Chapitre 5 : cœur brisé
Les mois qui suivirent se déroulèrent dans la même ligne de conduite : Harry rejoignait son professeur une fois par semaine pour une prétendue retenue, s'abreuvait de sang puis était congédié aussi sèchement.
Plus les jours raccourcissaient à l'approche de l'hiver, le givre puis la neige recouvrant les collines et les toits du château, plus la frustration de Harry grandissait. Il souffrait face à l'impassibilité de son professeur alors que lui bouillonnait. Ses fantasmes étaient sans fin, son professeur occupant à nouveau toutes ses pensées malgré le sang qu'il recevait toutes les semaines.
Aussi fort que ses désirs le faisaient serrer les dents, rien n'était pire que le doute qui le rongeait. Tout ce qu'il ressentait était si intense, et pourtant. Un an auparavant, si une de ces pensées lui avait ne serait-ce qu'effleuré l'esprit, il se serait pensé fou. Le lien magique, son besoin viscéral pour le sang et cette nouvelle condition étaient-ils les seules causes de ses sentiments ? Cela les rendait-ils faux pour autant ? Ou bien était-ce l'inverse et le lien rendait tout ce qu'il ressentait légitime ?
Lorsqu'il se retrouvait avec son professeur, qu'il sentait son odeur, que sa chaleur lui rendait la vie, tout lui semblait si juste, si évident. Mais lorsqu'il se retrouvait seul, surtout aux heures les plus sombres de la nuit, Harry doutait. Il doutait de lui, il doutait de son professeur et du futur malheureux qui s'ouvrait à lui si rien ne changeait.
C'est pour cela qu'un soir, Harry ne tenant plus fit un pas de plus pour se rapprocher de son professeur. Au lieu de le suivre jusqu'au canapé comme ils avaient pris l'habitude de le faire, il resta bien en place, coinçant le maître des potions entre lui et la porte que celui-ci venait de fermer.
Harry fit un pas pour combler l'espace qui les séparait, appréciant pour la première fois la chaleur de son professeur contre son corps.
D'un geste fluide, il glissa ses mains sous les robes de sorciers du maître des potions, posant à plat ses avant-bras directement contre la peau de son torse. Ses mains brûlantes agrippèrent les muscles crispés, s'y accrochant avec envie. Sa tête arrivait à peine à la hauteur des épaules de son professeur. Son front se posa sur la ligne de boutons, glissant son nez entre les interstices de l'épais tissu.
Severus Rogue, d'abord interdit, saisit les épaules de son élève pour le repousser, mais celui-ci résista. Depuis quelques semaines, il avait constaté l'attitude tendue du jeune Potter, ressentant des sentiments tous plus bouleversants les uns que les autres à travers le lien. Le maître des potions s'y connaissait assez dans le domaine des forces du mal que pour savoir exactement la cause des tourments de son élève. Cependant, aussi apte qu'il avait été de vouloir faire vivre un enfer à son élève en représailles pour les brimades que son père lui avait fait subir, il y avait des choses que Severus Rogue ne ferait jamais subir à un enfant ou un adolescent, pas même au fils de son pire ennemi. Il s'y refusait.
Harry s'écarta d'un coup comme s'il venait de se faire frapper. L'expression de profonde douleur qui se peignait sur ses traits culpabilisa le maître des potions. Plus encore lorsqu'il regarda la jeune silhouette tomber lourdement au sol, des sanglots bruyants se faisant entendre dans le bureau. Son chagrin était si poignant que Harry se recroquevilla sur le sol, enserrant son torse en guise de protection face à son tourment.
Entre les larmes et les pleurs qu'il n'arrivait pas à contenir, Harry murmura, plus pour lui que pour l'autre homme :
– Vous ne voulez pas de moi.
Severus inspira profondément en serrant les poings. Il était plus affecté qu'il n'aurait jamais osé le reconnaître par la détresse de son élève alors que la tristesse déferlait en lui comme l'eau d'un barrage ayant cédé.
Sans geste brusque, ne pouvant ajouter plus de souffrance à celle déjà si profonde de son élève, il s'agenouilla sur la pierre froide et le prit dans ses bras sans rencontrer de résistance. D'un pas lent, il le porta jusqu'à une pièce adjacente au bureau. Là s'y trouvaient sa chambre et la salle d'eau. Il déposa le jeune Potter au milieu du lit et, avec plus de douceur qu'il n'en avait manifesté depuis des années, il l'emmaillota dans sa grande couverture. Puis, il le transporta à nouveau entre ses bras jusqu'au canapé près du feu.
Ainsi enveloppé et au chaud dans la couverture de son professeur, Harry retrouva un peu de sérénité. Ce n'était pas un sentiment positif, mais un calme coupable entrecoupé de reniflements et de sanglots persistants.
– Pourquoi vous ne voulez pas de moi ? finit-il par demander alors que le maître des potions se perdait dans la contemplation du feu, sa mâchoire serrée et visiblement peu enclin à entamer la conversation.
– Il y a des limites qui ne peuvent être franchies, peu importe la puissance du pacte de sang qui nous unit.
– Comme quoi ? demanda Harry qui ne trouvait pas une raison valable au rejet qu'il avait ressenti un peu plus tôt.
– Vous êtes si jeune et j'ai l'âge de vos parents.
– Et alors ? Il y a beaucoup de gens qui ont des différences d'âge. Vous n'avez que 35 ans, ce n'est pas si vieux.
– Vous n'êtes qu'un enfant. Mettez-vous à ma place. Ce que vous me demandez est purement amoral.
– Mais j'en ai envie et je vais grandir !
– Qui sait si vous allez vieillir. Les vampires ne changent plus une fois qu'ils sont transformés.
– Je ne suis pas un vampire, se butta Harry.
En réponse à cela, Severus Rogue haussa les épaules de dépit. Même si Harry grandissait, l'écart qui les séparait resterait le même.
– Nous sommes deux hommes, cela implique certaines choses que vous pourriez trouver repoussantes.
– Si vous saviez à quoi je rêve depuis des semaines, vous ne diriez pas ça, et rien ne m'a dégouté. Bien au contraire.
– Ce n'est pas ce que moi je veux, contra le maître des potions.
– Vous savez que c'est faux, murmura Harry. Vous pouvez vous cacher derrière vos valeurs stupides, mais je suis peut-être la seule personne à qui vous ne pouvez pas mentir. Parce que je sais ce que vous ressentez, même quand on n'est pas ensemble.
Severus Rogue ne sut que répondre à cela. En son for intérieur, il savait qu'il avait raison de s'opposer au lien. Harry finirait par mûrir et il réaliserait que le monde est vaste et qu'il a beaucoup plus à offrir que ce qu'un homme comme lui pouvait lui apporter. Un jour, il le réaliserait et il partirait.
– Vous parlez sans me connaître, continua le maître des potions. Il y a des choses dans mon passé qui vous ferait me haïr.
– Jamais je ne pourrais.
– Même si vos parents sont morts à cause de moi ? Que tout ce que le seigneur des ténèbres vous a fait subir était à cause de moi ? Les rumeurs sur mon compte sont toutes vraies, je ne suis pas quelqu'un de bien. Je n'ai jamais prétendu l'être.
Harry ne s'attendait pas à une telle déclaration. Des histoires que lui avaient racontées Sirius et Remus, il avait fini par comprendre les causes de la haine que son professeur lui avait vouée. Il n'avait cependant pas imaginé qu'il soit responsable de son enfance tourmentée.
– Voldemort a tué mes parents. Pas vous.
– Je suis celui qui lui ai parlé d'une prophétie, une prédiction qui désignait un enfant qui aurait le pouvoir de détruire le seigneur des ténèbres. Ses soupçons se sont portés sur les Potter, sur Lily et son fils. Que James meurt m'importait peu, je le détestais après l'enfer que lui est les maraudeurs m'avaient fait vivre, mais tout a dérapé. Je ne peux vous imposer cela.
Harry resta silencieux un instant. Accusant le coup de toutes ces révélations. Étrangement, alors qu'il aurait dû fulminer, se débattre et être en colère, seul le rejet obstiné de son professeur l'affectait.
– Vous pouvez vous blâmer si vous le voulez, mais avec ou sans vous, je crois que mes parents seraient morts. Il fallait que Voldemort tue mes parents pour que je sois protégé par l'amour de ma mère et ainsi l'affaiblir assez que pour pouvoir le tuer dans le cimetière. Oui, les choses auraient pu être différentes, mais qui sait si elles se seraient mieux terminées.
– Ce sont des excuses pour justifier ma bêtise.
Harry haussa les épaules en se contorsionnant dans la chaude couverture qui l'enveloppait. Ainsi tourné, il pouvait regarder son professeur qui s'était voûté sous le poids de sa culpabilité.
– Vous ne comprenez vraiment pas, n'est-ce pas. Rien de ce que vous ne direz ne pourra me faire vous détester. Même si je le voulais, je ne peux pas lutter. Je vous ai choisi avant même de passer le pacte, vous savez, avant même que le lien n'influe sur mes émotions. Quand je vous ai vu après les vacances d'été, c'était si évident. Voyez le comme votre pénitence si ça vous fait plaisir, mais je ne m'en irai pas. Vous êtes coincé avec moi, que vous le vouliez ou non.
Harry inspira après sa tirade. Dire à haute voix tout ce qu'il avait sur le cœur lui faisait du bien.
La chaude couverture qui l'enveloppait de l'odeur si familière de son professeur lui apportait autant de réconfort qu'une étreinte, mais elle n'était rien de plus qu'un baume sur une plaie ouverte. Si elle lui offrait un semblant de chaleur, jamais elle n'équivaudrait à celle que l'autre homme aurait pu lui offrir.
Pour la première fois depuis la rentrée, Harry fut pris de regrets. Pourquoi le destin s'acharnait-il contre lui ? Pourquoi Severus Rogue, alors qu'il aurait pu choisir n'importe qui d'autre ? Un homme exécrable qui ne pouvait lui offrir que ce réconfort factice alors qu'il le rejetait ouvertement !
Soudain, Harry n'en pût plus, partagé entre son affliction indéfectible et le rejet de son professeur qui le blessait. Cette couverture l'étouffait. Cette pièce était la scène où se jouaient tous ses tourments. Ce canapé, la tombe de tous ses espoirs.
Il se mit alors à se débattre pour se libérer. Il voulait partir loin, là où cet homme ne pourrait plus ébranler son cœur déjà si éprouvé.
Au premier geste que son professeur fit pour l'aider alors qu'il tombait au sol dans ses efforts précipités, Harry cria jusqu'à ce qu'il s'éloigne, les mains levées en signe de paix.
Échevelé et le visage rougit par les larmes et l'effort, Harry quitta les cachots en courant. Dans la salle commune, il évita tout le monde, même ses meilleurs amis qui le regardèrent passer avec inquiétude.
Il se débarrassa de ses vêtements et se lava, cherchant à chasser l'odeur persistante. Puis, derrière les rideaux fermés de son lit à baldaquins, Harry pleura à nouveau quand, pour la première fois, il essaya de fermer son esprit aux sentiments de culpabilité qu'il ressentait à travers le lien. Pour la première fois depuis sa création, Harry voulait être seul.
– Harry ? appela une voix derrière les lourds rideaux. Est-ce que ça va ?
Ron osa entrouvrir les rideaux de quelques centimètres. À travers l'ouverture, il lui tendit un mouchoir blanc en tissus proprement repassé qui portait les initiales HG, ainsi qu'un paquet de Fondants du Chaudron de chez Honeyduckes.
– Si tu as des problèmes avec Rogue, on peut aller en parler à McGonagall demain si tu veux. C'est pas normal toutes tes punitions.
Le fait de penser au professeur fit pleurer Harry à nouveau. Ron bafouilla rapidement, peu habitué à voir son ami afficher si librement sa tristesse :
– Si… si tu as d'autres problèmes, même des problèmes de… de cœur. C'est Hermione qui a dit ça, tu sais, que peut-être… Hum, bref, si tu as besoin, on est là pour toi, d'accord.
Harry hocha la tête, puis se retourna sur son coussin en tournant le dos à son ami qui refermait les rideaux. Il eut un petit sourire en voyant ce que son ami lui avait apporté. Harry prit un des chocolats et le mangea sans entrain, le goût sucré lui laissant un arrière-goût amer sur la langue. Il passa le fin tissu sur son visage pour en chasser les larmes et le parfum fleuri de son amie remplaça celui de la tristesse.
Oui, il avait tant dans sa vie, tellement plus. Il avait ses amis qui l'appréciaient et l'avaient accompagné dans toutes ses aventures. Dans moins de deux semaines, il rentrerait chez lui et retrouverait Sirius.
C'est en serrant au creux de ses doigts le mouchoir brodé que Harry sombra dans un sommeil lourd et, pour la première fois depuis des mois, sans aucun rêve peuplé de longues capes noires virevoltantes.
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