquoi…

— Tom Elvis Jédusor, Azkaban, meurtres, interview, toi, toute seule », énumère Pansy depuis son lit en articulant chaque mot comme on se met au niveau d'un enfant particulièrement lent, « Hermione ? Dois-je faire une phrase complète, l'épeler et la traduire en runes grecques pour que tu fasses le lien ? Dois-je appeler Thomas pour qu'il branche tes neurones au défibrillateur ?

— Non, mais bien sûr que tout ça », et Hermione fait un vague geste de la main qui englobe son devoir, son allure, ses livres dépareillés, la tasse, « a un rapport avec Tom Jédusor. » C'est la première fois qu'elle prononce son nom depuis qu'elle l'a vu et les sonorités déposent une saveur acidulée sur sa langue. « J'ai pris du retard, son cas est difficile, je… je ne sais même pas si je comprends quelque chose à ce qui s'est déroulé avec lui, je n'ai rien de concret en plus sur les affaires d'immolation, sur ses motifs, sa psyché, il… il a déroulé…. », tente-t-elle de formuler, mais elle peine à trouver les mots. Tout lui parait nimbé de cette coloration étrange et brumeuse. « … sa fierté ? Non, se reprend-telle, on ne peut pas parler simplement de fierté. Son indifférence ? Sa nonchalance ? Tout en étant toujours si… certain, si sûr de lui, de ses mots, de ce qu'il veut dire et exige, sans ne jamais l'expliciter clairement. Je…

Ses yeux se perdent sur l'affiche de Joan Baez, ses longs cheveux noirs, sa tunique blanche sur ses pieds nus, son sourire qui parait imaginer l'autre monde.

« Il est cet étrange mélange de… d'indolence et de létalité. » Elle souffle. « Je sais pas comment le dire autrement. C'est comme si sa transparence se situait à un autre niveau, cachée quelque part entre les mots.

— … ok », commence Pansy. Elle a cessé de tourner machinalement les pages du dernier numéro de Crime et Préjudice, sur le lit d'Hermione, et fouille cette dernière, comme si elle tentait de démêler l'émotif du factuel. « Et si tu me détaillais, du début à la fin, ce qu'il a prononcé dans cette salle pour démunir le cerveau le plus froid de la faculté ?

Hermione lui retourne son regard, les prunelles mobiles. Elle sait bien que, techniquement, elle n'a pas le droit de divulguer ce qui s'est dit là bas— pas avant leur première publication scientifique, au moins. Elle passe un doigt sur son front pour replacer une mèche, la coule dans les boucles qui s'écrasent contre sa nuque, sous le bandeau. Un minuscule sourire déplace la commissure droite de Pansy. Mais, elle sait tout aussi bien que son amie qu'elle va lui raconter, comme pour les autres. N'est-ce pas de ça de toute façon que leur improbable amitié est née ? De son incapacité à elle de faire mentir ses émotions malgré cet intellect glacé, de l'ardeur brutale que met Pansy à venir les chercher comme pour mieux cacher les siennes. Et, au milieu, ces mêmes blessures qui se rejoignent et parfois se parlent, de celles qu'on retourne contre soi dans le silence, jusqu'à trouver l'écoute qui sait. La même ombre se faufile doucement sur son visage.

— Il m'a demandé de l'appeler professeur.

Et Hermione passe outre le visage sidéré de Pansy qu'elle a délibérément provoqué pour attraper les mots qui lui viennent et raconter cette après-midi dans les locaux de la prison la plus sécurisée du pays. Elle essaie d'être précise et exhaustive, de décrire le jeu d'aller-retour entre eux, son changement brutal d'humeur, ses assertions occultes, sa confiance détonante, et puis cette étrange perte de repères qui l'a saisie depuis. Elle tente de suivre les mimiques faciales de son amie, mais, à l'exception d'une fois, la brune retient ses impressions sous son expression calcaire et Hermione lui en sait gré — elle ne sait pas si elle aurait pu plonger à ce point dans le détail sinueux, trouble de cette rencontre, sans sa retenue.

Quand elle termine, sa nuque est raide, sa main repliée dans sa paume, contre ses ongles, mais elle a l'impression d'avoir déchargé un cadeau empoisonné dans la pièce. La chambre frissonne, pourtant elle se sent moins captive d'elle-même.

— Attends », amorce alors Pansy, yeux plissés, lueur atterrée au fond de la rétine. Elle poursuit lentement, syllabes articulées et pauses dramatiques : « Tu es en train de me dire… que tu sors de l'interrogatoire d'un des pires gourous psychotiques des États-Unis… avec… », elle ménage une pause pour inspirer profondément avant de lâcher, incrédule : « … la proposition d'un thème astral ?

— Hum, la tête d'Hermione dodeline, oui, en un sens, on peut dire ça. Mais ce n'est pas tou—

— J'hallucine, l'interrompt-elle. J'hallucine. » Elle secoue légèrement la tête, comme pour secouer un mauvais rêve. « Donc… je résume : il t'a insultée pendant sept minutes, t'a parlé de ses petits cours du soir, avant d'évoquer Nietzsche, puis de t'offrir une consultation astrologique…? Est-ce que je rêve ? Je rêve. » Elle ricane. « Tu devrais discuter avec Lovegood, je crois que là où t'en es, seule la folie peut te sauver.

— Enfin, bien sûr il faudrait analyser cette façon de vouloir s'introduire dans la psyché de ses élèves, puis dans la mienne, comme liée à ses délires d'emprise, on ne parle pas vraiment d'astrologie…

— On ne parle pas vraiment d'astrologie ? Pardon ? Ne t'a-t-il pas fait un petit cours de philosophie sur la science pour te prouver le bienfondé de son grand savoir ?

— Non, oui, mais, s'emmêle Hermione, de toute évidence, ce n'est qu'une manière de…

— … de te prouver que c'est bien un gourou.

Hermione hésite, cherche la précision psychologique qu'elle voudrait en tirer, mais finalement, Pansy n'a pas tort, c'est de ça dont on parle. L'emprise, le pouvoir sur l'autre, sa capacité à s'introduire, jouer avec la rationalité, les repères, faire plier. Désarmer.

— Il a aussi évité toutes mes questions sur les motifs et faits précis qui lui sont reprochés, soupire-t-elle. Les photographies de ses anciens élèves immolés en son nom n'ont rien provoqué, la….

—… mais par contre, savoir que tu es Vierge ascendant Encyclopédie, ça va le faire tomber de sa chaise…

— … ni la référence à ses cours d… attends, réagit Hermione un battement plus tard, comment tu sais que je suis Vierge ?

— Ce n'est pas la question », balaye son amie en croisant une jambe. Puis elle harponne son attention de son regard perçant. « La question à 10 000 dollars, par contre, c'est : vas-tu accepter ?

— … non, répond-elle un brin trop tard pour tromper le battement de son coeur— et Pansy.

La mâchoire de cette dernière se décroche.

— J'hallucine. J'hallucine. Hermione Jean Grang—

— Non, non, non, bien sûr que non, la coupe Hermione d'un geste nerveux. Ni dans ce monde, ni dans aucun monde alternatif je ne céderais à un tel chantage. C'est évident. » Car, c'était bien de chantage dont on parlait, au fond. Ne voulait-il pas dire : Votre soumission contre des informations ? Elle insiste, devant l'air hagard de son amie. « Pansy, tu me connais. Bien sur que non.

— Oui, je te connais, c'est bien ce qui me terrifie à l'instant. » Elle s'est complètement redressée, maintenant, et une émotion sérieuse lui durcit les traits. « La Hermione Jean Granger que je côtoie depuis des années est prête à tout. À moins qu'une horde de hippies en quête de sacrifices à la lune rousse ne l'ait enlevée et remplacée par un hologramme, je ne vois pas ce qui va l'empêcher de mettre de côté ses deux, trois scrupules hystériques sur l'astrologie pour faire parler la tête du plus grand réseau d'emprise…

— Ma déontologie ? Mon éthique ? Mon sens des protocoles, des limites et de celles à ne jamais dépasser avec de tels individus ?, s'outrage Hermione. Mon refus absolu d'être mêlé à une telle pratique ?

— C'est mot pour mot ce que tu m'as récité pieusement avant de t'introduire dans le bureau du concierge il y a trois ans pour récupérer le devoir de Potter.

— Ça n'a rien à voir ! » Elle croise les bras. « C'était de l'abus de pouvoir de la part de Rogue et tu le sais très bien. Je ne faisais que rétablir un semblant de justice dans cette école.

— Non, de toute évidence, Sherlock, transgresser quatorze articles du règlement ou se faire astrologiser comme un vulgaire disciple du Basilic n'ont rien à voir.

Hermione hausse les sourcils. « Donc… nous sommes d'accord.

— Par contre, riposte Pansy, ta tendance à te faire avaler par ta curiosité — strictement scientifique — et ton ambition pour profiter d'être dans l'antre de Rusard pour accéder à ton dossier médical et y rayer la mention "antécédents familiaux", n'a rien à voir avec ta capacité à sacrifier ton instinct de survie en mettant ton intimité entre les mains d'un psychopathe pour prouver à tout un département que tu vaux bien quelque chose.

Ça aussi c'était quelque chose que Pansy maîtrisait bien. La vérité comme un uppercut bien placé. L'utiliser en arme, faire vaciller, prouver à l'autre qu'il s'enfonce dans la mauvaise foi. Ironique pour quelqu'un qui en était aussi pétrie. Sa phrase trouve son chemin toute seule— elle enroule ses volutes sales dans son ventre et Hermione se fait violence pour repousser la vague. C'est du passé tout ça. Elle laisse son esprit s'arrêter un instant sur ce mot qu'elle a elle-même lancé contre Tom Jédusor. Curiosité.

— Ça n'a rien à voir, répète-t-elle finalement, la voix basse. Je n'ai pas commencé ce travail pour prouver quoique ce soit », et ses dents attaquent sa gencive pour conserver une voix stable, distincte, sous l'oeillade de Pansy "à d'autres ". « Je veux faire avancer ce département. Je veux rationaliser le crime, le rendre probabilisable, étudiable, comprendre les configurations sociales, intimes et psychologiques qui mènent à de tels actes. » Elle s'accroche aux énoncés clairs ; ses ongles crissent sur son devoir. « Comprendre et pouvoir agir. C'est tout.

Pansy lui retourne la fixité de son regard et conserve un long silence. Hermione se demande un instant si elle va continuer dans cette veine, si elle est venue pour ça, ce matin. La trouver dans les recoins abimés d'elle-même, farfouiller dans les souvenirs, la convaincre, coûte que coûte qu'elle glisse sur un versant toxique. Bien sur que non, tance la voix si raisonnable, si raisonnée, contre son crâne. Elle a simplement peur pour toi.

— Ce n'est pas ce que je remets en question, lâche-t-elle finalement et son regard tempère sa dureté. J'aimerais juste que tu intègres le paramètre [Hermione survit] au codage de ton cerveau, c'est tout.

La formule défait un noeud en Hermione et allège quelque chose. Elle n'aurait pas pu supporter un affrontement Parkinsonien, pas là, pas maintenant.

— Je fais attention Pansy, je te le promets. » Elle lui sourit, ses lèvres tentent de compenser l'insistance avec laquelle elle veut convaincre. « Et puis je ne suis pas seule.

— Chang, Thomas et un vague Shacklebolt qui fait planer son fantôme. Grand filet de sauvetage.

— Merde, Cho. » Les yeux d'Hermione font l'aller-retour entre le Quatrième amendement, sa veste, ses chaussures, le magnétophone et la pendule qui tremblote vers le 2. « Il faut que je lui fasse mon retour avant le week-end. Merde.

Les sourcils de Pansy ondulent et l'ennui qu'elle arbore savamment six jours sur sept reprend ses habitudes sur son visage.

— Ça va vous coûter au moins l'après-midi. Tu ferais mieux de filer Granger. » Elle reprend la couverture sombre de Crime et Préjudice n°47 et l'ouvre à la première page. « Je t'attends ici.

Alors qu'Hermione fourre le magnétophone dans son sac, ses notes, l'immense dossier et glisse dans son manteau le plus chaud pour affronter le vent, Pansy précise :

« Il faut bien que quelqu'un veille à ce que tu ne te mettes pas en position foetale un vendredi soir, lumières au maximum, cerveau branché sur "comment optimiser mon temps pour mener sept vies à la fois". »

La porte de la quatrième chambre du sixième étage du dortoir d'Ilvermorny se referme sur la moue amusée d'Hermione. Derrière, les deux yeux verts percent la pénombre nouvelle. Entre les draps rouges et les livres qui s'étirent en échafaudages, ils ont l'éclat de ceux qui en savent long.

.

.

Elle aurait dû savoir pourtant que l'humeur relâchée des vendredi après-midi contamine même le sous-sol des sciences comportementales. Surtout lorsque Dean Thomas joue les invités surprises. Cho avait à peine eu le temps d'écouter le contenu de la séance qu'il s'était glissé dans la pièce, col déboutonné, mine joviale, et bières à la main.

— J'ai le dossier de Malefoy à récupérer pour l'enquête du District Attorney, mais rien ne m'empêche de tenter de dérider les deux Aurors les plus sérieuses des quartiers du Phoenix, pas vrai ?

Et alors que Cho avait dédaigné la bière, mais accepté le verre, s'était levée pour dénicher sa propre bouteille de blanc et souri en empoignant l'ouvre-bouteille, quelque chose en Hermione avait décidé de lâcher. Car, pourquoi pas, au fond ?

Peut-être était-elle la seule à sentir sur ses lèvres le goût salé du brouillard d'Azkaban, mais peut-être était-ce justement le moyen de l'adoucir. Le noyer, un temps.

Ce qu'elle aurait surtout dû prévoir, comme elle le fait d'habitude, réflexe qui court sous sa peau, c'était la discussion informelle, insensée, absurde qui en découlerait. Adieu aux décorticages méticuleux et au recul de Cho, place aux propositions débridées — et à sa langue qui fourche alors que les mots de Dean éclatent contre son crâne.

— Tu es… pour ?

— Mais, Hermione, c'est génial ! Il faut que tu acceptes. Il va te balancer quoi ? Quelques traits généralistes de la personnalité ?… qu'il aura soit-disant lu dans les astres » et il ne peut s'empêcher de rire, « et toi tu fronceras les sourcils tout en hochant la tête "oh, oui"… mais tu l'auras enchaîné à toi. » Dean ponctue son emballement d'un coup de bière contre la table. « Et il pensera que c'est lui qui te tient en son pouvoir, puisque tu auras accepté de le croire et de te soumettre à lui contre tout ce en quoi tu crois. » Son sourire dévoile des dizaines d'enfants malicieux. « Sauf que c'est toi qui l'auras enchaîné.

Hermione se demande un instant si elle peut rembobiner la scène, enrouler les languettes avec le doigt pour trouver le nœud qui les a menés dans cette fiction parallèle où Dean lui conseille de donner ses coordonnées astrologiques à Tom Jédusor. Mais son cerveau mouline à vide et prise dans cet imbroglio de sentiments contraires, elle invoque sa carte joker.

— Cho, gémit-elle, interviens ! Pour l'amour de Shacklebolt.

Mais à son plus grand désarroi, Cho amorce ce sourire pensif qui préfigure le pire.

— Ce n'est pas idiot, tu sais, commence-t-elle, la voix lente. S'il pense que tu n'as d'autres choix que d'obéir à ses demandes, il baissera sa garde : en pensant récupérer du pouvoir sur toi, il oublie où se situe le véritable rapport de force ». Son doigt file pensivement sur l'échancrure de son verre. « Lui, derrière des menottes, toi derrière l'insigne.

Cho laisse ses yeux prendre le large et Hermione sait qu'elle a déjà perdu.

« En fait, c'est précisément cette croyance qui signe ton emprise sur lui. Tu lui as bien proposé un dialogue, non ? » Ses yeux s'ancrent dans les siens. « Accepte. Va au bout.

Elle se penche sur la table et Hermione propulse sa main par réflexe : le verre ne vacille pas, pourtant. La main de Cho glisse malicieusement sur les formules cryptiques qui s'alignent sur l'une des feuilles punaisées au-dessus d'elles et elle ne peut s'empêcher de sourire. « Parle sa langue. »

Le fourchelang, dialecte d'initiation inventé par Jédusor et dont elles ne savent toujours que faire, hormis l'enferrer de quelques hypothèses psychologiques, cavale en signaux bruts sur le papier.

Les mots font défaut à Hermione, sa logique trébuche et un soupir lui échappe, dernier secours.

— Vous êtes… irrécupérables, finit-elle par dire et elle n'est pas bien sur de la charge humoristique de sa phrase, mais elle combat le frisson qui la gagne. Pansy n'avait pas tort.

— Eurk, ne te laisse pas influencer par la vipère Parkinson, grimace Dean. Ce n'est pas parce qu'elle t'achète avec des places de ciné et des cocktails hors de prix qu'elle ne mord pas en douce.

Pour toute réponse, Hermione se contente de balayer la remarque d'une main irritée. Elle a abandonné depuis longtemps l'idée de la rencontre entre ses amis du Bureau et sa toute première amie, ici — comme Pansy n'a jamais vraiment milité pour qu'elle serre gentiment la main de Greengrass ou de Zabini en leur offrant une colombe. Trop d'écart, aucune situation improbable, ni d'étrange gémellité découverte au hasard pour ouvrir la compréhension réciproque. Entre Pansy et elle, ça s'était joué à si peu.

« Tout ce que je dis, mâchonne Dean après avoir vidé sa bière, c'est que tu te sous-estimes. Il n'avait aucune raison de te parler et, même si tu n'en as pas appris beaucoup plus sur ses motivations et son processus d'emprise, ajoute-t-il en avisant sa frustration, tu as forcé ton passage. Ce n'est pas rien, Hermione.

Ils se fixent un instant et Hermione se surprend à désirer figer son sourire encourageant pour le forcer contre ses angoisses. Inspire. Expire.

L'horloge pile sur le 5 dans un claquement qui les fait sursauter tous les trois et Dean gémit en apercevant l'heure.

« Ugh, il va falloir que j'y aille.

Il grimace, empoigne le dossier Malefoy estampillé à l'encre violette. Son bras s'enfonce dans la manche de son cuir rembourré, ses doigts remontent le col.

« Bon, je file. Merci pour le verre, génies du crime, sourit-il. Par pitié, ajoute-t-il, courbette révérencieuse, main sur la porte. N'y gâchez pas votre vendredi soir.

Alors qu'il s'apprête à franchir le seuil, il se retourne vers Hermione, son regard accroche le sien, il redevient étrangement sérieux, et dit :

« Il a ton écoute, maintenant ». Elle soutient l'échange, fouille la qualité grave qui s'étale en marron. Elle est presque soulagée d'y trouver une intensité qui lui retourne la sienne. « Profites-en. »

Les mots volettent depuis la porte jusqu'à elle, s'enroulent doucement en elle. Est-ce qu'elle doit en profiter ? Ou est-ce qu'elle doit se méfier de tant d'ouverture de la part de Celui-Qui-Ne-Parle-Pas ?

— Tu sais, l'interrompt Cho, on n'a pas eu le temps de discuter véritablement de cet entretien, mais c'est assez inouï ce que tu es parvenue à faire.

Elle n'a rien fait pourtant, pense Hermione. Simplement déroulé des balbutiements entre les murs noirs.

« Il faudrait se pencher avec attention sur ce qu'il appelle le style des crimes. "Un tueur ne reproduit pas les mêmes motifs, il communique son style", répète-t-elle, la voix basse. Oui, il faudrait reprendre le dossier, explorer cette idée de communication avec nous. Qu'a-t-il pu communiquer ? Ce serait une série de crimes… à messages ?

Une main coule ses doigts gelées entre les côtes d'Hermione.

« Cette insistance, également, à citer des noms. Sa petite leçon nietzschéenne — dont il ne retient que ce qui le sert — est intéressante pour ce qu'elle dit en filigrane : cette volonté de "produire du neuf", de montrer qu'on "exhume" simplement ce qu'on "a toujours été", comme s'il fallait bien se préserver de penser que ce sont nos origines qui nous font. C'est ce qu'on avait pressenti en lisant les détails lacunaires de sa biographie. Il faudra que tu penses à l'interroger sur sa mère et sur son père, Hermione. Ceux dont, apparemment, il souhaite ardemment se différencier.

« Mais, ce qui est le plus remarquable poursuit Cho, les lèvres mouillées de vin blanc, la mine songeuse, c'est cette position dans laquelle il a décidé de t'installer. Ce statut d'élève face à son professeur. Il te replace toujours en vis-à-vis de sa posture magistrale. Accepte-le.

— Quoi ?, trébuche-t-elle.

— S'il y a un domaine où tu excelles, Hermione, c'est bien celui-là », lui fait remarquer Cho, et Hermione ne peut s'empêcher de prendre la réplique comme une vieille écharde. Elle sait, pourtant, que ce n'est que factuel. « Les cours, les lieux académiques. Tu apprends, tu parfaits, tu dépasses.

Cho caresse distraitement le magnétophone.

« Il veut t'apprendre quelque chose. Accepte-le. », répète-t-elle. Ses yeux sombres relèvent les siens. « Tu vois bien qu'il a testé ton répondant avec cette analyse psychologique de comptoir sur toi. S'il ne s'amuse pas, il n'a rien à tirer de plus. Il te provoque avec ses audaces sur la pensée… mais, au fond, ce qu'il veut vraiment, c'est te déstabiliser. L'astrologie… ce n'est qu'une façon de te tester, asseoir une emprise. Tires-en parti.

Les souvenirs de l'entretien brasillent entre les mots — le sourire cruel — l'oeil intrusif — les mains froides. Elle l'a accepté pourtant, tout cela : s'exposer à de telles figures monstrueuses, se voir analysée dans sa posture, ses réactions, ses invectives, par son département.

« Tu es entrée dans son piège, poursuit Cho, mais lucidement. Il est satisfait— éveillé » Elle sourit. « C'est bien mieux que tout ce que les analystes comportementaux et agents du Bureau ont pu lui soutirer. » Elle écarte le casque, croise les jambes et rapatrie son regard dans celui d'Hermione.

« Je pense que c'est un marché qu'il te propose. Tu lui offres quelque chose de toi — ce qu'il y a de plus précieux, ton intimité —, tu te plies à son rituel d'initiation et, en échange, il accepte de parler.

Hermione secoue la tête, incapable d'avaler une goutte de son verre. C'est bien ce qui luit dangereusement dans la proposition : s'enchaîner à l'autre par un pacte, s'ouvrir. Comment ne le comprennent-ils pas ? Un sentiment d'impuissance englue les mille et un arguments qu'elle voudrait formuler. Depuis quand est-ce devenu si difficile, pour elle, de cimenter sa défense ?

Elle ne parvient qu'à répéter :

— Un marché ?, et ses joues se décolorent. La peur qu'elle était parvenue à étouffer sous les mots cliniques de Cho revient, vipérine et froide.

Pourtant, la psychiatre ne semble pas prendre la mesure de ce qu'elle pressent — la peur, sa peau fiévreuse dans l'hiver, la mouche morte, comme des milliers d'indices qui la préviennent, lui chuchotent non non non et prends garde —, et, protégée par le monde rassurant des labels cliniques et typologies spéculatives, Cho relativise la tension qu'elle entend :

— C'est un marché comme un autre, comme tous ceux que tu as dû passer en acceptant ce travail. Pas plus atypique que ce que tu as pu faire avant. C'est le deal, tu sais : n'avoir peur de rien de nouveau ». Elle lui sourit : « Tu sais bien qu'au fond, c'est un jeu de dupes. Tu es libre et protégée, il est placé dans l'une des pires prisons du pays. » Elle se lève pour rincer son verre et conclut en riant : « Ce n'est pas faustien non plus ».

Non, elle ne sait pas, pense Hermione. Comment le pourrait-elle ? Elle ne connait que les faits et certains témoignages lacunaires. Elle n'a pas vu l'emprise d'elle-même, les boucles sombres, les mots susurrés et ce qu'ils réveillent. Non, elle ne sait pas.

Lorsque les portes de l'ascenseur se referment sur le bonne soirée de Cho, son innocence, et ses pressentiments à elle, la jeune Auror revoit les couleurs de l'entretien, les flammes qui lèchent l'atmosphère, les photos, les victimes. Et elle ne peut s'empêcher de trouver l'adjectif si bien choisi, malgré elle.

Faustien.

.

.

.

Lendemain — 7h23

Un soupir de soulagement lui échappe à la vue du téléphone bien accroché. Le fil a connu de meilleurs jours, sa tubulure est traversée par des coupures, des traits de stylo, des tâches anciennes et plus récentes, mais il résiste. Ses yeux glissent sur les mégots au sol, les traces de chewing-gums, les pages froissées de l'annuaire, avant de sourire doucement. , pense-t-elle. Personne ne vient jamais ici.

La cabine téléphonique trône en rouge sombre sur la place caillouteuse qui frissonne jusqu'au Golden Gate Bridge. Elle aime les rochers noirs, la vue oblique sur le pont, son corps étroit entre l'eau et les herbes hautes ; on dirait presque qu'elle se cache de Lincoln Boulevard et de San Francisco. Surtout, surtout, elle aime son renfoncement sinistre et sa réputation de grande détrousseuse ; elle amasse les drogués que la ville recrache le soir, les vendeurs ambulants, les sans-abri attirés par les feux, quelques fêtards en quête de sensations. Mais le matin, il n'y a jamais personne — seulement cet air de gueule de bois et quelques corps endormis. C'est l'une des seules cabines où elle ne se sent pas épiée.

Hermione lutte contre le vent et ses cheveux pour refermer la porte vitrée, puis coince le téléphone à son oreille. En l'empoignant, elle pourrait presque sentir la personne qui s'est tenue là, avant elle, à pétrir le fil pour se donner du courage, combattre l'angoisse, ou bien dans l'attente impatiente d'entendre la voix à de l'autre côté. Va-t-il répondre ? Elle glisse les pièces. Ses doigts connaissent le chemin par coeur. 970-432-9870, Marble, Colorado. Un, deux, trois, quatre, compte-t-elle, comme elle le fait toujours, pensant tromper l'attente, mais la superstition au coeur, et elle tente de calmer son impatience avec le soleil qui étire son lever en rouge, jaune, orange.

— Allô ?

Huitième sonnerie. Son rythme s'apaise.

— Papi ?, précipite-t-elle. C'est… c'est Hermione.

— Hermione ! Attends, je…

Elle discerne un grand raclement de l'autre côté, le téléphone qui cogne contre une table, le bruit d'une fermeture éclair, une manche qu'on extirpe, elle voit la scène : son grand-père qui tire la chaise, tente de désencombrer le plan de travail, retire ses manches salies. Tous ses efforts pour se montrer présentable, même sans la voir.

« Voilà, voilà, dit-il légèrement essoufflé. Pardonne un vieil homme qui n'a plus l'habitude d'être appelé si tôt.

Hermione entend toute la tendresse que contient sa voix et les souvenirs de ses appels matinaux — aux aurores, serait plus juste — lorsqu'elle avait déménagé si loin de lui et qu'il avait fallu lutter contre les moments de détresse suffocante. Et ça y est, il ne suffit que de ça. La boule revient loger dans sa gorge.

« Je rentrais tout juste des oeufs quand j'ai entendu le téléphone, une chance. Si Gertrude avait bataillé une minute de plus, je t'aurais manquée, tu imagines ça ? Ce que ma journée aurait été gâchée… j'aurais été obligé de juger Gertrude pour ses fautes.

À la mention de Gertrude, la plus belliqueuse des poules de son grand-père, Hermione avait déjà senti l'émotion monter. Mais quand il termine sur ces paroles et qu'elle entend l'affection derrière l'humour, qu'elle voit les petites rides qui se plissent dans la facétie, l'éclat chaud, rassurant, de ses yeux, quelque chose d'humide et tranchant l'attrape sans prévenir.

« Et ça, peut-être bien que Gilderoy ne l'aurait pas supporté et que j'aurais eu à me battre face au plus attardé des coqs que la terre ait portée ». Il soupire, mélodramatiquement. « Qui sait, si je l'aurais emporté ? Gilderoy a ses charmes…

Et elle ne sait pas, elle ne sait pas pourquoi ça l'attaque si brutalement, là, à l'entendre déballer ses idioties comme à son habitude, ni pourquoi ses pensées ne s'attardent que sur tout ce qu'elles trahissent d'amour dans leur revers, mais ça la cueille brutalement.

« Qu'en penses-tu ? Tu paries sur Gilderoy, moi ou Gertrude ?

— …

Pourquoi est-elle ici, à 7h30, sur cette plage débraillée et triste ?

— Ton silence me laisse présager le pire !… non, tu ne préfèrerais pas Gilderoy à moi, quand même ?

— …

Oh, elle aimerait tant traverser l'écran et glisser dans le fil, devenir particule, se fondre dans les signaux d'informations, rejaillir de l'autre côté.

— Quoique, tu as toujours eu l'esprit bien logique, alors…

— …

— Hermione ?

Il laisse le vide lui répondre, une seconde, comme si la voix d'Hermione allait balayer l'étrange silence, d'un coup. Ses doigts agrippent le combiné et elle sent les milliers de rainures qui traversent le bleu laqué.

— Papi… », commence-t-elle, mais sa voix bute sur les larmes qu'elle sent monter et elle ne peut pas, elle ne peut pas, lui faire ça. Elle laisse planer un silence, tente d'écarter le téléphone entre ses inspire, expire, mais elle sait qu'il doit l'entendre à son oreille. « Je suis heureuse d'entendre ta voix, souffle-t-elle finalement.

— Qu'est-ce qui se passe ? » L'humour déserte et elle sent toute son inquiétude. « Quelque chose est arrivé ?

— Non, je… Je voulais juste t'entendre. Prendre de tes nouvelles. Des nouvelles de Gertrude aussi, de Josée, Mimie, Ptolémée ». Elle égrène tous les noms qu'elle connaît par coeur de la ménagerie de son grand père, parmi les trente poules, douze canards et treize chèvres qui habitent avec lui, pour faire taire cette émotivité qui la prend en traître. Mais elle s'essouffle si vite. « Comment tu vas ?, termine-t-elle, sur le bout des lèvres. Elle a l'impression d'avoir couru un marathon.

— Ça va, ma chérie ». Sa voix est précautionneuse. « Tout va bien là-haut. Il s'est mis à neiger avant-hier, c'est toujours aussi beau. J'ai déjà eu à déblayer le chemin qui mène à la boite aux lettres, tu imagines ? » Elle entend son sourire « Enfin, ça doit bien te changer à San Francisco, de ne plus voir les pics glacés du mont Aspen et le gel à 5h du matin. » Il marque une pause, attend un battement. « Tout va bien là-bas ?

— O-oui », souffle-t-elle, et elle répète, plus fermement : « Ça va.

— Tu es toujours heureuse dans ce nouveau département ?

Son regard traverse la vitre. L'aube vient de déposer une couche de rose, la nuit pâlit et, bientôt, elle pourra apercevoir Sausalito à l'extrémité du pont. Il y a peu de brume aujourd'hui, la vision coule sa chaleur vive en elle.

— Oui. La publication de nos premiers travaux se précise.

— Alors, quelle est la fameuse réponse à la plus mystérieuse énigme de la vie : d'où vient le mal ?

Elle peut voir devant elle ses sourcils pâles se lever avec humour, impression fantôme sur le verre. Elle ne songe même pas à corriger l'indétermination philosophique de la question avec ses mots bien choisis.

— Ne fais pas comme si la question ne t'avait jamais traversé, Papi, sourit-elle doucement.

— Rien qu'en descendant à la ville pour chercher du grain je me la pose six fois. Une septième en passant devant l'ancien maire.

Derrière l'esquive, quelque chose se glisse quand même, elle le sent le long de la ligne, ce silence qui raconte. Les mêmes images referment leurs mains sur eux, un instant.

— La neige me manque », glisse-t-elle finalement. Et le parterre de trèfles pourpres qu'elle ensevelit, omet-elle d'ajouter.

— À elle aussi tu manques.

Il ne va pas plus loin, mais ça leur suffit. Les mots qu'ils ne disent pas suivent leur propre chemin entre eux et le grésillement du téléphone.

— …

— …

— Je vais devoir y aller, Papi.

— Bien sûr. Merci d'avoir appelé, ma chérie. N'hésite pas… même si tu n'as pas le droit de donner de détails.

Ses doigts triturent le câble. Un mégot sale se tient en équilibre sur le poste, prêt à être soufflé.

— Je sais. » Hermione hésite, la piécette contre la fente. Ça va couper. « Juste avant … une question.

— Oui ?

Elle fait basculer la pièce. Cling.

— Imaginons… Imaginons que tu sois dans une position… asymétrique. » Ses yeux glissent sur l'amas de coccinelles mortes alignées sur l'annuaire. « Où tu as techniquement l'avantage sur quelqu'un, mais un avantage fragile constamment menacé par tous les autres aspects qui dépendent de lui et de son bon-vouloir. Et que, là, tu es face au choix de corrompre quelque chose de toi pour nouer une confiance qui à la fois renforce ton avantage, et le risque. » Elle a fini par débiter ça très vite, alambiqué et pur. « Est-ce que tu le tenterais ?

Elle entend son souffle fondre contre les parois.

Hmm. Dans cette situation très hypothétique…, amorce son grand-père.

— Complètement conjecturale, confirme-t-elle, et elle hoche la tête en raffermissant sa prise.

— … où je serais dans une salle d'interrogatoire avec un individu…

— Selon l'image mentale que tu viens de choisir pour illustrer mon hypothèse, uniquement, s'insère-t-elle.

— … où se joue un rapport de pouvoir instable…

— Et potentiellement subverti.

— … est-ce que je risquerais mes forces en offrant quelque chose de moi dans l'espoir d'y gagner quelque chose ?

— Oui.

Une mouette criaille au-dessus d'elle. Elle entend ses ailes qui frôlent la cabine.

— À quel point la corruption est-elle contre soi ?

La pensée qu'il trouverait ça absurde et tellement fermé de sa part qu'elle lui oppose le terme astrologie la traverse, mais ce n'est que la partie émergée et folklorique de l'iceberg. Il ne s'agit pas d'un caprice conceptuel, c'est bien au-delà. Son intégrité à elle, l'intégrité de ses forces, de sa vie : qu'abandonne-t-on de soi quand on consent à une danse avec le mal ?

— Je ne sais pas ». Sa voix est un souffle. « C'est dur à dire. » Est-ce qu'elle exagère ? Est-ce qu'elle pêche par précautionnisme ? Un comble— pour qui la connait.

— Tu sais, Hermione », et sa voix lui parvient, lointaine, « lorsqu'un animal ressent de la peur, ce n'est pas de la défense illusoire ou une simple fuite qui le met en mouvement. C'est la réponse la plus adéquate au surgissement du danger. Le corps sait.

La jeune femme caresse distraitement son poignet, de sa main libre.

— Donc… tu ne le ferais pas ?

— Je te dis simplement de faire attention. Ne va pas là où ton corps prend peur.

Elle conserve un silence, son cerveau tente d'accepter les mots.

— Mais si c'était tellement important ? lâche-t-elle.

— Je ne sais pas ce qui est plus important que sa vie propre, ma puce. » Sa voix douce gronde de quelque chose. « Mais tu as l'air d'avoir fait ton choix, déjà. C'est ce que j'entends.

L'avait-elle fait ? Hermione laisse ses yeux imprimer la plage solitaire, la cabine, sa main sur le téléphone, le matin encore poussif. Son désir d'y courir pour entendre— quoi ? la confirmation qu'elle devait le faire ? Ou la confirmation qu'elle avait pris sa décision ?

— C'est un peu comme le poème du tigre, ajoute son grand-père. Tu sais ? Tigre, Tigre, se met-il à réciter, brûlant brillant / Dans les forêts de la nuit, / Quelle main, quel œil si puissant / Fit ta terrible symétrie ? » Il s'interrompt, laisse les vers prendre leur place, couler vers elle. « Est-ce qu'il faut vraiment résoudre l'énigme de sa naissance ?

Des vers épars lui reviennent sans qu'elle ne se rappelle les avoir mémorisés. Dans quels cieux ou abîmes insondés / A brûlé le feu de tes yeux ? Pourtant, bien sûr qu'elle connaît le poème. Et quelle épaule et quel art / Purent tordre les fibres de ton cœur ? Ne dit-il pas tout depuis toujours ? Quelle effrayante étreinte / Osa fondre en toi ses terreurs de mort ?

— N'est-ce pas la seule à résoudre ? », murmure-t-elle. Puis, doucement : « Celui qui créa l'Agneau t'a-t-il fait aussi ?

— Tu te souviens.

Elle sourit tristement contre le téléphone.

— Comment ne pas se souvenir ?

Oui, comment ne pas se souvenir de la voix qui lui lisait les poèmes, pliées derrière le muret, le long du ruisseau ou blotties dans le fauteuil, dans la chaleur du poêle ? Quelques gouttes crachouillent contre les murs vitrés. Le temps s'annonçait si beau, pourtant. Elles se dispersent en minuscules fractales, haut, bas, gauche, droite.

— Merci Papi. » Sa main hésite, plonge dans sa poche à la recherche d'une dernière pièce, mais finit par renoncer. « Je vais y aller.

— Prends soin de toi ma chérie. » Puis, il sourit doucement, elle l'entend dans sa voix : « À bientôt.

— À bientôt.

Bientôt bientôt bientôt résonne contre son oreille et elle ne sait pas si c'est une promesse ou bien une prière. Les bras blanchâtres rampent autour du pont, dérobent Sausalito à sa vue et la rappellent à cette pièce sombre, enfoncée dans la pierre. Elle repense au poème alors que sa chaussure colle à un chewing-gum au sol, à son Tyger, Tyger ! lancé au ciel, alors qu'elle tente de décoincer la porte, ses questions inlassables, qui qui qui, a bien pu Te créer, alors qu'elle rabat son écharpe sur son menton. L'étrange appel de William Blake dans ces vers troubles, celui de tenir l'Agneau et le Tigre ensemble, marcher vers eux sans abandonner ni l'un, ni l'autre. L'effroyable admiration.

Et Hermione comprend, alors que la fin du poème lui échappe, mais pas le sens final sur la beauté symétrique du fauve, formidable et effrayante, qu'elle laissera entrer le tigre.

Quand les astres eurent baissé leurs armes,
Et trempé le ciel de larmes,
A-t-il souri son forfait accompli ?
Celui qui créa l'Agneau t'a-t-il fait aussi ?

.

.

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La traversée lui paraît courte cette fois-ci. Le brouillard salé empoigne ses narines et le dehors surgit flou, comme si un doigt avait estompé l'horizon. Le ciel glisse du bleu au rouge, quelques silhouettes demeurent sur la plage, le sable court en ocre jusqu'à la disparition. Elle entend un temps les mouettes, les Bruants à couronne blanche, puis tout retombe dans la cassure des vagues. Leur mousse bouillonne contre la coque du bateau affecté pour le voyage — San-Francisco - Azkaban — et le pont courbe son vieux corps dans le contre-jour. Il avait fallu qu'elle ne dispose que de cet horaire tardif avec Tom Jédusor, par l'aimable autorisation de Dolores Jane Ombrage : 17h - 19h. Deux heures à échanger au sein de ces murs punitifs, entre l'océan qui dévore la pierre, les mots impraticables et la nuit qui se referme. Elle regarde son souffle tracer son nuage blanc. Un rocher perce la ouate blafarde, un flash, avant que la brume ne reprenne ses droits. Clang. Le ferry s'insère dans le terminal.

La montée se fait sans peine, comme si elle savait où elle allait maintenant, et Hermione effleure les marches avant de trouver l'entrée.

— De retour, mademoiselle ?

Ses yeux se plissent, elle ne prête qu'une brève attention au sourire artificieux du gardien. Les billes bleues vifs glissent sur elle sans trouver d'accroche et elle s'engouffre dans Azkaban sans lever la tête sur son ombre.

— Ah, Miss Granger, heureux de vous revoir, la salue Beacon à l'intérieur. Le travail continue ?

Hermione lui sourit alors que la chanson sécuritaire reprend, serrure une, serrure deux, porte une, porte deux, enfilade de dispositif spécial l'un après l'autre. Pas de nausée non plus cette fois, un calme étrange a élu domicile au fond de son ventre depuis qu'elle a cédé avec elle-même. Les gonds coulissent et étouffent les sons qu'elle distingue dans le fond de la prison.

Tom Elvis Jédusor la cueille de son immobilisme prédateur familier.

La chaise vide, la table métallique, la brume comme un pinceau. Sa bouche fourbe. Hermione s'assoit avec l'assurance de ceux qui surcompensent et elle tente de se protéger du regard absorbant, de la posture qui avale.

— Vous êtes venue chercher votre rédemption ?, se paraphrase-t-il.

La voix moqueuse s'infiltre dans ses pores — elle frissonne, soutient l'irrévérence.

— 16 septembre 1948 à Hogsmeade, dans les Rocheuses du Colorado ». Ses mots creusent un peu plus son rictus, il semble goûter sa reddition. « À 12h09.

Hermione glisse une feuille devant lui : un cercle marqué par des degrés expose les douze signes et dessine son thème. Des symboles rouge, orange, bleu forment une ronde asymétrique en son extérieur, la plupart est ramassée dans la partie gauche. Seuls deux signes qu'elle n'a jamais vus, puis la lune et son double noir troublent le côté droit. Malgré son aversion pour ces icônes illusoires, elle ne peut s'empêcher d'admirer la beauté ronde et géométrique du tracé et de réciter le nom des planètes dans sa tête. Saturne, Pluton, Mercure. Elle relève les yeux vers lui, se laisse attraper par l'aspiration glacée.

« Je suis venue poursuivre le dialogue. »

Il pose une main sur la feuille et ses yeux à lui s'allument.

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... etttt ça part sur la première analyse astrologique de l'histoire de la criminologie tu-DUM. Là vous vous dites certainement : ugh ? où va-t-elle ? Le sait-elle ? Écoutez, on suit son inspi ou on la suit pas (amen). C'est totalement une transposition de l'attrait head canon de Tom pour la divination VS l'aversion d'Hermione et, si ça a une importance pour l'action, ça aura aussi son importance d'un point de vue plus symbolique.

En filigrane y'a aussi une petite attention à ce que c'est que d'être une femme dans ce milieu si masculin et si normé par des codes virils. Pour celleux qui l'ont en tête, vous aurez reconnu l'hommage à Clarice ❤️.

Anyway, merci d'avoir lu si vous avez tenu jusque là et partagez-moi vos impressions, je sais jamais si c'est affreux ou pas trop mal (zé-ro recul). Tom n'est pas très gentil, mais Hermione tient tête, malgré tout, et c'est une queen. Si tout va bien, on en apprendra plus sur ce qu'a commis Tom dans le prochain chapitre. En tout cas je m'amuse bien, j'espère que ça se sent:)

[1] Karrkanj : c'est le nom autochtone donné aux oiseaux qui propagent le feu lors des incendies de forêt, en déplaçant des brindilles en flammes.

Micro précision conceptuelle : la conception linéaire - téléologique de l'Histoire considère que l'histoire est orientée par un imaginaire du perfectionnement et de la croissance et avance nécessairement vers le progrès.

Le poème entier s'intitule Tyger, Tyger, il est de William Blake. Très beau en anglais, aucune traduction n'est en elle-même super satisfaisante je trouve, donc j'ai osé en mêler plusieurs (oui).

+ je crois que j'ai laissé traîner un Merlin quelque part... saluez-le pour moi.