Gloups.
Après une centaine d'années de retard, ce chapitre 4. Rien à accuser — hormis, dans l'ordre, un mémoire, un job d'été (u-sant), des vacances très indolentes, et la rentrée. Un petit syndrome de la page blanche également. Une réorganisation de la fic. Bref— des petits tracas normalement remisés sous le lit.
Je ne sais pas si vous êtes encore là, mais je tiens à vous remercier profondément pour vos ajouts en fav/follow et pour vos commentaires. Raaah vos com (COEUR). Vous savez comme c'est de l'amour pur. Donc merci ici et sur AO3 à Lolkis05, Baccarat V, Katymyny, Blackbutterfly, Feuf, OrlaneSayan. Et merci à celles qui m'encouragent, elles se reconnaîtront.
Juste une remarque avant que je ne vous laisse : cette fic fera finalement 6 chapitres et non 5, comme prévu. J'ai décidé de retrancher la dernière scène avec Slughorn (normalement partie de ce chapitre) parce qu'elle fait… 19k mots. Et ce chapitre est déjà trop long (on est à 34k aux dernières nouvelles...). S'il y a bien le cameo promis d'Ombrage, il n'y aura donc pas celui de Greyback, ni les 82% de présence du Basilic. (Tout ça a été décalé).
Sur ces révélations folles, je vous souhaite une très bonne (et longue) lecture !
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Il est là, devant elle. Ils sont dans un espace ouvert, sans lumière et le noir engloutit tout, sauf une immense boule d'énergie derrière lui. Ses traits conservent leur beauté froide, ces lignes tranchantes qui butent sur son sourire. « Alors ? », demande-t-il. « Qu'attends-tu ? ». L'endroit est menaçant, l'obscurité semble prête à les avaler tous les deux. Il agite un morceau de bois qui lance des éclairs blancs. Elle la fixe et— oh !, comprend-elle soudain. Le halo de lumière qui l'encercle provient de cette branche qu'il tient comme… comme une baguette…? Elle aimerait rire— enfin, enfin, comme dans ses livres pour enfants ! Un sorcier, une sorcière, des pouvoirs magiques. Mais la nuit progresse vers elle, menace la lumière qui les maintient en vie et elle sait que si les mains qui galopent en noir les attrapent, ils meurent. La certitude se mêle à l'angoisse. Elle tend la main pour saisir la baguette, vite, vite, elle aussi doit perforer les ombres. Leurs doigts se touchent. « Il faut dire Expecto Patronum, tu sais ? », lui susurre-t-il. Bien sûr, qu'elle sait ! Elle se souvient maintenant. Elle murmure la formule en agrippant le bois. « Expecto… Expecto… Pat—… », les mots trébuchent. « Expecto Pat… Pat— »retente-t-elle … mais ses lèvres se scellent d'un coup. Elle voudrait s'agiter, se démener pour le rejoindre dans sa lumière et fuir les ombres ; elle se sent prise dans du miel qui la colle et l'englue au noir. Tom ricane : « Pourtant, c'est toi qui me l'as appris… » Ses yeux aspirent la lumière, elle voit la joie sauvage qui s'y agite. Il lui attrape le bras, récupère la baguette d'un geste sec, et, tout en la tirant vers lui, nargue à son oreille : « Heureusement que je peux le faire pour deux ». Il ne dit rien de plus, il n'en a pas besoin. La lumière jaillit plus forte de la baguette comme un grand feu vif qui les enlace. La clarté est si vive qu'elle l'aveugle, et Hermione doit fermer les yeux. Elle aimerait s'accrocher à tout ce blanc lancé contre elle et trouver l'apaisement promis, mais elle se sent aspirée dans le sens contraire. La pression de Tom se relâche sur son bras. Sans sa poigne, elle ne sent plus que l'attraction qui l'agrippe et la tire vers—vers— Non ! Elle se débat pour retrouver le halo blanc et sa protection, force ses bras, ses jambes. Mais l'air est épais, visqueux, il l'empêche et la prend au piège ; les yeux clos, elle glisse vers l'arrière. Elle se sent tomber. Alors qu'elle coule dans les langues sombres, elle ne peut empêcher ses yeux de se rouvrir : ils se prennent dans le spectacle brûlant, hypnotisés par la lumière si blanche qu'elle avale la nuit— et lui au milieu. C'est si beau, pense-t-elle. Elle cherche ses propres mains, son corps, palpe l'inconnu, mais… où sont-ils ? Elle ne voit plus rien, seulement sa peau qui s'estompe dans les ombres. Et lorsqu'elle disparaît dans le noir, la question résonne : Pourquoi moi suis-je donc l'ombre ? Pourquoi moi suis-je donc l'ombre ?
Le monde s'agite. Ou est-ce que c'est un tremblement de terre…? Non, réalise Hermione entre le mucus et les mauvais rêves, ce sont juste ses paupières qui tremblent. Ses cils se battent, écartent la pénombre. S'est-elle vraiment assoupie sur ce fauteuil ? Elle s'étire en réprimant une grimace, se redresse, avise les chiffres qui clignotent en rouge : 5h12. La jeune femme se traîne jusqu'au café en poudre dans un soupir. Elle ne se rendormira pas, elle le sait. Les insomnies la talonnent depuis toujours — depuis petite, tapie avec les monstres sous son lit, aux heures étendues sous son drap d'étudiante, de diplômée, de jeune Auror, cavalant avec chaque pensée. Entre les fuites du sommeil, l'insomnie infiltre ses mauvaises pensées.
Hermione écarte le rideau d'un geste sec. L'aube commence à rougir derrière le Golden Gate Bridge. Une pluie crachote déjà, annonçant les nuages et la crue agitée. Au loin, Azkaban se tient debout, pierre de volcan après pierre de volcan. Un rayon transperce momentanément la brume jusqu'une fenêtre et elle le suit du regard, hypnotisée. Des images de flashs lumineux, de mains d'ombres tournées vers elle, lui reviennent. Un cercle de lumière, un bras pâle, des mots susurrés, c'est toi qui me l'as appris pourtant, son corps qui prend l'encre. Pourquoi moi suis-je donc l'ombre ? Sous ses doigts glacés, sa tasse lui fait mal.
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Le froid la surprend. Hermione serre la hanse de son grand sac. Depuis sa fenêtre, les trouées du ciel lui avaient promis un répit qui s'écrase dans le vent et ses mains gelées. Elle serre les dents, inspire, tout va très bien, c'est revigorant, c'est pas grave, il faut qu'elle marche - sa cheville - il faut qu'elle sorte.
C'est le deuxième dimanche du mois, ce n'est pas le dernier, ce n'est pas le premier, où elle fait d'habitude sa lessive en dehors du campus, non ce n'est que le deuxième et dieu sait qu'elle aime les habitudes et leur chorégraphie rituelle, mais elle a besoin de sortir. Confier ses neurones au battement sourd des machines à laver. Son souffle laisse des petits fantômes dans l'air pale. Elle longe le lac, grimace contre sa cheville. Il faut qu'elle soit plus consciencieuse dans ses exercices, elle aurait dû avoir récupéré sa flexibilité depuis trois jours déjà. Le petit matin s'ouvre sur les grilles qu'elle dépasse sans croiser personne, puis l'enchaînement espacé de rues qui se resserrent, le tintement des câble cars, les rails qui crissent, l'échoppe qui offre le meilleur café du quartier, ses cuisses chauffent sur les côtes, il en reste une dernière avant d'atteindre la rue minable qui longe le port. « Laundry world - Coin-op » arbore sa peinture rouge fièrement. Elle aime son écaille un peu triste, ses néons bleus et ses vitres qui donnent sur l'eau. Une habitude des premiers jours, quand elle était encore dans cette vieille chambre louée à Mme Figgs et que l'université n'avait pas ouvert. « Deux mois avant la rentrée ? » Pansy l'avait scrutée de la tête aux pieds, incrédule. « Mais qu'est-ce que tu voulais sonder Granger ? La qualité de l'air ? » Elle n'a jamais fait ses lessives à l'université depuis.
Hermione coule dans le souvenir et elle ne peut s'empêcher de remonter la chaîne— jusqu'à cette bulle de deux mois, juin 1968. Elle avait aimé cette bulle moite et salée des premiers moments, quand il n'y avait qu'elle découvrant la ville, ses rues qui se croisent, se heurtent, débutent dans les hauteurs laquées de riches avant de s'évaser dans le sable, le port et les marins. Tout la heurtait et tout l'émerveillait— le bruit des cable cars, la couleur artificielle des luminaires, les affiches de stars placardées sur le granit, ce Chinatown avec ses écritaux en chinois, ses petits supermarchés dégorgeant d'animaux, légumes, herbes qu'elle n'avait jamais vus, sur fond de musique incompréhensible crachotée par les restos asiatiques qu'elle pouvait se payer. Elle avait beaucoup marché au début pour explorer ; et puis pour sentir ses muscles et sa respiration dans cette ville à collines où tout monte et descend, comme à flanc de montagne. Son petit travail chez une fleuriste en juillet, puis tout le long mois d'août. Entre les effluves douces du pacifique, le passage d'hommes un peu perdus entre les roses, et ses petits habitués, elle avait palpé, pour la première fois, la réalité d'une vie sans repères, livrée à elle-même. Aimé ces deux mois volés pour elle, de temps pour elle, cette chambre pour elle, cet avenir à dessiner pour elle, être son propre repère dans l'inconnu. Avant que la vie et ses dents sales ne rouvrent la gueule.
Elle plisse les yeux. Le soleil a à peine sorti ses doigts à cette heure, mais le WASH & DRY brille en rouge quand elle pousse la porte. La laverie ouvre à 6h tous les jours — Hermione est certaine qu'elle y trouvera au moins Terry ou James qui y terminent une insomnie. Elle bataille contre la porte vitrée, entre avec un soupir de soulagement, et laisse un bout de tempête derrière.
— Miss Hermione ! Ça faisait longtemps. Vous avez manqué à mon vieux coeur.
À l'intérieur tout est plus chaud. La ronde des machines l'emmitoufle d'un son ouaté qui la berce et l'accueil de Terry se glisse entre ses pensées, la soulage. Au moins, ça n'a pas changé ici.
— Terry », sourit-elle. Elle détaille sa salopette bleue, sa balluche vide au sol devant le lave-linge, son col qui monte sur son vieux visage brun. L'air doux sous ses grands sourcils fournis. Ça lui pince le coeur. « Comment va la hanche ?
— Ça se décoince quand je vous vois.
Elle pose son sac en riant.
— Si seulement je pouvais décoincer tous les problèmes de ce monde rien qu'en apparaissant.
Les draps mauves, ses jupes, une paire de collant, quelques blouses, elle fourre le tout dans la machine la plus gauche, juste à l'endroit où on peut grimper dessus et poser ses pieds sur la porte de la machine voisine.
— Vous illuminez déjà la fin de nuit d'un vieil homme comme moi, très chère », il pose une main sur sa poitrine, ses doigts parchemin contre la poche gauche de sa salopette, secoue la tête. « Vous êtes le messie d'un vieillard, vous ne voudriez pas non plus être celui de toute cette terre ?
Elle lève les yeux au ciel. « Rappelez-moi quand ouvre votre première représentation déjà ?
Il lui glisse un clin d'oeil.
— Quand Broadway voudra enfin de moi, ma chère— vous serez la première invitée.
Elle verse le savon dans le bac— violette, l'odeur l'enveloppe. Cycle rapide, 1h, elle n'a pas tant de latitude que ça après tout, avec le dernier examen de droit qui approche, ses notes encore à vif contre ses tempes, mais pas encore retranscrites. Son rapport à Cho, qu'elle n'a pas fait.
« Un petit thé Hermione ? » Terry désigne la ronde des habits dans le hublot de la machine. Non, elle n'a pas sursauté, non elle a toujours ses réflexes, elle— « Il me reste encore une bonne poignée de minutes.
Il lui présente une dizaine de sachets de thé qui s'étalent sur un kit de couture. Rose de damas, eucalyptus, thé vert, noir, blanc, vanille, orange à l'écorce de saule. Il agite les feuilles de menthe qu'elle vient d'apercevoir.
« Comme d'habitude ?
Oh, Terry.
— Volontiers, sourit Hermione et son plaisir n'est pas feint pour la première fois depuis des jours.
Hermione les aime chauds et sucrés ses thés à la menthe, tellement sucrés qu'ils déversent du diabète à même ses veines. Juchée sur sa machine, elle regarde Terry écraser les feuilles, tester la température de l'eau, dégainer ses cuillères de sucre.
Quelques gouttes commencent à tomber sur les vitres. Hermione se demande si les néons vont se mettre à grésiller. Ses yeux glissent avec la pluie, prennent les bifurcations. Elle n'est pas certaine d'avoir digéré toutes les infos larguées par Harry, il y a deux jours, et les révélations lui tapissent la gorge. Elle s'était réveillée dans le noir, emmitouflée dans la vieille odeur de couette et celle rassurante de son ami, un peu avant l'aube. Touffu avait à peine geint quand elle s'était extirpée de la Maison après son café noir pour rejoindre l'entraînement de Fol'Oeil. Je dois y aller : Fol' Oeil oblige… Merci infiniment d'être là Harry. À vite. Mione, laissé sur la table. Que faire de tout ça ? Est-ce qu'elle devrait…?
Elle secoue la tête, manque de se frapper le front contre la machine, en rythme avec le cycle.
Non, non, non— enquête psychologique, pas judiciaire. Criminologie. Services de profilage. Rien. D'autre. Rien.
— Eh beh. Aurait-on des problèmes de constipation ?
La porte se referme dans un grand slouccsccch et une femme âgée mais en lutte contre l'âge, laisse échapper une bouche carmin d'un empilement de fourrures de contrefaçon. Sa chapka ruisselle et teinte les gouttes de grenat. Elle fixe Hermione comme si elle hésitait entre reculer, fermer la porte derrière elle, et lui offrir un Xanax.
— Ah ! Hepzibah, s'exclame Terry.
Il se redresse et peigne les quelques cheveux qui s'obstinent.
— Terry… » Hepzibah penche la tête, plisse deux paupières mauves. « Vous m'avez rapporté du thé à l'hortensia cette fois j'espère ?
— Mais bien sûr, Marquise. » Ses doigts s'empressent de saisir le sachet doré. « Le voici.
— Finement volé à la vieille peau de la villa des Géraniums, choyé dans la plus pure des mauvaises intentions et ciselé en pensant à moi ?
Son rictus ouvre une fossette.
— Avec un zeste de soumission.
Hepzibah sourit lentement, trois dents en or éclatent dans le néon blafard. « Bien. Très bien. » Elle extirpe une tasse fuchsia d'une grande poche cousue dans le revers de son manteau et tend une main baguée, du pouce à l'auriculaire. « Servez-m'en un demi-litre.
Hermione les fixe et s'attendrit de l'échange. Plus de dix ans, d'après quelques confidences de Terry, que le manège danse. Séduction au thé à l'hortensia et aux rendez-vous de 7h du matin, dans la laverie du port de Mission Bay.
— Ça n'a pas l'air d'aller ma petite. » Hepzibah s'est calée contre une machine, ses montagnes de fourrure lui ménageant un coussin. Elle avale une première gorgée, fait mine de la mâcher devant le regard suspendu de Terry, et glisse un claquement appréciateur. « J'arrive, je te vois prête à te taper le front contre un rang de machines à laver.
La main d'Hermione se serre contre sa propre tasse. Les effluves de menthe montent sucrées jusqu'à elle.
— Si, si. » Elle force un sourire. « Ça va très bien peu de fatigue, c'est tout.
Elle ignore le regard de Terry et le pianoti de ses doigts contre ses herbes. Qu'ont-ils tous à vouloir lui offrir un brancard ?
— Hmm. » Hepzibah appuie sur le bouton jaune et démarre le cycle d'un coup d'ongle. Elle ne la quitte pas du regard. « Le travail est intense ?
Le travail. Lequel, lequel, lequel. Les entraînements ? Les cours ? Les préparations quotidiennes aux interventions de terrain ? Les discussions avec Cho ? Les rendez-vous pénitentiaires et leur lot de visages gagnés par les tics, le froid, l'odeur du fer. Boucle noire, doigts pâles glissés sur une feuille extorquée, puis en elle, tirant sur ses viscères, ses peurs.
Hermione avale une gorgée de son thé qui fume. Une feuille se colle à sa lèvre et diffuse sa douceur piquante.
— Le travail est intense, on peut dire ça. » Elle a du mal à ajouter quelque chose et elle voit bien que Hepzibah trouve étrange son manque de paroles. Elle, toujours si volubile. Elle se tortille depuis son couvercle blanc. « Toujours plus de cas.
— Ce pays va mal, de toute façon. » La vieille dame secoue la tête en retirant sa chapka. « On n'a peut-être plus les meurtres du fou au rasoir, mais les affaires sordides pullulent. » Hermione fixe la chapka disposée juste à côté des relents chauds du lave-linge. Elle ressemble à un caniche mouillé. « Pas plus tard qu'hier matin», et Hepzibah agite un journal qu'Hermione ne l'a même pas vue sortir, «on a transféré deux malades à Azkaban.
Elle ne distingue pas qui des tambours désynchronisés des machines ou de son coeur fait ce bruit mat dans son oreille.
— Deux malades ?, elle répète.
— Hun, hun. » Hepzibah perche une paire minuscule de verres sur le bout de son nez et déploie le journal. En cinquième page de la Gazette de San Francisco, accolé aux rubriques judiciaires, elle lit : « Fenrir Greyback et Antonin Dolohov, détenus pour crimes violents depuis douze ans dans la prison de Godrics Hollow ont été transférés hier à la prison de haute sécurité d'Azkaban pour troubles du comportement et incitations à la violence. » Elle renifle. « Même pas de petit détail croustillant sur ces "incitations".» Elle baisse le journal, avise la fixité d'Hermione sous son chignon dérangé. « M'enfin tu sais moi non plus ma petite, je trouve pas ça très fin de mettre tous les plus violents au même endroit.
Transfert de Greyback et Dolohov. Pourquoi n'est-elle pas au courant ? Le sucre a un goût aigre sur sa langue.
— Est-ce que les conditions de transfert sont précisées ? » Elle tente de conserver une voix claire entre les battements mats.
Hepzibah perche un sourcil. « Non. Qu'est-ce que tu crois mon chou ? Que j'ai un rapport de police sous les yeux ?
L'information danse vaguement devant elle. Elle vient rejoindre son bloc-notes imaginaire où les mots de Harry ont ré-éclaté, fractionné les analyses.
"Premières auto-immolations non spontanées".
"Expériences douteuses".
"Bombe". — et non, elle n'oublie pas les points d'interrogation. Ni la mise en garde de Harry. Mais elle ne peut pas non plus faire comme s'il n'avait rien dit, rien insinué, rien tenté de cacher sous ses tics— avec le visage du Secrétaire de la Défense en noir et blanc sur la page.
Faut-il ajouter "Transfert inopiné de Fenrir Greyback et Antonin Dolohov" à la liste des inconnues et leurs débouchés hasardeux ? Ou est-ce simplement son esprit fébrile qui complote contre lui-même, voit des liens partout. La paranoïa est un régime hallucinatoire qui peut guetter n'importe qui et en particulier cette profession, les avait prévenus Pomfresh. Est-ce que c'est de l'intelligence — tisser les liens, retrouver leurs ramifications, accoler le point A au point Z —, ou de la paranoïa ?
Un bip strident l'arrache à la pensée. Terry sourit. Elle le regarde écarter son kit à thés, ranger les herbes, déplier son torchon sur le front de la machine, retirer les habits secs, les y ranger en tirant sur les plis.
— Vous ferez gaffe : la chemise verte est pleine de plis, fait remarquer Hepzibah avec un plaisir mauvais.
— Vous m'aidez à y remédier très chère ?
Il lui adresse un clin d'oeil derrière son épaule. Hermione contemple le cinéma des cinq roulements de paupières, le mauve prenant une couleur passée sous le néon, le sourire réprimé à la commissure, et puis sa petite taille tonique et ronde se lever et rejoindre Terry, fourrures délaissées sur le trône de fortune.
— Règle numéro une : commencer par étirer l'épaule, enseigne-t-elle, les ongles déjà sur la chemise.
Parfois, Hermione se dit que Hepzibah pourrait être une image future alternative de Pansy. Une qui se serait arrachée plus tôt et plus radicalement à l'emprise de cette famille pourrissante et riche à crever, qui aurait vivoté sur l'argent soutiré dans la fuite du Manoir, ses relations avec l'underground de San Francisco et son charme. Actrice, ou bien barman, rédactrice d'un journal de mode, Pansy aurait pu ne pas fuir en rejoignant les rangs des flics, elle aurait pu recréer une image et la vendre— sans scrupules, avide, à la manière décomplexée de Hepzibah où persévèrent des morceaux de tendresse. Avec sa fausse nonchalance hérissée de sensibilités. Mais la comparaison s'arrête là, ses fourrures n'auraient pas crié "toc", elle n'aurait pas fini à soixante-huit ans sur le sol d'une laverie où les plis des chemises sont des déclarations. Après les quelques films de série B dans lesquels elle avait tourné, Hepzibah avait été délaissée au profit de la nouvelle petite perle naïve à sortir des rues, et Hermione ne sait pas tellement ce sur quoi elle vit aujourd'hui. Il parait qu'elle publie des nouvelles érotiques dans un magazine entre deux ventes d'antiquités dans la boutique grisâtre qu'Hermione a visitée une fois. Sombre et surannée, elle n'ouvre que la moitié de la semaine, sent l'humidité et les anciennetés qu'on aurait préférées ne jamais voir.
Le bip de la machine marque la fin du premier cycle et Hermione attrape la masse mouillée, ses effluves de lavande, et la lâche dans le sèche-linge. Le ronronnement s'amorce, elle repose la tête contre le mur, les yeux mi-clos. Entre le cycle et la leçon de pliage d'Hepzibah, elle pourrait presque s'endormir là, le goût de la menthe sucré sur les lèvres, elle pourrait presque…
— Et le rouquin ? » La question éclate contre ses paupières. Hepzibah la regarde, mains croisées sur ses bagues, debout aux côtés de Terry alors qu'il lui prépare un nouveau thé. « On le voit plus. Il venait souvent te chercher avec son gros beignet à la fin du deuxième cycle.
Sa torpeur est entièrement dissoute maintenant. Hermione se redresse contre la machine, une douleur violente lui prend les vertèbres.
— Oh… non », dit-elle. Son coeur bat contre le sourire qu'elle force. « Il ne va pas venir.
Hepzibah plisse les paupières et Hermione a la désagréable sensation qu'une main s'introduit dans son cerveau et y fouille les souvenirs.
— Il ne viendra plus ?
Du coin de l'oeil, elle voit la porte de la laverie s'entrouvrir, une ombre encapuchonnée se diriger vers une rangée opposée. Elle secoue la tête.
— Non, il ne viendra plus.
Peut-être que sa voix la trahit ou qu'elle est incapable, en dépit de tous les entraînements mentaux qu'elle a dû subir, de tenir ses émotions ailleurs car Terry relève la tête, inquiet :
— J'ai d'autres herbes disponibles vous savez ma petite Hermione— d'autres types. » Il glisse un clin d'œil contre son inquiétude. « J'ai d'autres surprises dans mon kit, si vous voyez ce que je veux dire. Il suffit de demander…
Le sous-entendu ne lui échappe pas, ni à la jeune fille qui est entrée à peine plus tôt et leur lance un regard effrayé avant de fourrer ses habits dans la machine la plus proche, furieusement concentrée. Elle secoue la tête, le sourire qui tremble.
— Ce n'est pas la peine de ressusciter votre passé d'empoisonneur, tente-t-elle de rire.
Terry frotte le haut de sa combinaison d'herbes séchées.
— Sure…?
Elle chuchote :
— Oui, sûre. » Et elle ajoute, malgré elle : « C'est moi, c'est de ma faute. Tout est de ma faute.
Hermione a murmuré ça piteusement. Le regard d'Hepzibah casse quelque chose en elle. Ma pauvre enfant, dit-il. Elle s'approche d'elle et lui prend la main.
— Tu viendras me voir à la boutique, j'ai quelque chose à te montrer. Tu vas voir, ça te plaira. » Ses bagues cliquettent contre ses os froids. « Ça éclipsera tous les mauvais garçons et les fautes qu'on commet.
Les fautes qu'elle a commises. Pas Ron. Votre ombre est un jouet du système. Celle qui vous pousse à ne piper mot devant l'enfermement de votre mère ou… d'autres choses internes. Qui continue-t-elle de trahir ?
Sous les bip répétés du sèche-linge Hermione finit par s'extirper de la poigne d'Hepzibah. Il y a quelque chose de doux et pénétrant dans sa façon de la scruter— ça intrigue Hermione, c'est la première fois qu'elle lui voit ces yeux intenses, presque féroces. Comme une émotion souterraine qui ressurgit.
— Quoique vous pensez avoir fait ma petite, philosophe Terry depuis son tas de chemises bien pliées, rien n'est jamais trop tard.
Elle sourit nerveusement face à la vitre. Est-ce que l'on revient vraiment de toutes les trahisons — à commencer par celle qu'on fait à soi-même ? Elle tourne la tête, évite les doigts humides sur la vitre, tombe sur le mur opposé. La jeune fille la regarde fixement, une cigarette coincée à la commissure.
L'atmosphère tangue et la berceuse retrouvée du bruit des machines, de l'effluve des thés, du théâtre d'Hepzibah aux mille fourrures, prend la chair de poule.
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Elle referme précipitamment le casier bleu foncé devant elle, ne prend pas la peine de retirer sa parka trempée. Entre ses doigts, l'enveloppe brille d'un gris-vert fébrile.
Chère Miss Hermione Jean Granger,
Votre long courrier a immédiatement retenu mon attention— la rumeur d'une jeune Auror en mission inhabituelle auprès des tueurs séquentiels était parvenue jusqu'à moi et je dois avouer que j'étais bien curieux de la chose. Vous avez bien fait de vous adresser à moi pour discuter des points soulevés, mon domaine d'expertise pourrait nous être utile. Je serais ravi de discuter de ce projet tout à fait prometteur rapidement. Vos travaux sur le détenu Corban Yaxley m'intéressent tout particulièrement — j'ai lu avec un plaisir trop rarement éprouvé ces derniers temps les notes que vous m'avez fait parvenir.
Je suis en déplacement tout le mois, mais dois faire une halte chez moi à San Francisco pour une partie amicale de golf avec le fils du gouverneur, fin décembre. Autour du 22. Que diriez-vous de vous joindre à nous ? Vos talents en golf bénéficient-ils de la même renommée que votre parcours académique en criminelle ?
Dans l'attente d'une réponse que j'espère positive,
Horace S. Slughorn, psychiatre multi-récompensé de l'Université de Serpentard.
Hermione passe un doigt distrait sur le papier. Couteux. Style direct, proposition laconique et offre de rencontre sur le champ. Harry n'avait pas menti— l'homme réagit aux appâts. Il suffisait de mentionner Yaxley et l'isolement farouche du psychiatre révélait son visage intéressé. Elle éprouve à peine un pincement de culpabilité quand elle pense aux notes qu'elle lui a transmises, des bribes d'entretien assorties d'analyses pas tout à fait abouties, et d'une question naïve : «Pensez-vous pouvoir m'aider dans la caractérisation clinique docteur ? Je crains me heurter aux limites de l'inexpérience». Les touches lui avaient paru dures et grinçantes sous l'hypocrisie, mais ce n'était rien contre ce qu'elle aurait à faire face à lui. Contourner la vigilance et bazarder l'appât pour en venir aux questions douloureuses— l'avez-vous bien connu Docteur ? Comment était-il enfant ? Des inquiétudes que vous auriez aimé remonter à l'époque ?
Autour du 22. Il lui reste ce dimanche après-midi et les trois semaines qui viennent pour trouver l'équivalent d'une potion à maximiser ses chances de réussite avec le vieux psychiatre. Et apprendre à jouer au golf. Car, de sa vie, Hermione Jean Granger n'a jamais tenu de club de golf dans la main. Y jouer ? Un coin de la lettre entaille la peau tendre entre le pouce et l'index— doit-elle dire non ? Proposer un autre lieu ? Pourtant, si informelle, la situation est propice à la confidence, elle pourrait…
Des élèves ensommeillés poussent les portes de Quantico et maugréent sous la pluie avant de partir en petites foulées. Sur les tables du réfectoire, elle aperçoit Dean qui ingurgite son double café en glissant un regard paresseux sur La Gazette de Santa Monica, Justin qui harponne une première année transportant trois bols de Kellogs immergés, quelques visages hagards qui zonent dans les canapés après une cuite au samedi soir.
— Laisse tomber la mine sévère, Granger, jour de repos !, lance une voix à sa droite, derrière la porte du casier qu'elle maintient ouverte. On se re-po-se le dimanche. Tu connais ?
— Mieux que toi apparemment, Macmillan, commente-t-elle calmement en avisant les poches noires qu'il a sous les yeux.
Son coeur bat rapidement sous ses allures placides et elle claque le casier en serrant la lettre contre elle, car elle vient de penser à Tom. Neuf jours qu'elle s'est pliée à cette séance sauvage d'emprise— neuf jours et elle y retourne mardi. Mardi.
— Oh, oh, mauvaise humeur, ce matin Grangie. » Ernie se met à touiller son café directement avec le doigt, sous ses yeux. « Des entretiens qui se passent mal ? Tu peux tout me raconter tu sais.
Une montée brûlante d'agacement la prend et elle donne un dernier coup de clef dans le casier avant de lâcher :
— Épluche la rubrique des nouvelles recettes du Washington Post de ce matin, Macmillan. Il y a un encadré juste pour toi : « Porn Food », tu connais ? Ça devrait satisfaire tes pulsions voyeuristes.
Dans le fond, la voix faussement scandalisée d'Ernie Macmillan lui parvient : « Parkinson déteint vraiment sur toi Granger ! »
Le nom saute des lèvres de Macmillan et se colle à sa peau, elle manque de s'arrêter entre la poubelle et la porte du réfectoire. Pansy. Et elle prie pour que son amie ait reçu des entraînements quotidiens de golf et de ses codes aux côtés de ses gammes bien ordonnées.
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À la table du réfectoire, bien moins bruyante que deux heures auparavant, Pansy lui offre un visage morose en beurrant ses tartines.
— J'ai séché tous les entraînements », lâche-t-elle entre trois mastications. « J'ai horreur de ça.
— Pansy. » Hermione veut lui agripper les mains, mais elle se prend le couteau à beurre et un regard noir pointés sur elle. « Tu es mon seul espoir. Il faut que je puisse assurer devant lui.
Devant sa détresse renforcée à coups de grandes gestuelles fébriles, Pansy interrompt sa mastication :
— Tu réfléchis très mal à la chose Grangie ». Elle secoue la tête. « C'est une aubaine, ton truc. Tu t'habilles mi-sévère, mi-cocktail, tu les regardes se caresser l'ego pendant 1h, t'hésites pas à minauder "quel drive, docteur" sans en faire trop, et puis tu le cuisines juste après, au moment où ils prennent un verre, satisfaits d'eux-mêmes et sensibles à la flatterie. » Elle termine d'un coup du menton : « Très belle ouverture.
Hermione se prend la tête dans les mains. Elle manque de renverser le bol de café fumant de Pansy.
— Mais, Pans', gémit-elle. Je ne sais même pas ce qu'est un drive.
— Ce n'est pas la question », s'agace son amie. Elle a repris son activité minutieuse de badigeonnage. « C'est même mieux que tu ne saches rien. Il sera ravi de te démontrer sa science et d'exposer son petit tweed pelucheux. Attention à bien admirer la longueur du club, ajoute-t-elle, sarcastique.
Ce n'est pas idiot. Hermione fixe les carreaux orangés de la nappe. Ce n'est pas idiot. Elle n'a pas à tout savoir— c'est même un avantage de se placer dans cette position subordonnée. Dites-moi, docteur, vous pratiquez depuis longtemps ? Elle a envie de se laver la langue.
— Ok, ok. Peut-être que ce n'est pas si affreux », finit-elle par souffler. Elle relève la tête vers Pansy, yeux encore vagues. « Ce n'est peut-être pas la pire circonstance du monde.
Une foule de questions s'empressent de l'assommer juste après son admission. Comment doit-elle s'habiller ? Y-a-t-il une étiquette ? Des attentes vestimentaires particulières ? Puis une boucle noire, des mots cruels, de la brume s'intercalent. Elle n'a pas le temps, scande son coeur. Tom, dans trois jours.
Pansy l'a scrutée tout le long de ses atermoiements. Elle articule lentement, les tartines émiettées entre elles.
— Il va falloir qu'on en parle Hermione. » Elle tapote la table de son couteau rond. « Il va falloir qu'on évoque la raison qui t'a poussée à lui donner ton thème astral et pourquoi tu t'es recroquevillée trois jours sur toi-même après ça.
Ça n'a plus d'importance, elle l'a fait, c'est tout. Elle a vaincu sa faiblesse désormais.
Hermione évite l'attention au scalpel de son amie et murmure : « Tout va bien Pans'. » Elle ajoute en riant, comme si la plaisanterie était hilarante : « Je ne me laisse pas avoir par une carte du ciel périmée qui dirait quoi que ce soit de mon équilibre mental, ne t'en fais pas ».
Derrière le bol fumant qu'elle a propulsé jusqu'à ses lèvres, les yeux de Pansy lui lancent coup d'inspection après coup d'inspection.
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Tu es certaine de vouloir y retourner ? Bien-sûr. La question l'avait offusquée— évidemment. Elle y était jusqu'au cou maintenant, qu'elle le veuille ou non— mais l'expression de Cho avait conservé son intensité. Tu peux toujours arrêter, tu sais, on a déjà de la matière clinique. Non, on a rien Cho, tu vois bien. Elle avait posé sa main sur la transcription manuscrite, tiré sur les minces feuillets. Il faut en tirer quelque chose. Très bien. Sa tresse méticuleuse descendue sur l'épaule. Alors tu entres, tu t'assoies, tu allumes le magnétophone et tu le fixes. Tu attends. Qu'il parle ? Qu'il trahisse quelque chose. Son intérêt. Son coeur avait battu furieusement. Pourquoi aurait-il développé un intérêt pour moi ? Hermione, il a passé deux heures à regarder ton thème astral. Il est fasciné. Le rire avait eu un gout métallique au fond de sa gorge. Il s'ennuie, c'est tout, il aime tester son influence. Il est fasciné et il veut quelque chose— et toi, tu vas lui faire croire que tu le lui donnes malgré toi.
La tour crève un nuage avant de faire disparaître son occulus dans le gris. L'hiver pousse la brume jusqu'aux cellules et elle a glissé sur les dalles cette fois. « Faites attention Miss, parfois on s'y perd presque », l'avertit Beacon dans un sourire rassurant. Hermione remonte son col et son revers en laine. « Ça les rend fous quand elle s'introduit dans leurs cellules, mais on peut rien y faire. Micro climat ingérable ». Il secoue la tête dans un petit rire qui se perd dans l'ouverture de la troisième porte en métal. « À croire que les dieux ont déserté la Terre au moment de former l'île ».
Ils retrouvent les boyaux et leurs minces ouvertures qu'elle commence à connaître. Le brouillard écarte ses doigts et les néons éclairent le couloir de stries lumineuses, intermittentes. Après lui, elle n'y retournera pas— pas avant d'avoir convaincu la directrice d'Azkaban, Dolorès Jane Ombrage, et le Ministère tout entier s'il le faut de lancer de grands travaux pour rhabiller la prison de conditions de vie décentes.
— Vous connaissez le protocole maintenant. » Beacon lui fait un signe de tête et désigne la porte familière, son rectangle et sa lucarne bouchée.
— Merci Sergent. » Elle lui sourit doucement. « À toute à l'heure.
— À dans deux heures, Miss », et elle attend que son pas gourd disparaisse de l'autre côté du couloir pour poser la main sur la porte, actionner la poignée, et pousser son corps à l'intérieur.
Elle n'a pas peur. Elle n'a pas froid. Et elle n'est pas désireuse de le voir.
Elle est professionnelle. Elle fait son travail. Et collecte ses données.
Elle n'est pas désireuse de le voir.
Tu entres, tu t'assoies. Son pantalon accroche une écharde sur la chaise.
— Hermione », glisse-t-il et elle lève les yeux. Son uniforme sans plis habille sagement ses yeux noirs et leur fixité doucereuse, elle accueille leur fouille familière. « Vous êtes revenue.
Elle se mord la lèvre violemment, tente de conjurer le désir de lui répondre, mais c'est trop tard, le sourire lent qu'elle connaît bien désormais, a étiré les ombres sur son visage, et elle ne peut empêcher l'ironie, contre le rythme de son coeur :
— Je vous ai manquée ?
— Beaucoup.
Calme-toi, ordonne-t-elle à son coeur. Tu allumes le magnétophone et tu le fixes. Oui, Cho a raison, il faut qu'elle attende maintenant— elle ne peut plus s'offrir sans conditions à ses pièges, à leurs toiles envoûtantes et leurs intrusions. Hermione pense à Mère Jeanne des Anges, à ses remontées acides et morbides, aux confessions de Harry entre les volutes de fumée— le jeu n'en vaut pas la chandelle. Tu attends qu'il se trahisse.
Hermione le fixe. Elle pourrait presque sentir la tension dans ses cils et la force qu'il leur faut pour soutenir le regard qu'il lui retourne. Oh, il a compris. Tom ne la détaille pas comme elle le fait - elle qui remarque les cernes plus prononcées sous ses yeux, la petite cicatrice sur le haut de la pommette, les deux miettes sur son col, les trois boucles retombées sur le front, la patience animale qu'il dégage -, non, il laisse le soin à ses yeux de la clouer à son propre jeu. Je peux aussi attendre, dit-il. J'ai des années pour ça.
Elle pense aux mots de Harry sur des personnes qu'il aurait potentiellement ciblées par le feu d'abord. À ses expériences limites qui avaient provoqué un premier suicide, à ses encouragements pour embraser une jeunesse désespérée. Aux rumeurs sur ses liens avec l'armée, la Défense. Elle aimerait pouvoir lire les aveux à même ses pores et recueillir leur traîtrise et leur horreur pour les enfermer sur la page, les décortiquer, lutter pour un plus jamais ainsi. Elle essaie d'inspirer calmement. L'air infiltre ses poumons comme un rebut de cigarette, et tout s'emmêle dans son esprit— l'enquête judiciaire abandonnée après incarcération, l'enquête criminologique pour repenser leurs cadres d'analyse du crime, du mal, de la violence. Le désir de savoir qui il est, derrière tout ça.
Dans le fond, le garde aussi fixe l'horizon, un mur de briques noires colmatées par la brume. Et peut-être que cela fait cinq minutes ou bien quinze, mais Hermione sent déjà ses fondations s'effriter. Elle a envie de passer ses paumes sur son pantalon. Mettre son corps quelque part. Elle a besoin d'entendre quelque chose, une parole claire et normale entre ces murs humides. Elle le regarde, imperturbable devant elle. Son plâtre figé, sa violence dormante ramassée dans cette immobilité, et elle a presque envie de rire à la face de Cho qui a cru qu'elle pourrait tenir le silence face au plus entraîné de tous. Ses mains se crispent pour ne pas trembler. Sa jambe, sous la table — nerveuse, croisée sur l'autre pour ne pas tressauter. Ses yeux trouvent Tom et les ombres et son attente et ses murs et son froid et ses pupilles et l'horloge qui tourne tourne et elle, son corps, sa fébrilité.
— J'ai rendez-vous avec un vieil homme que vous avez bien connu enfant, je crois, Tom.
Ploc — les mots font un grand bruit blanc. Elle a capitulé la première.
Elle n'a pas dit professeur. Elle ne s'en veut même pas, ça y est désormais.
« Un vieux docteur, poursuit-elle.
Les mots défont quelque chose sur son visage et il est agité par un tic nerveux qu'il dissimule d'un coup sec en se rapprochant de la table.
— Vous n'avez pas osé contacter le vieux Slughorn Miss Granger.
Elle ne sait pas où elle va avec Slughorn, elle sait simplement cela : que toute ouverture en lui est bonne à découper et que seule la provocation l'oblige.
— Une partie de golf entre lui, le fils du gouverneur et moi-même. Sur sa propriété privée— où se trouvent son ancien cabinet de psychiatre et tout ce qu'il en a gardé, énumère-t-elle avec un plaisir mal dissimulé.
— Vous ne savez même pas ce qu'est un club de golf, soulève-t-il. Comment voulez-vous impressionner le vieillard ?
— Je suis ici pour cela Tom », elle balaye la moquerie fuyante. Elle n'a plus envie de l'appeler professeur maintenant qu'elle a goûté au nom propre. « Vous allez m'aider. » Elle se penche en secouant la tête. « Vous me le devez bien.
— Ah ?
— Mon thème, dit-elle et les lettres se détachent depuis sa honte. Je me suis donnée à vous.
— Oh, Hermione. Je crains que nous nous soyons mal compris. Vous avez simplement payé la faveur que je vous fais à être ici, à vous parler. Vous ne voyez pas comme il est impoli de demander autant sans offrir la réciproque ?
— Pour qu'il y ait réciproque, il faudrait déjà que vous vous livriez. » Tempère l'agacement, tempère.
— Vous ne posez pas les bonnes questions. » Sa voix descend, raide et agacée. « Ce que j'ai fait, pourquoi je l'ai fait, d'où je viens… on ne traite pas l'être humain comme un petit sujet d'essai académique.
— Je ne pose pas les bonnes questions, mais vous, oui ? » Elle résiste à l'envie de cracher sa frustration. Elle n'aime pas la couleur hostile de ses mots. « Vos questions, vos stratégies, vos dirigez la prison aussi ?
Étrangement, son ironie le calme. Il retourne contre sa chaise et la contemple d'un air neutre, détendu. À peine moqueur.
— Ma présence, mes règles, Hermione. Je suis ici, je pourrais être ailleurs. Je pourrais être dans ma cellule, dans la pierre, dans la brume. » Il penche la tête. La fixe une, deux secondes. Sourit lentement. « Dans votre tête. » Sa voix est douce, invitante.« N'y suis-je pas déjà ?
Le visage de Maugrey passe sous ses yeux, avec sa gravité nerveuse et dérangée. Le plus important Thomas dans le programme de Vigilance Constante, ce n'est pas le corps. L'oeil mobile flanqué en eux, l'un après l'autre. C'est la tête. On ne laisse personne, personne, y entrer.
— De quoi avez-vous peur Tom ? », elle avance. Ses mains sur les pages, son magnétophone entre eux. « De ce à quoi pourrait mener une analyse de votre personnalité, de vos motifs ? Vous avez peur de laisser le mythe s'effondrer ?
— La peur. C'est un bon sujet, la peur », approuve-t-il. Oscille encore entre menace et posture professorale. « Avez-vous réfléchi à mon cadeau de notre dernière séance ?
— Votre petit précipité de morale sur mes émotions, ma faiblesse ? » Il lui est plus facile de le traduire dans ces mots désobligeants et de nier leur harcèlement. Oui, elle aussi peut se cacher dans l'ironie. « Je crains n'en avoir pas encore saisi tout les bienfaits, non.
— Je croyais que nous avions dépassé ce stade, Hermione, dit-il et il secoue la tête, faussement réprobateur. « Tout ce que j'ai dit et fait— je l'ai fait pour vous libérer. » Il sourit et elle ne sait pas s'il se moque d'elle, s'il lui jette une ironie mauvaise au visage, ou s'il attend véritablement quelque chose d'elle. « N'oubliez pas votre capacité transgressive enterrée sous votre amour des règles. Derrière les règles et les protocoles qui vous stabilisent un temps… Travaillez sur vous-même, rejoignez ce qui a soif de sortir.
Là : le sourire qu'elle connaît, celui qui annonce l'imprévisible et la lame affutée, et qu'elle sait qu'il savoure par-dessus tout.
« Le vieux Slughorn sera sensible à votre vulnérabilité sous votre petite mise en scène des plus académiques.
— C'est une mise en garde ?
— Un conseil.
Hermione pourrait toucher l'enrobage glacé de sa moquerie si elle tendait la main. Professoral, persifleur, menaçant— ses visages défilent au rythme régulier qu'elle commence à connaître. Avec toujours cette manière d'indolence qui endort l'autre.
— Vous acceptez de m'aider finalement.
— N'est-ce pas ce que je ne cesse de faire ? » Il sourit, un doigt de brume coule dans ses boucles.
— Non, vous ne m'aidez pas ». Elle n'en peut plus de cette phrase ressassée à l'envi, comme s'il ne cessait de lui faire une faveur et que ce n'était pas elle, ici, qui menait un travail. « Vous n'en avez rien à faire de moi. Ce qui vous intéresse c'est vos capacités d'emprise sur les autres. Je sais ce que vous essayez de faire : vous tirez sur les vulnérabilités pour vous introduire en l'autre. Comme vous le faisiez avec vos élèves triés sur le volet lors de vos cours privés, le soir. J'ai lu le compte-rendu d'Adrian Pucey : c'était tout un cérémonial que vous mettiez en place, professeur. Il fallait se "nettoyer" du dehors, enfiler une cape sordide, réciter à chaque fois une sorte de serment d'allégeance envers la recherche et vous. Ça vous plaît, la grandiloquence.
Il y a quelque chose de détonnant et absurde à lâcher le terme dans cette pièce rectangulaire aux deux lucarnes encombrées, sa chaise écaillée, ses murs assombris par la pierre de volcan et à peine éclairés par la peinture absinthe des carreaux. Un bout métallique claque contre le tuyau sur lequel s'appuie le garde au fond. Tom penche la tête sur le côté, un plaisir brusque démoulant sa fixité. Il y a quelque chose d'inquiétant aussi.
— Ne saluez-vous pas aussi la beauté des rites grecs ? Ces thysia où l'on demandait l'écoute des dieux. En offrant un animal, une vie, les cris des pleureuses. » Il inspire doucement, penche la tête. Et d'une voix douce : « "Tout le jour, par des chants et des danses, ils s'efforcèrent d'apaiser le dieu, en exécutant un beau péan, et en célébrant Celui qui protège de loin. Et lui se plaisait à les entendre".
— Non, je ne me place pas dans la position de Zeus recevant son offrande.
— Apollon, corrige-t-il. "Dieu à l'arc d'argent". Vous n'avez pas lu l'Iliade Hermione ?
— Je ne me place pas dans la position d'Apollon à l'arc d'argent, non », se contente-t-elle de répéter, avec ce qu'elle espère de feu dans les yeux, celui qui lui monte aux joues, irrite ses entrailles.
— Et c'est là toute votre erreur ». Il rit sans bruit. « Vos ambitions médiocres, tempérées par la peur.
— Ensuite, vous abandonniez les masques, mais pas les capes. Vous vous asseyiez en cercle, parfois dehors, dans des lieux hostiles qui n'avaient plus rien à voir avec l'enceinte de l'université. Et vous dérouliez vos dernières expériences, trouvailles, intuitions. Vous instruisiez, charmiez et demandiez à voir leur admiration. Leur participation aussi : leurs idées surement médiocres, mais utiles pour cibler les angles morts de vos sujets. Vous les choisissiez brillants. », continue-t-elle sans rebondir sur l'incise. Elle le fixe une seconde avant d'attaquer. « Elle a brûlé toute seule, Hannah Abbot ?
— Ah.
Normalement, elle attend une véritable ouverture avec les prisonniers avant de nommer les crimes explicitement— mais il n'y rien d'habituel ou de normal avec lui. Là, Hermione a lâché le nom et il palpite doucement entre eux.
Il lève une main, la décolle de la table. Elle suit le geste. Est-ce qu'il va enfin s'énerver, fissurer la politesse ? Replacer son col ? Son coeur bat dans la lenteur exagérée du mouvement et elle met un temps infini à comprendre que sa main ne se lève ni pour déplacer une boucle, ni pour l'intimider— elle s'approche de son visage, à elle. Ses doigts s'arrêtent à deux centimètres de sa peau. Il est fou. Pourtant, elle est incapable de bouger et son attention frissonne, captive.
« Je vous aime bien comme ça, chuchote-t-il. Le feu jaillissant.
Ses doigts remontent sur son visage et frôlent son bandeau. Sous la compression de ses boucles, elle sent leur présence blanche. Toute respiration s'est bloquée dans sa gorge, Hermione ne sait plus si elle doit inspirer, reculer ou laisser faire— quelque chose la retient au geste. Sur le visage de Tom, une émotion qu'elle ne lui a jamais vue écarte la froideur violente qu'il aime arborer avant de cracher ses petites phrases. On dirait de la… soif ? Une voracité qui n'a rien à voir avec celle qu'il s'est plu à lui balancer en même temps que ses intrusions, mais qui ressemble à un désir pur— innocent.
Depuis combien de temps n'a-t-il pas touché quelqu'un ?
Il atteint presque son bandeau maintenant, la tension plante ses griffes. Va-t-il…? Non, il n'a pas le droit, il risquerait— elle jette un regard alarmé au garde dans le fond, mais son émotion la trahit et elle réalise qu'elle n'est pas certaine de vouloir l'arrêter. Le garde inspecte un magazine aux lettres roses surement confisquéà l'un des détenus, la mâchoire relâchée. Elle scanne ses outils d'intervention — ses armes, son insigne, le porte-clef jaune à la ceinture— priant pour qu'il n'interrompe pas, et honteuse dans sa prière.
« Je vais vous récompenser pour cela.
Sa voix la tire brutalement dans sa paume. Tom a cessé de contempler sa peau, son bandeau, les boucles rendues dociles et il la regarde elle maintenant, dans les yeux.
— Me récompenser ? », parvient-elle à articuler. Sa main plane toujours au-dessus de son crâne, caresse fantôme.
— Ils adoraient ça, susurre-t-il et Hermione comprend tout de suite ce dont il parle. Mes élèves n'aimaient rien de mieux que se laisser aller à mon petit cérémonial, mon petit serment d'allégeance, se laisser aller à mes petites expériences.
— Même Hannah Abbott ? , rejette-t-elle entre eux.
Il lui sourit, et son visage ravale l'émotion qu'elle y a vu. Il retire sa main. L'absence la trouble plus qu'elle ne voudrait l'admettre.
— En particulier Hannah Abbott. » Ses doigts se posent entre eux, sur la table, et se mettent à tracer de lents cercles. « Car voyez-vous Hermione, il n'y a rien que l'être humain n'aime plus que cela : perdre le contrôle. C'est quelque chose qui fascine, et que les Grecs avaient compris— contrairement aux Romains.
Il a repris ce ton docte et suave. Il va se mettre à parler et disserter longuement, et dans les ombres, il va se livrer. N'est-ce pas ? Tous ces détours pour se dire.
« Les Romains étaient fascinés par l'ordre et le contrôle. Ils construisaient leurs temples, leurs aqueducs, leurs forums, et même leurs bataillons armés, contre l'idée de l'irrationnel et du fétichisme sans fondement. Et pourtant, aucun peuple n'a été aussi soumis et dévoré par la terreur du surnaturel qu'ils l'ont été — pris dans leur décadence tardive, leurs orgies incontrôlées et leur barbarie décomplexée. Les Grecs étaient travaillés par le même souci de symétrie, mais ils avaient la sagesse de ne pas réprimer ces forces pulsionnelles et archaïques. Vous connaissez Les Bacchantes, la pièce enivrante d'Euripide ?
La connaît-elle ? Le nom lui est familier bien-sûr, incontournable pionnier de la tragédie. À la suite d'Eschyle, de Sophocle — le théâtre grec antique à ses fondements. Elle hésite, balbutie dans sa tête. Elle déteste ne pas être certaine. Ses cours de littérature générale remontent tellement, des siècles et des siècles.
« C'est dommage. » La boucle relâchée sur son front fait comme une ronce.« Pour une dénommée Hermione si bien chantée par Euripide. Enlevée par Néoptolème, avant d'être rendue à Oreste.
— Je suis nommée d'après Shakespeare, professeur. » Elle essaie de sourire. « Lettres anglaises, avant lettres classiques.
— Dommage », répète-t-il, mais il lui retourne son sourire. « Dans Les Bacchantes, Euripide raconte que Dionysos, par vengeance d'avoir été rejeté par le roi de Thèbes, condamne des femmes thébaines à entrer en transe en les frappant de délire. Elles dansent, oublient leur visage, leur identité, laissent échapper leurs pires pulsions, et finissent par déchiqueter leurs fils. Ces femmes, sous emprise du dieu et de leur délire, seront aussi ses adoratrices : ce sont elles qu'on nomme les bacchantes. Joie et terreur. Oui. » Il se penche vers elle, chuchote le mot : « Joie, aussi. » Avant de retrouver sa voix douce. « Même après de tels crimes. Vous voyez, dans la décomplexion la plus pure de leurs pulsions, elles ne font pas régner que la terreur dans la montagne— c'est aussi à la joie qu'elles rendent hommage. Libération et cruauté, soeurs. C'est d'après elle que les bacchanales ont été fondées ; vous les connaissez j'imagine : ces fêtes grecques à la réputation sulfureuse. » Un coin de sa commissure échappe dans la moquerie. « On parle de culte échevelé et en délire… de débauche choquante, scandaleuse, dans la montagne. Mais elles avaient pour fonction de libérer tout ce qui avait été tu par la vie de la cité. » Il la fixe. Savoure son cours. « Ces fêtes étaient ritualisées en l'honneur de la plus instable des divinités, Dionysos, dieu du vin, de la fête et de la folie— du délire. Les pratiquants du culte grimpaient dans la montagne, se soumettaient à des expériences et des aliments qui modifiaient leur état de conscience et les affranchissaient de leur peur, et, comme ça, ils libéraient leur désir, se défaisaient des normes sociales et liquidaient, un temps, leurs terreurs morales.
De quelles normes parle-t-on ? Hermione serre le magnétophone allumé, doigts blancs, repliés dans sa poche. Elle ne l'a pas sorti pourtant, n'a pas souhaité altérer le cours des entretiens— ruptures déontologique et morale qui l'effleurent à peine.
« Dans sa pièce, continue-t-il, on pleure aujourd'hui pour les fils, on pleure pour le délire cruel, et ces matricides incontrôlés, mais ce n'est pas ce que racontait Euripide. Le poète rendait compte d'une modalité expiatoire et centrale de la vie grecque : celle de vivre ces forces animales que nous accueillons tous pour ne pas être soumises à elles au moment où l'on ne s'y attend pas.
Encore cette histoire de polarité, entre ce qu'il faut accepter d'immoral - ou bien d'amoral ? - pour ne pas être englouti à nos dépends par ces pulsions apparemment inévitables. Ce que tu accueilles ne te soumet pas. Cela n'a rien de scientifique. Hermione observe la façon qu'a sa bouche de savourer le passage de son propre récit. Qu'il avait dû aimer enseigner, pense-t-elle entre son écoute mise à rude épreuve et son étrange suspension à ses mots.
« Entraîner son âme à se laisser porter et emporter par la fièvre de la déraison, de la façon la plus innocente, et la plus terrible, qui soit. Déchaîner ses pulsions dans la joie pure, égrène-t-il, yeux vifs. Il n'y a rien de plus effrayant et de plus important que cela. » Il répète ces deux mots. Innocente. Terrible. « Car Dionysos est double, Hermione. Il est brutal, sombre, enivré, sauvage. Il est aussi joyeux et lyrique— de cette joie transgressive qui ne prend pas peur. Vous savez pourquoi on lui rend hommage dans les marges de la ville ? Parce que ces hauteurs indisciplinée offrent tout le revers de la ville, tout ce qu'elle ne norme pas : c'est là que naît la transgression, ou sa possibilité. On ne peut décemment pas entrer en délire au coeur d'une ville, n'est-ce-pas ? » Ça le fait sourire. Hermione n'aime pas ce sourire. « L'ordre établi de la cité est subverti par l'exaltation explosive d'être libre et accepté ainsi — et cette exaltation libère les puissances du fond de l'âme. Tout ce qui a été réprimé peut s'exprimer — et, en retour, les forces sombres se tiennent tranquilles.
Les forces sombres se tiennent tranquilles. La phrase résonne contre les pierres de volcan. Hermione ne sait pas ce qu'elle doit faire de ce condensé réinterprété du culte antique et de l'idéologie qui souffre derrière. Tout rampe et dérange : son air savoureux, sa définition de la terreur, du contrôle et de la joie. Est-ce que ses élèves… ?
Elle secoue la tête.
— Vous n'avez pas… reproduit des bacchanales ? » Le mot est étrange, sous la langue. Mystique.
— Ne soyez pas idiote », renvoie-t-il, mais pas un muscle de son visage ne s'en émeut. « Les bacchanales n'avaient pas d'autre but que l'expiation de forces pulsionnelles et une vague célébration religieuse. Elles finissaient le plus souvent en délire orgiaque. » Un mince dégoût qui se hisse sur son visage, avant d'être écarté. Sa voix se pose. « Nous avons fait mieux.
Son coeur bourdonne, dit fais attention. Est-ce qu'elle veut savoir ? Ne va pas où ton corps prend peur.
— Mieux ?
— Nous ne sommes pas les Grecs, nous sommes comme les Romains », reprend-il de son ton patient, satisfait. « Nous conspuons l'incompréhensible et le mystique, mais nous sommes ébranlés par la moindre superstition. » Il secoue la tête, sa nuque de la couleur de la brume, contre ses yeux noirs. « N'avez-vous jamais remarqué comme les cibles les plus faciles étaient celles qui se pensaient les plus protégées de la superstition, de l'irrationnel ? Quand la secousse est forte, ce sont eux qui tombent les premiers.
La pointe du stylo tombe sur la feuille. Cibles plus faciles, faciles, faciles. De quoi parle-t-il ? de quel nom est ce détour qu'il prend — long, répugnant.
— Quels genres de secousses ? » Sa voix blanche, suspendue aux images qui grouillent de ses mots.
— Connaissez-vous l'histoire de Caradoc Dearborn ? » Il lui offre son expression moqueuse. « Vous devriez, c'était un Auror. Avant qu'il ne vienne psalmodier ses délires psychotiques entre les murs d'Azkaban. » Ses yeux ne glissent pas vers un point fixe éloigné, comme souvent les interlocuteurs lorsqu'ils se remémorent une vieille histoire. Il ne la quitte pas du regard. « Ce cher Caradoc Dearborn était un Auror très procédurier, spécialisé dans l'analyse des scènes de crime. Il avait créé sa propre typologie. ouvert de nouveaux critères. Amené de la matière à penser de la pratique du jeu de piste. Une vraie petite bureaucratie née sous son ordre. » Il incline la tête vers elle. L'ombre découpe un barreau de la lucarne de son front à ses lèvres. « Jusqu'au moment où il s'est englué dans la traque de Chicago. Bouleversant ses petits scénarios, dérangeant l'ordre si logique qu'il était parvenu à créer. Pendant trois ans, il a cherché à rationaliser la trainée de meurtres des enfants de Chicago, persuadé du lien que ces crimes entretenaient entre eux, mais sans jamais le comprendre. Plus il reliait un élément à l'autre, plus son esprit rationnel était gagné par la paranoïa et le délire complotiste. Il était pourtant certain de flairer la seule piste sensée et claire ; tel un chasseur méthodique, habitué au crime. » Il la fixe. Ses yeux qui jouent. « Il a duré cinq ans, comme ça. Puis ses excès paranoïaques et ses délires symboliques l'ont mené droit au crime lui-même. Je suis certain que la fin vous revient, maintenant. » Elle connaît la fin. Son coeur frappe, tout doux. Tout doux, devant Tom et ses mots dégoupillés. « Je l'ai connu un an, ici, dit-il lentement. Il répétait toujours cette phrase : l'aurore ne s'est pas levée. En lien avec la fameuse aurora consurgens des textes alchimiques ? Peut-être. » Il hausse une épaule, puis sourit. « Vous voyez, Hermione : Dearborn ne s'est jamais senti aussi éloigné de la superstition et de l'irrationnel que lorsque, inlassablement, il tapissait les murs de sa maison des photos de crimes tout juste commis, et demandait à ses enfants de mimer les morts. » Son expression la toise et la défie en même temps. « Qui est plus vulnérable à la superstition que le bureaucrate méthodique qui s'en croit prémuni ?
Hermione avale le plus calmement possible sa salive. Écarte les insinuations.
— Et vos élèves, attaque-t-elle. Vos élèves, pris dans leur carcan académique et discipliné de l'université. » Elle le regarde dans les yeux. Ces pupilles noires, invitant. « C'est d'eux dont vous parlez.
— Il y a quelque chose de fascinant dans le lissage si performant de l'université, vous ne trouvez pas ? La façon dont elle nous offre des élèves dociles et dévorés par l'inquiétude de ne pas être assez. Pris entre le désir de plaire et la peur de ne pas suivre la compétition. » Il soupire, un air presque nostalgique sur le visage— mais déjoué par le plaisir. « Je recueillais les plus téméraires et les plus brillants parmi mes élèves, car c'étaient aussi les plus ébranlés. Ils comprenaient intuitivement le savoir que je m'efforçais de construire ; mais ils n'avaient pas la force de résister aux remous.
— Quels remous ? Comment vos travaux pouvaient-ils intégrer la… perte de contrôle ?
— Ils en sont la condition, Hermione. Je suis certain que vous avez eu la curiosité de vous pencher sur mes écrits. » Son sourire la nargue. « Dans ma théorie, la conception multidimensionnelle et non-linéaire du temps ouvre des liens inédits et lourds de conséquence entre conscience et matière, et entre l'esprit et le futur. Mais elle repose sur la capacité à nettoyer l'esprit de ses préjugés de la physique classique— il faut suspendre causalité, linéarité, régularité, reproductibilité. » Il égrène les mots avec plaisir. La table, les ombres fixes. « Nous portons en nous des capacités psychiques jugées irrationnelles, occultes, paranormales, abandonnées à l'eau sale des médium de bas étage et des charlatans de toute espèce. Vous ne faites pas partie de ceux qui refusent ces régions problématiques et confuses de l'expérience humaine, n'est-ce pas Hermione ?
La théorie de Tom ondule mal dans son esprit. Elle est complexe, sinueuse et étrangement flexible— échappe aux modèles rationnels causals qu'affectionne Hermione. Elle puise dans la métaphysique, la physique quantique, l'expérimental. De ce qu'elle sait, elle a tout à voir avec le libre-arbitre, les choix et la capacité, au présent, d'influencer des poches du futur par un certain type d'intentionnalité. Si elle a bien saisi. Espace, conscience, temps, réalité. Qu'est-ce qu'une théorie audacieuse et énigmatique entre les mains d'un homme sans limites ?
— De quels déconditionnements parle-t-on ? » Sa nuque est raide.
— N'affectez pas cette expression misérable. » Il balaie d'un doigt indolent l'espace. « Rien qui n'épouvante votre morale Hermione.
Elle le scrute. Butée ; et indécise.
« Des jeûnes longs, consent-il. Des marches forcées dans des conditions qui épuisent l'esprit. Certains types de méditations. Des prises de substances que ne renieraient pas nos compatriotes autochtones. » Il sourit dans le mot compatriote, mais Hermione remarque surtout le mot d'avant — autochtone. Étrange reconnaissance d'une présence antérieure sur les terres américaines. Ça ne correspond pas à l'image qu'elle s'est formée de lui ; la pensée l'irrite, court se loger dans les boîtes à rouvrir. « De quoi ré-insuffler un peu de divin en dehors de la pratique veule du protestantisme d'aujourd'hui. » Il susurre. « Redonner à la terreur sa juste place.
Les carreaux absinthes s'alignent en s'écaillant sur le mur en face. Elle fixe les morceaux nus ; sa main agrippe le rebord en bois de la chaise. Une, deux échardes, sous la peinture blanche. Elle progresse jusqu'au carré brouillé qui incise la porte au fond, aperçoit un filament blanchâtre la traverser. En dessous, le garde a les yeux fermés, posture négligée. Ses doigts se tendent.
— Racontez-moi », elle lâche. Ses yeux le cherchent. « Racontez-moi une expérience Tom.
Le silence fige les mots et il le laisse faire. Le trait du néon sur lui, l'ombre qui descend sur son front, les yeux fixes et à vif, et la joie étrange, ardente, prête à sauter ; qu'elle entende sa prière et le poids de sa prière.
— D'accord, dit-t-il enfin, et il sourit.
« Je les emmenais dans la montagne, de nuit », sa voix douce vers elle. « Vous connaissez la montagne, Hermione.
Laisse-la moi, elle pense, très vite, laisse-moi la montagne. Ses hauteurs râpeuses, au soleil sec, et tous ses coins d'ombre entre les précipitations des torrents.
« Sa roche coupante et nette. Ses sapins sombres, enneigés ou brûlants. Retournez-y. » Il chuchote, « faites-ça pour moi », sa tête qui penche, l'invite, son coeur frappe. « Fermez les yeux.
Non— première pensée. Maugrey agite son index entre le sapin et la roche. Droit dans les yeux, toujours. Garde levée. Pourtant, pourtant tu as systématiquement baissé la garde pour qu'il se donne, Hermione, tu le sais. Elle chasse l'irritation, accroche son regard, furieuse— mais c'est comme s'il l'attendait, car il répète doucement, « Faites ça pour moi », et cette douceur la désarme, et elle ne sait pas, est-ce qu'elle peut ?, car ce n'est pas si grave, ça ne présume de rien, il va se dire, c'est tout, et c'est ce qu'elle voulait n'est-ce-pas, racontez-moi, oui, racontez-moi, et puis, et puis—
La cellule disparaît, des taches blanches, néon, brume froide, visage, traversent ses paupières.
« Derrière vos paupières closes, lève sa voix, c'est la nuit. L'odeur froide des pins et des edelweiss. Vous les sentez n'est-ce pas ?
L'edelweiss et l'odeur de nuit. Humide, qui avive la peau. Ses pieds trouvent la crête facilement.
« Vous avancez avec vos camarades. Les branches des sapins griffent vos joues, mais vous l'accueillez ; vous ressentez leur morsure comme une douleur hospitalière, nécessaire. Vous trébuchez sur les roches car vos yeux sont presque aveugles dans cette épaisseur opaque qui nimbe les environs d'un mystère dangereux. Vos mains s'agitent, battent l'air. Elles tentent de tâtonner le sillon à vos pieds. Vous n'avez de repère que les quelques étoiles qui irritent le ciel et le souffle des autres, à vos côtés, tout aussi perdus. Vous tendez l'oreille au vent. Le vent ne guide pas, le vent ne chuchote pas : il hurle entre les forêts de brume et les loups. Oui, la brume, Hermione : vous aussi la connaissez
Quand la brume se lève dans la montagne, elle avale tout. Son grand-père n'aimait ni se laisser surprendre au détour d'un vallon, ni la regarder progresser derrière la fenêtre. On ne retrouve jamais la même chose derrière. Hermione l'entend, et puis le vent qui frappe Azkaban, la roche, ou bien la pierre de volcan ? L'eau qui gicle contre la tour, les chuchotements. Ses oreilles dérobent le pouvoir de ses yeux clos, s'avivent en avalant les bruits, et les font surgir en images— écran noir et inquiet des paupières ; et elle déteste ça, ça la submerge.
« La brume. Elle étend ses spectres dans les creux et les vallées, sur les hauteurs et les chemins inviolés. Elle rampe, aveugle et farouche ; elle souffle qu'elle est un lieu de passage. Un lieu où transitent les morts qui ne savent pas encore qu'ils le sont. Ils viennent parler aux vivants qui ne les écoutent pas. Cette fois-ci, vous les entendez. Vous offrez votre écoute. La peur grimpe enlacée à l'excitation, car pour la première fois depuis votre naissance, vous sentez la violence qui vous habite s'unir à la violence de ce qui vous entoure. Le monde est sans concession dans l'a pic d'une montagne ou sur sa crête. Il se dé-civilise. Il retrouve ses désirs bruts, sauvages. Vos mains cessent de palper vainement un monde connu et se rangent avec l'ardeur qui monte, frappe le coeur. Dans votre poitrine, comme un chant qui voudrait sortir. Vous tournez la tête et les autres aussi portent leurs mains à leur gorge : une voix nouvelle pousse, quelque chose d'indéfini qui lutte contre la répression de vos cordes vocales.
Quelque chose, quelque chose. Elle tressaille dans le souvenir — ou bien la voix ? Dans l'a-pic elle revoit les brebis et leur procession interminable pour monter en crête. Le bruit des cloches, de la pluie, des ruisseaux, du chien qui jappe, de son grand-père, allez, allez, du vent, et du feu, qui crépite, toujours le feu qui venait les border le soir quand la nuit retrouvait le froid et rendait au monde son inquiétude. Visages orangés, et les flammes qui découpent des lunettes d'ombre autour de ses yeux. Raconte-moi une histoire Papi. Ou un chant. Les images lui montent à la gorge, elle—
De la colère, de la peur, du désir lui escaladent les côtes ; ils s'invitent sous ses yeux.
« Le vent cesse de vous faire peur — car vous entendez ses notes, maintenant. Elles composent la musique de ce cri encore inarticulé. Et vos yeux soudain— vos yeux cessent de pleurer le jour. Ils voient. Les broussailles épaisses dévoilent des sanctuaires abandonnés, des lieux de culte perdus par le temps et la désolation. Mais ils ne vous paraissent pas morts. Au contraire, même : une puissance invisible vous attire dans leurs creux. Vous approchez de ces sanctuaires et s'y allument des rangées de torches ; vous suivez leur chemin joyeux, en flammes.
Feu jaune, feu orange, mèche rouge, puis mèche bleue. Parfois on entendait un loup hurler en face, et on se taisait, aux aguets. Est-ce qu'on découvrirait une brebis morte le lendemain ? Sa mère soufflait, non, c'est bien qu'ils soient là, n'aie pas peur. N'aie pas peur— et le feu est jaune, orange, avec des mèches rouges, puis bleues. Il lui caresse les paupières, les avive.
« Là, sur la roche de la grotte des dieux, vous la sentez, la vibration contenue dans la pierre. Elle rappelle le cri qui lutte en vous. Le rejoint— vous sentez une main invisible, des souffles, d'autres présences entre les langues de brume et les fidèles à vos côtés, quelque chose qui s'agrippe à vous, vous entend, vous comprend et qui chuchote : N'aie pas peur. Shhhh, Hermione. Tiens-toi proche de tes désirs, laisse-les courir. Approche ta nuit. Et libère-là.
Approche ta nuit et libère-la, souffle la voix entre le feu et les chants qui parsèment la transhumance. La nuit en noir, et parfois en noir et blanc de brume, elle la revoit, avec ses étoiles et ses frissons, et ses chuchotements violents en forme de souffle, eau, vie.
« Les paroles s'enroulent et vous pénètrent, nourrissent le feu qui grimpe : l'éclatent. Éclatent vos dernières résistances. Les ultimes récifs de vos peurs d'enfant, votre terreur de la perte, de l'eau glacée, des mères qui disparaissent et s'évanouissent dans les murs froids, vos culpabilités de petite fille, tout ce qui gémit, pleure, et se recroqueville dans vos entrailles— tout ça disparaît. » Elle sent une ombre, un geste qui lui effleure le visage. « Car la nuit se précipite Hermione et libère de ses plis ce que le jour a retenu — chaos, création, joie. Terreurs. Elle avale nos manquements, nos petites images pitoyables de nous-mêmes, et pardonne — seule demeure la pulsion vitale qui brûle en vous.
Il y a une vague qui tremblote loin dans ses yeux. Le feu descend, s'étire. Dans le silence des souffles qui bruissent, une main qui touche sa joue— l'imagine-t-elle ? Un visage, deux visages, se précipitent et… la nuit pardonne, la nuit est amorale, la nuit ne prend pas peur. Le feu en jaune, le feu en orange, ses mèches rouges—
« Ouvrez les yeux. »
L'image dégringole. Hermione les ouvre, sec. Elle les referme un instant sous le néon froid, peine contre l'humidification qui les soulage. Merde, que— merde. Elle s'est laissée glisser. Dans leur demi-ouverture, elle capture une vision pourtant. Lui, proche - elle pourrait sentir son souffle si elle se penchait d'un centimètre - et puis, loin au-dessus d'elle, présence enfouie loin, dérobé aux murs de la prison. Des branches sauvages sortent de la pierre pour se courber sur son passage. Non. Elle cligne trois fois d'affilée.
« Alors, Hermione, souffle-t-il, qu'avez-vous vu ?
La vision s'écarte. Elle le dévoile dans son plaisir et dans cette expression étrange qu'elle a déjà vue sur son visage, face à elle. Quelque chose qui attend, boit son expression à elle. Elle déglutit. Elle n'a rien vu— juste des bouts d'enfance suturés par l'auror.
« Voilà ce que je faisais avec eux, Hermione. » Il a repris sans attendre, comme s'il savait son trouble. « L'attention de quelqu'un qu'on admire est enivrante. La seconde ivresse, vient dans l'abandon à cette personne.
Abandon. Hermione secoue la tête. Images, effluves. Elle caresse la touche du magnétophone, immobilise le fil qui traverse sa poche.
— Une virée nocturne cauchemardesque pour les dérouter ». Elle se concentre. « Les troubler.
— Un rituel, un simple rituel de déconditionnement mental. Ouvrir », souffle-t-il en élargissant les lèvres. C'est la première fois qu'elle remarque qu'elles ne sont ni gercées, ni blêmes. Elles semblent soignées. Chaudes.
— Je ne comprends pas. » Tout ce brouillard savant et mythologique qui lui infecte l'esprit. Hermione n'en peut plus de tirer les fils seule. « Tout ça pour… quoi ? Un délire de puissance ?
Est-ce qu'on peut tout réduire à cette pathologie narcissique, aux inflations noircies sur fond traumatique ? Hermione se rappelle le "Pourquoi Comment = Qui" — notés au tableau de ce cours de psychologie criminelle appliquée qui avait changé son parcours d'apprentie auror par son approche inédite du crime. Sa tâche à elle, ici, inverse l'équation. Le Qui s'amuse sous ses yeux et l'emporte dans une montagne où la nuit est sacrée et errante. Le Comment déconcerte ses questions et le Pourquoi les affame.
— Mais pour la science, Miss Granger» . Il penche le menton sur sa chemise, puis sur le côté. « La mienne : la plus ambitieuse des théories, celle qui réinvente les cadres de compréhension du monde et de l'esprit. Vous comprenez bien que pour saisir les liens entre la conscience et la physique, j'avais besoin de données d'expérience hors de l'ordinaire ?
Ils tournent en rond. Le chat, la souris, les jeux, les fantômes : rien ne mène nulle part. Hermione soupire, puis serre la mâchoire. Il n'a toujours pas répondu à sa première question.
— Qu'est-il arrivé à Hannah Abbot Tom ? » Ses doigts lui font mal agrippés à l'enregistreur. « Elle s'est emparée toute seule de la torche vive ?
Il suit le mouvement de sa main impatiente, sa boucle recollée derrière l'oreille. Effleure ses yeux, son nez, ses épaules tendues. Rien ne trahit rien chez lui, sauf cette intensité douloureuse qui accuse sa nonchalance. Peut-être est-il l'homme le plus sérieux qu'elle connaisse — peut-être est-il le plus indifférent. Il la jauge ; et puis accepte.
— Hannah Abbot était une élève médiocre parmi les autres. Elle ne saisissait pas la théorie comme Fennimore ou Pucey, ni les subtilités de la philosophie quantique. ». Il a presque chuchoté, et ça la prend de court, rapproche les murs.« Mais elle était ambitieuse— dévorée par le besoin de lumière. Elle passait son temps à fixer les énoncés, à traquer l'originalité et l'idée qui la ferait briller parmi le groupe. Elle compensait sa carence intellectuelle par une témérité violente et assez… inconsciente.
— Que lui avez-vous demandé de faire ? » Sa nuque est raide.
— Elle s'est proposée, Miss Granger .» Il se penche— ça l'amuse, l'anime dans le fond des yeux.« Après un jeûne sec de six jours et des états de conscience modifiés par la méditation, le délire et la soif, Hannah Abbot a cru qu'elle était prête à effleurer la mort pour atteindre le degré de conscience qui la rendrait pertinente pour la théorie. » Il s'immobilise. Puis d'une main, il ouvre les doigts : « Elle a pris feu. » Et les referme : « Pouf.
Hermione attrape les mots pour les immobiliser aussi sec dans le coin froid et analytique de son cerveau — elle essuie une paume sur la toile de sa jupe. Pouf.
— Hannah Abbot s'est immolée, sous vos yeux à tous pour repousser les limites de votre théorie, accuse-t-elle lentement.
— On peut le réduire à cela, Miss Granger », ses yeux s'amincissent et la toisent, « on peut aussi saluer le courage et l'inconséquence d'une élève dévouée jusqu'à la mort à son professeur.
— On ne tombe pas dans une dévotion sacrificielle sans une force ou une emprise qui nous y pousse. » Il y a une rage qui remonte et la pousse à insister ; elle la tient là, et elle cache le chagrin et la honte. « Hannah Abbot était perdue, dévorée par l'angoisse et par l'hypnose à laquelle vous l'aviez soumise», sa voix martèle. « Elle n'était pas elle-même, elle était captive.
— Ou simplement réceptive. » Il se penche légèrement et lui offre ses mains. « N'oubliez pas que ces mains n'ont jamais rien tenu d'autre que la craie ou la plume.
— Mais cette bouche en a déroulé et en déroule des horreurs criminelles. » Elle l'a lâché. Laissé couler l'attaque.
Les feuillets se soulèvent dans la mince brise. Le mot bouche altère quelque chose. Comme une main froide qui passe sur son visage.
— Voyons, dit-il en se penchant. Vous n'oseriez pas proférer de telles accusations devant moi Miss Granger.
Hermione se demande si elle n'est pas allée trop loin. Elle ne parvient pas à détacher son regard de cet amusement fixe. Reptile.
— Vous n'aviez pas prévu cette immolation ; mais vous en avez tiré profit. » Elle pousse sa chance. « Vous avez provoqué l'immolation d'autres personnes - ciblées ? - et joui de les voir éclater et se répéter en suicides collectifs à travers le pays. » Elle se penche à son tour. « Dites-moi qui, Tom. Dites-moi pourquoi.
Il se raidit— elle le sent instinctivement. Petits points de chair qui se lèvent sur son bras.
— Ça suffit, Hermione », déjoue-t-il doucement. Sa voix se coule autour d'elle, serpente. « Je vous ai donné déjà. Il est temps de nous quitter à présent.
Non, non. Elle le regarde reculer sa chaise, prise de court. Il ne peut pas s'en aller si vite.
— Vous ne m'avez pas aidée pour Slughorn ». Son coeur bat contre l'horloge qui tourne sur la pierre et les gestes de Tom qui s'éloignent. « Vous ne m'avez rien dit.
Il se lève, sourit tranquillement. Ses manches se rabattent sur ses poignets, il déroule sa taille. C'est la première fois qu'elle le voit debout— ça la frappe. Il lui parait immense, avec ses cheveux noirs devant le néon et ses yeux qui plongent vers elle. Il ne peut pas partir si brusquement, ce n'est pas possible, pas—
— Vous savez comment cela marche Hermione.
Il la fixe encore une seconde, puis se détourne. Elle le contemple fascinée marcher lentement jusqu'au garde. Ce dernier secoue à peine sa torpeur, hoche mollement la tête au moment où Tom s'arrête à sa hauteur. Alors qu'il fait volte-face, tend ses poignets au garde derrière son dos, et la regarde à nouveau, il incline la tête : « Revenez me voir. » Creuse le rictus en lame qu'elle lui connaît bien.« Cette fois, vous aurez des histoires à me raconter j'espère ». La porte claque.
Hermione n'a pas eu le temps de se lever pour ravaler le déséquilibre. Elle n'y a pas songé. Son coeur, infidèle, frappe, coups successifs, volées traîtres.
.
.
.
Le coquillage est violet. Des cailloux minuscules sont incrustés dans les arcs, entre le violet sombre et le violet indigo, jusqu'aux demi-cercles blancs. Dans sa paume, le sable s'effrite et laisse ses petits pas mouillés.
— Il est beau. Tu devrais le garder.
Luna lui sourit, ses yeux glissent sur elle avec une telle douceur que le pouce d'Hermione se met à caresser le coquillage machinalement. Le toucher est rêche, elle sent les rainures sous ses doigts, son corps réel et bosselé sous le dégradé.
— Est-ce que ça me portera chance ?, elle demande, amusée, les pensées au loin.
— Bien sûr que non », répond Luna. Elle est accroupie dans l'eau, les pattes de son jean relevées aux genoux. Ses chaussures se balancent sur son épaule, des doc Martens zébrées qui se prennent dans ses longs cheveux blonds et elle fouille le sol mouillé. « Les coquillages sont des portes. Ils ouvrent sur un autre espace— mon père les appelle les portoloins. Regarde.
Elle se relève et son pantalon retombe sur ses pieds nus, s'évase jusqu'au sable. Elle lui prend le coquillage des mains, des mèches blondes se mettent à voleter devant les yeux d'Hermione et elle l'appose contre son oreille.
« Tu entends ?
Luna penche la tête en lui posant la question, l'éternelle allure rêveuse au visage. Dans son oreille, un souffle chante, des canaux ondulent, irriguent l'espace, du coquillage à l'oreille. Hermione sait que la coque réverbère simplement la circulation sanguine qui pulse dans ses vaisseaux.
Elle hausse les épaules, ne peut se résoudre à mentir.
— Mon sang ?
Luna la fixe d'un air sérieux, sourcils infléchis. Mais avec ses graines de grenade en terre cuite qui pendent à ses lobes, Hermione ne peut réprimer son sourire.
— C'est ton sang que tu entends ? » Elle a toujours la main posée sur la sienne contre la coque violette. « S'il t'ouvre vers la sphère de la famille ou de la mort, il faut que tu sois prudente et attentive Hermione.
Hermione a envie de glousser cet air grave. Elle ne peut pas la prendre au sérieux, ni elle, ni ses soleils cousus sur l'envers des poches, son tatouage au creux de la paume et ses horoscopes gratuits— pourtant son sang irrigue plus fort contre la paroi.
« Mais ça peut aussi être un très bon signe », reprend Luna. Elle pointe son doigt vers le ciel. « Ça veut dire que là-haut, on te protège et que ta lignée t'entend. ». Elle rit, ses yeux ont le bleu vif du ciel sous la croûte de nuages. « Ce n'est pas pour rien qu'il s'est trouvé là pour toi après tout. C'est une protection, conclut-elle et elle se détourne en retournant vers les vagues.
Hermione la suit, se remet à marcher aux pieds des vagues, avec son imperméable beige qui lui monte jusqu'au menton. C'est un peu triste, San Francisco, l'hiver. Les aplats grisâtres qui bouchonnent le ciel, les bourrasques froides, la bruine. Mais elle aime marcher sur la plage, le bruit salé de l'eau, son élan, suivre des yeux les couteaux, les coquillages et l'homme dans son camion à frites, posté tous les jours depuis toujours, pluie, vent, soleil et même orage. Il y a quelque chose qui lui convient presque là — l'humeur inquiète, bouillonnante, dans ce triste décor.
Luna l'a trouvée seule à la cafétéria ce matin — et pour cause, le soleil sortait à peine un doigt lorsqu'Hermione avait entamé sa trentième page de son Traité de droit constitutionnel dans l'espoir de noyer Tom et son brouillard violent. Elle avait eu l'impression d'une bouffée d'air neuf et décalé quand Luna avait débarqué avec son panier corbeille fait main et ses sachets de thé aux Matsutake. « Oh, Hermione ! Tu es un fantôme ou c'est bien toi ? » Elle avait ri en mettant l'eau à bouillir. « Puisque tu es bien là, accompagne-moi aux coquillages. Je dois ramasser des algues ce matin ». La même ligne rejouant devant ses yeux, la perspective d'une matinée passée dans cette ouate fatiguée et à crevasses, Hermione n'avait pas vraiment hésité. Après tout, elle marchait souvent le long de la plage, avant. Les doigts froids du vent finissaient par secouer l'insomnie et les obsessions, elle rentrait affûtée, prête à s'assommer de travail.
Elle regarde Luna s'enrouler des algues jaunes au poignet. L'une d'elle se détache, atterrit sur son sac et sur la corolle de bouchons d'hydromel avant de terminer sa course au troisième embout de liège. Hermione a cessé de se demander comment son amie pouvait concilier son intuition géniale sur la maladie mentale et ses trouées évidentes de rationalité. Elle l'avait rencontrée à la Free Clinic de Haight Ashbury, un tablier aspergé de peinture, les bras levés, occupée à décrocher sa converse du haut d'un cactus. Et malgré ses a priori violents qui l'avait d'abord démangée, elle avait dû se résoudre à l'admettre : l'approche éthérée, décalée et franchement étrange de Luna la rapprochait des malades. C'était ce bleu absolu dans ses grands yeux, cette innocence sérieuse qui ne tombait pas dans l'amoralité sans jugeote, mais ouvrait le plus pur des accueils. Une sorte de "Il n'y a pas de mauvaise réponse" à la sauce Technicolor et radis aux oreilles. Même Pansy avait fini par s'habituer aux réflexions sur les joncheruines dansant sur ses sourcils.
— Qu'est-ce que tu complotes avec tout ça ?
Hermione désigne le couteau nacré, les serpents d'algues, les coquillages, les fleurs de soude aux bouts noircis qui s'étalent dans son panier.
— Sûrement une présentation en trois dimensions de l'expérience maritime, entre esprits aqueux et monstres à queue, ricane une voix à sa droite.
Hermione se détourne du spectacle dans une telle hâte, main au coeur, qu'elle manque de se tordre la cheville— la faible, à peine remise. Elle serre le coquillage dans sa paume.
— Pansy ?!
Le nom, tombé de ses lèvres, la sonne. Elle cligne des yeux, chasse le mirage. Pourtant, Pansy est bien là, vêtements sombres moulés au corps.
— Hermione ?!, la singe cette dernière, une commissure relevée.
— Les esprits aqueux ne sont pas à nos côtés pour le moment », s'intercale la voix douce de Luna. Elle poursuit ses fouilles archéologiques dans le sable compact de High Beach. « Ils sont tourmentés.
Hermione chasse l'interruption rêveuse et fronce les sourcils devant Pansy. Une impression désagréable la grignote à la voir ici, démaquillée sous ses lunettes noires, ayant rendez-vous avec Luna.
— Qu'est-ce que tu fais là ?
Son amie lui renvoie sa moue habituelle, un ennui à trente nuances, cette fois-ci saveur "de quoi je me mêle".
— Qu'est-ce que tu fais là ?, lui retourne-t-elle — mais Hermione la connaît, elle voit sa façon d'éviter le sujet, de renifler pour noyer le poisson.
— J'accompagne Luna à sa sortie coquillages, lance-t-elle sur le ton de l'évidence. Mais toi ?
Pansy ose rouler des yeux exagérément.
— Évidemment. Qui n'accompagne pas Luna un dimanche matin à sa sortie coquillages ?
Hermione s'apprête à riposter que sa présence à elle, éjectée du lit à une heure pareille, en manteau de pluie noir, lunettes noires et foulard noir masquant les cheveux, est bien plus insolite qu'une pêche aux algues dominicale, quand elle remarque la bague dorée qui s'impose à son doigt. Or, surmonté d'un disque grenat, la bague est immense et la lumière s'y recroqueville— même les embruns paraissent tranquilles.
— Pourquoi tu portes la bague de ta grand-mère ? Tu ne la portes jamais.
— C'est tout ce qui attire ton regard ? Pas l'aspect infiniment plus brillant de mon imper par rapport au tien ? D'ailleurs, quelle est cette affreuse tâche qui le défigure ?
La tâche de café qui se terre dans l'ourlet est aussi visible qu'un neutron, et Hermione balaye la remarque, fait plutôt l'aller-retour entre les pieds nus de Luna, son panier marin, et l'allure camouflée de Pansy. Rien ne concorde.
— Ne change pas de sujet. Vous allez où ?
— Tu es bien intrusive Grangie.
— Tu oses parler d'indiscrétion… ? », s'estomaque Hermione. Mais le sourire qui lutte aux lèvres de Pansy rétablit un semblant d'honnêteté chez son amie. Elle croise les bras. « Dites-moi. Luna ?
— Oh, ce n'est vraiment rien Hermione, tu peux venir tu sais. » Accroupie à quelques mètres, elle s'est complètement extirpée de l'eau et à en juger par les petits tas arc boutés, elle s'emploie désormais à trier sa prise. « Tu trouverais ça intéressant.
Hermione est de plus en plus perdue. La matinée promise, venteuse et désinvolte, est soudainement rattrapée par Pansy qui la déboussole, des trous dans la chaîne causale et une invitation obscure.
Pansy avise sa montre, avalée par sa manche.
— On va être en retard, Luna. Termine ton shopping et allons-y.
Pourquoi faut-il toujours arracher les réponses au monde ? Des bouffées contrariées la balayent à l'intérieur et Hermione a brusquement envie de secouer ses amies, leur hurler de se comporter avec respect, décence, amitié, avec… Elle se contente de froncer les sourcils en pinçant les lèvres. Elle est juste fatiguée.
— Aller où, exactement ?
Elle creuse avec son talon dans le sol et il doit y avoir quelque chose de tendu et vilain dans sa voix parce que Pansy soupire et finit par lâcher :
— Bon, viens. Mais tu l'auras voulu. » Elle agite son index dans sa direction, sa bague lui dévore le doigt. « Je te préviens, pas un couinement offusqué, pas un sermon de treize heures sur l'ineptie de la pratique, r-i-e-n, même un appel SOS au téléphone d'urgence. Tu risquerais de brouiller les ondes. » Elle se fige un instant. « D'ailleurs, c'est mieux si tu ne dis rien du tout.
— Mais quoi ?, finit par éclater Hermione.
Le rictus de Pansy trace une ironie mauvaise entre ses fossettes.
— Oh, tu vas adorer.
.
Devant elles, une bicoque ramassée sur elle-même, tout en échafaudages bigarrés qui hésitent entre le manoir hanté et le Pickle family Circus. Sur une plaque, l'inscription à caractères faussement runiques creuse Sybille Trelawney — Clairvoyance en noir et Hermione secoue la tête, une masse incrédule qui débarque entre ses tempes. Migraine imminente.
— J'y crois pas.
Elle balaye les frontons d'à côté, le square dénudé qui termine la rue, le vieil homme courbé sur son journal, les deux enfants qui courent, traversent la rue étroite avant de s'enfoncer dans une ruelle parallèle, mais rien ne peut la sauver de cette vision grotesque.
— T'es venue ici en ton âme et conscience ma belle.
L'accent nonchalant de Pansy la hérisse — comment peut-on être aussi léger sur de tels sujets ? La pensée trace son éclair offusqué, retrouve des souvenirs frais, à vif. "Si vous ne transpiriez pas si fort l'étroitesse intellectuelle".
— Les termes du contrat n'étaient pas clairs, lance-t-elle pour chasser les nuages. "Consultation médicale" ? » Hermione agite ses mains face à la pancarte mauve et des chevaux indignés galopent entre ses côtes. « Qu'y-a-t-il de médical dans ça ?
— Je crois que prononcer le terme « clairvoyance » ne t'amputera pas de la langue Hermione.
L'ironie est tempérée par son allure, Pansy ne cesse de jeter des regards méfiants aux alentours et rabat ses lunettes sur son visage, sa capuche sombre avalant le reste. Hermione tourne la tête, la singe :
— Je crois que mettre une capuche sombre et un coupe-vent informe ne te protégera pas de l'arnaque Pansy.
— Si tu n'avais pas dit "coupe-vent", j'aurais considéré le reste de la phrase.
Luna trace un symbole flou devant elles avant de sourire.
— Tout va bien, nous sommes invitées. Tu sais, c'est une bonne messagère, ajoute-t-elle en regardant Hermione, viens sans crainte.
— Messagère ? De qui tient-elle ses messages au juste ? De l'au-delà ? D'esprits bavards ? Du compte en banque de son client ?
— Calmos, Grangie. C'est de ma grand-mère dont il va être question là.
Hermione secoue la tête, à deux doigts de verser tout le collyre qu'elle a dans les poches directement dans ses oreilles.
— Tu es venue consulter une voyante pour parler à ta grand-mère décédée, répète-t-elle, brusquement atone.
— Tu vois quand tu veux, ironise Pansy. C'est pas compliqué.
— Cette phrase me donne envie de m'enfermer dans une geôle d'Azkaban et ne plus jamais mettre un pied dehors.
— Ça doit être ton mercure en pluton, ça, ricane-t-elle à sa droite. Ce sens hors du commun de l'auto-sabotage.
Un serpent brûle dans son ventre, remonte dans son estomac. Elle n'a pas raconté la séance à Pansy, s'est contentée de lui résumer deux, trois, intrusions bancales. Sa fausse-route, son échec. Rien de ce qu'il avait perçu. Mais le serpent lové depuis n'a de cesse de se rappeler à elle — à peine treize jours, et il mord dès qu'il peut.
— C'est toi qui es à l'origine de cette lubie Luna ?, jette-t-elle pour étouffer l'angoisse.
Luna hausse une épaule, la bretelle de son sac vacille.
— Pansy a des questions, c'est normal. C'est une bonne voyante, tu n'as pas à avoir peur ». Les boutons floraux qui parsèment sa blouse répercutent la trouée fugace du soleil avant qu'il ne disparaisse. « C'est une amie de mon père.
— … quoi ? » Un râle étrangle Pansy. « Tu m'avais dit que c'était quelqu'un de confiance Lovegood !
Leur venue improbable et la demande de Pansy, insolite et insultante, fouette à nouveau Hermione qui ne peut pas s'empêcher de s'indigner.
— Mais Pans' ! Comment peux-tu donner ton argent à… à… à pareille crapule ?
— Crapule », répète Pansy. Le mot roule, moqué. « À deux doigts de faire le signe de croix Mère Sermonita. Courage, Grangie, il est l'heure. » Elle avise l'aiguille de sa montre qui dépasse le 9. « Tu peux le faire », raille-t-elle et elle n'attend pas sa réponse pour grimper les marches.
Luna lui offre un sourire rassurant. « Au pire, c'est une petite expérience pour toi. » Le vent soulève ses perles de grenade alors qu'elle lui emboite le pas et ses doc zébrées jurent avec la rambarde. Hermione a envie de se frapper la tête contre la plaque hideuse qui lui attaque la vue. Pourquoi le monde entier se met-il à tester ses limites, faire effraction dans les règles élémentaires de la rationalité, ouvrir le sol, les secrets bien gardés et les monstres sous les lits ?
— Dans deux secondes, je claque la porte.
Le talon haut coincé dans l'encadrement et le buste à moitié mangé par l'intérieur, la menace de Pansy rompt le cours maladif que prennent ses pensées. D'ici, elle ne peut discerner qu'une ampoule voilée par un velours léopard et ce qui ressemble à du papier-peint. Elle soupire, agite ses doigts glacés dans ses poches. Elle jette un dernier regard à la ruelle et aux loupiotes pendues aux câbles avant de la rejoindre, un mauvais goût dans le fond de la gorge.
À l'intérieur, des créatures moyenâgeuses dévorent le papier-peint, des parties de chasse à la licorne, des cornemuses à trois têtes, des joutes entre femmes mi-humaines, mi-chèvres à la poursuite d'un coquillage rose vif, des grenouilles qui pleuvent sur des charrettes de foin. Ils lui rappellent le livre d'illustrations du 15e siècle offert par Hagrid à ses douze ans, mais rien dans la familiarité n'adoucit son aigreur. Le couloir ressemble à un intermède, un divertissement halluciné entre l'entrée et la pièce de consultation, si elle en croit la porte et son inscription. Soins et communication brille du même noir laqué que la plaque extérieure et la porte est entrouverte. Luna est déjà de l'autre côté.
Alors qu'elles longent la boiserie tapissée, Pansy pointe le coquillage rose vif entre les arcs des femmes mi-chèvres et ricane :
— Je crois que c'est une vulve médiévale.
Hermione resserre les pans de son trench en plissant les yeux. Elle est trop agacée pour rire et la porte et son enfer irrationnel se rapprochent dangereusement — a-t-elle une boule de cristal ? un pendule ensorcelé ? des talismans celtiques ? —, mais en passant devant, elle ne peut empêcher l'image de parasiter le papier-peint, façon XL.
Elle la rattrape avant que cette dernière ne pousse la porte. Une pièce en forme de triangle — bancal, se corrige Hermione, une sorte de triangle rectangle raboté à l'angle et à la pointe — découvre un empilement de livres ésotériques aux titres bigarrés — Votre Bible des symboles, Le Tarot des Danaïdes, Lune noire et constellation du centaure, Les sept horcruxes de la vie —, des esquisses de corps enchevêtrés baignés d'ombre, et des étagères sur lesquelles courent des objets dont elle ne soupçonnait pas l'existence trente secondes auparavant. Son regard tombe sur Luna assise sur un futon vert bouteille. Elle fixe la seule ouverture de la pièce, une lucarne perchée dans le faux angle, barrée d'un vitrail. Un corps de sirène s'étend sur un rocher et se peigne les cheveux. Hermione a le sentiment d'entrer dans un bocal duveteux, une sorte de verre teinté par l'éclairage à la bougie et l'odeur de mysticisme. Ses doigts tordent la lanière de son sac.
Elle s'y sent toute à son aise.
— Bienvenue, jeunes âmes, susurre une voix à leur droite. Votre amie m'a dit que vous étiez là pour parler à cette ancêtre mentionnée au téléphone.
Un visage parcheminé et pointu s'immisce brusquement dans leur champ de vision. Des couvertures fauves et délavées enroulent Sybille Trelawney d'une allure bohémienne défraîchie, renforcée par les trente colliers aux références apocryphes et son châle traversé par des triangles abritant des ronds. Avec ses lunettes loupes, les yeux qui en débordent et ses cheveux qui s'échappent comme des diables du turban bicolore, Hermione pourrait l'intégrer à la collection de connaissances de Luna qu'elle aurait voulu ne jamais connaître. Elle se pince l'aile du nez et Pansy grince, tout bas : « Recommandée par Xenopholius Lovegood. Évidemment. », avant d'inspirer et de grimacer un sourire :
— Bonjour. Je vous ai apportée la bague de ma grand-mère, comme demandé.
— Approchez, approchez, jeune fille, dit-elle en ouvrant grand les mains.
Hermione remarque leur blancheur sèche, les ongles bien coupés. Étrange soin porté aux mains et déniant tout le reste. Elle regarde Pansy déposer la bague dans les paumes ouvertes de Trelawney, sa méfiance ravalée et une allure étrangement respectueuse qui horripile Hermione.
— Ne me dis pas que tu croies à ça Pansy, lui chuchote-t-elle rageusement alors que son amie recule vers sa place initiale.
— Oh Grangie. Ne sous-estime jamais le spiritisme qui gangrène la vieille aristocratie anglaise.
.
Luna pose une main sur son genou sans la regarder, la tire de la transe dans laquelle l'a plongée l'impatience. Hermione remarque son autre genou qui tressaute et l'ongle qu'elle a envie de rogner à l'os.
— C'est toujours aussi long ?, bouillonne-t-elle depuis le sofa.
Elle ne contient même pas sa voix, elle est quasiment certaine que Trelawney ne l'entend pas. Elle a les mains levées au-dessus de Pansy, les yeux clos. Ça fait bien trente minutes qu'elle tourne à son rythme d'escargot autour de son corps, allongé sur le lit de bois du fond de la pièce — soit-disant pour se relier à l'esprit à travers Pansy. Parfois un tic tranche sa concentration sévère et Hermione se tend, prête à intervenir. Puis elle reprend son tour de l'horloge et ses petits murmures qui lui agitent les lèvres.
L'impatience la torture. Son plan pour démasquer les manoeuvres duplices de Trelawney se prend dans l'ennui terrible qu'elle dégage et si Luna ne lui avait pas dit patience, ça vient, elle aurait secoué Pansy, attrapé la bague et les bouchons de liège de Luna, et claqué la porte.
— Il semble que la grand-mère de Pansy soit très loin. » Luna enroule une mèche autour des grains de grenade. « Ça arrive parfois.
— Mais qu'est-ce qui lui est passé par la tête ? » Hermione lisse d'un geste sec sa jupe. « Au-delà de la question comment y croit-elle… pourquoi est-ce qu'elle voudrait parler avec sa grand-mère ? » Elle fronce les sourcils. « Je croyais qu'elle détestait sa grand-mère maternelle.
— Elle ne me l'a pas dit, répond Luna, les yeux coulés vers la sirène du vitrail. Parfois, on a besoin de s'en remettre aux anciens, tu sais. Quand on se perd.
Non, elle ne sait pas. Elle pense aux trouées rouges dans son arbre, aux gouttes qui passent d'une branche à l'autre. À ce qu'elle dirait si l'esprit de sa grand-mère glissait soudain jusqu'à elle — Allô mamie ? Est-ce que tu fais toujours ta confiture de rose là-haut ? La tristesse qui lui poisse confusément la poitrine depuis quelques semaines l'envahit. Est-ce que tu vois maman ? Est-ce qu'elle va bien.
— N'importe quoi, grince-t-elle, contre elle, contre la scène, et elle sent la légère pression de Luna sur son genou. Tu sais que je pourrais monter un dossier contre ces pratiques qui flirtent avec le légal et décider de mener une enquête sur les conséquences de ces consultations ?
— Tu ne le ferais pas, sourit doucement Luna.
Elle est interrompue dans sa riposte par le râle qui déchire Trelawney. Une sorte de Raaaah profond qui propulse sa tête vers l'arrière. La nuque renversée, elle attrape la main de Pansy qui semble doucement sortir de sa langueur.
— Qu'est-ce qu'il se passe ?, chuchote-t-elle. Ses yeux papillonnent d'un bout de pièce à l'autre, glissent sur Hermione, sur Luna, se figent sur la voyante.
— Sshhhhhhhshh jeune fille, je…
Trelawney s'interrompt, pince les lèvres comme pour retenir un cri, et elle plaque une main sur son cou.
« Je… Je… Oui… Ils sont là. Ils sont plusieurs.
— Plusieurs ? » Pansy se redresse. Ses traits sont froissés, revenus d'un sommeil déconcerté et étrange. « Je ne veux parler qu'à Arcacia Parkinson. Elle et elle seule.
Mais elle ne l'écoute pas, ses doigts s'agitent autour de son cou, se mettent à convulser en emmêlant les colliers et Hermione hésite à intervenir. Il ne manquerait plus qu'elle s'étouffe devant elles.
— Aaaah ! Ils sont là, là, là. » Trelawney agrippe un collier et tire sur la corde d'un geste sûr. Il se détache, Hermione remarque le pendentif en forme de toupie qui tangue à l'extrémité. « Je vais… entendre… tu vas… vous allez… poser vos questions et ils… répondront… par le pendule… » Ses mots son hachés, soufflés d'un coup avant d'être retenus, comme si elle décryptait au fur et à mesure une langue inconnue. « De gauche à droite… c'est non… de droite à gauche… c'est oui.
— Arcacia Parkinson, répète Pansy. C'est à elle que je veux parler. » Trelawney secoue la tête, serre sa main. « Mamie, est-ce que c'est toi ? » Elle touche la bague qu'elle lui a repris. « Est-ce que tu m'entends ?
Hermione ne peut s'empêcher d'observer le pendule et son lent balancier. De gauche à droite.
— Non, expire Trelawney.
— Quoi ?
Pansy retire vivement sa main de celle de la voyante et son nez se plisse. « Qui est-ce ? Pourquoi elle n'est pas là ? C'est elle que j'ai demandée !
— Pose… une question… fermée.
— Je m'en fous de poser une question si c'est pas elle. Je m'en fous des autres.
— Ssssh tu ne peux pas… attention…
— Renvoie-les. Demande Arcacia Parkinson. A-R-C-A-C-I-A, insiste la jeune fille.
Elle a ramené ses genoux contre elle et Hermione surprend l'éclat vulnérable qui la traverse. Son cœur se recroqueville sur lui-même. Elle se demande depuis combien de temps elle n'a pas prêté attention à ce que son amie vivait. À ce qui l'agite au point de déboucher ici à supplier des fantômes.
— Elle ne peut pas… elle ne veut pas… Je ne l'ai pas. » Trelawney est agitée d'un spasme. « Demande… demande quand même…
— Esprit, bonjour. Merci d'être descendu jusqu'à nous. Est-ce qu'Arcacia est retenue quelque part ?
La voix de Luna interrompt le tremblement de Pansy et adoucit brusquement l'atmosphère. Droite, gauche, balance le pendule.
— Oui. Oui, elle est retenue. Je vois… » Les yeux clos à nouveau, Trelawney inspire, expire, en quatre temps. « … une femme brune très grande des yeux bleus… une tache de naissance sur la tempe…
— Oui, oui !, s'agite Pansy. C'est elle. » Elle attrape ses mains. « Qu'est-ce que tu vois d'autre ? Est-ce que tu la vois sous sa forme vieille ?
— … elle a choisi de ne pas descendre… elle ne veut pas… prendre la place de…
— Je ne comprends pas ». Elle secoue la tête, une émotion brouillonne et trahie qui coule sur son visage. « À qui elle laisse la place ?
— Je vois… des cheveux désordonnés… des yeux de… » Elle sursaute soudain, ouvre les yeux. « Elle ! Je vois elle !
Le doigt de Trelawney, les yeux de Pansy flanqués en elle, une main se referme sur Hermione, lui broie le ventre. Elle secoue frénétiquement la tête.
— Je n'ai rien à faire ici moi. Je ne voulais même pas venir. Ce n'est pas… », elle agite furieusement les mains. « Ce n'est pas possible.
— Si. C'est toi, jeune fille. C'est… ». C'est difficile à regarder, la poitrine de Trelawney tressaute, des décharges l'interrompent sans cesse. Elle a un regard extatique qui jure avec l'ambiance calfeutrée. « Pose tes question… ils s'agitent, ils s'agitent ! Ils veulent que tu poses… ta question…
— Je n'ai pas de question, je…
— Est-ce qu'Arcacia Parkinson n'est pas descendue pour laisser aux esprits qui le peuvent le soin de transmettre un message à Hermione Granger ?
À nouveau, la voix de Luna coule comme une eau claire et engourdit l'électricité qui court la pièce. Droite, gauche. Puis le pendule s'arrête.
— Oui, oui, c'est ça. Cont—continuez, presse Trelawney. Ils ont à dire. Faites… les… parler.
Luna se lève, se rapproche de la voyante. Elle lui prend délicatement la main et ses yeux bleus s'ouvrent, invitent.
— Vous avez un message urgent pour Hermione Jean Granger.
Non, Luna ne peut pas se lancer là-dedans et l'entraîner, elle n'a pas signé pour ça, elle n'a pas… La boule grossit dans son ventre, dévore son masque de confiance, tout ce qui la tient debout depuis cette intrusion nauséeuse en elle. Le pendule balance, court de droite à gauche.
— Oui, siffle Trelawney. C'est un oui… franc. Regardez, re-regardez…
Le pendule tourne, tourne, il n'a jamais tourné si vivement. Il y a une force qui hypnotise dans cette oscillation élégante, sa courbe qui descend du poing de Trelawney aux souffles des filles.
— Est-ce qu'Hermione est en danger ?, continue Luna lorsqu'il s'immobilise.
— Oui, oui. Vous… vous voyez.
Oui, Hermione voit, droite, gauche, et elle voudrait hurler non, chasser l'image, briser ce pendule idiot, secouer Luna et ses questions posées dans le vide. Mais inlassable, la jeune femme poursuit, comme une enquête confiée à l'invisible, et le manège reprend.
— À cause de son travail ?
— Oui.
— Des arrestations auxquelles elle participera ?
— Non.
— En lien avec son travail d'Auror ?
— Non.
— Son travail en prison avec les âmes égarées ?
Hermione fixe le poignet de Trelawney et tente de coincer le moment où elle impulsera le mouvement du pendule. Les yeux vissés à sa cible, elle oublie de cligner des paupières et sa mâchoire se crispe. Droite, gauche.
— Oui.
Elle n'a rien vu. Pas un tremblement échappé, juste le pendule qui s'est mis à tourner sur lui-même, tracer "la réponse des esprits". Luna penche la tête.
— Est-ce qu'elle doit se méfier d'une âme en particulier ?
Le pendule ne repart pas instantanément, il commence sa courbe vers la droite, s'arrête, reprend vers la gauche. À nouveau mord la ligne, comme s'il hésitait. Est-ce qu'un pendule peut hésiter ? Bien sûr, se morigène-t-elle, puisque c'est Trelawney qui hésite, pas un esprit qui médite sa réponse.
— Précise… précise la question, exhorte cette dernière d'une voix basse. Quand ce n'est pas… quand ça ne vient pas… d'un lieu… précis… intime… qui vient de l'intérieur… il faut préciser…
Elle semble agitée par le passage de ses propres mots sur elle, comme s'ils étaient pressés de parler à travers elle.
— Le danger vient-il d'un détenu auquel elle rend visite ?
La voix claire de Luna la heurte, ouvre son tympan, s'infiltre dans un canal. Que vient-elle chercher ? Droite, gauche.
— Oui… » Le pendule s'agite, balance d'un côté à l'autre sans reproduire de cercle. « Et… autre chose… autre… demande…
Hermione se concentre sur les cheveux de Trelawney qui s'ébouriffent en mille éclairs. Elle ne veut pas s'arrêter sur sa présence ici, son incapacité à partir et à interrompre Luna.
— Vient-il d'un autre lieu aussi ?
Droite, gauche, courbe glissée, sans heurt.
— Oui.
— Lié à elle ?
— Oui.
Un silence surgit et les enlace toutes trois alors que Luna réfléchit. Elle se retourne pour regarder Hermione, lui adresse un léger sourire— comme une caresse rassurante, avant de laisser tomber :
— Le danger vient-il d'elle-même ?
Hermione est la seule à ne pas avoir enlevé son manteau. Trelawney est fondue dans ses châles, Pansy l'a posé sur la chaise avant de s'allonger, et Luna a noué sa veste à sa taille. Il ne fait pas froid dans la pièce enveloppée par le ronronnement du poêle, mais les deux pans rabattus sur elle, sa peau se hérisse.
Gauche, droite.
— Oui.
Luna inspire, son regard caresse les étagères. La sirène dans son vitrail, la posture tendue, alerte de Pansy, suspendue malgré elle. S'arrête sur Hermione qui sent la question. Elle ne peut pas s'empêcher de sursauter quand elle la pose.
— Y-a-t-il des moyens de protection contre cette âme et ce qu'il rejoint en elle ?
Le serpent déroule son long corps, grimpe jusqu'à sa gorge cette fois. Il se tient alerte, face au pendule. Lentement, ce dernier trace son cercle de droite à gauche, avant de reproduire son arrêt d'un peu plus tôt et d'hésiter à reprendre dans le sens inverse.
— Oui…, traduit Trelawney, et non. Il faut… comprendre que c'est… "déjà engagé, déjà engagé", disent-ils ». Sa voix a rejoint des accents graves qui rompent avec sa voix habituelle. « Oui… c'est… déjà là…
Elle a la nette impression d'entendre son coeur dans ses tympans, le sentir dans sa gorge, ses pulsations qui le grossissent avant de l'évider. Respire.
— Est-ce trop tard ?, souffle doucement Luna.
Droite, gauche. Pansy laisse échapper une exclamation.
— Oui ». La voix de Trelawney tombe.
— Mais enf—, commence Pansy, mais Luna l'interrompt, concentrée et tenant son fil : « Mais pas pour revenir. Pas trop tard pour revenir.
Gauche, droite, cette fois, mais dans un balancier vague, indécis.
— Non… pas trop tard… », souffle Trelawney, « … en même temps… oui… Précise.
— Elle est face à un choix.
— Non.
— Elle sera face à un choix.
Pansy jette un regard à Hermione et elle le reçoit à vif. Tu vois, dit-il, je te l'avais dit.
Gauche, droite.
— Oui.
Le serpent siffle, susurre des mots inconnus. Elle se raccroche à Luna et sa posture sereine qu'elle envie tant à l'instant.
— Si elle accepte de se plier au choix, nous reviendra-t-elle ?, trouble sa voix dans l'émotion poisseuse qui a pris la pièce.
— Oui… » Trelawney fixe le pendule comme s'il ne se tenait pas à l'extrémité de ses doigts. Ses paupières s'agitent et ses pupilles, immenses, lui donnent cet air illuminé. « … et non.
Luna croise les mains, reprend quelques secondes de réflexion avant de repartir.
— Cela dépend de son choix ?
— Oui… oui, c'est ça. » Hermione a le regard capturé par Trelawney et ses soubresauts violents. Elle est presque hypnotisée, malgré elle. « Elle reviendra… ça dépend de son… choix.
— Comment savoir ? », brusque Pansy. Son ton nerveux tranche avec l'onde douce de Luna et les balbutiements hallucinés de Trelawney. Quelque part, elle rassure Hermione, lui ôte les mots. « Pour faire le bon choix, continue-t-elle. Le moment venu.
— Le pendule ne répond que par oui ou par non, Pansy, dit Luna.
— La fille Lovegood a… a raison… », la voix de Trelawney trébuche en dehors de ses tressaillements, « … mais je vois… je vois…
Les mots se figent, obstruent l'espace. D'un coup ses mains sont prises d'une vie propre, elles se tordent jusqu'à son cou, ses doigts accrochent les colliers, s'y enroulent dans un spasme sous le sursaut d'Hermione. La pièce résonne des battements sanguins de chacune, Hermione pourrait les entendre, elle pourrait compter les respirations de Pansy, Luna, les siennes qui halètent, boum, boum. Les yeux de Trelawney se rouvrent vivement, sa tête rebascule vers l'avant alors qu'un de ses châles glisse sur le tapis, déroule sa masse tortueuse. Son regard intense et dérangé se précipite dans le sien et elle propulse ses mains vers l'avant. Vers elle. Elle parcourt les quatre mètres qui les séparent, Hermione se rencogne dans son sofa, pense, merde, mon arme, pense, est-ce qu'elle peut tester une prise de Fol Oeil sur elle, est-ce qu'elle est dangereuse, pense, pourquoi ça entre tout ce qui pouvait arriver, elle a presque envie de glousser et pleurer à la fois, une voyante, vraiment ?, mais Trelawney s'arrête à quelques centimètres de son visage et l'atmosphère se suspend. Ses traits sont mangés par les ombres des bougies qui y dansent, déformées. Elle ouvre la bouche et la voix qui s'échappe a chuté de plusieurs octaves comme si ce n'était plus elle, plus elle du tout, qui parlait désormais.
« Celle qui peut vaincre la noirceur au-dehors devra vaincre celle qui est en elle. Prends garde, toi qui es née sous le signe de la Vierge et du Lion, prends garde au Scorpion. Lorsque tu seras face au choix, ne tremble pas — car aucun d'eux ne peut vivre tant que l'autre survit. »
Hermione sent son haleine, un mélange d'épices et de tabac ; l'électricité qui suspend ses cheveux, piquètent son visage ; le serpent qui se tait désormais, immobile et à vif dans sa gorge. Puis les mains de Trelawney se remettent à trembler, elle inspire une brusque goulée d'air avant de s'effondrer aussi sec.
Son corps s'étale à leurs pieds. Hermione est tétanisée. Son premier réflexe est de tendre la main, mais une impuissance nauséeuse la tient captive et elle—
— Mrs. Trelawney ?
La voix rompt l'atmosphère. Luna s'est approchée, sa main effleurant le turban de la voyante.
— O-oui…? » Trelawney s'est redressée légèrement et ses yeux papillonnent derrière ses verres-loupes. « Bonjour ». Elle arbore un sourire déboussolé. « Vous venez pour commencer la séance ?
Un instant l'atmosphère se tasse. Hermione entend le cliquetis de l'horloge à nouveau. Ses doigts refermés au sang sur le coquillage. Le souffle régulier de Luna. L'exclamation étouffée de Pansy. Elles échangent un regard— sonnées, la même incompréhension effrayée figée aux traits. Puis son coeur ralentit, retrouve ses repères. Elle plaque une main sur ses lèvres, elle a presque peur de glousser ses émotions comme une enfant. Rien qu'une hallucination dérangée. Ou un canular destiné à leur soutirer quelques pièces en plus pour le spectacle. Mais la mine égarée de Trelawney et ses yeux exorbités jurent avec son sourire qui flageole, semble s'accrocher à lui-même, ses petits coups d'œil qui tentent de recoller les trous, et elle a peut-être tout d'une excentrique relâchée du dernier cercle New-Age, mais rien d'une comédienne tirant son chapeau à la fin du numéro.
— La séance vient de se terminer, lâche finalement Pansy d'une voix plate.
Elle s'est levée du lit et fait face à Trelawney qui la contemple de son air béat, en lutte avec ses clignements désorientés. Elle époussète son châle glissé au sol.
— arrive parfois que je m'absente lorsque les esprits sont puissants. » Ses lunettes tombent légèrement sur son nez, déformant une partie de ses yeux et rapetissant l'autre. Elle tapote l'épaule de Pansy. « As-tu trouvé les réponses à tes questions mon ange ?
Hermione se demande un instant si Pansy va la gifler. Une émotion féroce marche sur son visage et elle se rapproche de son amie, pose une main sur son bras.
— Erm, oui. Nous avons trouvé ce que nous… ce qu'il nous… fallait. » Les mots tentent de s'extirper de sa colère. Hermione essaie un sourire, ses dents grincent. « On va y aller maintenant. Mer—… » Une toux menace la fin du mot. Elle se force à l'arracher à ses cordes vocales. « —erci. Au revoir.
Elle n'attend pas la réponse de Trelawney, entend vaguement "revenez une autre fois", "mon troisième oeil est délicat", ni la réaction de Luna, "c'est un beau Niffleur que vous avez là", tire Pansy par la manche, s'engouffre dans le couloir et ses figures torturées, passe devant la vulve médiévale, actionne la poignée d'un geste violent, et débouche sur la rue et ses nuages compacts. Elle avale trois goulées d'air mouillé dans l'espoir de désencombrer son esprit. Purifier l'air.
— Mais quelle idée de merde, éclate-t-elle.
Elle n'en revient de s'être laissée traîner là-dedans. Pansy se poste à sa droite, elle l'entend fouiller son sac et remuer l'équivalent d'une boutique de luxe sur Downton Square.
« Est-ce qu'on a idée d'avoir des envies pareilles ? », poursuit-elle. Elle se tourne vers son amie et voudrait lui arracher la clope qu'elle s'apprête à enflammer, lui faire confesser son erreur d'analyse, son petit désir loufoque. « Communiquer avec sa grand-mère ? Décédée ? Via une voyante complètement toquée ?
Pansy avale la fumée et laisse ses volutes lui dévorer le visage.
— Bon, je suis prête à te l'accorder cette fois. J'aurais pas dû faire confiance à Lovegood. » Elle tente un sourire grinçant, mais il n'est pas aussi assuré qu'elle le pense.
— C'est pas ce que j'ai dit, renvoie Hermione d'un air sévère. Elle ne t'a pas forcée à mettre les pieds ici et à épeler Arcacia Parkinson sous les Sept horcruxes de la vie.
Ses sourcils tracent deux accents circonspects dans la fumée. « Les quoi ? » Hermione balaye la question d'une main, en profite pour évacuer la fumée de son visage.
— Un livre, sur une étagère. » Elle fronce un sourcil en maugréant : « Un truc idiot qui parle d'immortalité spirituelle et que Luna offre à tout le monde.
— Bon sens de l'observation agent Granger », commente Pansy et un lent rictus lui attaque le coin de la bouche.
Rictus qui capitule sous l'oeillade mauvaise d'Hermione— sa spéciale, sourcils infléchis, lèvres pincées, regard brûlant.
— Explique-moi. Je viens de me faire diagnostiquer en danger de mort avec un espoir de survie très faible, ma patience est à ça de vriller.
Car aucun d'eux ne peut vivre tant que l'autre survit. Elle ne sait pas si elle doit en rire. S'arracher les cheveux. Les mots s'appuient sur la fumée entre elles et Pansy la contemple fixement avant de soupirer.
— Je sais pas Hermione ». Ses yeux se perdent dans le bâtiments de briques qui se tient tordu face à elle. « J'avais envie de lui parler. On le faisait souvent avec ma mère, murmure-t-elle.
L'orage lâché en elle depuis leur arrivée chez Trelawney recule brusquement sous les mots de Pansy. Hermione a l'image de son amie, enfant, la main dans celle de sa mère, un sourire mi-sérieux mi-facétieux affiché par cette dernière, les grands yeux écarquillés de sa fille, la promesse : "Parlons à mamie ma chérie", et elle dissipe les éclairs, les nuages drus.
La formidable capacité de son cerveau à convoquer ces images larmoyantes qui n'ont surement jamais existé. Deux bras leur tombent dessus dans un claquement de porte et Hermione sursaute, images éclatées.
— J'ai faim les amies !, rugit Luna.
Elle arbore un immense sourire et un nouveau châle sur les épaules. La colère d'Hermione remonte.
— Il est 10h30 Lovegood, relève Pansy qui inspecte l'intrusion du bras sur son omoplate.
L'absurdité de la situation manque d'arracher un rire hystérique à Hermione. Elle aimerait recracher sa colère contre Luna et lui extorquer mille excuses pour cette idée de merde, mais elle tourne la tête sur la gauche, tombe sur ses yeux écarquillés.
— Et alors ?, papillonne-elle. As-tu avalé une pendule Pansy pour n'avoir que l'heure aux lèvres ?
Elle éclate d'un rire hirsute qui la secoue, rebondit sur les épaules d'Hermione et Pansy, se répercute sur les marches avant de ricocher sur la vitrine du magasin d'en face.
— Je cherche toujours la blague, lâche Pansy au bout d'une minute, atterrée, et Hermione ne peut s'empêcher de sourire.
Après tout, Hermione l'a toujours pensé— en dépit de l'urticaire qu'elle ne manque jamais de provoquer, Luna a quelque chose d'apaisant. C'est ce paradoxe qui la traverse : sa propension à tirer le plus absurde et le plus insensé de toute situation, contre cette étrange adaptation au monde. Ce n'est même pas qu'elle s'acclimate aux aventures dissonantes, c'est qu'elle les traîne dans son sillage et les accueille avec le même bonjour qu'elle offrirait à la chose la plus rationnelle qui soit. Son éternel décalage gomme les repères des autres ; il défait aussi les rigidités— contamine. Tout lui est curieux, et rien ne la perturbe.
Un gargouillis puissant prend le pas sur le rire de Luna. Pansy renifle.
— Seulement si on va chez Mondigus alors.
.
Les frites de Mondingus ont le goût de ses premiers jours à San Francisco. Elles attrapent le vent en même temps, les complicités avec Harry, les débats face à Ginny et Dean, les sourires de Ron. La pointe grillée de la frite s'enfonce dans sa gencive, lui arrache une grimace. Elle déglutit.
— Mon dieu, je suis enceinte, grimace Pansy, les doigts écartés sur le ventre.
Elles sont assises contre les rochers qui descendent sur la plage, un cornet chacune. Le camion de Mondingus découpe une tache blanche à quelques mètres.
— Regardez, un visage ! » Luna brandit une frite puis la rapproche de ses yeux qui se mettent à loucher en bleu. « Là.
— Je vois de la friture », commente Pansy, appuyée sur un coude, la main toujours sur l'estomac. Elle plisse le nez : « Et l'équivalent de quatre barils d'huile. Comment peux-tu t'enfiler trois cornets d'un coup Lovegood ?
Pour toute réponse, celle-ci glousse et avale la frite d'une bouchée. Hermione sourit distraitement, les pensées coulées à l'horizon. Les vapeurs de l'océan frissonnent et elle ne peut détourner le regard, la scène qu'elles viennent de vivre glissée entre. Sa colère s'est envolée très vite après leur sortie. Comme si elle n'avait été qu'un tissu frivole, étouffant le malaise et l'inquiétude ; eux qui l'accompagnent depuis quelques semaines maintenant et resurgissent par à-coup.
Prends garde, toi qui es née sous le signe de la Vierge et du Lion, prends garde au Scorpion. Le frisson glisse des langues aux plis de son trench. Lion, Vierge, Lion, Vierge— le sang pilonne ses tempes. Comment cette vieille illuminée peut-elle savoir ça ? Sur elle. Elle essaie de pondérer les probabilités statistiques d'un tel pari, mais son cerveau bourdonne.
— Le golf, lâche-t-elle d'un coup. Il faut que je pense au golf.
— C'est un nouveau hobby Hermione ?, lui demande distraitement Luna.
Pansy ricane.
— C'est vraiment ta semaine. Entretien avec le vicieux en chef, séance de médium et club de golf.
— Une tenue. Mes questions. Solides. », énumère-t-elle sans prendre en compte leurs deux remarques. Il faut qu'elle soit prête. « Des réponses. Je veux des réponses.
Elle veut fermer ce dossier. Elle n'en peut plus. Elle s'y perd. Plus que cela ? Non, non.
— Peut-être que tu seras face au fameux choix là-bas, avec Tom Jédusor, chante doucement Luna.
Hermione a le sentiment d'avoir offert son coeur et toutes ses terminaisons nerveuses à une prise électrique.
— Là-bas ?, répète-t-elle.
— Là-bas, à Azkaban. Après tes réponses. » Elle se tourne vers elle, une mèche blonde volette entre ses yeux bleus. « Il faut toujours regarder l'ombre qu'on laisse sur les murs, tu sais.
Hermione se demande si elle ne vient pas de dégringoler de treize étages. Les mots de Luna, presque ceux de Tom, l'ombre, se fracassent contre elle— que se passe-t-il autour d'elle ? Est-ce qu'elle devient folle ?
— Lovegood, t'as toujours eu l'art de mettre à l'ambiance à la fin des repas ». Pansy se masse le ventre, mais son regard accroche Hermione.
— Elle doit cheminer sur sa voie, c'est ainsi, continue la blonde. Tu as entendu la Sybille, tout dépendra de ton choix. Tu sauras le faire, je le sais. » Un rire cristal lui échappe. « Ne t'inquiète pas, tu es aussi saine que moi. »
Hermione voudrait ingurgiter son cornet d'une bouchée pour bloquer l'effroi qui remonte, mais les frites se sont amollies à force et le goût de la friture monte en nausée.
Oui, Luna a un pouvoir étrangement apaisant. Pourtant à cet instant, ses accents rieurs ne calment pas le serpent, sa procession étouffante, et elle ne se sent pas moins seule entre les chuchotements de la brume. Une main s'infiltre en elle et empoigne chacun de ses organes, un doigt d'angoisse après l'autre.
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Elle lisse le dossier rouille de la chaise. Des poils de chat se sont glissés dans le rembourrage. Elle scrute les tables, les machines à écrire, les dossiers empilés sur les étagères, encore ouvertes, les interstices entre les armoires. Non, pas de chat dans cette pièce cubique et surexposée à l'éclairage de plafond— qu'est-ce qui aurait pu l'attirer au sous-sol des sciences comportementales de toute façon ? Les restes de café au fond des tasses, les miettes de doughnut. Elle soupire. Pattenrond lui manque.
Hermione glisse la cassette dans une enveloppe qu'elle scelle méticuleusement. Elle trace « Dr Chang» à l'encre noire. Elle a pris soin de laisser un mot avec.
Chère Cho,
Je ne t'ai trouvée ni hier, ni avant-hier pour notre compte-rendu. Dean m'a expliqué pour le colloque de Chicago - bravo ! Je savais que tes travaux intéresseraient la communauté scientifique -, et que tu avais tenté de m'avertir. Je suis désolée, j'ai peu été dans ma chambre d'Ilvermorny. J'espère que tu seras bien reçue là-bas— et qu'ils sauront mesurer ta finesse.
Mon dernier entretien avec Tom Jédusor a été particulier— des informations, des éléments, et beaucoup de brouillard. J'aurais grand besoin d'échanger avec toi. Dean est censé te rejoindre demain pour l'intervention sur nos cas d'étude, je lui laisse l'enregistrement et ces quelques notes pour toi. Si tu pouvais m'appeler - même dix minutes au milieu de ces deux semaines intenses - je t'en serais reconnaissante.
Je t'embrasse
Hermione
Feuillet suivant, écriture nette, sans taches.
Notes rapides post-entretien — Tom Jédusor.
Entrevue numéro 3.
— Abondance de paroles. Aucune ouverture intime ou personnelle, que des éléments mythologiques et académiques. Fascination culture grecque ? Mais revisitée (avec obsession pour polarité "ce qu'on fruste / ce qui resurgira plus tard, violemment".)
• encore relation prof / élève. Comment s'extraire de ce face à face pour accéder à une parole plus honnête ?
— Impressionnante capacité de "conteur" (faute de mot pertinent. Plutôt manipulateur-conteur ? Tout récit ne nécessite-t-il pas la confiance de celui qui écoute de toute façon ?) avec maîtrise des faiblesses psychologiques de l'interlocuteur (montagne, mère, enfance, paysages intimes) maîtrise des éléments extérieurs qui favorisent mise en situation (éclairage, brume, murs, vent d'Azkaban : se servait de tout ça pour me plonger dans son exercice de pensée).
• rapport à la parole et à l'emprise. Emprise douce. Presque voulue par l'autre (je le confesse : je m'y sentais bien. Relâchée et comprise). Impression qu'il s'accapare le langage pour en faire ce qu'il veut — impression qu'il me volait ma capacité à sortir du cadre dessiné par lui. = Libération que son langage offre aussi : je pense que la séduction de ses élèves est aussi liée à ça, le fait qu'il dise que «la nuit pardonne tout». Il les absout de tout— culpabilité, responsabilité, petites noirceurs.
— Contenu idéologique - académique : limites de ce que notre absence de formation en physique peut en comprendre, mais condition de ses théories = repousser limites de ce que le corps et l'esprit sont capables d'endurer pour brouiller les «préjugés de la conscience» et la rapprocher d'un "savoir du futur".
• Implique danger, risques et expériences sur d'autres. Relation pouvoir / savoir : pratique théorique est toujours fondée sur la violence chez lui ?
Synthèse : impressionnant de se trouver sous ses commandes et d'avoir envie d'obéir. Quelques éléments neufs sur Hannah Abbot et ses «expériences limites». Rapport gourouisé à ses élèves. Fier de ses «mains non sales». Mégalomanie du crime propre ?
Continuité entre "consultation astrologique" (entrevue 2) et cours sur les "Bacchanales" : mythologiser son histoire, dérouter, s'extraire de l'expérience humaine commune. Terreur liée à ses racines concrètes (Merope Gaunt, Tom Sr) ? Immense plaisir du ton professoral et des petites intrusions dérangeantes (cf moment sur Dearborn).
Questions : les «déclencheurs» de Tom Jédusor, ce qui le tend ou le met mal à l'aise, ne sont pas encore très visibles. Autour de Hannah Abbot, vers la fin, à mon insistance sur les motifs et l'identité des immolations, a mis fin à l'entretien. Peur de se dire vraiment ?
• Toujours une fuite vers la mythologie pour éviter le réel de ce qu'il a fait et pourquoi. Veut m'impressionner ? Me déranger ? Jouer ? S'amuse tant qu'il peut sans ne rien révéler ?
Comment sortir du vis-à-vis magistral ? J'aimerais retrouver une posture d'Auror et non d'élève— est-ce que ça mettrait en péril sa capacité à quand même parler ?
Inconnues à creuser : Famille. Orphelinat. Immolations non ciblées. Rapport à son réseau de soutien politique (Malefoy, Black), et académique (les membres du Conseil de Slytherin).
Elle a été la plus honnête possible. En toutes lettres, elle l'a écrit— qu'elle avait aimé ce moment dans la montagne, sous ses yeux, et dans sa voix à lui. Cette mission nécessite transparence et confiance avec ses partenaires, elle le sait. Mais elle ne peut pas parler de la bombe, du Ministre de La Défense et des soupçons de Harry. Après tout, ce n'est pas son rôle. Non.
Hermione dépose l'enveloppe dans le casier de Dean.
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Quand elle s'extrait du sous-sol d'Ilvermorny et de son carrelage blanc, aux reflets jaunes, la nuit est déjà tombée. Le campus se fend de pelouses sombres qu'elle traverse à pas vifs. Au loin, une musique diffuse - du rock alternatif ? - des bruits de guitare électrique mêlés à la basse, des cris festifs et avinés se réverbèrent dans le stade. Elle tapit ses mains dans son écharpe et hésite à finir en courant jusqu'au dortoir. Contre ce froid humide qui lui attaque les os.
— Miss Granger.
Elle se retourne vivement. Sous le lampadaire éteint du stade, assis sur la deuxième rangée des gradins, une haute silhouette à trench est assise.
— Monsieur… ?
Est-ce vraiment Shacklebolt qu'elle discerne dans la pénombre ? Il est perché au-dessus de l'entrée des vestiaires. Elle secoue la tête.
« Monsieur, que faites-vous seul dans les gradins ? La nuit ? » Elle fronce les sourcils. « Vous n'avez pas froid ?
— Venez vous asseoir avec moi un instant Granger», répond-il simplement. Il appuie sa demande d'un geste : « J'ai du thé chaud.
Sa voix a exhalé des vapeurs blanches qui descendent jusqu'à elle. Ce ne sont ni les slims de Pansy, ni les roulées de Harry — seulement le froid qui transparaît en petits spectres. Elle se rend compte qu'elle ne l'a jamais vu fumer.
— Vous êtes sûr ? » Sa voix est hésitante dans la demande incongrue. Elle a souvent eu affaire seule au directeur des crimes de l'ACAV, mais jamais en dehors des murs institutionnels.
— Venez, se contente-t-il de répéter, et il tapote les gradins à ses côtés.
Soit. Hermione agrippe la rampe avant d'avaler les marches deux à deux. Elle ralentit à son approche, mal à l'aise.
« Asseyez-vous Granger. Ces gradins ne vont pas vous pétrifier sur place.
Le froid, en revanche, rien n'est moins sûr. La surface glacée l'agrippe et enfonce ses doigts transis sous sa jupe. « Prenez-en. » Il lui tend un gobelet rouge, de ceux qu'on trouve aux soirées des Fraternités. Il y déverse le quart d'un Thermos qu'elle n'avait pas vu— la fumée chaude engourdit ses doigts, les câline. Hermione soupire. « Merci Monsieur ».
— Je ne vous propose pas l'ingrédient secret ? » Il agite une flasque extirpée de son revers.
Hermione fixe le flacon métallique. Le goulot dévissé. Les environs frileux, les rares lumières au sol allumées sous leurs pieds. Elle hausse une épaule.
— Pourquoi pas.
— Oh, oh », soulève Kingsley d'un sourcil amusé. Il tapote deux fois la flasque appuyée contre le verre, laisse deux traits rejoindre le thé fumant, reproduit le manège sur son propre gobelet. « Vous verrez, c'est beaucoup mieux— et ça n'altère rien ici », sourit-il en désignant sa tempe.
L'eau chaude mêlée au goût brûlé mais diffus de la liqueur électrise instantanément sa trachée, avant de l'engourdir. Ce n'est pas affreux. Elle en reprend une gorgée.
— J'espère bien, dit-elle finalement, et elle laisse le même sourire fatigué et doux gagner son visage.
Kingsley rit doucement, à peine quelques ridules qui fissurent sa posture. Ils boivent tous deux en silence la moitié de leur verre. Les bruits de la fête résonnent moins, fondus dans le vent. Hermione rapproche son visage de la fumée chaude et ferme les yeux — elle essaie d'y dissoudre le stress de circonstance, assise ici contre toutes attentes et habitudes, avec son directeur de département, raidi et solitaire dans le vent, et cette angoisse latente, versée à même les pores depuis le premier entretien. Le visage de Harry mêle ses propres volutes à celles du thé, leur échange s'accroche à elle. Je ne comprends pas pourquoi Kingsley m'a dissimulé tout ça. Les feuilles étalées entre eux. Comme je te l'ai dit : c'était top secret. Et puis, y serais-tu allée ?
« Vous vouliez me parler de quelque chose Monsieur ?
Elle veut bien s'abreuver de thé au whisky toute la soirée sur des gradins abandonnés, mais pas en silence — les silences la mangent, raclent ses petites anxiétés.
— J'aimerais savoir comment vous allez Granger ». Elle scrute son profil. Sourcils infléchis, avec cette même usure dans la présence qui l'avait prise de court il y a un an, dans son bureau à négocier le début des entretiens. « Vous faites vos rapports au Dr Chang, vous échangez avec Thomas. C'est bien, je sais que vous avancez », approuve-t-il. « Mais vous ne faites jamais part de vos doutes ou de vos inquiétudes. » Il tourne la tête vers elle. « C'est une donnée essentielle que vous négligez, et que vous ne pouvez pas vous permettre de négliger. En particulier dans une telle situation. » Sa gorge se noue. « J'ai besoin de savoir que vous ne présumez pas de vos forces Hermione, conclut-il d'une voix plus douce. Et que vous avez confiance en vos supérieurs pour accueillir votre parole, quelle qu'elle soit.
La sollicitude de Kingsley la touche et la trouble, elle remue des émotions contradictoires. Car elle lui semble mâtinée d'autre chose— en particulier dans une telle situation. Le désir de s'assurer qu'elle aille bien, pour qu'elle ne craque pas au milieu du chemin ? Elle contemple l'ancien chef du Bureau des Aurors. Son dépôt solitaire dans ce stade, sa façon d'être passée au Hermione après les habituels Granger. Ses conjectures courent d'une tempe à l'autre et la rompent ; elle n'en peut plus de pondérer chaque geste, chaque mouvement, comme un oeil paranoïaque. Mais elle ne peut pas écarter les révélations de Harry et ce qu'elles disent de tout ce qu'il lui a dissimulé en l'envoyant voir Tom.
— Je vais très bien, Monsieur ». Ses ongles s'enfoncent dans ses paumes. « Les entretiens se déroulent avec leur lot de zones d'ombres et de stratégies d'adaptation à adopter— rien d'inhabituel. » Elle laisse ses yeux voguer une seconde sur la bannière des Harpies que l'équipe de Ginny a déroulée au dernier match. Elle peut le faire. « Mais vous m'avez envoyée en aveugle là-bas, accuse-t-elle. Vous ne m'avez pas dit à quel point l'enquête sur la psyché de Jédusor allait souffrir du manque d'éléments concrets sur ses crimes.
— Ah ». Il sourit d'un air las dans son gobelet. « Vous avez rendu visite à Potter.
— Pourquoi m'avez vous laissée entrer sans rien savoir ? » Sa colère se nourrit de l'absence de remords qu'il affiche. Elle insiste : « Sans rien savoir des cibles, des implications politiques.
Il secoue la tête en la regardant.
— Je ne suis pas seul en charge de donner le feu vert à votre opération Granger. » Il doit bien sentir que cette neutralité évasive renforce son sentiment de trahison, parce qu'il ajoute plus doucement : « S'il n'avait tenu qu'à moi je vous aurais confié ce qu'il m'était possible de vous dire. » Il lui laisse le soin d'absorber la révélation. « Il faut que vous compreniez », reprend-il, yeux vagues,« que personne ne voulait vous envoyez dans le noir, que c'était loin d'être l'idée .» Il parle lentement, comme s'il faisait attention à ses mots. « Le pari était plutôt celui-ci : Tom Jédusor se méfierait moins d'une Auror qu'il penserait désavantagée par le manque d'informations détenues sur lui. Il se confierait d'avantage à celle à qui il pourrait dire ce qu'il voulait.
C'était ça, leur stratégie ? Offrir une page blanche et anxieuse à l'un des détenus les plus manipulateurs ? Pour qu'il couche ce qu'il y veuille— se méfie moins. Elle s'agrippe à son siège froid. Elle comprend leur approche ; elle ne la ressent pas moins douloureuse.
— Qui sont tous ces… gens ? », reprend-elle après quelques minutes. « Ces gens qui "donnent le feu vert" ?
Kingsley fait un geste flou devant lui, englobe une hiérarchie obscure.
— Vous n'êtes pas en charge de colmater les brèches de l'enquête criminelle, dévie-t-il plutôt. Ce n'est pas votre rôle. Vous avez pour mission de comprendre les motifs psychologiques et biographiques du criminel Jédusor. » Il s'aide de sa main gauche pour se tourner complètement vers elle et commande son attention, une expression sérieuse au visage. « C'est immense, Granger. Ne sous-estimez pas l'importance de ces données. » Il incline la tête. « Ne vous sous-estimez pas.
C'est la première fois qu'Hermione l'entend la complimenter directement, sans avoir à le tirer de ses silences approbateurs. Certes, elle a toujours senti planer son trench sombre, ses yeux mobiles, attentifs, son expression douce et usée, et ce petit éclat vif dans l'oeil qui lui rappelle parfois Dumbledore, sur le Bureau des Aurors — en particulier le sous-sol. Figure retirée et scrupuleuse, avec cette attention quasi tutélaire à elle depuis les débuts de ses entretiens. Il l'avait accompagnée jusqu'à Azkaban la première fois après tout. Mais— ne vous sous-estimez pas ? La valorisation la touche, calfeutre un vide.
Aussitôt après, la voix vient la trouver. Est-ce qu'il le pense vraiment ou est-ce qu'il te manipule en douce ? Te brosse dans le bon sens du poil, repère tes fragilités pour mieux t'orienter. Comme tu le fais toi, chaque fois que tu pousses les barreaux et caresses les tigres.
« Mais il y a une information qui intéresse le Ministre de la Justice », ajoute-t-il, et son sang tape à ses tempes.
La voix ricane dans son cerveau— tu vois, tu vois, tu vois. Ils veulent quelque chose. Toujours ce « ils » flou, rendu aux inconnues inquiétantes. Elle balaye les insinuations perverses. Peut-être qu'il est simplement de son côté et tente de la préparer au mieux. C'est possible.
C'est possible, se répète-t-elle alors qu'il se relève doucement, en se massant un genou. Ses yeux glissent sur les mouvements de Kingsley, il lui semble vieux dans la demie-lumière blanche du stade.
Elle aspire l'air en petites goulées. Il s'est redressé. La regarde, sur le départ. Il ne peut pas la laisser sur une telle phrase.
« Préparez-vous à ce qu'on vous demande d'obtenir cette information, ajoute-t-il.
La phrase vient la trouver. Électrise chaque centimètre de peau.
— Une information détenue par Tom ? » Son cœur bat, elle ne rend pas compte qu'elle l'a appelé Tom devant lui.
— Préparez-vous, Granger, se contente-t-il de répéter, alors qu'il rabat les pans de son manteau.
Elle l'observe ramasser les gobelets, la flasque, le thermos. Ses mots sibyllins coagulent son angoisse et ses mauvais pressentiments. Il se redresse, hésite devant son visage inquiet.
« Ce n'est rien de terrible, Granger ». Il lui serre doucement l'épaule. « Rien que la confiance que vous êtes parvenue à instaurer avec lui ne saura vous permettre. »
Les mots la sonnent sur le plastique froid. Ses yeux fébriles détaillent Kingsley et son expression éteinte, à peine ravivée par une inquiétude dont elle peine à saisir les contours— inquiétude pour elle ? Pour autre chose ? « Je vous laisse le thermos », dit-il sur un ultime sourire usé, et après un dernier regard, il descend les gradins et traverse la pelouse humide. Elle le regarde s'estomper dans la nuit.
Voulait-il lui parler de ça, spécifiquement ? Les élucubrations agitent son sang, pilonnent ses tempes. Elle ne parvient pas à saisir les implications derrière la prévention, derrière l'effort consolateur de sa dernière phrase.
Hermione reste assise plusieurs minutes— dix, vingt ? Son corps est glacé lorsqu'elle délaisse le stade à son tour. Il faut qu'elle dorme et que dans le sommeil, elle trouve la force de poursuivre, d'écarter les idées paranoïaques, l'anxiété au sein froid. Elle s'écarte du chemin de terre pour longer les arbustes. Une information, une information, une information. Que sait Tom Jédusor qui suspende tout un département ?
— Mioooone ». Elle sursaute sous l'exclamation. « Tu es venuuuuue.
Juste à sa gauche, une silhouette fauve avec un immense gobelet dans les mains. L'apparition disloque son train de pensée. Elle fronce les sourcils.
— Ginny…? » C'est bien Ginny oui, en débardeur, les yeux brillants sous son maquillage charbon et une expression extatique au visage. « … T'étais à la fête ?
— Oui ! », hurle Ginny. Elle prend son bras d'une main vive : « J'y retourne, allons-y ensemble !
Éméchée, les joues rouges et insensible au froid, son amie la contemple avec toute l'innocence alcoolisée du monde. Hermione a l'image de deux barques voguant en sens contraire, l'une sur une mer joueuse et malicieuse, l'autre, à la force des bras, sans ligne d'horizon.
— Non, Gin', désolée .», dit-elle enfin. Elle serre sa main, avant de lui sourire pour s'excuser. « Je suis épuisée.
— Vous êtes tous pareils, se plaint son amie. Personne pour m'accompagner. » Elle croise les bras d'un air enfantin— ça arrache un vrai sourire à Hermione.
— Allez, viens, je te ramène aussi », lui dit-elle en riant, « tu vas prendre froid.
— Noooon c'est mon groupe préféré qui passe ! » Ses yeux s'écarquillent puis papillonnent. « Ils viennent de Detroit, tu imagines Mione ?
— Complètement fou, confirme Hermione en la poussant doucement avec elle sur le chemin.
— Ils ont été bannis à vie du dancing hall de San Francisco pour avoir taggué la scène la dernière fois ». Elle pouffe, ne paraît par se rendre compte qu'elle s'éloigne de la musique. « Des graffitis obscènes ». Elle regarde le ciel avec un sourire niais qui contraste sans appel avec la Ginny sobre. « Je les adooore.
Hermione rit alors qu'elle la tire jusqu'aux dortoirs. Le chemin retour est parsemé d'éclats rêveurs et fascinés de Ginny dont le débit devient de plus en plus pâteux. L'intérieur les cueille pleine chaleur et même la rousse soupire de contentement. « Hmmm », fait-elle en fermant les yeux lorsqu'Hermione la plonge sous les couvertures, chaussures et manteaux abandonnés derrière la porte. Elle la contemple une poignée de secondes, son expression bambine déjà fondue dans le sommeil, et elle la borde avec une douceur qui remue quelque chose en elle. Une nostalgie, un manque, de l'affection aussi. Juste avant de quitter sa chambre, elle se penche sur son amie et lui chuchote à l'oreille : « Harry va t'appeler Gin. Tu lui manques aussi », et elle dépose un baiser sur son front.
Sa barque cherche les eaux calmes de son amie, sa ligne d'arrivée— les nuages sont bruns, ils s'amassent. La porte de sa chambre n'est pas fermée à clefs, c'est la quatrième fois du mois qu'elle oublie. Elle pose le thermos de Kingsley sur son bureau.
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Elle se réveille dans la nuit, les couvertures moites. 3h17. Sa tête heurte l'oreiller— trop tôt, bien trop tôt. Le long de son plafond, aucun mouton à aligner et compter assidument. À la place de leur toison rêche, le visage de Kingsley, sa mine affectée. Elle ne lui en veut plus désormais, plus vraiment— mais la sincérité qu'elle a perçue chez lui est rattrapée par l'espèce de résignation fataliste qui exsude de lui. Respire, Hermione ; petits souffles comptés, décomptés. Sa joue cherche le côté froid de l'oreiller. Ses paupières glissent, avalent la fatigue qui tire sur son endurance, ses émotions. Soudain, deux noms— Greyback. Dolohov. Ses yeux se rouvrent sèchement. Elle a oublié de lui demander pour les transferts à Azkaban de Dolohov et Greyback ; idiote. L'obscurité est immobile, ne souffle rien. Elle se frotte le bras. Peut-être que ce n'est pas important. Oui, peut-être que ce sont des procédures carcérales habituelles. Il faudra seulement qu'elle se renseigne— pour être certaine.
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Consolider la relation de confiance avec Tom. Le sachet de thé s'imbibe d'eau chaude. Consolider la relation de confiance avec Tom. 7h32— son examen commence dans 28 minutes. Hermione attrape les fiches griffonnées à la hâte la semaine dernière. Elle ne reconnaît pas son écriture. Frénétique, quasi illisible dans la fin des phrases. Sur le bureau, son emploi du temps officiel, barbouillé d'ajouts de cours, de permanence, d'exercices en plus. En rouge, des astérisques frappées d'un nom et d'une date. Greyback. Yaxley. Black. Malefoy. Jédusor. Elle a ajouté Slughorn en vert. 22 décembre. Son regard est attiré par la liste des modules à valider pour obtenir son année— nombre de points réglementaire et nombre de points pour assurer l'excellence. Au tout début de l'année, elle avait entouré le nombre précis de séminaires et de formations à suivre pour décrocher les Honneurs. Les feuilles deviennent moites dans sa poigne. Ses yeux retombent. Ses révisions mal ordonnées, nerveuses, sous ses doigts. Elle n'a même pas pensé à numéroter les pages, elle n'a même pas surligné les mots-clefs, les mots-à-ne-jamais-oublier, ni truffé les feuilles de post-its sur des notions complémentaires non obligatoires, mais forcément essentielles— sa trachée rétrécit, contracte l'air. Non. Des larmes lui montent aux yeux. Elle va rater. Elle va rater son examen. Non, non, non. Elle ne peut pas avoir de mauvaise note, elle ne peut pas laisser un échec gâcher son semestre entier. Son dossier. Sa carrière. Non. Ses ongles attaquent sa peau. Ce serait presque pire de le passer que de le manquer, à ce stade. Non ? Si elle abandonne ce cours, calcule-t-elle fébrilement, il lui reste encore trois validations d'avance. Assez pour obtenir son année sans problème, diplôme, certifications assurés. Honneurs ? Elle déglutit, tente de renvoyer la boule. Reprends-toi, idiote. Elle lève les yeux. Le thermos de Kingsley est toujours sur sa commode, debout en marron clair. La phrase revient la frapper. Consolider la relation de confiance avec Tom. C'est ce qu'il est venu lui dire en fin de compte, n'est-ce pas ? Qu'il était de son côté à elle, qu'il estimait son approche, ses avancées, et qu'elle était sur la bonne voie. Qu'elle participait à quelque chose de plus grand qu'elle, impliquant tout le département— peut-être même Scrimgeour. Hermione enfonce ses doigts dans la hanse de sa tasse. C'est ça le plus important désormais : sa tâche avec Tom. Le thé est tiède.
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— Vous êtes parti la dernière fois. Vous avez quitté notre dialogue et vous m'avez laissée ici.» Sa voix accuse. Hermione aimerait qu'elle ouvre les secrets du visage blême en face d'elle, et qu'elle attaque les filets de brume. Il y en a partout désormais. Elle secoue la tête. « Ce n'est pas l'idée que je me fais d'un échange, Tom.
Il rit silencieusement, des ridules qui agitent sa chemise, ses boucles, son sourire arrêté net sous les yeux.
— Et comment envisagez-vous notre "échange" Hermione ?Avec du thé, des biscuits ? » Il se moque. « Il n'y a pas d'échange possible, si je suis le seul à donner.
Dans sa moquerie, il fait glisser ses mains sur la table entre eux, et Hermione remarque à l'instant les menottes aux poignets. C'est la première fois qu'il les a— elle avait obtenu l'autorisation de le voir sans, pourtant. Sa poitrine se contracte sous le coup, écarte la mauvaise foi pernicieuse de sa dernière réplique. (Car elle s'est donnée. Plus que tout. Plus que jamais).
— Qu'avez-vous fait ? ». Sa voix trébuche, elle relève les yeux pour les planter sur lui.
Du pouce, il joue avec la chaîne des menottes sans la quitter du regard. Le métal cliquette contre la table.
— J'ai pensé à vous, déroule sa voix de serpent.
— Qu'avez-vous fait ?, répète-t-elle, car c'est tout ce que la main qui tient sa trachée lui autorise.
— Vous aviez l'air si perdue la dernière fois, dans mes explications théoriques, mes références symboliques et mythologiques. » Il lui sourit doucement. « J'ai voulu vous aider à comprendre.
Le comprendre ? Son sang pulse. Colère, humiliation, anticipation.
— Je n'ai pas reçu la même éducation transdisciplinaire que vous professeur », tente-t-elle d'ironiser, mais il n'est pas dupe, il lui sourit.
— Et je vous pardonne, Hermione. C'est pour cela que j'ai voulu emprunter un ouvrage à la bibliothèque : pour vous aider. L'Odyssée — dans une traduction que j'estime. Vous connaissez l'œuvre d'Homère Hermione ? »
Bien sûr qu'elle a lu l'Odyssée. Il y a une éternité maintenant ; mais la pensée la traverse sans s'attarder. Elle est sonnée par ses révélations.
« J'avais souligné des passages en pensant à vous. De ceux que je pensais pouvoir vous intéresser. Résonner en vous.
— La bibliothèque ? », parvient-elle à souffler.
— Vous ne saviez pas qu'Azkaban disposait d'une bibliothèque ? Hermione, t-t-t. Pour quelqu'un d'aussi méticuleux et inquiet, vous n'avez pas fait beaucoup de recherches sur Azkaban ». Sous l'ironie légèrement méprisante, elle discerne son amusement. Ou une excitation ? Elle fronce le sourcils. « Azkaban est une prison curieuse, très curieuse. Fondée, comme vous le savez, sur le principe du panopticon où l'intimité n'existe pas, annulée par les coursives en rond qui expose aux regards. Tout détenu détient des droits d'intrusion sur l'autre. Merveilleusement sadique, n'est-ce pas ? Paradoxalement, c'est peut-être les cellules en isolement que l'on finit par préférer— les seules à dérober à l'occulus. » Il ménage ses effets, soupire, avant de caresser ses menottes ; il a l'air de terriblement s'amuser. « C'est aussi une prison très hiérarchisée. Avec son lot de… surprises. » Un battement, deux. « Vous connaissez le fonctionnement des prisons à points ?
Oui, Hermione connait. Chaque détenu peut espérer obtenir des allégements de conditions et accéder à des activités désirées - pousser le chariot repas, gagner des minutes supplémentaires dans la cour extérieure, parfois même suivre des enseignements -, contre un comportement exemplaire et des services rendus en prison, voire au dehors — fabrication de meubles, de routes, travaux forcés aux milles variations. Mais elle pensait qu'Azkaban était entièrement dépourvu de ce système.
Tom embraye dans sa confusion.
« Un système à points différent de celui de Godric's Hollow, bien sûr. Moins… arrangeant. » Il incline la tête. « Les services à rendre en échange d'une amélioration des conditions ne sont pas aussi simplement abrutissant que là-bas. Nous avons certes, nous aussi, les heures de travail décomptées : usine à chaussures, usine à meubles. Tant d'heures dévolues à tel textile vous assure un certain nombre de points. Mais ça n'est pas suffisant ». Son visage se fige. « Il faut ensuite se plier à un entretien avec Dolorès Ombrage ou avec les jumeaux Carrow pour espérer gagner tous les points. Et ça, peu sont ceux désirant s'y soumettre. » Tom laisse trois secondes de silence entre eux avant de pencher la tête : « L'avez-vous rencontrée Miss Granger ?
— Non. Pas encore .» Elle tente d'éclaircir sa voix. « Mais elle m'a envoyée un télégramme la semaine dernière. Afin de "discuter".
Hermione réalise qu'elle l'avait presque oublié. Des mots succincts et mielleux, qu'elle n'avait pas appréciés. À l'intention de Miss Hermione Jean Granger. Entretien avec vous souhaité. Discuter de vos intrusions dans les cellules. Dolores Jane Ombrage, directrice de la prison d'Azkaban. Couchés sur un papier rose dévoré par des figures de chat. La signature en froufrous fuschias qui contrastaient avec son titre carcéral l'avait plongée dans un malaise diffus, rangé sous une pile de courrier à trier.
— Ah. Vous comprendrez, alors.
— Comprendre ?
Tom lui renvoie un sourire polaire qui hisse une émotion brutale dans ses yeux. Il susurre :
— Que nous sommes peu, ici, à gagner ces points.
Elle presse ses doigts contre le magnétophone. Sa matérialité la rassure.
— Quelle est la teneur de ces entretiens Tom ?
— Vous lui demanderez, balaye-t-il. Je suis certain que ses explications seront d'avantage… évocatrices. » Il ne peut s'empêcher d'ajouter : « Vous l'interrogerez sur son encre rouge.
— Pourquoi ?
— Faites ça pour moi, s'il vous plaît.
Hermione sait qu'avec Tom cette tournure signifie que le sujet est clos et qu'il lui faut changer de questions, au risque de frustrer son intérêt. Elle pourrait demander à Ombrage, c'est vrai. Voir d'elle-même.
— En échange de services rendus et de cet… entretien avec Ombrage, reprend-elle, vous aviez donc accès à la bibliothèque ?
— J'ai fabriqué quelques chaussures Hermione, oui. » D'un geste lent du menton, et sans la quitter des yeux, il pointe son cuir et les talons usés. « Des Mary Quant, comme les vôtres. » L'effroi sur le visage d'Hermione l'amuse. « Et suite à une discussion avec notre amie Dolorès », et elle peut goûter toute la haine qui attaque le terme, « j'ai pu obtenir le bon nombre de points. De quoi rappeler nos bonnes années d'écolier, n'est-ce pas ? » Son rictus agrippe les ombres.
— Oui », chuchote-t-elle. Elle n'est pas à l'aise avec ce système, elle le trouve infantilisant, dégradant. Elle a presque envie de lui manifester de la sympathie, mais son esprit l'arrête à temps— que fabriques-tu ? « Vous avez donc pu emprunter un livre… », elle reprend, cœur à vif, hésite. Termine : « … pour moi ?
— Malheureusement, nous n'avons pas le droit d'emporter les livres avec nous. Ce serait trop dangereux, comprenez-vous. » Entre les murs noirs, il agite lentement ses menottes. « J'avais pourtant été un détenu très discipliné ces dernières années. Sérieux, obéissant. Aucune vague, depuis l'incident avec Wilkes. » Rien, dans ces mots, ne contient la charge sincère qu'Hermione espère. Ils paraissent tous tremper dans une haine frustrée, menaçant les bords. « Ils auraient dû me laisser le prendre. Ils auraient dû me laisser vous l'offrir.
Ses dernières phrases l'étonnent— cette façon butée et rancunière d'avoir poussé les mots. Comme un morceau d'immaturité qui ressurgit à ses dépends, un enfant qu'on aurait laissé mariner dans une frustration violente.
— Je n'aurais pas pu l'emporter avec moi de toute façon. » Elle ne sait pas comment répondre. Cette nouvelle facette la pétrifie et la fascine. « Je n'en ai pas l'autorisation. » Personne n'en a l'autorisation.
— Dommage, répète-t-il simplement, et son souffle rejoint la brume.
Ils se regardent en silence pendant un court moment. Le silence racle sa gêne en elle— et l'étrange confession-cadeau qu'il vient de lui faire.
— Allez-vous m'aider pour Slughorn ?, reprend-elle.
Les yeux de Tom caressent son expression butée. S'en amusent.
— Vous savez comment cela marche, susurre-t-il.
Vil personnage.
— Une information personnelle, lâche-t-elle, contre un indice.
Idiote. Mais elle a pactisé depuis la premier entretien, c'est trop tard maintenant.
— Marché conclu, Hermione », et son ironie lui éclaire le visage. Comme si ce pacte duplice n'était pas conclu depuis le premier jour. Il penche la tête. « Quelle histoire allez-vous me confier aujourd'hui ?
Sous ses yeux, des images de cet entretien extorqué, de ses planètes brutalisantes, qui avaient marché sur elle. Saturne, Mars, Lune. Idiote, se répète-t-elle. Puis elle éteint le magnétophone.
— Vous aviez raison. » Elle affronte le plaisir curieux que génèrent ses mots chez lui. « Lorsque vous avez regardé mon thème et exhumé mes récits d'enfance. Vous m'avez réduite à une bureaucrate zélée et inquiète. Effrayée par sa culpabilité. Celle vis-à-vis de ma mère », et elle est presque surprise par sa voix qui ne flanche pas, « et celle vis-à-vis "d'autres choses internes".
— Lune en poisson, conjointe à la lune noire, au fond du ciel et opposée à Saturne », murmure-t-il. Il a l'air fasciné. « Idéaux, conformisme, insécurité. En dépit de tout le feu.
— Excellente mémoire », ironise-t-elle. Puis son rictus tombe. Elle inspire. « Voici l'histoire du jour Tom. Lorsque j'ai commencé ce travail en prison auprès de tueurs multirécidivistes pour rationaliser le crime et comprendre ses implications psychologiques, sociales, je ne voulais pas le faire seule. Je voulais qu'un de mes amis, très proche, m'accompagne — il suivait la même formation que moi au Bureau. » Le visage de Ron s'intercale, avec son sourire étiré jusqu'aux de taches de son. « Mais lui ne voulait pas. Il ne saisissait ni l'intérêt, ni l'originalité du projet. S'asseoir à la même table que ceux qu'on était formés à arrêter, venir quémander leur histoire, leurs confessions ? » Une boule dans sa gorge, qu'elle chasse d'un sourire bancal. « Ça le dégoutait. Et moi je lui en voulais terriblement de refuser de comprendre ; nous nous disputions constamment. » Elle renifle. « Mais c'était un ami fidèle : il m'a accompagnée la première fois. Entretien avec Bellatrix Black, "la dépeceuse".
Tom ne laisse échapper aucune émotion. Il l'écoute avec attention.
« Au début, ce n'était pas si terrible. Ron », et elle ne remarque pas qu'elle a utilisé son nom, « me laissait conduire l'interview. J'essayais de tirer de Bellatrix Black des confessions malgré elle, éloignées de toutes les imprécations qu'elle déballait avec plaisir, et du récit qu'elle avait construit d'elle-même. Mes questions étaient maladroites, je me faisais mener en bateau, elle s'amusait, c'était… », elle fait un geste heurté de la main. « … un vrai fiasco aux images sordides. Elle se plaisait à décrire ses fantasmes persécuteurs dans le plus menu détail.
Sa bouche cruelle échappant ce gloussement sadique, à la limite de l'hystérie. "Miss Granger, Miss Granger", chantonnait-elle, "veux-tu savoir comment j'ai tailladé le bras de cette adolescente ? Comme on épluche… "
« Au bout d'un moment, Ron a explosé. Il a été pris d'une frénésie de jurons, d'attaques violentes. Ça a beaucoup plu à Black. Elle n'a pas cessé de rire, tout le long où il l'a ramenée à ses crimes et l'a insultée. Les gardes ont dû tout interrompre, nous faire sortir, nous escorter jusqu'à l'extérieur.
Elle revoit sa honte, et la colère brutale qu'elle avait ressentie contre lui.
« Des mois de travail, réduits à néant. Des courriers et des courriers envoyés pour convaincre la hiérarchie de mener ce travail, convaincre la prison de nous y autoriser, convaincre Black de s'asseoir face à nous.
Ils avaient marché jusqu'à la voiture en silence. Lui, encore tremblant de rage. Elle, les entrailles sidérées, humiliées. Le feu s'était lâché dans la voiture, juste après qu'ils démarrent.
« Je lui en ai beaucoup voulu. On s'est disputé. Je n'ai pas mesuré mes paroles, et lui non plus. J'étais sous le choc de cet échec et de l'ampleur de ce qu'il y aurait à reconstruire, à retravailler… et lui était sous le choc de l'entrevue. » Ses yeux se perdent sur les écailles absinthes au fond. « Sous le choc de ce que je pouvais supporter, et pas lui.
Elle lève les yeux vers Tom.
« Il a retourné son incapacité à soutenir cette noirceur en force, et en attaque contre moi. Ce n'est pas qu'il était trop sensible ou dégoûté, c'était moi qui étais dérangée.
Les mots qu'il lui avait lancés s'impriment sur ses pupilles noires. "À croire que tu vas chercher quelque chose là-bas ! Que ça t'appelle !" Elle avait été tellement blessée. Tellement enragée.
« Alors, je suis allée voir le directeur du département des arrestations violentes, celui qui m'avait encouragée à mener cette mission, et je lui ai dit que Ron Weasley avait participé, l'année passée, aux révoltes internes et à la médiatisation d'une affaire confidentielle qui avaient coûté la place à l'un des professeurs, et je lui ai fourni les preuves.
Hermione s'interrompt. Elle revoit les sourcils froncés de Kingsley, "ce sont de graves accusations Miss Granger", le regard trahi de Harry : "Mione ! C'est ensemble que nous avons fait ça ! Tu as participé à cette médiatisation — tu considérais que c'était un combat juste. Tu n'as pas pu… tout ça parce qu'il refuse, quoi ? Tes petits entretiens sordides ?" Ça avait été terrible. Même Pansy en avait été choquée.
Mais il faut terminer maintenant. Elle doit terminer.
« Il a été suspendu six mois, avec un ajout dans son dossier d'Auror .» Elle accélère le récit. « J'ai pu reprendre mes ébauches de profilage, ma mission, avec un autre partenaire. Débarrassée de lui.
De ses accusations. De ses insinuations. De sa rage blessée. De ses yeux bleus trahis. "Mione… tu n'as pas fait ça… ? Tu n'as pas…" Elle soutient le regard de Tom.
« Je l'ai trahi, alors que j'avais participé, avec un autre ami à nous, à ce combat juste contre le professeur. Je m'en suis servi. Voilà ce que j'ai fait.
Ses révélations ouvrent un espace entre eux. Elle y dépose ses remords, sa culpabilité, le vrai visage de sa férocité— et leur harcèlement qu'elle retourne en lame contre elle. La confiance que sa confession implique, aussi. Tom l'a absorbée avec une attention qui la dérange et l'impressionne, l'inquiète. Trouvez votre mythe personnel, là où la puissance rejoint votre thème, lui avait-il soufflé cette fois-là, doigts allongés sur son thème. Vous en valez peut-être la peine.
Hermione secoue les intrusions. Elle redoute sa prochaine intervention. Est-ce qu'il va racler ses douleurs, comme la dernière fois ? Mais sa voix est douce quand il commente, et la question la surprend.
— C'était votre amant ?
Clac, son coeur. Comment a-t-il su ? Il lit la stupeur sur son visage.
« Hermione, l'ampleur de l'émotivité dont vous avez tous les deux fait preuve s'appuie, certes, sur vos ombres individuelles, mais elle se nourrit de passions violentes. » Ses menottes font un petit "clic" lorsqu'il lui offre ses poignets. « Ne sous-estimez pas le temps dont dispose un prisonnier entre quatre murs. Surtout lorsque son droit de regard est encouragé par ces murs-mêmes.
Ses épaules se tendent. Elle évacue les mauvais sentiments qui remontent, au fond de sa gorge.
— Oui, murmure-t-elle. Oui, nous avions une relation.
— Vous avez donc trahi votre mère », sa voix se plaît à rappeler, « trahison profonde, puis trahi votre amant, seconde trahison, et un autre ami au passage, trahison superficielle. Toutes ces trahisons vous hantent. Et toutes rejoignent le nœud de vos grands idéaux contre votre conformisme désespéré. » Il dit doucement. « Vous voyez Hermione : vos ambitions violentes sont toujours filtrées par votre allégeance à l'institution. Et plus vous vous y pliez, plus votre culpabilité vous ronge après coup.
— Il y avait une rationalité derrière », renvoie-t-elle. « Il ne voulait pas quitter la mission, ne voulait pas me laisser continuer. Et je ne pouvais pas le démettre de cette affectation autrement, sans attirer l'oeil de la hiérarchie sur mon impréparation, sur mon approche encore balbutiante. Il y avait tellement de gens contre, au début, je ne pouvais pas leur donner ce dont ils avaient besoin pour tout arrêter… » Mais sa colère retombe aux pieds de sa honte. « Je m'en veux tous les jours .» Elle chuchote. « Je m'en veux tellement.
Des ongles de peine, de honte grattent sans cesse sa peau depuis. Ils se sont réveillés dans sa confession, avec les souvenirs de Ron, sa moue concentrée dans le déplacement du Fou ou de la Reine, ses propositions maladroites de promenades, son coeur entier, incapable de mentir.
Elle appuie ses yeux humides sur l'impassabilité amorale de Jédusor, et elle tente d'en tirer l'apaisement que ses élèves ont tant cherché chez lui. La nuit pardonne tout, Hermione.
— Ulysse aussi trahit ses amis, dit-il doucement. Au moment où ils atteignent l'île du cyclope Polyphème et découvrent, dans sa grotte, des monceaux de fromages et d'agneaux, les douze hommes d'Ulysse le supplient de voler ce qu'ils peuvent et de disparaître. Car ils redoutent l'arrivée du monstre qu'ils ont vu de loin. Mais Ulysse refuse, il désire le voir et converser dans sa langue. Il imagine depuis son orgueil de roi et son esprit ingénieux que le cyclope lui offrira souper et logis ; depuis son courage aussi. Bien sûr, vous connaissez la suite. » Tom fait couler les mots sur sa peine. « Au prix d'un affrontement rusé, Ulysse crève l'œil de la bête et s'en sort. Que retient-on ? Pas sa trahison, supercificielle, mais sa ruse, son intrépidité. Son désir de se confronter à l'œil du cyclope. » Il incline la tête. « Il faut beaucoup de bravoure pour faire face à ses ennemis mais il n'en faut pas moins pour affronter ses amis— surtout lorsqu'ils ne comprennent pas l'importance de ce qui est recherché.
Elle ne répond rien. Imagine un exemplaire de l'Odyssée, des passages soulignés par la main de Tom, pour elle.
« Merci Hermione. », reprend-il finalement et sa voix écarte l'image. « À mon tour, alors. Horace Slughorn, murmure-t-il. J'ai été proche du docteur, un temps. Vous n'avez pas besoin de maîtriser les rudiments du golf. », se moque-t-il, mais elle ne parvient pas à déchiffrer son expression. « Ma recommandation est simple : allez-y avec subtilité au départ, sans forcer. De la flatterie et quelque chose, un cadeau, pour lui. » Il veut faire un geste indolent, mais s'en trouve empêché par les menottes. Son visage ravale aussi sec l'aversion ; Hermione ne la manque pas. « Une information qui l'intéresse. Pariez sur des cas psychiatriques. » Il incline la tête, retrouve son rictus froid. « Puis lorsque vous sentirez l'ouverture, tirez dessus le plus violemment possible. Il vous dira tout. Horace Slughorn finit toujours par tout livrer.
Hermione écarquille les yeux. Elle comprend instantanément les implications de ses dernières phrases. Puis lorsque vous sentirez l'ouverture, tirez dessus le plus violemment possible. Sous les dehors évasifs et légers de sa révélation-retour, Tom lui donne son assentiment. Il lui accorde le droit d'accéder à des informations personnelles, intimes, enfouies dans les souvenirs de son psychiatre d'enfance— tout ce qu'il conserve reclus et interdit dans un coin en lui. Elle ne peut s'empêcher d'en tirer de la fierté. Ses pensées s'emmêlent, tirent sur ses émotions.
« Et apportez-lui de l'ananas confit ». Il se penche, et le brouillard encadre son visage quand il ajoute : « Le vieux docteur en raffole ».
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La touche est récalcitrante, mais cède sous la pression. La voix générique crépite à son oreille. Répondeur du département des Sciences Comportementales. Message pour : Agent Hermione Jean Granger. De la part de : Docteur Cho Chang. Une voix vive traverse le combiné.
« Hermione ! J'espère que tu auras vite ce message. Je suis désolée, j'ai très peu de temps — que de conférences à donner, écouter, et de cocktails où il faut savoir réseauter avec les bonnes personnes. C'est épuisant. Heureusement que Dean est là pour quelques jours, mon dieu. Sa présence est d'une grande aide. » La précipitation enthousiaste est interrompue par des affairements au loin, des gestes qui assourdissent la retransmission. Hermione entend un vague mettez ça ici s'il vous plait. Parfait, à ce soir avant que la voix ne revienne. « Je voulais te remercier pour ton mot et pour la cassette. Je n'ai pas résisté à la curiosité de l'écouter, tes notes m'avaient terriblement intriguée. Quelle séance. Il faudra l'analyser en détails, il y a un matériel passionnant pour la psychologie de l'emprise et le désarmement par le langage. Tout ce que je peux faire maintenant, c'est t'encourager à poursuivre tes entretiens avec Jédusor et ne pas lâcher à cause du brouillard intellectuel qu'il te force dessus. Tu ne tournes pas en rond, tu le forces à s'ouvrir. On le sait Hermione, au bout du monologue, aussi long et endurant soit-il, la vérité finit toujours par être recrachée. » Elle ménage une courte pause, Hermione l'entend réfléchir.« Et puis c'est intéressant de comprendre le recul qu'il a sur le profil de ses élèves, ça n'a rien à voir avec Manson par exemple, qui le faisait plus inconsciemment. Jédusor est tout à fait conscient des dommages causés par la structure universitaire - par la pression et la conformation, comme il le dit d'ailleurs - sur un certain type d'élève inquiet et brillant. La sensation de sérénité que tu décris - ou d'apaisement - après l'exercice de pensée auquel tu t'es soumise nous en dit long sur ses capacités à endormir et charmer. Parfois, je me dis que Jédusor aurait fait un excellent psychiatre, s'il avait pu faire preuve d'empathie. » Sa voix s'éloigne un court instant avant de revenir frapper dans son oreille. « Je suis désolée Hermione, il faut que j'y aille. Bravo pour tout ce travail en tout cas. Et n'oublie pas : même s'il a l'air de mener la barque dans ses grandes envolées, la seule vie qui changerait si tu arrêtais de venir le voir, ce serait la sienne. Ta vie à toi reprendrait son cours normal. C'est lui qui tient à ce jeu— bien plus que toi. » Le combiné grésille, la transmission est hachée par la précipitation extérieure. « Je file ! À très vite, je t'embrasse. »
Bipp. Voulez-vous effacer ce message ? Clac. Message effacé. Hermione replace le téléphone sur la cassette Panasonic. Elle fixe le liseré métallique, ses touches abîmées. 1h42 affiche l'horloge. La jeune femme resserre son écharpe, éteint la lumière et referme la porte à clefs. Est-ce que sa vie à elle reprendrait son cours normal ? La question sinue, honteuse. Elle plonge dans la nuit.
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C'est l'aspect pelucheux du cardigan qui attire d'abord son regard. Des spirales de laine tout le long du tissu rose. À mi-chemin entre la robe de chambre et le tricot de grand-mère.
— Miss Granger. » Dolores Ombrage lui tend une petite main sèche, aux ongles vernis. Elle écarquille de grands yeux globuleux, parcourus de minuscules vaisseaux éclatés. « Je suis ravie de vous rencontrer enfin.
Sa voix fluette, d'enfant capricieuse, contraste avec les pierres noires de la prison et son climat sordide. Hermione imagine les détenus dans la pièce ronde, face aux assiettes accrochées aux murs, fixant les chatons aux pelotes de laine. Les étoffes de dentelle, les napperons disposés sur les meubles, les vases rococo qui exhibent leurs fleurs fanées. Tout cet imaginaire suranné de petite fille sage emboîté entre les cellules d'Azkaban.
— De même », répond-elle poliment. Elle serre la main de Dolores Ombrage en tachant de cesser de fixer la décoration. Mais les assiettes sont si laides, et le mobiliser vomit si bien toutes les déclinaisons du rose qu'Hermione peine à la regarder en face.
— Asseyez-vous je vous en prie. » Ombrage cligne deux fois des yeux, sans lâcher son sourire de petite fille. « Du thé ? Des biscuits ? Après tout, c'est presque l'heure du goûter, glousse-t-elle.
L'intégralité du bureau et de ses variations canines la prend à la gorge. Hermione détaille un chat persan et sa portée de chatons à grelots en s'asseyant.
— Non merci. » Elle s'efforce de lui retourner son sourire. Plus vite elle sera sortie de cette antre aux paillettes roses, plus vite elle secouera son odeur aigre. « Vous souhaitiez discuter, attaque-t-elle d'emblée.
Ombrage est agitée d'un rire haut perché, bref et sucré.
— C'est cela Miss Granger. » Elle verse l'eau fumante dans sa porcelaine. « Vous êtes sure que vous n'en voulez pas ?
— Certaine », assure Hermione entre ses dents. Il n'y a rien qu'elle n'exècre plus que ces moments inutiles alors qu'elle court après le temps. Scrimgeour avait pourtant garanti à Kingsley l'assentiment de la directrice d'Azkaban à ses visites régulières. « En quoi puis-je vous aider ?
— Hmm », soupire Ombrage après sa première gorgée. Elle ferme brièvement ses globes proéminents. Quand elle les rouvre, son expression ravie a fondu dans un sourire fixe qui diffuse une sensation poisseuse en Hermione. « Comment trouvez-vous Azkaban Miss Granger ?
Ses Miss Granger ponctuent chacune de ses phrases comme une maîtresse d'école. Hermione se détourne du sphinx à la peau rosée qui vient de surgir aux côtés d'Ombrage.
— Je ne peux pas me prononcer sur les capacités de sécurité de la prison, faute de les avoir étudiés. Je suis certaine qu'ils sont à jour.
Elle n'a pas l'air d'apprécier sa réponse. Une ridule de déplaisir coince un peu plus son sourire.
— Oh, ne vous inquiétez pas pour cela très chère, réplique-t-elle néanmoins, ça n'a rien à voir avec vos compétences. Nous avons fait le maximum. » Elle lâche trois morceaux de sucre dans son thé, reporte ses yeux batraciens sur elle. « Non, je parlais plutôt du volet éducatif de la prison.
— Le volet éducatif ? » Les morceaux de malaise se solidifient.
— Mais, oui Miss Granger. Azkaban déploie depuis cinq ans des pratiques éducatives extrêmement développées. » Elle cesse de touiller son thé et pointe de l'index une série d'ouvrages alignés sous les assiettes. « Sur le modèle probant de la méthode Carrow.
Hermione peut y lire Petit manuel de redressement à l'égard du déviant tome 1, aux côtés du tome 2, et du Petit manuel de redressement à l'égard de l'enfant. Des comptes-rendus abjects du pensionnat de Poudlard où avaient exercé les jumeaux Carrow lui reviennent. Les enfants enfermés dans des placards, les châtiments corporels, les "exercices de redressement" obligatoires — tout trempé dans une idéologie fascisante de l'éducation où il s'agissait de « tuer l'enfant-roi » pour faire advenir la « discipline », le « respect » dans les valeurs anciennes. Elle contemple avec horreur ces tissus punitifs.
— Mme Ombrage ». Sa voix blême. « Vous n'avez pas embauché les jumeaux Carrow.
— Bingo, Miss Granger, s'excite Ombrage. Ce sont des employés exemplaires, extrêmement dévoués à la tâche. Ce sont eux qui m'ont soufflé l'idée de l'entretien final, pour accéder au nombre de points. » Elle hoche la tête. « Car un animal doit bien mériter l'amélioration de ses conditions, ne croyez-vous pas ?
— Un animal ? » Hermione ne voit plus que les globes écharpés d'Ombrage, leur plaisir ardent.
— Mais, oui Miss Granger ». Elle cligne des yeux, air illuminé. « Ces gens sont des animaux. Ils ne sont pas normaux.
Hermione tente de déglutit l'horreur amassée dans sa gorge. Nous sommes peu, ici, à gagner des points. Il faut qu'elle quitte cet endroit.
— De quoi est constitué cet entretien final ? » Le terme a râpé sa langue, aigre.
— Pas si vite. » Ombrage tapote son bureau, comme pour lui intimer un peu de patience. Elle semble trouver un plaisir fébrile à asseoir l'apprentie Auror en face de ses explications. « D'abord, on leur apprend les manières. On les civilise et on les rend utiles en les faisant travailler. La prison est une immense chance pour eux : il faut bien leur apprendre qu'on ne mérite rien, encore moins le confort assuré d'une cellule, si l'on ne travaille pas en retour. Élémentaire, n'est-ce pas ? » Elle pouffe, puis son sourire tombe. « Mais il s'agit de le faire bien, de la bonne manière, qu'ils comprennent. On les aligne. Ils font la queue, comme du bétail, avant d'entrer dans l'usine. On les guide grâce à une cloche. Ils travaillent de 7h à 20h dans l'usine de fabrication de chaussures. Les Carrow s'assurent qu'aucun incident ne trouble l'entrepôt. » Elle a prononcé ses derniers mots en réprimant un gloussement. « Vous devriez prendre un boudoir Miss Granger, vous êtes si pâle. Tout cela fait partie du processus éducatif, il faut que vous compreniez. Grâce à nous, non seulement les détenus apprennent un travail, se sentent utiles et disciplinés, mais ils servent la nation. » Elle hoche la tête, au rythme de ses mots. « Nous chaussons l'État entier. Vous aussi, peut-être. » Ombrage n'a pas désigné ses chaussures, mais Hermione sent leur cuir sur ses pieds. « Ceux qui sortent sont un peu plus civilisés qu'avant, même si pour moi, une fois pris, on ne devrait jamais plus sortir. Les statistiques ne mentent pas— récidive, récidive. C'est le noyau qui est pourri. » Elle ménage une pause, caresse son chat sans poils. Puis elle secoue la tête en fronçant les sourcils : « Mais un animal au travail, n'est pas un animal méritant. Il faut s'assurer de sa pureté. Car tous autant qu'ils sont, Miss Granger, ce sont des menteurs. Et je n'aime pas les menteurs. Je n'aime pas du tout les menteurs. Alors, je les fais asseoir dans cette pièce, juste où vous êtes assise, là, et je leur demande de consigner tous leurs péchés de menteurs. Ils ont six heures pour me convaincre sur la feuille qu'ils regrettent d'être les cafards nuisibles qu'ils sont. Sinon, ils retournent à l'usine, et aux cinq mètres carrés de leur cellule.
Dans les assiettes, les chats lui retournent une indifférence torve. Demandez-lui Hermione, faites-ça pour moi. Elle s'agrippe au bureau.
— Quelle encre utilisez-vous ?
Son sourire se fissure. Elle cligne des yeux, penche la tête.
— Comment cela Miss Granger ?
Hermione secoue la tête. Ce n'est pas le moment d'être rattrapée par l'horreur et de céder devant cette femme. Elle répète :
— Quelle encre utilisez-vous lors de ces confessions impures Mme Ombrage ?
Ombrage la fixe quelques secondes. Elle semble figée dans ses fanfreluches rose, dans la question d'Hermione. Puis son sourire revient, et dans la lézarde, une innocence doucereuse qui lui soulève les poils.
— Leur sang Miss Granger. Les animaux utilisent leur sang pour écrire. » Elle caresse la hanse de sa tasse. « Les Carrow font des petites croix sur les mains des détenus, méticuleuses et propres, bien sûr. Et ils y trempent la plume.
Elle a interrogé des criminels. S'est assise à leur table. A soutenu la vision de Yaxley détaillant ses victimes empaillées. Celui de Greyback cajolant ses canines. De Black— avec ses ongles et son regard malade. Mais eux étaient du bon côté des barreaux, dérangés et abusés, retournés à leur cellule le soir. Ombrage lui déroule ses horreurs disciplinaires avec sa voix fluette et sa porcelaine à chatons et son cardigan rose, sur le fauteuil rembourré de la direction d'Azkaban. Hermione passe une main sur sa jupe. La nausée au fond de la gorge. Elle ne peut imaginer Tom se soumettre à une telle humiliation.
— Ces pratiques ne peuvent pas être tolérées par l'administration pénitentiaire. » Ses mots accusateurs puisent dans son effroi. « Le Bureau fédéral des prisons peut vous condamner pour ça.
Ombrage lui lance ce même regard de petite fille, comme la plus innocente des oies blanches.
— Mais, Miss Granger. C'est le ministre de la Justice lui-même qui m'a nommée. » Elle secoue ses boucles. « Rufus Scrimgeour soutient tout ce qui se déroule ici.
Les deux femmes se fixent. Ça frappe Hermione dans le silence épais, collant qui les arrime à leurs chaises, uniquement troublé par le tintement de la cuillère contre la porcelaine. Elle comprend pourquoi elle est là— Ombrage est venue lui rappeler qui l'autorise à travailler entre ces murs, qui peut l'en exclure. Qui dirige— et comment on dirige. Elle pense, cette femme me déteste surement autant que je la déteste.
Hermione force tous les muscles de son visage dans un sourire poli.
— Je vois que nous nous sommes tout dit Madame Ombrage. » Elle serre les pans de sa veste, se lève sans attendre sa réaction, lâche un simple Au revoir entre ses dents.
Derrière le bureau, Ombrage propulse ses yeux inquisiteurs sur elle. Ils grossissent son visage, qui retombe en pointe fine. Hermione reconnaît Bastet dans son dos. Les yeux jaunes de la déesse égyptienne ont été redessinés à l'encre.
— Je ne vous retiens pas plus », finit-elle par articuler, ses boutons rose bonbons qui luisent sous ses lèvres.« Ce fut un plaisir Miss Granger. » Elle lui sourit sous Bastet. Hermione distingue le trait noir qui tranche l'iris. « Je suis certaine que nous nous reverrons ».
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Après ça, les visites d'Hermione se rapprochent. La brume, les marches, l'occulus noir. Beacon et ses clefs archaïques. Elle a le sentiment de connaître les visages de Tom maintenant. Ils se succèdent du plaisir à l'agacement, sans la rage feutrée qui avait pu fissurer leurs premières entrevues. Elle ne sent pas le mépris non plus, celui qu'il avait pu lui lancer entre ses assertions scientifiques et ses leçons d'histoire, de philosophie, de psychisme obscur et amoral. Une fois, Tom lui récite le passage de l'Odyssée où Ulysse descend au royaume des morts chercher les paroles du devin Tirésias. Il y rencontre sa mère, Anticlée, qui lui avoue qu'elle s'est tuée de ne l'avoir retrouvé après la guerre de Troie : « C'est le regret, c'est le souci de toi, mon noble Ulysse, c'est mon amour pour toi qui m'ont ôté la douce vie ». Ulysse pleure devant sa mère, et veut l'étreindre ; mais les morts n'ont pas de chair et à chaque pas qu'il fait vers elle, Anticlée se dérobe. Hermione n'est pas dupe, elle sait qu'il l'a choisi pour ce qu'il appuyait en elle et rejoignait, mais elle ne peut empêcher l'émotion devant la façon qu'il a de lui dire— et ses larmes ont un goût difficile.
Leur pacte tient toujours. Une histoire qu'elle offre, contre une histoire qu'il cède.
Il y a la fois où elle lui raconte, brûlante, la traversée de Mère Jeanne des Anges après l'avoir vu. Elle ne sait pas pourquoi ce film lui revient inlassablement, avec ses corps débridés, ses désirs outranciers contre les soutanes noires, mais l'idée que les nonnes puissent trouver une poche de liberté dans la folie - où elles peuvent danser ! jouer ! embrasser ! dire ce qu'elles veulent - l'interpelle. Il lui demande de répéter la phrase confessée de Mère Jeanne à Suryn. « Si je ne peux pas être sainte, alors je veux être un démon ». En échange, il lui ouvre les portes de l'usine à chaussures où il a gagné le droit de ne plus être, et elle plonge dans les évocations, ses doigts sur le cuir, l'odeur du caoutchouc et du vernis, les baraquements gris les uns sur les autres, Tom les doigts finissant les lacets, et l'image la frappe dans son étrangeté et son magnétisme.
Il y a la fois où elle lui raconte son tout premier terrain avec Fol Oeil (elle ne cite pas son nom, mais elle ne peut empêcher l'oeil de verre du professeur de planer sur le récit, et elle a le sentiment que Tom le voit tout aussi bien qu'elle). Sa détermination désespérée, ses efforts pour écharper l'illégitimité, la peur idiote et les reflux d'enfance. Son envie de si bien faire et d'y aller dans les règles, d'être méticuleuse, contre la fougue inconsciente de Harry. C'était une négociation d'otage avec un kidnappeur. Fol Oeil l'avait chargée d'engager la négociation et de tenter son approche— « Allez-y, montrez-moi ce que vous avez. N'oubliez pas que cette femme a un pistolet pointé sur la tempe ». Il avait ajouté devant son air paniqué, « Je suis là Granger, je rectifierais à la moindre inflexion. », mais la pression n'avait pas décru. Ses nerfs à vif, tressautant. Contre le mégaphone rouge : sa bouche tremblante. Tu peux lui parler, tu peux lui parler. Tu sais parler calmement— tu sais. Elle avait puisé dans les conversations-à-maman et dans la-voix-qui-dit-je-ne-juge-pas, tempère. Et contre toute attente, elle avait su trouver les mots calmes qui ne brusquent pas et qui désamorcent, ceux qui désarment en convaincant le ravisseur qu'on est avec lui— qu'on est là aussi pour lui. Fol Oeil lui avait donné une grande claque dans le dos à la fin, assortie d'un « Bon travail Granger », qui équivalait à recevoir Les Honneurs en avance. Ça lui avait créé sa petite réputation du soir— premier terrain et un compliment de Fol Oeil ? L'histoire paraît amuser Tom. Elle n'ajoute pas comme elle avait manqué s'évanouir derrière la voiture de police, juste après l'échange. La crise de panique ravalée tant bien que mal, respirations entrecoupées, et après deux vomis. Elle ne sait pas si elle l'imagine, mais pour la première fois, son sourire glisse jusqu'à ses yeux. En échange, il lui donne un souvenir d'internat. « Je suis entré dans une transe étrange ». Elle est fascinée par ce morceau insolite qu'il ouvre sur une expérience d'enfance : profondément retourné par un livre sur la méditation-hors-du-corps découvert au hasard de ses déambulations dans la bibliothèque (elle doute de ce hasard, mais passe), le jeune Tom s'était plié à un jeûne de sec de trois jours où il avait tenté de méditer des heures durant. Calmer son esprit, repousser des limites conscientes. Il ne décrit pas en détails les sensations traversées, ni les images surgies - à peine des lumières jaunes troublées par des serpents -, et sa confession avance à tâtons. Mais elle s'abreuve de ce qu'elle lit dans le revers : la solitude d'enfant, la précocité presque maladive, les pensées obsessionnelles pour s'extraire de l'endroit, la rage d'y parvenir, la volonté d'un esprit tout puissant, d'un savoir capable d'écraser les autres et de se placer au-dessus. La patience reptilienne de l'enfant. L'image du jeune Tom, isolé sur son lit et les yeux clos, la poursuit.
Il y a la fois où elle lui verse enfin son dégoût de la rencontre avec Ombrage et où elle lui demande de front ce qu'il a fait pour contrer la confession. Car elle ne peut pas croire qu'il l'ait fait. Elle se surprend à être suspendue à son expression, curiosité authentique trempée dans une empathie impossible. Il met quelques minutes à lui répondre. Il la fixe, jauge son écoute, le poids de son aversion. Elle a les jointures blanches. Quand il finit par parler, sa voix est basse et lente, et Hermione doit se rapprocher. « Si, Hermione, j'ai décrit de quelle "noirceur impure" j'étais constitué. Dans quels "mensonges" je me complaisais. J'ai tracé les croix moi-même sur le dos de ma main, et j'ai planté la plume dans mon sang pour écrire mon réquisitoire. » Il lui expose les cicatrices cruciformes, blanchâtres, à peine visibles maintenant. Son mouvement de recul. « Tom, c'est affreux ». Il hausse une épaule, et sa manche les recouvre. « J'ai obtenu ce que je voulais, pourtant. Est-ce que ça ne suffit pas ? » Et face à son sourire, Hermione se demande s'il a aimé la théâtralité de la requête, s'écrire soi-même avec son propre sang, et elle revoit le visage de sa conférence, affamé de reconnaissance.
Un jour, elle parvient à lui apporter du sirop d'orgeat, comme ils en avaient retrouvée chez lui après son arrestation. Il serre la fiole entre ses doigts.
À d'autres moments, elle retourne sur des lieux instables où elle se trouve faible et apeurée, et Tom accueille sa parole de sa placidité douce, sans verdict ni jugement, et elle s'abreuve de ce tranquillisant. Le traumatisme brûle moins. Sa nuit se tait, attend.
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Elle n'a plus l'habitude. Deux bières, et elle a déjà l'impression d'être saoule. Elle a envie de sourire. Elle a envie de prendre Parvati par la main, juste à côté d'elle, et de lui raconter sa journée. Elle a envie de lui demander la recette de ce merveilleux cake au citron. « Parvatiti », rit-elle, et elle aime bien le son, « tu es belle avec ta jupe. On devrait se parler plus ! » Parvati tourne la tête vers elle, avise son verre, l'entrechoque avec le sien. Elle se met à rire aussi. « Hermioooone. T'as raison. Viens danser avec moi ! » Parvati se lève, attrape un rebord de sa jupe d'une main, l'agite en tournoyant. Hermione a presque envie de danser.
Le coton est doux, émousse les contours. Elle sent le canapé sous ses fesses, le verre presque vide dans sa main, le débardeur noir collé à la peau. Hmmm, elle pourrait se lover dans les coussins cumin et dormir pour toujours.
L'appartement d'Ernie Macmillan est envahi par les étudiants de la fac de sociologie, les apprentis Auror, et dieu-sait-quel-idiot-ramassé-sur-la-route-du-pub. Hermione se rappelle vaguement comment elle a échoué là. Elle s'était laissée entraînée par Ginny et Luna à cette heure tardive qui annonçait déjà l'insomnie, avait trouvé Pansy Aux Trois Mustang en train de vider les clopes de Zabini et de se faire payer ses verres par un ancien officier aux manières bourrues et à la chemise impeccable, puis elle avait tourné autour de sa bière avant de l'engloutir en quatre gorgées lorsque Luna avait sorti son jeu de tarot. Au bout d'une heure de musique collectivement mésestimée, Ernie Macmillan avait suggéré sa colloc à quelques mètres, juste en haut du quartier de La Mission, où les appartements se pressent dans une avenue dévorée par les petits commerces tape-à-l'oeil, leurs devantures à néon clignotants et l'immense Giant Value aux prix au rabais. Hermione avait mollement suivi la procession de jeans évasés et Philipp Morris aux becs. Depuis, elle végète sur le canapé et ses yeux dérivent — posters d'Aerosmith ; reproduction chiffonnée d'un tronçon de la route 66 ; terres brûlées, rouilles, de la Vallée de la Mort, avec ses touffes sèches qui exhalent leur 50C ; étagères métalliques débordées par des jeans, ceintures, magazines érotiques mal dissimulés ; une lanterne rouge et or, affalée sur le bureau. Hermione fronce les sourcils. Elle a vu exactement les mêmes sur les câbles électriques de Chinatown. Elle hésite, puis son regard repart mollement. Un survêtement. Une couverture grise. Des journaux empilés.
Dans le coin gauche, une dizaine de carrés glacés alignés en noir en blanc. Des photos, découpées dans des journaux et plastifiées. La précision de leur position et cet étrange emplacement, entre le bureau d'Ernie et la fenêtre, agrippe momentanément son attention. Certains visages lui paraissent familiers. Elle plisse les yeux. Qu'est-ce que… ? Les traits de… Pièces froides, métalliques, encastrées dans les prisons. Elle a chaud aux joues, chaud au ventre, fourmis au bout des doigts. Des bandes sonores qui s'étirent sous les confessions ; détails pathologiques, cicatrices, corps d'adolescentes encore roses ; yeux noirs, brume. Les images secouent les vapeurs de l'alcool. Elle ne peut s'empêcher d'approcher. Elle traverse la pièce sans prendre garde aux silhouettes qui dansent, au tourne-disque qui gémit les Carpenters. Quand elle les atteint, elle reconnaît tout de suite leurs yeux. Greyback. Yaxley. Rookwood. Black. Sortis de leur prison, placardés aux murs jaunes de la chambre d'Ernie.
— Je t'avais dit que c'était un voyeuriste du crime. » La voix de Pansy la tire sec de sa torpeur. Son amie est appuyée contre la fenêtre et fume lentement, sa courte robe rouge répercutant la lumière. « Tu devrais reprendre un verre Grangie, t'es un peu pâle.
Hermione se touche les joues. Elle a chaud pourtant.
— Hmmm. » Son regard retourne sans son accord sur les photos. Quelle étrange, étrange passion. Elle trébuche sur la dernière. Tom. Ses cheveux sont plus courts. « Il a l'air plus jeune », murmure-t-elle, mais la musique disperse ses mots.
— Ça va ? », s'inquiète Pansy. Elle fronce les sourcils.
Elle s'entend répondre oui, se voit offrir son verre vide à Terrence qui privatise une bouteille, regarde le vin descendre, remplir son verre, remplir sa bouche, remplir son ventre.
« Hermione », insiste Pansy, et cette fois, elle pose une main sur son bras. Ses yeux sont sérieux et durs. « Je ne vais pas te le redire cent fois. Tu vas pas continuer comme ça. Il va falloir que tu choisisses entre ta santé et tes petites escapades sordides.
Hermione glousse. Ça y est, l'alcool rediffuse ses imprécisions. Elle se sent coulée dans l'atmosphère, bien, à nouveau.
— Faire un choix ? Comme le choix de la Sybille ? » Elle cherche les mots précis, les fameux mots qui l'avaient glacée, emplie d'un pressentiment lourd et idiot. Elle glisse deux doigts dans le souvenirs. « Ah oui : "Car aucun d'eux ne peut vivre tant que l'autre survit".
La mention de Trelawney gomme le sérieux de Pansy, elle expire brutalement sa fumée.
— Ne mentionne plus jamais cette femme Grangie. » Elle renifle et frotte son mégot contre le rebord de la fenêtre. « J'en veux toujours à Lovegood.
— C'était quoi cette idée d'ailleurs Pansy ? » Toute la gangue mousseuse et chaude de l'alcool délivre sa langue, lui rouvre des questions balayées. « Une lubie de ton enfance ? » Elle penche la tête. « Qu'est-ce que tu voulais demander à ta grand-mère morte ?
Hermione manque de glousser à nouveau sous l'incongruité. Elle se rappelle avoir trouvé ça indigne et révoltant de se soumettre à une telle consultation, en avoir voulu à Pansy. Désormais, l'idée lui semble amusante, légère.
— Tais-toi », grogne Pansy. Son regard projète du noir sur toute la pièce. « C'est sérieux ces histoires. Ton grand-père ne t'a jamais appris à respecter les ancêtres ?
Des souvenirs de son grand-père autour du feu. Les chants durant la transhumance. Sa façon de toujours dire « bonjour » avant d'entrer dans les lieux désertés. Ses bougies allumées, déposées à la fenêtre. Ses paroles adressées au vide, ses fleurs cultivées sur un carré, son attention à chaque animal rencontré— théorisant leur survenue. Persuadé qu'à chaque biche croisée, sa femme décédée, la malicieuse et joyeuse grand-mère d'Hermione, lui adressait son clin d'oeil.
Ça vous ouvre cette attention la mort de quelqu'un. Hermione balaie les images. Elle avale une autre gorgée.
— Pour une apprentie Auror, marmonne-t-elle, t'accordes trop de crédit à ces histoires.
— Tu serais surprise », renvoie Pansy.
— Mais pourquoi ? », Hermione insiste. Ça la travaille. « Pourquoi tu avais besoin de sa parole ?
Pansy hausse les épaules. Ne lui retourne pas tout à fait son regard. Il n'y a rien de nonchalant dans le geste.
— Je suis pas certaine de continuer la formation des Aurors », lâche-t-elle au bout d'une longue minute. Elle ajoute, plus bas : « Je suis pas sure de l'avoir jamais désirée, au fond.
— Quoi ? » Le cou d'Hermione craque sous la surprise, elle cherche le regard de Pansy. « Non, souffle-t-elle, yeux exorbités devant sa placidité. C'est une blague. Tu ne vas pas arrêter.
Elle se contente de sortir une nouvelle cigarette et de l'allumer, la fenêtre entre elles. Hermione se demande si elle ne vient pas de dégringoler de treize étages. L'annonce de Pansy se fracasse contre tous leurs derniers échanges, le bon sens, le sentiment de la connaître. Et peut-être que c'est accentué par l'alcool qu'elle continue à avaler, peut-être que ça rejoint ses déserts de culpabilité qui ne cessent de grossir, mais elle se sent minable et pathétique, tellement déphasée et égoïste, ramassée sur son obsession malsaine, ses émotions qui continuent de pleurer. Elle n'a rien vu.
— Je n'ai rien vu. » Elle le dit à voix haute. Propulse l'aveu qui la condamne. « Je veux dire… on est proches. J'aurais dû voir. » Elle secoue la tête, effrayée par cette version d'elle. « J'aurais dû être la première à voir.
— T'es occupée Hermione ». Le ton de Pansy n'est pas accusateur. Il rappelle seulement la mise en garde de toute l'heure. « À force de t'oublier dans tes rendez-vous avec Tom Jédusor, je crois que tu vois plus grand chose autour de toi.
Elle déserte leur amitié. La pensée la frappe. Car si Pansy s'en remet à ces superstitions d'enfance qui la rattachent à sa mère et au familier, à peine rationalisées par l'ennui d'anciennes aristocrates anglaises, c'est parce qu'elle n'a pas d'autre exutoire. Ses dernières semaines déroulent une pellicule abîmée, vitesse éclair— Azkaban, sous-sol, chambre, déambulations, dossiers, cours à la ramasse, Harry. Tom. Oui, Hermione déserte, déserte.
— Je pensais que tu avais fini par aimer le Bureau, souffle-t-elle finalement. Pathétique. « Ça a du sens ce que l'on fait. Tu le voulais… non ? ». Elle n'est plus sure de rien.
Un rire amer échappe à Pansy, elle secoue la tête et sa frange est balayée par le vent du dehors.
— J'ai passé mon adolescence à faire de la revente illégale de gadgets rares amassés par mon père, pour le plaisir de le voir pousser des cris de rage, et me faire une petite somme pour me casser le plus rapidement possible et plus jamais les voir. J'ai même tapé dans son recel d'objets religieux. Et j'intègre l'ordre le plus machiste, le plus rongé par les mêmes idéaux de merde pour quoi…? Faire taire Papa Parkinson ? Éviter le désaveu complet de l'arbre ? » Elle enfonce son ongle dans les échardes qui piquent le rebord de la fenêtre. « Mais c'est déjà fait. Même le majordome évite mon regard quand je daigne passer le seuil tous les huit mois. » Des copeaux s'effondrent. « Et pourtant je meurs toujours autant de peur à l'idée de dévier franchement de la trajectoire.
— Mais Pansy », essaie d'articuler d'Hermione dans cet aveu triste et ce coton humide, « ce que tu décris, ce n'est pas pareil… On n'est pas la police, on travaille pour les Auror, la branche intelligente et sensée de l'institution, ce qu'on fait c'est…
Pansy la coupe : « C'est encore plus douteux, crois-moi. » Elle la fixe : « Je suis pas là pour te dégoûter Hermione. Je te dis juste ce que je vis.
Sa dernière phrase enfonce le clou de la culpabilité. Ce que son amie vit, ce que son amie traverse. Hermione se hait pour son inattention. Elle se sent tellement découragée soudain.
— Mais qu'est-ce que tu vas faire ? » Sa main tremble contre le verre.
Pansy se détourne d'elle. Elle triture la bague grenat de son aïeule toujours à son pouce ; elle la fait tourner lentement autour de lui.
— Je sais pas Hermione. Je sais pas encore.
— Mais tu ne peux pas…
Pansy la regarde enfin dans les yeux depuis la bombe lâchée dans ses certitudes.
«… partir », termine lamentablement Hermione. Elle a horreur de son ton éperdu, il ressemble à une bouche plongée dans l'eau et cherchant l'air ; elle ne peut pas s'en empêcher.
— Je déserte pas ta vie Grangie », dit doucement Pansy. « Juste ça », et elle désigne le visage figé de Greyback. Hermione la fixe un moment, à la recherche de toutes les autres choses qu'elle aurait pu manquer sur son visage. La fatigue qui lui creuse le regard. Elle doit avoir l'air désespérée avec ses émotions remontées au visage, parce que Pansy ajoute, fissurant la posture, « Allez viens », et elle lui ouvre les bras.
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Elles sont restées quelques minutes dans cette position. Plus sûrement que ce à quoi elles s'attendaient toutes les deux. Autour d'elles, Ernie qui trafique le tourne-disque pour augmenter le son. Parvati qui tend la main, joueuse, à Lee. Dean qui débarque, l'expression lessivée, mais un sourire victorieux aux lèvres quand il brandit sa bouteille. Elles se sont accrochées l'une à l'autre d'une façon désespérée, comme si tous les non-dits, secrets, sentiments réprouvés et les crevasses sales trouvées en elles, tâtonnaient jusqu'à l'autre. Hermione pleure peut-être à un moment. Pansy murmure, « tout ça prendra fin » ou bien « c'est bon H, c'est bon ». Et puis « Moi aussi j'ai tout le temps peur ».
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Plus tard, leurs verres s'entrechoquent. Les environs se floutent un peu plus. Pansy dédaigne Dean qui veut parler à Hermione, Hermione rit devant eux, Padma arrive, emmène Hermione danser, Parvati les rejoint, Ginny aussi. Luna recommence à étaler ses cartes de tarot devant un Ernie mi fasciné, mi rebuté. « Là, c'est l'Ermite. Ton étoile est solitaire, Ernie, mais ce n'est pas grave », ses yeux bleus rêveurs et sérieux, « les niffleurs te montreront la route ».
Hermione ne sait pas comment elle glisse des bras de Ginny à ceux du canapé, la transition est fluide, d'une image à l'autre, et Pansy tombe à ses côtés. Elle ne sait plus si elles parlent ou si ses yeux rangent toutes ces couleurs, ces bruits, ces sons bizarres de guitare et de basses tout de suite, mais elle glisse dans la ouate, dans leurs respirations, et s'endort, main contre le coeur, la peur doucement estompée.
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Ses yeux se décollent avec toute la peine du monde. Un rayon de lumière lui attaque les cils. Elle remue. Une épaule contre la sienne, ses genoux martyrisés par sa position assise, pieds repliés sous elle. Une sensation affreuse au fond du ventre. Des petites dagues qui remontent dans la gorge. Est-ce qu'elle va vomir ? Elle tente une nouvelle fois d'ouvrir les yeux et la survenue violente du ciel blanc dans sa cornée lui monte les larmes. Elle cligne une fois, deux. Tente de rattraper les souvenirs pour éclairer l'endroit, sa posture, et Pansy affalée sur elle. Elle distingue Parvati et Lee sur les fauteuils en face, leurs habits de la veille froissés sur eux-mêmes. Hmm. Soirée. Chez Ernie. Luna, tarot. Verre, Parvati. Danse, Padma. Quizz, Dean. Hermione cesse de cligner des yeux. Pansy, partir.
Elle jette un regard à son ami, endormie contre elle. Ses mots attaquent son ventre au même endroit que l'alcool ; ils brûlent, déroulent leurs reproches. Tu n'as rien vu, rien vu.
« Pansy ? », dit-elle, sans trop hausser la voix. Il faut qu'elles se secouent et quittent cet appartement de garçon dérangé, avec ses journaux sordides placardées sur la peinture. Mais son amie remue à peine, émet un « hmmm » des plus assoupis, et se tourne dans l'autre sens pour se lover contre l'oreiller. Si elle la secoue et la tire avec elle pour un footing salvateur le long de la plage, Hermione risque regard incendiaire, mauvaise humeur et un karma nommé Pansy. Elle hésite une dernière seconde en l'observant. Puis le tic tac régulier de l'horloge la rappelle aux 9h43 et le temps qui se dérobe sans égards. Au prix d'un retour de nausée, d'une crampe et d'un grommellement de Lee lorsqu'elle manque de lui marcher dessus, Hermione atteint la porte et le grand coup de vent qu'elle ouvre. Elle enfile prestement son imperméable, s'attache les cheveux. Les noeuds grippent ses doigts, la désespèrent d'avance. Tant pis, plus tard. Courir, effacer la nausée, les tracas, retrouver l'esprit clair. Mais à peine engrange-t-elle la première foulée que l'alcool ingurgité à jeun et à la hâte agrippe son estomac, l'étrangle, et un haut-le-coeur violent l'arrête net. Elle respire, un, deux, trois, quatre, cinq, six, appuie sa main contre le mur, sept, huit, neuf, tout va bien, elle ne va pas vomir, dix, onze, douze, ici vomir quand même pas, puis elle, elle sait se tenir, treize, quatorze, s'il te plait ne vomis pas, tiens-toi un peu, ravale, ravale, et tout ce qui veut monter, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, expire, d'accord, d'accord, vingt— ses doigts se tendent sur le grillage du magasin avant de se relâcher. D'accord, d'accord. Elle ne va pas vomir. La nausée reflue. Elle se tient sage. Elle relève la tête. Une grand-mère placide la fixe depuis l'arrêt du bus. Un bras posé autour de son caddie à l'effigie du día de Los Muertos, elle lisse d'un geste régulier sa jupe florale. Hermione lui sourit maladroitement, sourire pâle. Les traits de la vieille dame ne fléchissent pas d'un millimètre et Hermione reprend sa route, rouge aux joues.
Marcher aussi détend les muscles, irrigue le cerveau. Elle rejoint l'avenue de The Mission, longe une rangée de voitures du même modèle générique, la façade abîmée d'un chiropracteur, la file d'attente devant the Union Banks avec son lot de femmes aux sac de courses, ses enfants turbulents, sa langue espagnole au milieu de l'anglais et ses mines fatiguées, anxieuses. Elle dépasse une femme très belle, brune avec une fleur rouge dans les cheveux. Son étal de roses égaye à peine l'avenue. «Señorita, ¿ flores ?» Hermione secoue vaguement la tête avant de tourner à gauche. La nausée va partir. La nausée va partir.
Elle a marché droit devant, un peu au hasard, et elle ne se rend compte qu'à quelques mètres du square des Painted Ladies qu'elle est proche de la boutique d'Hepzibah. Son souvenir couplé au rythme des lessives se surimposent à l'herbe délaissée du square. Tu viendras me voir à la boutique, sa bouche étirée en rouge, j'ai quelque chose à te montrer. Son invitation mystérieuse l'avait surprise ce matin-là, puis elle s'était perdue au milieu d'Azkaban, des émotions mauvaises, du rythme infernal de sa vie. Tu vas voir, ça te plaira. Pourquoi pas. C'est dimanche, elle a à la fois tant à faire et plus rien à faire, et le clin d'oeil l'intrigue, démange un coin de son cerveau.
Hermione contourne le square, les maisons victoriennes qui se lèvent sur leur indécence séduisante et elle se laisse recracher dans Hayes Valley, ramassé sur lui-même. Ce morceau du quartier, aussi proche soit-il de Pacific Heights, a mauvaise réputation, régulièrement accusé d'abriter dealers de drogue, proxénètes, crimes courants, vols à l'arrachée. Drôle d'endroit pour une boutique d'antiquités pense Hermione, mais rapidement elle imagine les prix d'un tel lieu autre part, et rattrape l'incongruité d'une dose de réel.
Barjow & Beurk s'étale en cursives sur le fronton noir. Hepzibah lui avait raconté avoir repris l'endroit à deux hommes étranges obsédés par les objets rares et sinistres, il y a plus de dix ans maintenant. Hermione pousse la porte grinçante sans s'arrêter sur la vitrine et son exposition singulière de crânes— la première fois l'avait assez poursuivie comme ça. L'intérieur est allumé de quelques lanternes au jaune diffus, grignoté par les ombres. Des objets de toutes formes s'alignent sur les étagères et sur le comptoir, Hermione distingue une main tordue, des tableaux, des masques africains en ombres chinoises. Quelques ouvrages abritant la poussière. Elle s'arrête sur un collier en argent, parcouru d'émeraudes. Disposé sur un cou en velours noir, il attrape confusément la lumière des lanternes, et le regard d'Hermione. Il a quelque chose de majestueux et secret, dérobé à des temps anciens. Elle l'effleure du doigt— il est pareil à ces bijoux qu'elle imaginait enfant derrière ses grands livres d'aventures, brillant au cou d'une Princesse mésopotamienne.
— Hermione ? » La voix feutrée la fait sursauter, elle retire sa main d'un geste sec. « C'est toi ?
Dans le fond de la pièce, à moitié mangée par des teintures au rouge pesant, Hepzibah Smith la détaille en plissant les yeux. Elle est affublée d'une longue robe violette de style victorien qui l'enserre à la taille. Le col en dentelles lui monte au cou.
— Oui, sourit Hermione après un court battement. Tu m'avais dit de passer, alors… » et elle ponctue son explication d'un geste flou.
Hepzibah avance vers elle d'un pas qui surprend Hermione par sa vivacité.
— Tu as très très bien fait ma chérie, j'attendais ta visite, dit-elle d'un ton énigmatique qu'elle relève d'un clin d'oeil. Est-ce que tu veux un thé ? J'ai de l'excellent thé à l'hortensia, offert par Terry », glousse-t-elle.
Ça arrache à Hermione un sourire attendri qui écarte un instant l'étrange sentiment qui l'a saisie à l'entrée, et la vague nauséeuse qu'elle peine à maîtriser.
— Ça ira, merci. Si tu as du café par contre… » Elle grimace. « Preneuse.
— Hmm, marmonne Hepzibah en scrutant son état. On s'est amusé hier… C'est bien, c'est bien, c'est la jeunesse », ajoute-t-elle et elle balaye sa gêne d'un geste de la main qui fait cliqueter ses bagues. « J'ai du café pour toi mon chou, approche.
Hermione s'appuie contre le bureau et essaye de ne pas détailler le livre de comptes étalé sur le bois. Quel type de client permet à Hepzibah de vivoter sur son approvisionnement "d'objets rares" ? Un squelette d'oiseau maintenu sur ses pattes par deux cordelettes pousse son bec vers elle. Elle détourne le visage.
— Tiens, noir et brûlant, comme il faut », philosophe Hepzibah en pressant la tasse de café entre ses mains.
Le chaud l'attrape, diffuse son réconfort au regard clair. La première gorgée lui arrache un soupir de contentement et déjà le café tranche dans sa confusion.
— Tout va bien ?, demande-t-elle à Hepzibah qui sirote son thé à côté d'elle.
— Hun, hun. » Elle a ajouté une pétale de rose au liquide et le remue avec une cuillère de pierre noire très belle, irisée de reflets verts.
— Belle cuillère », ne peut s'empêcher de relever Hermione devant l'ouvrage.
Hepzibah relève ses yeux perçants.
— Mais oui Hermione, très belle cuillère. Un matériau inestimable, tu as l'oeil. » Elle se penche légèrement vers elle, comme pour souffler un secret qu'elles seules partagent. « C'est de la pierre de volcan mon chou. La même que celle qui tient Azkaban debout.
Clang, le nom la frappe, déroule ses effluves doucereuses. Elle est la seule à savoir ce qui s'y passe— elle est la seule à savoir qu'elle désire le voir et qu'elle lutte contre ce désir. Hermione secoue ses pensées, leurs mains sales.
— Tu souhaitais me montrer quelque chose ?
— Savais-tu que Tom Jédusor avait travaillé ici il y a de nombreuses années ? » Le nom, tombé. Aux pieds d'Hermione, des ombres aux yeux dévorants. « Pendant ses jeunes années d'étudiant à Slytherin. Il était complètement fauché le petit, forcé de travailler tous les soirs et tous les week-ends pour combler son immense prêt.
Hermione ne veut pas de ces images dans son esprit. Elle doit déjà lutter contre celles de leurs derniers entretiens, celles qui gomment les premières, menacent de rompre sa concentration et sa droiture. Elle ne veut pas de ces images et de leur couleurs pathétiques.
— Non, je ne savais pas », dit-elle de la voix la plus neutre qu'elle parvient à conjurer et elle espère qu'Hepzibah ne va pas poursuivre. Elle n'est même pas curieuse. Ne veut pas être curieuse.
Mais la vieille dame semble l'avoir fait venir pour lui livrer ses petits secrets sur Jédusor, car elle poursuit, le regard pénétrant :
— Il a travaillé avec mes prédécesseurs, Caractacus Beurk et son associé Barjow. Il était surtout vendeur, mais travaillait parfois à dénicher de vraies raretés. Je venais souvent dans ce magasin. C'est grâce à lui que je travaille ici. » Elle avale une autre gorgée de son thé, lui sourit. « Mais c'est une longue histoire et tu n'es pas là pour ça. » Elle manque de glousser, mais pour la première fois, Hermione n'y décèle aucune étincelle qui la réchauffe. « Je te rassure, je ne t'ai pas fait venir pour ces histoires de vieille dame amourachée d'un jeune homme à la fin… tragique. » Elle laisse couler un silence, clôt un moment ses paupières mauves avant de les rouvrir. Hermione se sent malade. « Il a passé une longue période de sa jeunesse loin de cette boutique, après ses études, et n'est revenu que plusieurs années plus tard. J'y étais, bien sûr, ainsi qu'il s'y attendait. Nous avons longuement conversé. Il était différent de celui que j'avais quitté, plus… usé. » Elle a fiché ses yeux d'aigle dans ceux d'Hermione et ses doigts enserrent la tasse. « Quelque chose lui était arrivé, mais je ne savais pas quoi— et j'étais obsédée par l'idée de savoir.
— Pourquoi me dire ça maintenant ? », la coupe Hermione. Elle a reposé son mug sur le comptoir.
— Attends, attends ma chérie. Tu es pressée ? » Hepzibah pose ses ongles vernis sur sa main. « J'ai quelque chose pour toi, je te l'ai dit. Ne refuse pas cela à une vieille dame.
Hermione se fait violence pour ne pas retirer ses doigts de la poigne d'Hepzibah. Ses bagues lui râpent la peau. Elle ne ressemble pas à la Hepzibah qui glousse sous les compliments de Terry, décoche les cycles de machine avec dédain et humour, s'enquiert de la santé d'Hermione.
— Non, bien sûr, souffle-t-elle finalement. Montre-moi.
Hepzibah la fixe une seconde de plus avant de relâcher sa main. « Bien », murmure-t-elle, et elle s'efface dans une vapeur de dentelles violettes derrière les rideaux. Les question harcèlent Hermione, de l'identité du fameux objet aux liens insoupçonnés, malsains, et noueux entre celle qu'elle prenait pour une vieille dame maltraitée par les circonstances et les hommes, et celui qu'elle va voir toutes les semaines en prison. Hepzibah Smith. Tom Jédusor. Ses doigts tressautent contre la table.
— Voilà, voilà, je l'ai », annonce finalement Hepzibah d'une voix qui se rapproche. Son corps volumineux retraverse les rideaux, l'espace. Elle saisit les mains d'Hermione d'une poigne nerveuse : « C'est pour toi mon chou. Prends-le.
Contre sa paume, un rectangle bombé, froid. Elle baisse les yeux. Le médaillon qu'Hepzibah a fourré dans ses mains est en or, un or qui tire sur le gris par le jeu de lumières que créent les minuscules pierres vertes incrustées. Un large « S » découpe son émeraude sur le fond doré. Il est lourd et magnétique, couru par une chaîne métallique très fine qui se répand entre ses doigts.
— Un… collier ? », souffle Hermione. Elle relève des yeux confus, pressants.
Hepzibah ne lui lâche pas les mains, les serre d'avantage plutôt. Elle écarquille des yeux intenses qu'elle ne lui a jamais vus.
— C'est à lui, mon chou. À lui, répète-t-elle d'une voix qui s'aiguise. Je ne le savais pas à l'époque, quand je le vendais ici, mais il avait appartenu à sa mère.
Dans sa main, le pendentif s'alourdit. Boum, boum, contre sa poitrine.
« Regarde, à l'intérieur : un arbre minuscule tracé par sa mère. "Merope Gaunt - Tom Jédusor Sr" et en dessous "Tom Jédusor". » Elle déplie un papier abîmé par les plis. Il a jauni avec le temps, mais Hermione distingue encore l'encre noire. « C'est comme ça qu'il a découvert l'identité de son père, se met à chuchoter à Hepzibah comme s'il était tabou maintenant d'en parler.
Elle ne va jamais s'en sortir. La pensée la frappe, vide ses poumons. Elle ne va jamais se sortir de Tom Jédusor et ses ramifications dans tous les recoins de sa vie.
— Comment l'as-tu trouvé ? », parvient-elle à articuler. Lutter contre les sentiments qui empêchent de réfléchir.
Hepzibah lui rend deux yeux écarquillés, contaminés par une émotion fraîche. Elle caresse le pendentif dans la paume d'Hermione.
— Tu sais, continue-t-elle sur cette tonalité à tâtons, sa mère est morte dans un hospice. » Elle la voit déglutir. « Tu connais Mondigus Fletcher ?
La question la prend de court.
— Le vendeur de frites ? » Hermione fronce les sourcils. Sa dernière escapade avec Luna et Pansy remonte.
—Il ne l'a pas toujours été, dit-elle en secouant la tête. Il avait une profession moins… orthodoxe, un temps. » Elle sourit et sa dent en or se met à luire sous la lanterne. « Il faisait le tour des hospices, des lieux de mort, et récupérait les objets délaissés par ceux qui venaient de mourir. Pour les revendre.
—Ici… aussi ?, demande Hermione, horrifiée.
—Un nombre incalculable d'objets de cette boutique ma chérie. Je suis navrée », ajoute-t-elle, ongles toujours plantés dans sa peau. « Mais vois comme c'est beau : je leur offre une seconde vie. » Elle désigne le médaillon d'un geste quasi révérencieux : « Mondingus me l'a vendu pour un petit prix— c'est un objet magnifique pourtant, très ancien. L'idiot n'avait rien vu. » Elle secoue son expression méprisante. « Tom avait appris son arrivée ici de la bouche de Mondigus lui-même. Prends-le, termine-t-elle. C'est pour toi.
— Quoi ? » Hermione ne comprend plus rien. Quels sont les liens de causalité entre tous ces morceaux d'histoire qu'Hepzibah a confiés dans ses murmures cérémonieux et fébriles ? « Pourquoi est-ce que tu me le donnes ?
Tu n'as pas l'air de vouloir t'en séparer, omet-elle d'ajouter. Mais Hepzibah secoue violemment la tête et agrippe ses mains d'une nouvelle vigueur.
— Il m'a demandé de te le donner Hermione. » Ses yeux harponnent les siens. « Tu dois l'avoir. Il est à toi maintenant.
Peut-être que tout s'effondre en elle. Autour d'elle. Hermione ne sait pas— seul demeure l'effroi, l'effroi au visage blême et sourire doucereux qui infiltre sa terreur partout.
— Il te l'a… demandé ?
— Nous continuons à nous écrire. Il m'a dit qu'il était heureux que tu viennes et qu'il souhaitait que ce soit toi, maintenant, qui l'ait. Il te fait confiance.
— Hepzibah… t-tu… tu lui… écris ? » Des lettres. Une correspondance. En prison. Il te fait confiance. Elle voudrait secouer la vieille dame et tous les murs branlants de son lieu sordide. Elle pourrait vomir. « C'est un criminel, lâche-t-elle plutôt.
— Il ne l'a pas toujours été, ma chérie. » Hepzibah lui offre un sourire étrange, qui fissure son visage de vieille dame. « Et puis… peut-on lui en vouloir pour des suicides spontanés qu'il n'a pas commandités ?
Elle ne la reconnaît pas se répète Hermione. Elle ne la reconnaît pas. Comment peut-on offrir un visage doux et joueur un jour, et révéler des passions cruelles et sans remords le suivant. Elle va vomir.
— Il les a provoqués. » Ses mots fermes qui repoussent la nausée. Inamovibles. « Il en est à l'origine.
Mais Hepzibah lui caresse simplement la main en refermant ses doigts sur le pendentif. « Prends-le », répète-t-elle, et elle ajoute : « Il n'a plus que toi maintenant dans sa vie ».
La nausée de ce matin se réveille et déploie de nouveaux ongles. Elle va vomir. Ici, sur le tapis oriental d'Hepzibah Smith, entre ses yeux fébriles et ses mains nerveuses.
Non. Elle doit reprendre le contrôle de cette histoire. Aller voir Slughorn. Retrouver ses mots cliniques, contre les récits de soi. Les brouillards séduisants. Un crâne lui offre ses cavités déformées en face. Le psychiatre va l'aider— le psychiatre le lui doit, après avoir refusé de soutenir l'arrestation de Tom. Il le leur doit. Son coeur se soulève. N'est-ce pas ?
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Mes chers soleils, vous avez un sacré mérite si vous êtes arrivés jusque là d'une traite (ou pas mal de temps ? j'espère pour vous).
En tout cas, ce chapitre m'a pris pas mal d'heures de vie, mais c'était toujours un plaisir fou. J'ai trop trop hâte de mettre un point final aux tigres, aux bouclettes, et aux aurors courageuses (coeur).
Comme je le disais en préambule, plus de la moitié du prochain chapitre est rédigée. J'espère avoir du temps pendant les vacances pour le terminer (plus qu'à prier tous les panthéons divins) et m'attaquer, dès 2025 (arghh), au chapitre final.
Micro remarques avant de vous laisser :
Vous aurez reconnu le famoso : « Car aucun d'eux ne peut vivre tant que l'autre survit » de Trelawney, hehe ; le « Ne t'inquiète pas, tu es aussi saine que moi » de Luna, chopé au tome 5. (Ou 6 ? Je me souviens même plus, honte). Mais aussi la célèbre philosophie de Dumbledore à la fin du 1, installée cette fois dans la bouche de Tom (sacrilège dont je suis assez fière) : « Il faut beaucoup de bravoure pour faire face à ses ennemis mais il n'en faut pas moins pour affronter ses amis ».
Muchos besos et à vite j'espère !
