Emma sentit son téléphone vibrer sur le bureau en bois et ouvrit les yeux à contre cœur. Elle n'était pas encore rentré chez elle, elle était resté au tribunal pour travailler sur ses propres dossiers qu'elle avait laissé de côté afin de suivre la piste d'Ava Tillman et, finalement, elle avait décidé de dormir dans son bureau pour s'éviter le temps de trajet aller-retour. La fatigue était telle qu'elle n'avait même pas pris le temps de s'installer correctement, elle avait simplement vidé un peu son bureau pour y poser sa tête, dans le creux de ses bras, en espérant que le son du réveil serait suffisant pour la tirer des bras de Morphée.

Par chance, elle n'était pas le genre de personne à avoir le sommeil très lourd mais, si elle avait été dans le confort de son lit plutôt qu'avachie sur son bureau, elle aurait très certainement cherché à profiter de quelques minutes de sommeil en plus ce qui l'aurait, inévitablement, mise en retard. Puisqu'elle était déjà sur place, elle avait repoussé le réveil de plusieurs minutes mais, comme en témoignait la foule de personne qui se trouvait devant le tribunal, le monde entier vaquait déjà à ses occupations.

Grommelant en sentant les muscles de son dos se tendre, elle se leva de sa chaise et s'attacha rapidement les cheveux en un chignon négligé. Elle avait besoin de se changer, d'un brin de toilette et d'un grand café mais elle n'était pas certaine de pouvoir le faire dans cet ordre. Elle attrapa son téléphone qu'elle fourra dans la poche de son pantalon avant de prendre des affaires propres ainsi que le nécessaire pour se laver dans son sac.

Plus personne n'était étonné de la voir dormir sur place. Le nombre de dossier que la chambre avait à traiter était bien trop important pour une journée de seulement 24h alors elle faisait en sorte de trouver du temps pour s'en occuper, elle dormait sur place et n'avait donc pas à conduire, elle se faisait livrer à manger pour ne pas avoir à cuisiner, elle passait un temps fou devant son écran d'ordinateur quitte à en avoir la vue floue... Elle faisait de son mieux pour ne pas avoir d'affaire en retard et, pour se faciliter la vie, elle avait entreposé dans le bureau plusieurs de ses habits ainsi que tout ce dont elle pourrait avoir besoin après une dure nuit de sommeil.

Même si son corps entier lui hurlait de dormir quelques heures de plus, elle quitta finalement son bureau pour tomber nez-à-nez avec Ashley qui semblait débordée. En silence, elle la salua d'un sourire fatigué et s'appuya contre le mur pour la laisser finir son appel.

« Vous êtes enfin réveillée ! On m'a dit pour Ava Tillman hier soir, elle a bien été envoyée au centre de détention pour mineure ? » Lança-t-elle en tombant lourdement sur sa chaise.

« N'oubliez pas de demander à Madame Mills quand est-ce qu'elle compte venir parce que c'est elle qui l'a arrêtée hier. Elle a dû avoir des soucis d'ailleurs, elle avait un bandage autour de sa main, j'espère que ce n'était rien de grave. » Fit la blonde sans pouvoir retenir son bâillement.

« Ne vous inquiétez pas, Madame Mills vient justement d'appeler pour dire qu'elle serait un peu en retard. »

« Elle fait bien ! Laissez-la se reposer, elle n'a pas du beaucoup dormir la nuit dernière. Monsieur Spencer est ... ? »

« Non, pas encore, il n'est pas encore arrivé. »

« Ne lui dites rien pour l'instant, s'il vous plait. » Souffla Emma qui avait vraiment besoin de son café.

La secrétaire lui promit de garder sa langue mais le juge en chef finirait bien par l'apprendre puisque l'évènement de la nuit était sur les lèvres de tout le monde. Chacun en allait de sa version des faits, de son explication, de ses suppositions – il n'aurait aucun mal à intercepter une conversation qui ne lui était pas destinée au détour d'un couloir.

Sans un mot de plus, la jeune femme s'en alla pour la laisser répondre au téléphone qui se cessait de sonner. Elle traversa le couloir d'un pas lent, son corps était tellement lourd qu'elle ressemblait sans doute à une morte-vivante. Juste avant la cage d'ascenseur, elle croisa Belle qui donnait l'impression d'avoir eu – elle aussi – une très courte nuit. Elle était en compagnie de Scarlett qui poussait, comme à son habitude, son imposant charriot de dossier.

« Dès que tu auras les dossiers sur Ava Tillman que va t'envoyer le centre de classification des affaires de mineurs, apporte-les au plus vite à Madame Mills. » Annonça la médiatrice en justice, le nez fourré dans son carnet de note.

« D'accord. Hier soir, il y a eu un truc pas vrai ? Qu'est-ce qui s'est passé au juste ? » Questionna son assistante qui ne pouvait plus retenir sa curiosité.

« Oh, ne m'en parle pas, ça a été terrible ! J'ai dû revenir au bureau alors que j'étais en chemin pour rentrer chez moi. Ava Tillman était là, avec son avocate, et je peux te dire que ça ne rigolait pas. Entre les appels téléphoniques et les images des caméras de surveillances, il y a des preuves vraiment solides. Je ne vois pas comment elle pourrait s'en sortir. »

« C'est hallucinant tout ça. Je marchais déjà sur des œufs quand la juge Mills a été transférée à notre bureau mais là... le stress... Je ne te raconte pas l'enfer qu'on va vivre quand Monsieur Spencer va apprendre toute cette histoire. » Marmonna Scarlett qui était déjà plus qu'épuisée, physiquement comme mentalement, par ce dossier.

« Quand je vais apprendre quoi ? » S'exclama froidement Albert Spencer en les faisant sursauter

« Bonjour monsieur. » Lâcha la jeune femme qui ne savait plus où se mettre.

« Quelle tête vous faites ! On dirait que vous venez de croiser la route d'un fantôme. Alors, quand je vais apprendre quoi ? » Dit-il en perdant bien vite son air taquin.

L'homme déboula en trombe dans son bureau, il était tellement rouge de rage qu'Ashley n'osa même pas le saluer. Rien qu'en entendant ses cris, elle pouvait facilement deviner qu'il venait d'être mis au courant. Elle s'empressa alors de prévenir Regina qui aurait besoin de quelque minutes pour arriver mais Emma n'eut pas la même chance. A peine eut-elle ouvert la porte, toute joyeuse à l'idée d'avaler son café fumant, que son nom fut hurlé à plein poumon.

« Ça ne va pas non ? Mais qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez vous ? Vous savez qui je suis ? Si cette femme est complètement cinglée et qu'elle fait n'importe quoi, vous n'êtes pas obligée de la suivre comme un gentil petit toutou ! Vous ne m'avez rien demandé ! Vous ne m'avez même pas consulté ! Ça ne va pas, bordel ! Vous avez convoqué une mineur sans ma permission et elle est en détention ? Ça ne va pas ? Vous vous croyez où ? Vous et l'autre malade mentale aux cheveux noir, vous êtes quoi ? Vous êtes des putains de cinglées ! Ouais, des cinglées ! Ça me rend fou ! J'en ai assez de vos conneries ! Sortez d'ici, je n'ai pas besoin de vous ! »

Albert Spencer était hors de contrôle. Dans un accès de rage, il asséna un violent coup de pied dans le tibia de la blonde qui grogna de douleur alors que les dossiers volaient à travers la pièce. Ce fut cet instant que choisi Regina pour entrer dans le bureau, la tête haute puisqu'elle savait qu'elle n'avait rien à se reprocher.

« J'avais l'intention de vous parler de ce qui s'est passé. » Annonça-t-elle en venant se poster devant son homologue qui lui avait été d'une précieuse aide.

« Ah oui ? Allez-y, faites le procès sans moi tant que vous y êtes ! » Cria-t-il.

« J'avais honte. »

Ces premiers mots lui déchirèrent la gorge. Elle avait tellement de mal à l'assumer mais, elle aussi, le temps d'un court instant, elle s'était laissé berner par l'histoire de Nicholas Zimmer. Son manque d'empathie, le fait qu'il soit totalement déconnecté de la réalité et qu'il puisse même rire de la situation lui avait donné envie de le punir à tel point qu'elle aurait pu passer à côté de la vérité.

« Je craignais que... Ecoutez, ce ne sont ni des tueurs en série, ni des escrocs à l'échelle internationale, c'est à de jeunes délinquants que nous avons à faire mais la nation entière et la police se font berner par deux gamins. Nous avons le devoir de faire éclater la vérité. Il me semble que c'est là notre travail. Qu'est-ce que nous devons faire si, à la fin de chaque procès, ils se moquent de nous en pensant que la Loi c'est de la rigolade ? S'ils commettent, ensuite, des crimes bien plus grave en grandissant ? Qu'ils font d'autre victime comme le petit Devin ? Qui va en porter la responsabilité ? Vous ? Nous ? Les politiciens ? Nous devons leur montrer que la Loi peut être effrayante ! Nous devons leur apprendre qu'il y a un prix à payer quand ils font du mal aux autres ! Si les parents couvrent leurs enfants, la cour et le gouvernement ne doivent pas se laisser influencer ! C'est pour ça que nous en sommes arrivé là. » Répliqua-t-elle sur le même ton avant de reprendre, le souffle court : « Alors maintenant, dites-moi, est-ce que j'ai fait quelque chose de mal ? Qu'est-ce qui vous met en colère au point de balancer ces documents comme de vulgaires chiffons ? En tant que juge, pouvez-vous me dire quelle est la faute grave que j'ai commise ? »

La brune venait de lui couper l'herbe sous le pied, il ne pouvait plus rien faire. S'il continuait sur sa lancée et qu'il la réprimandait également, qu'il lui interdisait de continuer ou qu'il reprenait tous les droits sur cette affaire alors il faisait clairement obstacle à la justice et ce, non pas uniquement devant deux juges mais bien le pays entier.

Albert Spencer était pieds et poings liés. S'il prenait le risque de lui mettre des bâtons dans les roues alors il pourrait très vite dire adieu à son poste pour faute grave ce qui lui vaudrait d'être rayé de la liste des possibles successeurs du parti libéral. S'il lui donnait son feu vert, elle pourrait très bien n'en faire qu'à sa tête dans le seul but de clouer au pilori cette adolescente afin d'en faire un exemple ce qui ruinerait toutes ses chances de se lancer dans la politique.

« Très bien... Que comptez-vous faire exactement ? » Souffla-t-il en s'asseyant.

« Prouver mes dires en utilisant la Loi. Je serais sans pitié. » Affirma la brune.

Le juge en chef ne put s'empêcher de soupirer. La colère qui brillait dans le regard chocolat était justement ce qu'il craignait le plus. La nouvelle juge associée était une bombe à retardement qui ne tarderait pas à mettre le tribunal sens dessus dessous. Il en venait presque à regretter l'époque où il devait rester jusqu'à tard dans la nuit pour boucler tous les dossiers avec la blonde pour unique aide.

Il renvoya les deux jeunes femmes qui ne se firent pas prier pour disparaitre, elles s'en allèrent sans demander leur reste sous le regard désolé d'Ashley qui avait tout entendu – sans doute comme l'intégralité de l'étage. Elles retournèrent dans leur bureau où Regina se dirigea immédiatement vers son poste de travail.

« Allez voir la mère de Nicholas Zimmer. » Ordonna-t-elle froidement, les bras croisés sur sa poitrine.

« Maintenant ? »

« Ce qui compte plus que tout ce sont les aveux de Nicholas, dites à sa mère qu'il avait une complice et demandez-lui de convaincre son fils de nous parler. »

Emma obtempéra d'un léger signe de tête et attrapa sa veste mais, contre toute attente, elle l'abandonna sur le dossier de sa chaise où elle s'installa sous le regard noir de sa collègue. Sans un mot, elle attrapa la petite trousse de secours qu'elle gardait au chaud dans un de ses tiroirs et roula jusqu'au deuxième bureau.

« Votre main. » Dit-elle doucement.

« Ce n'est pas ce que je vous ai demandé de faire. » Grommela la brune.

« J'irais voir madame Zimmer une fois que j'aurais refait votre pansement. Coopérez et j'aurais disparue dans deux minutes, tout au plus. »

Levant les yeux au ciel, Regina déposa sa main sur le bureau et, sachant qu'elle venait de gagner une bataille, la blonde ne put s'empêcher d'afficher un sourire taquin sur son visage fatigué. Sans attendre, elle défit alors le bandage qui se trouvait déjà sur le poignet pour découvrir une très vilaine entaille.

La plaie ne semblait pas très profonde ce qui lui évitait d'avoir besoin de point de suture et si la chance était un peu de son côté, elle pourrait même n'en garder aucune cicatrice. Après s'être rapidement lavé les mains au gel hydroalcoolique, elle s'appliqua à la tâche en désinfectant la blessure. Même si elle employait toute la délicatesse du monde, elle ne rata pas le petit mordillement de lèvre de sa collègue à chaque fois qu'elle approchait le coton imbibé de sa coupure. Afin de l'aider à avoir une cicatrisation correcte, elle prit le temps de venir déposer des bandelettes adhésives de suture sur lesquelles elle vint placer une compresse avant de refaire un bandage.

Elle avait remarqué que Regina écrivait de la main droite alors elle fit en sorte de lui laisser un maximum de mobilité au niveau de son poignet pour lui permettre d'écrire sans trop de difficulté. Une fois terminé, elle se leva et jeta le tout dans la poubelle de son bureau avant de remettre la petite trousse rouge à sa place.

« Je reviendrais ici après. » Annonça-t-elle en récupérant sa veste.

Le sac qui pendait de son épaule, elle s'empressa de sortir de la pièce. Elle salua rapidement Ashley – qui était de nouveau au téléphone – d'un rapide signe de la main puis elle composa le numéro de l'avocat de Nicholas avant de croiser Scarlett qui se dirigeait vers le bureau en courant.

Une fois devant la porte, elle prit quelques secondes pour reprendre son souffle. Elle remit sa veste correctement puis entra après avoir toqué. Même en étant assise à son bureau, Regina donnait l'impression de dominer la pièce de son regard perçant ce qui la mit légèrement mal à l'aise.

« Je suis sincèrement désolée madame, j'aurais mieux fait de me taire... » Souffla-t-elle timidement.

« Ce n'est pas bien grave. De toute façon, j'aurais dû lui en parler. » Fit la brune qui se contenta d'hausser les épaules.

« Merci... » Murmura l'assistante, étonnée de ne pas se faire crier dessus à son tour.

La juge Mills n'était pas connue pour être quelqu'un de très compréhensif, bien au contraire, les bruits de couloir laissaient plutôt entendre qu'elle était le genre de personne à mener la vie dure à tout le monde, notamment à ceux qui avaient tendance à ne pas travailler suffisamment à son goût ou encore ceux qui lui mettaient des bâtons dans les roues. En venant, elle s'était faite à l'idée qu'elle était sur le point de se faire traiter comme l'incompétente qu'elle était et pourtant, elle ne recevait aucun cris, aucune insulte, aucun pot de crayon à la figure.

Peut-être n'était-elle pas totalement la méchante reine au cœur de pierre que dépeignait les rumeurs à son sujet.

« Au fait, le centre de classification des affaires pour mineur m'a donné ce qu'ils avaient lorsqu'ils étaient sur l'affaire. C'est une conversation entre Nicholas Zimmer et quelqu'un à l'étranger, ils parlent de chose un peu... En tout cas, ces deux-là, ils ont l'air de bien se connaitre. » Dit-elle sans oser finir sa phrase.

La brune releva la tête dans sa direction et se saisie du document pour le parcourir du regard. En effet, ce n'était pas le genre de conversation habituelle entre deux adolescents mineurs mais elle ne pouvait être étonnée au vu du crime qu'ils avaient commis.

« Est-ce que tout va bien Madame ? » Questionna Scarlett qui ne la voyait plus bouger.

« Appelez immédiatement le centre et demandez-leur s'il y a d'autres conversations d'Ava Zimmer sur les réseaux sociaux. »

En silence, elle reprit sa lecture des messages qui lui permit de comprendre, un peu mieux, ce lien si particulier qui liait les deux criminels entre eux.

J'ai pris un chat pour m'entrainer aujourd'hui !

Il est en vie ? Et les caméras ? On me voit ?

J'ai beaucoup vomi. J'ai invoqué la folie.

Tu sais que je t'aime hein ? On se reparle tout à l'heure.

Nicholas était prêt à se dénoncer pour protéger Ava mais ferait-elle preuve du même dévouement pour lui ?